Ceux qui survivent
Chapitre 48 : Le poids des morts et des absents
3257 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 30/08/2026 11:09
Hold me Esquie - Lorien Testard
Le ciel était gris. Les nuages bas. Le vent qui soufflait était froid. La météo s’accordait avec la lourdeur qui régnait dans le cimetière.
Tous les soldats avaient revêtu leurs uniformes et étaient drapés dans les manteaux kakis aux armoiries de leur corps d’armée. Ils étaient parfaitement alignés et, en première ligne, se tenaient les dix survivants -les héros de Shiganshina. Un peu plus loin, derrière l’armée, se tenaient les civils. Les familles des disparus, les proches, quelques journalistes et des curieux venus rendre les derniers hommages à leurs courageux soldats.
Historia devait venir faire un discours à la mémoire des hommes et femmes qui s’étaient sacrifiés pour permettre la reconquête du mur. Elle devait honorer la mémoire de ces personnes tombées sur le champ de bataille pour que l’humanité des murs puisse triompher.
Rosa regarda une feuille s’envoler au gré du vent. Dans le cimetière flottaient quelques murmures, bruits de bottes qui s’impatientent en attendant que Sa Majesté n’arrive.
Quelques jours plus tôt, la vérité que le roi Reiss avait arraché à la mémoire de ses sujets avait été exposée. Historia avait pris la décision de jouer la transparence et l’état-major l’avait suivie. Il n’était plus question de reproduire les mêmes erreurs que le gouvernement précédent. La vérité appartenait à ses citoyens et tous devaient être au courant, même si cela était sans doute plus effrayant encore que le mensonge. Ainsi, tous savaient désormais qu’au-delà des murs, il y avait d’autres humains. Et que ces derniers les craignaient, les haïssaient, voyaient l’île de Paradis comme une menace à éliminer. Tous étaient au courant du fait que leur ennemi n’était pas les titans. Mais le reste du monde.
Et en ce matin gris et venteux, il s’agissait d’honorer ceux et celles qui avaient donné leur vie pour qu’ils atteignent cette vérité.
Historia arriva enfin, drapée dans un uniforme officiel, coiffée d’une discrète couronne rappelant sa fonction. Elle était sérieuse, appliquée. Encadrée par deux militaires des Brigades Spéciales, elle prit place face à la foule et commença un discours que Rosa n’écouta qu’à moitié.
Son esprit bourdonnait encore de souvenirs douloureux.
Des morts qu’elle avait vus depuis le haut du mur. Les centaines de soldats et de chevaux gisant au sol, dans des mares de sang.
L’escouade d’Hansi, totalement atomisée.
Elle pensait aussi aux autres. Aux ennemis. Elle entendait encore les cris désespérés de Bertolt qui lui glaçaient le sang. Et Reiner… mutilé au point qu’elle ne l’aurait presque pas reconnu.
Ses pensées vagabondèrent d’un point à un autre.
Elle se rappela la lettre. Glissée avec celle destinée à Historia. La lettre qui lui demandait de l’oublier. Mais qui rappelait aussi douloureusement que s’il avait pensé à lui écrire, à lui souhaiter d’être heureuse et de l’oublier, c’était parce qu’elle comptait. Et ça, c’était insupportable. Historia lui avait dit qu’elle était courageuse d’accepter de sacrifier une personne aimée. Pourtant, Rosa ne se sentait pas ainsi. Elle se sentait perdue. Douloureuse.
Elle lança un regard à sa droite. Armin regardait le sol, les yeux perdus. Elle n’était pas sûre qu’il écoutait vraiment le discours qui se déroulait. Il avait dû encaisser de nombreuses vérités et révélations en quelques jours. Il avait encore du mal à réaliser qu’il était encore vivant car il avait été transformé en titan et avait mangé Bertolt. Par ailleurs, Eren leur avait appris, via un souvenir de son père, qu’un détenteur de titan primordial n’avait plus que treize ans à vivre à partir du moment où il obtenait son pouvoir. Armin devait donc également encaisser le fait que sa vie était désormais extrêmement limitée.
Lorsqu’elle avait appris cela, Rosa n’avait pu s’empêcher de faire des calculs anxieux. Ils avaient quinze ans… Armin ne dépasserait pas ses vingt-huit ans. Cet âge paraissait à la fois lointain et terriblement proche. Elle ne pouvait imaginer ce à quoi ils ressembleraient à vingt-huit ans… mais avait senti son cœur se serrer en réalisant que son ami ne vivrait pas plus longtemps.
