Ceux qui survivent
Chapitre 43 : La reconquête du mur Maria (part.2)
2992 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 16/08/2026 11:26
*Une vie à peindre - Lorien Testard et Alice Duport-Percier
Rosa sentait le poids des lances foudroyantes accrochées aux poignées de son équipement. Cette sensation était différente des lames qu’elle avait jusque-là l’habitude de brandir. Elle se souvenait de la démonstration d’Hansi, qui leur avait expliqué qu’elle avait demandé aux ingénieurs de confectionner une arme capable de percer la protection du Cuirassé. Cela avait été rendu possible grâce à des technologies jusque-là gardées secrètes par les Brigades Spéciales. L’arme était dévastatrice. Mais aucun d’eux ne savait si elle fonctionnerait réellement contre Reiner.
Erwin avait ordonné aux escouades d’Hansi et de Livaï de se charger du Cuirassé tandis que les nouvelles recrues devaient protéger à tout prix les chevaux des attaques du Bestial. Nul ne savait où était passé Bertolt et son titan Colossal, cette dernière donnée demeurant l’inconnue d’une équation déjà trop dangereuse.
-Eren doit se transformer ? répéta Hansi, après qu’Armin était revenu vers son escouade avec de nouvelles instructions du major.
-On ne devrait pas plutôt le dissimuler pour éviter qu’il se fasse -encore une fois- enlever ? demanda Rosa en lançant un regard en coin à Eren.
Son attention était divisée entre ses amis qui s’étaient réunis sur le toit d’un bâtiment amoché et le mur au sommet duquel Erwin était toujours perché et que le Cuirassé était en train d’escalader. Il ne leur avait pas accordé un regard et semblait concentré sur une mission bien précise.
-Il y a de fortes chances pour que Reiner soit monté là-haut dans le but d’éliminer les chevaux, expliqua Armin. On ne peut pas le laisser faire.
-Evidemment, soupira Rosa. Sans chevaux, on est morts.
-C’est ça, acquiesça son ami.
-Alors Erwin veut l’attirer dans le sens opposé grâce à Eren ? comprit Hansi.
-C’est mort, s’interposa Jean. Reiner n’est pas idiot, il sentira le traquenard.
-Peut-être, reprit leur supérieure. Mais s’il ne poursuit pas Eren, celui-ci transformé en titan peut facilement escalader le mur, contourner Shiganshina et prendre le Bestial à revers. Entre lui d’un côté et Livaï ainsi que les autres soldats du Bataillon de l’autre, sa position sera extrêmement délicate. Reiner ne peut pas prendre un tel risque. C’est bien ça ?
-Absolument, confirma Armin.
-Reste à savoir si Reiner saura déduire tout ça, réfléchit Hansi.
-Il y arrivera, affirma Eren. Il était l’un des meilleurs en théorie durant nos années d’entraînement. Il n’a pas été classé deuxième pour rien.
L’affirmation du jeune homme coupa court à tout autre débat. De toutes les façons, les ordres d’Erwin étaient clairs. Et tous avaient appris à s’en remettre aux stratégies du major.
En un éclair jaune, Eren se transforma, ses amis juchés sur son épaule.
Il y eut un instant en suspens, moment de tension où deux camps se dévisagèrent en silence à travers leurs titans. D’un pas lourd, Eren prit la direction de la porte extérieure, s’éloignant de la position d’Erwin et de Reiner. Ce dernier ne bougea pas, comme hésitant. Il était clair qu’il avait compris la stratégie et pesait toutes les options qui s’offraient à lui.
-Merde, jura Jean. Ca ne marche pas.
-Attends, répondit simplement Rosa.
Elle était persuadée qu’Erwin avait vu juste. Si Eren avait la possibilité de contourner le district et prendre à revers le Titan Bestial, Reiner ne pouvait pas le laisser faire. Les chevaux étaient une priorité mais préserver la chaîne de commandement aussi. C’était le cas pour tout soldat. Et qui qu’il soit réellement, il restait un soldat.
Effectivement, le Titan Cuirassé abandonna son poste au sommet du mur et se dirigea vers eux.
-Dispersez-vous ! ordonna Hansi.
D’un même mouvement, tous les soldats activèrent leur équipement et quittèrent les épaules d’Eren pour se percher sur les toits alentour.
Le jeune homme ne semblait pas hésiter. Il voulait en découdre. Il l’avait toujours dit : la prochaine fois qu’il croiserait ces traîtres, il les tuerait.
