Ceux qui survivent

Chapitre 49 : Continuer, après Shiganshina

2811 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 03/09/2026 13:06

Les mois étaient passés. Les premières neiges commencèrent à tomber. La préoccupation principale de l’armée et plus particulièrement du Bataillon fut de sécuriser la zone entre les murs Rose et Maria afin de permettre à la population de retourner dans leurs villes et villages abandonnés cinq ans plus tôt. L’abattoir à titans ayant fait ses preuves, Hansi décida d’éliminer un maximum de créatures par ce biais, limitant ainsi les coûts d’expédition et, surtout, les pertes. L’énorme tronc taillé pour s’abattre sur la nuque des titans venus s’amasser au pied de la porte de Trost fut donc sans cesse sollicité. A chaque fois qu’il tombait, la créature qui en faisait les frais mourait sur le coup, la nuque écrasée, incapable de se régénérer.

Perchés en haut du mur Rose, Armin et Rosa regardaient les soldats de la Garnison éliminer quelques petits gabarits par ce biais.

Le ciel d’hiver était dégagé et un pâle soleil brillait. Cependant, le froid restait mordant et les soldats étaient emmitouflés dans des manteaux arborant les armoiries de leur corps d’armée.

-Y’a pas à dire, commenta Armin, c’est super efficace comme technique.

-Avec un peu de chance, ça permettra de supprimer le plus gros des titans. Et nous n’aurons plus qu’à traquer les quelques déviants qui se baladent encore entre les murs.

Le jeune homme hocha la tête avant de reprendre : 

-Mais pour ça, il va nous falloir plus de soldats. Le Bataillon a essuyé énormément de pertes avec Shiganshina. On n’est pas assez nombreux pour l’heure pour envisager une nouvelle expédition.

-Oui, je sais. Remarque, il y a déjà quelques valeureux qui ont posé leur candidature. Galvanisés je suppose par nos exploits à Shiganshina…

Elle eut une petite moue que son ami comprit. La victoire de Shiganshina continuait de garder cet arrière-goût amer pour la plupart d’entre eux qui ne pouvaient se défaire des souvenirs et des fantômes qui hantaient désormais leurs pas.

-Et puis Hansi a dit qu’ils allaient relancer une nouvelle campagne de recrutement, ajouta Rosa après un moment. Participer au nettoyage et à la sécurisation des terres nouvellement reconquises devrait attirer.

Armin se pencha légèrement afin d’avoir un meilleur point de vue sur les deux titans qui venaient d’être abattus et qui s’effaçaient dans une vapeur caractéristique. 

-C’est étrange, de ne plus être parti en réelle expédition depuis plusieurs mois, remarqua-t-il, le regard toujours concentré sur la scène en contrebas.

-Ouais, c’est vrai. Une fois que tout le monde se sera réinstallé à l’intérieur du mur Maria… on reprendra les missions dehors.

-Sûrement, oui.

-T’as pas peur de ce qu’on va y trouver ?

Armin tourna vers Rosa un regard surpris.

-Peur ?

-C’est… un peu décevant, avoua-t-elle. Moi je pensais qu’au-delà des murs, il y avait les paysages que tu décrivais. Ceux dont ma mère parlait à voix basse. Je pensais qu’on verrait de véritables merveilles, vestiges d’un temps passé où les humains vivaient hors des murs… et en fait, non. En fait, il y a toujours des humains vivant en dehors des murs et ils nous détestent.

Elle eut une grimace acerbe.

-J’étais persuadée que je verrais un monde plus beau que celui dans lequel j’ai grandi mais maintenant… je doute. Toi, tu voulais voir la mer. Et tout ce qu’il y avait dans le livre de ton grand-père. Tu n’as pas peur de ne rien trouver de tout ça ? De ne trouver que de la haine ? Et de la violence, encore ?

Armin prit un temps de réflexion. 

