SNK : La Guerre des Fantômes
Chapitre 44 : On regardait au mauvais endroit
2040 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 20/04/2026 11:36
Le bruit ne tomba pas.
Il recula.
D’abord les cris. Ensuite les tirs. Puis les moteurs qu’on coupait un par un pour charger, déplacer, repartir. Restèrent les flammes, les ordres, les gémissements, et ce craquement régulier des maisons qui tenaient encore debout par habitude plus que par solidité.
Reth n’était pas sauvée.
Elle tenait encore. C’était différent.
Kairo boita jusqu’au bord de la place avant de ralentir. L’adrénaline s’était vidée trop vite. Ce que sa jambe avait accepté pendant le combat, elle le refusait maintenant par à-coups. Chaque appui remontait de la hanche au bassin avec une douleur profonde, lourde, sans éclat. Mauvais genre de douleur. Pas celle qui brûle et passe. Celle qui s’installe.
Il posa la main contre un mur fendu, le temps de reprendre son souffle, puis regarda la place.
Le dernier camion partait enfin, chargé au-delà du raisonnable. À l’arrière, deux soldats locaux maintenaient un vieil homme qui n’avait plus la force de se tenir seul. Près de la fontaine éclatée, Mira tassait un bandage contre le ventre d’un garçon qui n’avait pas l’âge de porter l’uniforme qu’il avait sur le dos. Plus loin, Ilia répartissait les survivants d’une voix basse, sèche, qui ne laissait aucune prise.
— Ceux qui tiennent debout aident. Ceux qui ne tiennent pas montent. Les autres se taisent et bougent.
Un homme voulut discuter. Elle le regarda une seule fois. Il baissa les yeux.
Kairo détourna la tête.
À quelques mètres, un civil relevait les couvertures posées au sol. Pas vite. Pas comme un homme perdu. Comme quelqu’un à qui il restait une chose à finir.
La troisième ne donna rien. La quatrième non plus.
À la cinquième, il s’arrêta.
Sa main resta sur le drap. Son dos plia à peine. Il demanda seulement, d’une voix déjà vide :
— Elle était dans le deuxième camion, non ?
Personne ne répondit.
Le silence le fit à leur place.
L’homme rabattit lui-même la couverture et passa à la suivante.
Kairo serra les dents. L’air lui râpa la gorge. Il voulut repartir, mais sa jambe refusa le premier mouvement.
— Reste une seconde, dit Mira.
Il ne l’avait pas vue approcher.
— Je tiens.
— Non.
Elle termina son bandage, fit signe à deux locaux d’emporter le garçon, puis leva enfin les yeux vers lui.
— Tu marches encore. C’est déjà bien. Ne gâche pas ça.
Elle repartit avant qu’il trouve quoi répondre.
Sur l’autre bord de la place, Marek venait d’essayer de se relever d’un camion renversé. Mauvaise idée. Son corps le lui rappela tout de suite. Il réussit à moitié, perdit son souffle au milieu du mouvement, puis retomba assis contre la roue tordue, une main enfoncée dans son flanc droit.
Il ne jura pas.
Il regarda simplement le sol, comme si céder quelques secondes à sa blessure lui coûtait plus que l’impact lui-même.
Lior arriva avec une gourde et une sangle.
— Bois.
Marek prit la gourde, avala une gorgée courte, puis la rendit.
— Ça passe.
Lior jeta un coup d’œil à sa main toujours plaquée sous les côtes.
— Non.
Marek leva les yeux vers lui. Pas longtemps. Juste assez pour montrer qu’il n’aimait pas la réponse. Pas assez pour la contester.
Naor traversa la place à ce moment-là, le bras enveloppé d’un bandage neuf déjà taché à travers la manche. Il gardait le membre légèrement à l’écart du corps. Il marchait droit. Plus raide qu’avant. Plus froid aussi.
Il passa près de Tomas, posa une caisse vide entre eux.
— Tiens ça.
Tomas la prit.
Pas un service.
Pas un pardon.
Pas un test non plus.
Seulement du poids.