Quant à Eren, il avait affirmé qu’il lui restait un peu moins de huit ans. Il vivrait alors jusqu’à vingt-trois ans…
Puis elle n’avait pu s’empêcher de penser à Reiner. Elle n’avait aucune idée du nombre d’années précis qui lui restait. Pas plus de huit. Peut-être six ou sept. Voire moins…
Comment vit-on en sachant déjà sa date de fin ? Comment avance-t-on en se sachant condamné d’avance ? Et surtout, comment peut-on accepter de se perdre dans une guerre sans fin en sachant qu’il ne nous reste que treize ans maximum ? Ne devrait-on pas plutôt chercher à en profiter au lieu de s’enfoncer dans une spirale de massacres et de sacrifices ?
Le regard de Rosa lâcha Armin pour se porter de l’autre côté. Sur sa gauche. Floch était tendu, bras croisés comme dans une vaine tentative de se protéger face aux souvenirs qui affluaient à mesure qu’Historia parlait, énumérait les noms des camarades tombés au combat.
Rosa avait entendu le récit sur la charge suicide d’Erwin qui avait permis à Livaï d’atteindre le Bestial. L’assaut de la dernière chance, du désespoir. Où tous savaient qu’ils y resteraient mais qu’ils mourraient aussi s’ils ne faisaient rien. Le massacre de tous ces jeunes qui étaient arrivés dans le Bataillon des rêves plein la tête et de l’idéalisme au cœur. Rien ne s’était passé de la meilleure des façons. Et ils s’étaient tous fait descendre. Pourtant, ils avaient avancé.
Rosa remarqua que Floch tremblait. Pas de froid.
Elle le regarda quelques secondes en silence. Il ne fixait pas Historia. Il n’était pas non plus conscient qu’elle l’observait. Il semblait perdu au milieu de ses démons et de ses fantômes. Au milieu de ses camarades et amis qui avaient perdu la vie alors que lui s’en était miraculeusement sorti.
Elle posa doucement une main sur son bras. Pour l’ancrer à nouveau. Dans le moment présent.
Son geste eut l’effet escompté : il cessa de trembler et sembla revenir à la réalité. Il tourna la tête vers elle et la regarda. Son expression était indéchiffrable. Elle ne dit rien, se contenta de serrer légèrement son bras avant de le lâcher et de reporter son attention sur Historia qui clôturait son discours.
Lorsque les personnes se dispersèrent, Rosa alla vers les civils qui avaient assisté à la cérémonie. Elle rejoignit sa mère. Romilda était évidemment venue. Elle n’aurait pas pu ne pas être là. Elle étreignit Rosa lorsqu’elle la vit. Elles n’avaient pas eu l’occasion de se croiser depuis le retour du Bataillon. Il y avait, dans cette étreinte, un immense sentiment de soulagement. Une mère qui retrouve sa fille, qui remercie la vie de lui avait ramené la chair de sa chair.
-Je suis désolée, murmura Rosa. Pour Erwin…
-Il savait que ça arriverait un jour, répondit Romilda, la gorge nouée. Même si… même s’il est sans doute mort un peu trop tôt… Avant d’avoir atteint cette vérité qu’il cherchait…
-Les gens disent… disent qu’on aurait dû le ramener… qu’on aurait dû laisser Armin…
La voix de Rosa se brisa.
-Les gens n’étaient pas là-bas, corrigea sa mère. Les choix impossibles sont déchirants et on peut refaire le monde avec des et si. Erwin a sacrifié énormément. Il a traversé cet enfer comme il le pouvait… il mérite de reposer en paix.
***
Cette nuit-là, Rosa ne trouva pas le sommeil. Comme les nuits précédentes. Elle tournait et retournait sous ses draps. Le quartier général du Bataillon ressemblait à un bâtiment fantôme. Là où, quelques semaines plus tôt, plusieurs centaines de soldats arpentaient les couloirs, ils n’étaient désormais qu’une petite dizaine à avoir repris possession des lieux. Parfois rejoints ponctuellement par d’autres soldats de la Garnison de passage pour parler devoir et stratégies pour le futur avec Hansi et Livaï.
La chambre désormais individuelle que Rosa occupait était petite. Sommaire. Elle ne contenait que le strict minimum et ça lui allait. Ce n’était pas un lieu où l’on s’attarde. Elle n’y faisait que dormir. Ou compter les heures qui passaient en regardant le plafond, incapable de trouver le sommeil, perdue dans des pensées entre souvenirs et projections douloureuses.
Parfois elle repensait aux révélations d’Eren et à ce sentiment d’être complètement perdue dans un monde trop inconnu et trop vaste.
D’autres fois, elle songeait à Erwin. Aux deux cents soldats morts dont les noms avaient été patiemment énumérés par Historia afin de leur rendre hommage. Elle revoyait les visages des proches qui avaient assisté à la cérémonie. Des parents, des frères, des sœurs, des partenaires de vie et des amis. Tous figés dans l’horreur de la mort qui était venue faucher les leurs.