-C’est vrai que le monde extérieur n’est sans doute absolument pas semblable à celui dont j’avais rêvé moi aussi. Mais… je reste persuadé… en tout cas j’espère qu’il y a toujours, quelque part, des choses qui valent la peine d’être découvertes. On ne connaît pas tout, loin de là. Même Grisha ne connaissait pas tout. Il n’a raconté dans ses carnets que sa propre expérience. Mais le monde est si vaste ! Il doit bien y avoir des endroits semblables à ceux dont on a rêvés !

Sa voix était emplie d’une chaleur et d’un enthousiasme sans défaut, frôlant peut-être l’idéalisme mais qui faisait du bien à Rosa. Elle esquissa un maigre sourire un peu rassuré. 

-J’espère que tu as raison… et j’aime cet espoir. Dans le fond, tu n’as pas tort. Le monde est tellement vaste… qu’il doit bien y avoir de belles choses.

-Oui, exactement ! Lorsqu’on en aura fini ici… on ira voir la mer. Et après… et après on ira en quête de ces belles choses. Je te le promets.

Rosa regarda son ami avec une profonde reconnaissance dans le regard. Elle aimait sa volonté de toujours croire au positif, de toujours chercher le chemin le plus lumineux au milieu d’un monde en ruines et terriblement sombre. 

Puis soudainement, une pensée fugace la traversa qui heurta sa poitrine comme un uppercut.

Vingt-huit ans.

Armin ne dépasserait pas ses vingt-huit ans.

Il lui restait treize ans à vivre. C’était tout.

Cette pensée lui fit mal. 

Elle avança d’un pas, se rapprochant de son ami. Dans un geste de pure affection, elle l’étreignit : 

-Oui, on ira voir toutes ces choses. On les verra avant… avant que… 

Sa voix se brisa, incapable de formuler à voix haute ce terrible état de fait. La main d’Armin, calme et rassurante, se posa dans son dos. Elle sentit sa chaleur à travers son uniforme.

-Avant qu’il ne soit trop tard pour moi, acheva-t-il à sa place.

Son ton ne tremblait pas. Il ne semblait pas effrayé par cette vérité. 

-Ca ne te fait pas peur ? demanda Rosa, le menton posé sur son épaule.

-Un peu, oui. Treize ans, c’est à la fois long et… rapide. J’avoue que ce n’est pas encore une réalité immédiate pour moi alors… je ne réalise sans doute pas vraiment. Et puis vivre avec l’idée de mourir demain, c’est ce qu’on fait depuis qu’on s’est engagés. 

-Oui mais même si on vit avec ce sentiment, on a toujours l’espoir qu’on s’en sortira et qu’on fera mentir les statistiques. Alors que toi… tu sais que quoi que tu fasses, dans treize ans… ce sera trop tard. Et Eren… Eren aussi le sait. Comment vous faites ?

-Je suppose qu’on n’y pense pas. Eren passe son temps à avancer, quoi qu’il en coûte. C’est le type le plus têtu et déterminé que je connaisse. Il avance sans peur. Alors je suppose qu’il continue comme ça, ne craignant même pas sa propre fin.

Un petit rire agita Rosa : 

-Le type le plus têtu et le plus déterminé ? C’est une belle façon de le décrire. Le plus obsessionnel aussi… après Hansi, je dirais. Personne ne battra son obsession flamboyante des titans. 

Elle sentit qu’Armin souriait.

Malgré les mois qui s’étaient écoulés, les fantômes de Shiganshina étaient toujours là. Et ils essayaient d’avancer. Chacun à leur façon. 


***

-Sasha, t’as triché.

-Pas du tout !

-Je t’ai vue.

-Comment ça, t’as triché ?! C’est pour ça que j’arrête pas de perdre ?!

-Non, ça, Conny, c’est juste parce que t’es pas doué.

-Oh, Jean, la ferme ! Toi aussi, t’arrêtes pas de perdre, je te signale.

-Oui mais moi, c’est vraiment parce que Sasha triche. Sinon j’aurais déjà gagné plusieurs parties.

-Je vous dis que je ne triche pas !