Drast se trouvait au centre du dispositif, une carte de Reth étalée sur le capot d’un véhicule éventré. Alexandra, Ilia et Vael l’avaient rejoint. Kairo hésita une seconde, puis s’approcha à son tour. Sa jambe le força à y aller lentement. Personne ne fit semblant de ne pas le voir.
Alexandra parla la première.
— La poussée principale n’avait rien d’aveugle.
Drast ne répondit pas. Il suivait les axes sur la carte avec un crayon cassé. À côté de lui, un soldat local, le visage couvert de cendre, tenait encore debout pour répondre quand on lui montrait une rue.
— Les barricades de l’ouest ont sauté ici, dit Drast. Puis ici. Ensuite ils ont cassé l’axe nord sans chercher à ouvrir toutes les rues résidentielles.
— Ils en ont laissé deux pleines, dit Alexandra. Plus denses en civils que le reste.
Le local hocha la tête.
— Oui. On a cru qu’ils contournaient pour revenir sur la place.
— Ils sont revenus sur la place, dit Ilia. Mais pas d’abord.
Drast leva les yeux vers le nord de la ville.
Là-bas, derrière une ligne de toits noircis, une fumée plus basse montait encore d’un secteur moins peuplé, à l’écart du centre.
Kairo suivit son regard.
— Qu’est-ce qu’il y a là-bas ?
Le local répondit aussitôt.
— Le relais.
Personne ne parla.
— Quel relais ? demanda Alexandra.
— Communication locale. Registres, liaisons, réserves techniques… enfin… rien qui vaille ça.
Drast replia un coin de la carte.
— Montre.
Le doigt du local se posa sur un bloc rectangulaire, accolé à une cour de maintenance, à trois rues du centre. Pas la zone la plus dense. Pas la plus exposée. Pas la plus logique si le but était seulement d’ouvrir des corps et de manger.
Lior arriva derrière eux, regarda la carte, puis la ville.
— Le premier supérieur ouvre ici, dit-il en pointant l’ouest. Le deuxième presse l’est. Si le troisième restait plus haut…
Il laissa tomber la phrase.
Kairo regardait le plan sans vraiment le voir. Quelque chose résistait encore en lui. Pas parce que les pièces ne tenaient pas. Parce qu’une fois tenues, elles obligeaient à relire toute la bataille.
— Ils nous fixaient ici, dit-il.
Drast tourna la tête.
Kairo regarda la place derrière eux. Les camions. Les blessés. Le point vital qu’ils avaient tenu. Puis la ligne nord.
— Pas toute la horde. Les plus gros ouvraient pour nous forcer à tout mettre sur la place.
Le local fronça les sourcils, perdu.
— Attendez… vous voulez dire qu’ils ne voulaient pas la place ?
— Ils la voulaient, dit Alexandra. Mais pas seulement pour ce qu’on croyait.
Vael, appuyé contre le mur brisé, parla sans bouger.
— S’ils voulaient seulement tuer, ils avaient plus simple.
Le silence revint. Plus dense cette fois.
Ilia replia une partie de la carte.
— On va voir.
Drast acquiesça.
— Alexandra, Lior, Vael. Kairo, tu viens si tu tiens encore.
Naor leva les yeux de l’autre bout de la place.
— Sa jambe—
— Je viens, coupa Kairo.
Naor ne discuta pas. Il détourna simplement le regard.
Ils quittèrent la place par une rue encombrée de gravats et de corps qu’on n’avait pas encore relevés. Plus ils s’éloignaient du centre, plus Reth cessait d’être un point tactique pour redevenir une ville frappée. Une enseigne grinçait encore sous le vent. Une fenêtre brûlait au deuxième étage d’une maison qu’on laisserait finir seule. Dans une cour ouverte, une table mise à moitié avait basculé sans que personne ne l’ait redressée.
Kairo avançait en économisant son appui. Alexandra s’en aperçut avant le deuxième croisement.
— Si ça lâche, tu le dis.
— Ça tient.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Il ne répondit pas.
Le relais apparut derrière une cour éventrée.
Le portail extérieur avait été forcé vers l’intérieur. Pas arraché. Enfoncé. Le mur latéral tenait encore. Les maisons voisines avaient été touchées, mais pas dévorées comme le centre.