Ses souvenirs vagabondaient, douloureux.
Et toujours, elle en revenait à Reiner. Le sentiment qu’il avait raison : ils ne se reverraient plus. Pour autant, une toute petite voix au fond d’elle criait qu’elle n’en savait rien. Peut-être que…
Peut-être que quoi ?
Elle se maudissait quand elle en arrivait à ce point.
Même s’ils se revoyaient… ils seraient toujours séparés par cette foutue guerre, ce ressentiment entretenu par des pays qu’elle ne connaissait même pas.
A travers les carnets de Grisha, ils avaient eu un aperçu de la vie menée par les Eldiens en dehors des murs. Les humiliations quotidiennes, la violence, la terreur qui les faisait marcher au pas. L’endoctrinement, l’Histoire racontée d’un certain point de vue, rabâchée sans cesse.
Elle avait pensé que la vie à l’intérieur des murs était une sorte de prison, encore plus après la chute du Mur lorsque les ressources s’étaient raréfiées et la survie devenue plus difficile. Mais finalement, au-delà, ce n’était pas l’Eden sauvage imaginé.
Allongée dans son lit, elle regardait le plafond. Elle digérait tout ce qu’ils avaient appris ces derniers jours. Et elle tenta d’imaginer. A quoi ça pouvait ressembler, de l’autre côté. Il n’était plus question de lacs de feu, de champs de sable et d’étendues de glace. Elle tentait de se figurer des humains. Comme eux. Comme Annie. Comme Bertolt. Comme Reiner. Des gens sur qui on crachait à cause de lointaines fautes d’ancêtres qu’ils n’avaient pas connus. Et à qui on disait que leurs semblables derrière leurs murs étaient la cause actuelle de tous leurs tourments. Que les éliminer serait mieux pour tout le monde.
Plus elle y pensait, plus elle ressassait, plus les pièces du puzzle s’assemblaient et plus elle comprenait.
Bertolt qui disait qu’ils n’avaient pas le choix. Qu’ils étaient réellement leurs camarades mais que ça ne comptait plus.
Le sentiment qu’elle avait toujours eu qu’il s’agissait de quelque chose les dépassant tous. Que Reiner avait trahi ses camarades et amis pour une cause qu’il jugeait encore plus importante que ces liens. Que ce n’était pas par gaieté de cœur qu’il l’avait fait.
Elle tenta d’imaginer comment il avait pu grandir. Dans un monde qui le méprisait à cause de ses origines et qui lui répétait à longueur de journée qu’il trouverait son absolution dans l’éradication d’autres humains sur une île lointaine.
-C’était donc ça, murmura-t-elle en fixant le plafond, le fardeau que tu portais…
Après de longues minutes à se perdre dans ses pensées, elle se releva dans un geste un peu agacé. Elle ne parvenait toujours pas à calmer son esprit et à s’abandonner au sommeil. Elle avait besoin de marcher. Peut-être que l’épuisement physique finirait, un jour ou l’autre, par avoir raison d’elle.
Dans des gestes mécaniques, elle s’habilla. Elle ne mit pas son uniforme et se contenta d’une chemise blanche sur un pantalon clair et souple. Elle enfila néanmoins ses bottes et son manteau à l’effigie du Bataillon car les nuits étaient encore fraîches et le temps gris, presque pluvieux qui avait accompagné la cérémonie était toujours à l’ordre du jour.
Les couloirs étaient déserts. Silencieux.
Ses camarades devaient sans doute dormir. Chacun dans leur chambre. Elle se doutait que le caporal devait être en train de s’occuper dans un bureau quelconque. Il ne dormait jamais beaucoup. Buvait du thé à chaque temps mort. Ressassait. Il avait perdu Erwin, il avait perdu de nombreux camarades qui venaient s’ajouter à la pile de cadavres qu’il avait comptabilisés depuis son entrée dans le Bataillon. Rosa se dit qu’il devait avoir besoin, lui aussi, de faire son deuil et se relever, encore une fois. Tout comme Hansi. Qui devait enterrer les souvenirs de toute son escouade et de Moblit.
Par une fenêtre, Rosa constata que les nuages gris et bas s’étaient quelque peu dispersés. Par-ci par-là, une trouée laissait entrevoir quelques étoiles.
D’un geste délicat pour ne pas faire de bruit, elle poussa une porte donnant sur la cour intérieure. Avec un pincement au cœur, elle revoyait ce même lieu de jour, traversé par des dizaines de soldats allant d’un bout à l’autre du quartier général. Elle sentait encore la frénésie des préparatifs de la reconquête de Shiganshina. Quand tout était encore possible. Et que chacun espérait secrètement revenir en vie.