Rosa roula des yeux en étouffant un rire. Elle était installée dans un fauteuil de la salle commune et regardait Sasha, Jean et Conny assemblés autour d’une table basse jouant à un jeu de cartes. Ils en étaient à leur cinquième partie et Sasha avait déjà gagné les quatre précédentes. Les deux garçons s’étaient contentés de grommeler jusqu’à ce que Rosa souligne quelques manquements volontaires aux règles de la part de leur amie.

-Ecoute Sasha, menaça Jean en la pointant de l'index, tu triches encore une fois et on te ligote à l’heure du prochain dîner, tu ne mangeras pas un seul morceau de pain !

A ces mots, la jeune fille devint livide comme si on venait de lui annoncer une condamnation à mort : 

-Quoi ?! Mais t’es malade ma parole ! Et je vous dis que je ne triche pas, je suis juste naturellement douée !

-Mais oui, railla Rosa, les bras croisés sur sa poitrine.

-Tu veux jouer ? proposa Conny.

-Non merci. Je préfère vous regarder. C’est hyper instructif.

-Garde un œil sur celle-là, grommela Jean. Et dis-nous si elle triche encore.

Apparemment refroidie par les menaces de son ami, Sasha reprit la partie en se tenant strictement aux règles -et perdit en beauté, à la faveur de Jean qui s’exclama qu’il le savait, que lui, était naturellement doué et qu’il aurait gagné les parties précédentes si elle n’avait pas triché.

Rosa tourna la tête vers une des fenêtres qui donnait sur une rue de Trost désertée en ce soir d’hiver. De minces flocons de neige tombaient, créant au sol un manteau poudreux. Ce temps avait le don d’offrir une atmosphère particulièrement calme, comme si tout était au repos -même les titans et la guerre.

Hansi avait annoncé la reprise prochaine des expéditions afin de finir de nettoyer toute la zone comprise entre le mur Rose et Maria pour s’assurer que la population pourrait revenir s’y installer en toute sécurité. La nouvelle major du Bataillon attendait que les neiges soient passées. Entre temps, plusieurs soldats étaient venus grossir à nouveau leurs rangs. Certains étaient des anciens d’autres corps d’armée -notamment la Garnison. D’autres de très nouveaux, à peine sortis de l’entraînement et galvanisés par les récits de leurs exploits récents. Certains étaient attirés par une forme de patriotisme affirmé par les dernières révélations d’un monde bien plus vaste et une géopolitique qu’ils ne saisissaient toujours pas complètement. En tout cas, ils en comprenaient assez pour savoir que ce qu’ils appelaient désormais leur pays -les murs, Paradis- était la cible de puissances extérieures, les mêmes qui leur avaient envoyé les Titans Féminin, Colossal et Cuirassé et qu’ils devaient organiser la défense de leurs frontières.

Ces concepts sonnaient étranges pour Rosa.

Jusque-là, elle n’avait jamais pensé en termes de frontières. Les murs n’étaient qu’au mieux des protections, au pire des barrières. Ils ne définissaient pas une limite symbolique entre leur pays et le pays des autres… des titans. Même s’ils les défendaient dans le même but d’éviter une invasion qui leur serait fatale.

Aujourd’hui, des voix commençaient à parler frontière, nation, ennemis. C’était tout un système de pensée et de conception du monde à revoir et que Rosa ne parvenait toujours pas à appréhender pleinement tellement c’était loin de son idée première sur ce qu’il y avait au-delà des murs. 


-Bon allez, on en refait une, s’exclama Conny d’une voix ferme. J’ai toujours pas gagné, moi !

-Mon pauvre, renchérit Jean avec un sourire un poil provocant, on va en faire beaucoup, des parties, si on doit attendre que tu gagnes.

-Ou alors on le laisse gagner, suggéra Sasha, très sérieuse.

-Non ! s’insurgea Conny. Ne me faites pas cette humiliation ! Je veux gagner en bonne et due forme !

-Ouh là, soupira alors la jeune fille en s’affalant davantage dans le canapé. On n’est pas sortis de l’auberge. 