Ilia s’accroupit près du seuil tordu.
— Pas une poussée diffuse.
Lior entra le premier dans la cour. Des caisses éventrées, des registres détrempés, une cloison renversée. Pas de massacre comparable à celui de la place. Une violence plus serrée. Plus dirigée.
Vael repoussa une tôle du pied.
— Ils sont entrés pour ça.
Drast alla jusqu’à la salle du fond.
La porte intérieure avait cédé. Le meuble de liaison était renversé. Les armoires de registre avaient été ouvertes ou défoncées. Sur le sol, des papiers noirs de boue et de suie collaient entre eux. Une partie du mur avait été frappée si fort que le conduit arrière apparaissait sous le plâtre arraché.
Alexandra balaya la pièce du regard, puis le conduit.
— Ils ont insisté ici.
Le soldat local blêmit encore un peu plus.
— On gardait aussi les relais vers l’ouest… les signaux, les relevés de route, des plans de desserte… mais personne n’aurait…
Il s’arrêta là.
Parce qu’il n’avait rien derrière.
Kairo regardait le conduit éventré. Il prit une inspiration trop pleine. Sa hanche protesta aussitôt. Il se rattrapa au montant de la porte.
Alexandra l’aperçut. Elle ne fit aucun commentaire.
— Tu vois autre chose ? demanda-t-elle à Lior.
Lior se pencha près du mur.
— La poussée la plus forte arrive d’ici. Puis elle casse là, vers la salle. Le reste suit ensuite. Ils ouvraient l’accès.
Vael parla depuis l’entrée.
— Donc ils frappaient la ville pendant qu’ils forçaient un point précis.
— Oui, dit Drast.
Cette fois, la réponse tomba immédiatement.
Le local déglutit.
— Mais pour quoi faire ?
Personne n’avait de réponse.
Et c’était ça qui comptait.
Pas l’objet.
Pas la salle.
Le fait qu’ils avaient encore besoin de la question.
Drast replia sa carte.
— Pas ici.
Ils revinrent sur la place au moment où les derniers chargements s’achevaient. Une demi-garnison locale resterait pour tenir la nuit. Pas assez pour reprendre la ville. Assez pour empêcher qu’elle se vide complètement.
Marek s’était relevé entre-temps. Mauvaise nécessité. Mira resserrait une bande sur son flanc pendant qu’il regardait l’horizon avec l’entêtement de ceux qui prennent la douleur pour une dette personnelle.
Naor chargeait des caisses d’une seule main valide. Tomas venait d’en prendre une avant même qu’on lui demande.
Pas un mot entre eux.
Juste le travail.
Drast s’arrêta au centre de la place.
Personne ne forma de cercle. Ils levèrent juste les yeux vers lui depuis là où ils se trouvaient, au milieu des corps, des débris, des véhicules à moitié remplis et d’une ville qui avait perdu trop de matière en une journée.
— On rentre avec les blessés lourds, dit-il. Garnison minimale ici. Double alerte sur tous les relais encore tenus.
Il marqua une pause. Pas pour se faire entendre. Pour verrouiller la suite.
— À partir de maintenant, chaque attaque sera lue comme une manœuvre possible. On ne traitera plus ça comme une poussée aveugle.
Personne ne répondit.
Parce qu’il n’y avait rien à dire contre une phrase pareille.
Ilia repartit aussitôt redistribuer les départs. Alexandra alla reprendre les effectifs de la garnison laissée sur place. Vael remonta en couverture sur le dernier toit praticable. Naor referma une caisse d’un coup sec. Tomas garda les yeux baissés une seconde de trop avant de reprendre. Marek voulut avancer, s’arrêta, puis le fit quand même.
Kairo regarda une dernière fois la rue nord.
Le vide qu’y avait laissé la horde pesait plus lourd que sa présence.
Drast suivit son regard.
— On regardait au mauvais endroit, dit-il.
Cette fois, personne ne bougea tout de suite.
Pas parce qu’ils ne comprenaient pas.
Parce qu’ils comprenaient juste assez.