Rosa serra les poignées de son équipement, sentant à nouveau le poids des lances foudroyantes contre ses bras. Son coeur battait à tout rompre. Les genoux légèrement fléchis, elle se tenait prête. Elle se forçait à ne pas penser, seulement suivre les ordres d’Hansi et l’élan de ses camarades. Accorder sa respiration à la leur pour ne faire qu’un seul souffle, croire que se fondre dans la masse ferait taire les doutes et les sentiments. Qu’être aspirée dans la vague la déchargerait, pour un temps, de son individualité et de son histoire -celle qui criait qu’elle devait faire des sacrifices mais qu’elle ne le voulait pas.
Couleur sombre
Ombre songe
Couleur sombre
Ombre songe
Nos larmes se confondent
Blessures profondes*
Le sol et les bâtiments tremblèrent lorsque les deux titans se percutèrent.
Rosa et Conny, côte à côte, sautèrent habilement sur un toit voisin lorsque le leur fut menacé d’être détruit par un coup manqué d’Eren.
-On y va ? demanda Conny, les dents serrées.
-Pas encore, tempéra Hansi. On n’aura droit à qu’à un seul essai. On doit attendre qu’Eren nous offre l’opportunité d’attaquer sans se louper.
Rosa déglutit, suivant avec anxiété le combat qui s’offrait à ses yeux. Eren avait fait beaucoup de progrès. Et sa nouvelle capacité de durcissement, utilisée à la manière d’Annie pour renforcer certaines parties de son corps, le rendait encore plus efficace.
Jetant un coup d'œil aux lances qui encadraient ses bras, elle se demanda si elles pouvaient réellement percer l'armure du Cuirassé. Une part d’elle espérait que ce serait efficace car ça pourrait leur sauver la vie. Une autre aurait aimé ne jamais avoir à s’en servir, pas lorsque l’ennemi à abattre restait malgré tout un être cher.
-Bouge-toi, cria Jean, la ramenant sur terre.
Eren parvenait, peu à peu, à attirer Reiner dans un endroit de la ville idéal pour leur équipement : des bâtiments hauts tenant encore le coup, de nombreuses prises pour leurs grappins, des murs tout autour leur permettant de s’y arrimer et s'éloigner rapidement une fois les lances dégoupillées. Car Hansi avait été très claire sur la question : pas question de s’accrocher au titan tout en utilisant les lances. L’explosion les réduirait en miettes. Ils devaient s’ancrer ailleurs et se carapater aussi vite que possible après avoir tiré.
Suivant l’exemple de Jean et de ses autres camarades, Rosa se remit en mouvement. Ils gardaient Eren en ligne de mire, attendant l’ouverture espérée et l’ordre d’Hansi pour attaquer. Ils se mouvaient avec précision et efficacité. Malgré le jeune âge de l’escouade Livaï, les mois qui avaient suivi leur intégration au sein du Bataillon les avaient tellement mis à l’épreuve qu’ils se déplaçaient avec l’aisance de soldats expérimentés.
-MAINTENANT ! cria Hansi, s’élançant dans la direction d’Eren qui faisait face au Cuirassé, après être parvenu à l’amener exactement où il le souhaitait.
La capitaine se précipita, secondée par Mikasa.
Le cœur de Rosa rata un battement tandis qu’elle laissait l’entier contrôle à son corps, enterrant son esprit et ses mille pensées dans un coin. Elle suivit Jean et les autres, contournant le Cuirassé pour le prendre à revers. Tandis qu’elle survolait sa forme massive, elle songea que le voir sous sa forme de Titan était plus simple pour elle. Affronter un ennemi qui avait les traits de la créature ayant détruit la porte était plus facile que d’affronter un ennemi ayant les traits de l’homme qu’elle aimait. Même si les deux étaient, finalement, les mêmes.
Vie à pleurer
Vie inachevée
Étoile effacée
Continuer à t'aimer
Continuer de peindre
Tendre la main et t'implorer
Reviens*
Hansi et Mikasa synchronisèrent leurs mouvements, lançant chacune une lance dans chacun des yeux du Cuirassé. L’explosion ne se fit pas attendre. Elle fut brutale. Sonore. Déchirante. Et le cri poussé par le titan encore plus.
Rosa déglutit.
Les lances l’avaient probablement aveuglé pour quelques secondes.
Ils devaient agir maintenant.
De suite.
Avant qu’il ne se régénère et ne comprenne ce qui venait de se passer.