Elle nota soudainement une silhouette se découpant dans la nuit. Assise sur le rebord de la fontaine qui ne fonctionnait pas.
Elle hésita quelques secondes avant de s’approcher à pas légers.
Lorsqu’elle fut assez proche, elle reconnut Floch. Sans rien dire, elle s’assit à côté de lui. Il lui jeta un regard un peu suspicieux. Elle nota qu’il avait les épaules tendues. Comme souvent depuis qu’ils étaient revenus de Shiganshina.
-T’arrives pas à dormir ? finit-il par demander d’une voix rauque.
-Toi non plus, fit-elle remarquer calmement, le regard perdu dans la contemplation de la forme du bâtiment qui apparaissait dans les ombres de la nuit.
Les nuages qui s’éloignaient laissaient apparaître un mince croissant de lune qui leur octroya un peu de lueur. En tournant la tête, elle remarqua que les épis dans les cheveux de Floch ne s’étaient pas arrangés. Elle songea même que c’était pire, comme s’il y avait passé ses doigts à de multiples reprises, possible signe d’anxiété et d’angoisse.
Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un silence un peu tendu. Ils ne se regardaient pas, chacun perdu dans ses pensées. Finalement, Floch reprit :
-Toi aussi, t’es encore là-bas ?
Rosa ne répondit pas de suite, l’invitant, par sa non-réponse, à poursuivre.
-A Shiganshina.
-Comme nous tous. Les gens parlent de héros mais… ce n’est pas la définition que j’en ai.
-Ils sont tous morts. Et je suis sûr qu’ils ont tous regretté d’y être. Ils ne se sont pas dit qu’ils allaient mourir comme des héros. Sandra… et Gordon… et Marlo… tous les autres…
La voix de Floch se brisa et Rosa regarda ses bottes.
-Comment…
Elle s’interrompit, se mordit la lèvre. Elle n’était pas sûre que sa question soit la meilleure à poser.
-Quoi ?
-Non, rien. Oublie.
-Quoi ? insista Floch.
-Comment tu t’en es sorti ?
-Je suis tombé de mon cheval. Je crois que c’est quand un rocher l’a abattu. J’ai juste eu de la chance.
Il eut un rire ironique :
-Juste de la putain de chance. J’aurais pas dû survivre. Aucun de nous n’aurait dû. Sandra… elle pensait déjà à l’après. Elle pensait à tout ce qu’elle pourrait faire une fois le mur Maria reconquis. Bon sang… ces grands discours sur les héros et les sacrifices glorieux… c’est que du vent.
Ses poings se crispèrent et ses épaules se raidirent encore davantage, à en faire trembler ses membres.
-Si on nous avait dit la vérité… on ne se serait peut-être pas engagés. Tu sais, quand Erwin nous a exposé son plan, quand il nous a fait comprendre qu’on allait tous mourir… J’ai eu envie de désobéir. De ne pas le suivre. Je ne suis qu’un lâche, je n’aurais jamais dû m’embarquer là-dedans…
-Ce n’est pas de la lâcheté, répondit calmement Rosa. C’est juste… de l’instinct de survie.
Ses paroles furent suivies d’un silence incrédule. Elle constata que Flocha la regardait, surpris. Puis ses yeux s’étrécirent, suspicieux :
-Tu te fous de ma gueule ?
-Absolument pas. C’est normal de ne pas avoir envie de mourir. On peut pas tous être des idiots suicidaires dans ce Bataillon. Il en faut bien quelques-uns pour survivre.
Elle lui adressa un petit sourire triste. Il semblait ne pas vraiment savoir comment réagir à ses propos. Finalement, il détourna le regard, ses yeux se perdant à nouveau dans la nuit.
Rosa l’observa à la dérobée.
Survivre quand tous les autres étaient morts était terrible. Parce qu’on se demandait toujours : pourquoi moi ? Cherchant désespérément un sens à un fait qui, des fois, n’était que le fruit d’un hasard. Mais elle savait qu’on avait besoin d’y trouver une valeur symbolique pour apaiser sa propre culpabilité.
-T’es pas coupable d’avoir survécu, lâcha-t-elle alors dans un murmure. C’est juste comme ça.
-Pardon ?
-Je pense que parfois on préférerait être mort avec les autres plutôt qu’être le seul survivant. Mais… si on survit, on n’a pas à porter le poids des morts sur ses épaules.
Elle ne dit pas : ça va aller. Parce qu’elle savait que ça n’irait pas. Que Shiganshina n’était qu’une maigre victoire qui leur avait apporté des défis encore plus dangereux : avoir le monde entier contre soi.
Mais elle voulait lui dire qu’il pouvait trouver un moyen d’avancer. Malgré la culpabilité du survivant.
Un long silence passa. Lourd. Puis, dans un souffle :
-Merci.