Conny eut un air outré en voyant ses deux amis se liguer contre lui. Rosa étouffa un nouveau rire. Autour d’eux, la salle bruissait d’allers et retours, de portes qui s’ouvrent et qui se ferment. Depuis que les rangs du Bataillon s’étaient à nouveau étoffés, le Quartier Général commençait à retrouver des airs de bâtiment habité. C’était rassurant. Moins fantomatique. Même si les fantômes demeuraient dans l’esprit de chacun. 


Alors que le trio entamait sa sixième partie, Rosa se leva, attirant l’attention de ses amis. Elle leur annonça qu’elle allait se coucher et encouragea Conny à ne pas se laisser faire et surtout à bien surveiller Sasha. Cette dernière s’offusqua, accusant Rosa de fausse amitié et de traitrise. 

De retour dans sa petite chambre, elle s’appuya un instant contre la porte qu’elle refermait derrière elle. La pièce était plongée dans la pénombre. Contre la fenêtre, quelques flocons de neige venaient s’écraser.

Elle poussa un petit soupir. Elle se sentait fatiguée. Elle n’avait toujours pas des nuits régulières ni toujours reposantes. Parfois, elle se réveillait en sursaut, incapable de se rappeler de quoi elle rêvait mais avec cette sensation du songe désagréable. D’autres fois, elle se perdait en hypothèses et scénarios et était incapable de se laisser aller au sommeil avant plusieurs heures. Les journées qui suivaient étaient rarement reposantes. Certes, ils ne partaient plus en expédition pour le moment mais étaient appelés à aider la Garnison dans l’entretien des murs et l’élimination des titans errant près du mur. 

Lourdement, elle se laissa tomber sur son lit et entreprit de retirer son uniforme pièce par pièce, suivant des gestes mécaniques. 

Lorsqu’elle retira sa chemise, ses doigts suivirent distraitement la légère boursouflure de sa cicatrice à l’épaule. Elle l’avait à plusieurs reprises regardée dans le miroir. Elle avait perdu sa couleur rougeâtre et était désormais une mince ligne, légèrement en relief et un peu plus sombre que le reste de sa peau. Elle n’avait plus mal et pouvait à nouveau bouger son bras gauche comme elle le souhaitait. Ce qui était beaucoup plus facile pour manœuvrer son équipement tridimensionnel. 

La sensation de cette cicatrice la ramenait immanquablement à Shiganshina plus efficacement que n’importe quel autre déclencheur.

Elle revoyait l’instant pour elle avait été blessée par les éclats de lance. 

Et surtout, elle repensait à celui qu’ils affrontaient au moment où elle avait été blessée. Elle revoyait l’énorme poing du Cuirassé détruisant le toit adjacent, faisant voler les débris de tuiles et de planches qui l’avaient effleurée et avaient heurté Sasha au point qu’elle n’ait pas pu contrôler l’explosion de sa lance.


Frissonnante, les épaules nues, elle se leva lentement de son lit et se dirigea vers le petit bureau -simple planche de bois tenant sur deux pieds- calé dans un coin. Chaque chambre en était équipée, permettant aux soldats de travailler sur leurs rapports et autres paperasses administratives qui pouvaient leur incomber. Elle alluma la lampe qui s’y trouvait et la lueur douce se diffusa dans la chambre. Prudemment, elle ouvrit le tiroir se trouvant sous le bureau. Il n’y avait pas grand-chose. Une plume, de l’encre, des feuilles vierges, une copie d’un extrait du rapport de la Bataille de Shiganshina. Et la lettre. Celle dont elle n’avait parlé à personne. Pas même à Jean ou Armin dont elle était pourtant proche. Seule Historia savait. Et elle n’avait jamais posé de question, respectant ce secret que Rosa voulait conserver.

Elle s’assit derrière le bureau et déplia la lettre qu’elle avait déjà relue à maintes reprises. C’était comme un testament. Des dernières volontés. Il voulait qu’elle soit heureuse. Et qu’elle l’oublie. Parce qu’ils ne se reverraient pas.

-Crétin, murmura-t-elle alors qu’elle essuyait, d’un revers de main, une larme qui coulait. Comment tu veux que je fasse ça, moi ?

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