Décrivant un arc de cercle, elle se retourna pour faire face au dos du Cuirassé. Et à sa nuque, couverte de cette protection quasi-intégrale qui recouvrait son corps. C’était l’heure de vérité.
Comme pour se donner du cœur à l’ouvrage, elle entendit Jean pousser un cri en pointant la lance foudroyante en direction de son ancien camarade. Ce son la traversa et lui accorda le flot de détermination qui lui fallait pour mener à bien son devoir. Serrant les dents, elle lança sa propre lance qui vint se ficher au milieu des autres, dans la nuque exposée du titan.
Agissant dans un même souffle, les soldats firent exploser leurs nouvelles armes d’un même geste.
L’onde de l’explosion propulsa Rosa en arrière. Elle arrima son grappin à un toit annexe pour ne pas être balayée trop loin. Elle se réceptionna d’une roulade, le souffle court. Pendant quelques secondes, elle se sentit confuse. L’explosion avait été brutale, sourde. Rosa n’avait pas eu le temps de regarder quel était le résultat. Et son coeur battait à tout rompre.
-Ça a marché ! s’exclama Jean. Sa nuque est à découvert !
-Oui c’est vrai ! confirma Sasha, les yeux écarquillés.
Rosa se remit debout et tourna son attention dans la même direction que ses amis. Là où les lances avaient explosé, de la fumée s’élevait. Les plaques protectrices du Cuirassé avaient été atomisées, laissant à découvert la chair vulnérable du titan.
Légèrement tremblante, Rosa songea que les ingénieurs avaient bien fait leur boulot. Ils avaient créé une arme redoutable, capable de percer jusqu’au bouclier du Cuirassé.
-On remet ça ! s’écria Hansi. On envoie une nouvelle salve pour l’achever !
Ses mots tombèrent comme une douche froide sur l’ensemble de l’escouade.
Ils le savaient. Ils s’y étaient attendu. Ils y étaient décidés. Et pourtant.
Pourtant, la conscience aiguë que ça pouvait être la fin, qu’ils pouvaient achever celui qui était leur camarade les figea.
Le léger tremblement qui agitait les membres de Rosa depuis la première salve s’intensifia.
Conny et Sasha déglutirent, les yeux écarquillés.
-Reiner, murmura Sasha, en regardant la silhouette prostrée du titan en contrebas.
-C’est… commença Conny, avant que les mots ne se perdent dans sa gorge.
Rosa ne dit rien, sentit juste ses yeux s’humidifier légèrement. Elle les ferma, paupières serrées, pour ravaler l’hésitation, tandis que ses poings se crispaient.
-Flanchez pas ! cria Jean.
Et sa voix l’ancra à nouveau. Elle rouvrit les yeux.
-On s’y étaient préparés, non ? continua son ami d’une voix forte. Alors allons-y !
Malgré sa propre hésitation évidente, son ton résonnait d’une détermination féroce qu’il tentait de transmettre à ses camarades. Surpassant ses propres sentiments, il activa son équipement et s’élança, ouvrant la voie aux autres.
Poussant un cri déchirant en suivant ses amis, Rosa envoya sa deuxième lance en direction du Cuirassé.
Son cri, qui se perdit dans le bruit de l’explosion, contenait tout ce qui l’écrasait depuis le début de cet affrontement.
La colère de devoir faire un choix impossible.
La rage d’avoir à sacrifier alors qu’elle ne le voulait pas.
La peur des regrets et des remords.
La frustration de n’avoir rien pu changer.
La tristesse -écrasante tristesse- de devoir piétiner ses sentiments et son amour pour assurer sa survie et mener à bien son rêve.
Les lances étaient comme des pinceaux qu’elle utilisait pour peindre la toile de cet amour destructeur qu’elle devait sacrifier pour rester fidèle à elle-même. Elle voulait hurler contre cette peinture qu’elle n’avait pas choisie, ce canevas de mort et de désolation où la fumée des lances explosives se mêlait à la vapeur du titan tentant de se régénérer.
Ensemble au clair-obscur
Son souvenir murmure
Immortel au clair-obscur
Au néant les liens perdurent*
-On l’a eu !
-On a explosé le Cuirassé !
-On a réussi !
Les cris des soldats s’élevaient dans les airs tandis qu’en contrebas, le corps du titan ne bougeait plus. Sa nuque avait été pulvérisée et, à travers le mélange de fumée et de vapeur, on pouvait distinguer le corps mutilé de son hôte -la moitié du visage de Reiner avait été emportée par les explosions et il était immobile, bien que sûrement encore en vie.
Rosa ne parvenait pas à partager la joie qui émanait des soldats de l’escouade d’Hansi. Ceux qui n’avaient pas connu Reiner autrement que comme un ennemi, un dangereux adversaire capable de détruire les portes et tous les condamner.
Sa gorge était serrée tandis qu’elle observait le désastre qui s’étalait sous ses yeux. Elle savait qu’elle avait fait ce qu’elle devait faire. Mais une part d’elle crevait d’envie de descendre de ce toit et d’étreindre l’homme-ennemi qu’ils venaient d’abattre.
Un peu plus loin, prostrés, Sasha et Conny pleuraient. Soucieux de ne pas se faire embarquer par la même vague d’émotions que ses amis, Jean se contenta de les réprimander. Mais il n’en menait pas large lui non plus, malgré ses efforts pour rester froid et détaché de ce qu’il venait de se passer. Détaché du fait que, malgré tout, ils affrontaient celui qui avait été leur camarade durant trois ans, celui avec qui ils avaient ri, souffert, tremblé sous les regards assassins de Shadis. Celui qui avait toujours été là pour eux, pour ceux qui galéraient, pour ceux qui se décourageaient.
-Ce n’est pas fini ! avertit Hansi. Vérifiez votre équipement et tenez-vous prêts !
Rosa jeta un regard sur le toit face à elle. Mikasa et Armin y étaient perchés, avec quelques autres soldats. Eux non plus n’exultaient pas.
Soudainement, alors que tous pensaient que leur cible était trop blessée voire inconsciente pour faire le moindre mouvement, le Cuirassé se redressa légèrement et poussa un cri viscéral, qui fendit l’air et les âmes. Un cri qui résonna dans tout le district, terrifiant, alarmant, où semblaient se mêler fureur et désespoir.
Le sang de Rosa se glaça.
Eren, toujours transformé en titan, se redressa, prêt à parer à toute éventualité. Les soldats se raidirent, aux aguets. Rosa jeta un regard paniqué autour d’elle. Le corps du Cuirassé s’affaissa de nouveau, comme à bout de force.
-Tirez de nouvelles lances ! ordonna Hansi. On va le pulvériser !
-Non attendez ! interrompit Armin, les yeux écarquillés, visiblement paniqué. Il faut s’éloigner de Reiner ! Regardez là-haut : on nous envoie le Colossal ! Il va atomiser toute la zone !
Suivant le doigt de son ami, Rosa remarqua la forme d’une sorte de tonneau qu’on avait lancé au-dessus de Shiganshina. D’un même mouvement, tous les soldats activèrent leur équipement pour s’éloigner au plus vite. Le Colossal avait une puissance d’explosion phénoménale et ne faisait pas dans la dentelle. Son rayon d’action était large et se trouver en dehors était leur seul moyen d’y échapper.
Cependant
L’explosion ne vint pas.
Alors qu’elle volait à l’aide de ses grappins pour s’éloigner le plus rapidement possible, Rosa jeta un regard par-dessus son épaule. Bertolt avait quitté son tonneau mais ne s’était pas transformé. Il avait repéré Reiner et s’était arrêté au niveau de son ami. Sans doute qu’il s’était dit qu’au vu de son état, il ne pourrait pas encaisser l’explosion du Colossal. Cet heureux hasard leur accordait quelques secondes supplémentaires, une option bienvenue pour espérer se sortir vivants de ce bourbier.
-On doit en finir, annonça Hansi, voyant Bertolt se diriger vers eux. Escouade Livaï, vous restez ici et vous protégez Eren. Les autres, avec moi, on va faire la peau au Colossal !
Rosa ne discuta pas les ordres. Ils s’étaient équipés à nouveau de lances foudroyantes et devaient se tenir prêts à un deuxième affrontement. La vague émotionnelle précédente était à nouveau enterrée sous l’instinct de survie et la nécessité du devoir.
Cependant, rien ne se passa comme prévu : Armin tenta de parlementer avec Bertolt mais ce dernier n’était plus celui qu’ils avaient connu. Il n’avait plus rien à voir avec le jeune homme discret, peu sûr de lui et doux qu’ils avaient côtoyé durant trois ans. Il s’était endurci et semblait déterminé, lui aussi, à accomplir son devoir quitte à sacrifier ses anciens camarades.
C’est ainsi qu’un nouvel enfer commença.