SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 54 : Le ciel s’ouvre

3555 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 01/05/2026 06:49

La mer était encore trop loin pour qu’on l’entende.


Pourtant, dans le QG, tout le monde agissait comme si elle venait déjà de franchir les murs.


Les ordres traversaient la place en rafales courtes. Les hommes couraient sans courir, retenus par cette discipline fragile qui empêchait encore la peur de devenir un mouvement de foule. Les blessés étaient déplacés par petits groupes, les caisses tirées contre les murs, les chariots replacés devant les rues latérales. Les soldats karsiens, les hommes de D’Arst et les volontaires locaux ne formaient pas une armée.


Ils formaient ce qu’il restait avant l’impact.


La porte extérieure du QG dominait toujours la place.


Elle tenait.


Pour l’instant.


Varek marchait devant elle, lentement, comme s’il mesurait la largeur du monde avec ses pas.


Il ne criait presque jamais.


Il n’en avait pas besoin.


— Cette barricade est trop haute.


Deux hommes se figèrent.


Varek désigna les caisses empilées à l’angle est.


— Si vous devez reculer, vous mourrez contre ce que vous venez de construire. Baissez-la d’un rang. Laissez un passage derrière.


Les hommes obéirent.


Il continua.


— Les tireurs ne restent pas tous sur le même toit. Deux là-haut, pas quatre. Si le toit prend feu, je ne veux pas perdre la moitié de nos yeux d’un coup.


Un local voulut protester.


Varek le regarda.


L’homme ravala sa phrase et monta les escaliers de bois vers la façade voisine.


Au centre de la place, l’ancien socle brisé servait maintenant de point d’appui. Des sacs avaient été disposés contre la pierre, et une caisse de munitions y avait été ouverte. L’endroit était utile.


Trop utile.


Varek s’arrêta devant.


— Pas de réserve ici.


Lior releva la tête.


— C’est le meilleur couvert.


— Justement.


Varek donna un coup du pied dans une douille vide.


— Quand quelque chose devient trop évident pour nous, ça devient visible pour eux. Déplacez la moitié des munitions derrière le mur sud. Laissez juste assez pour faire croire qu’on veut tenir ce point.


Lior le regarda une seconde.


Puis il hocha la tête.


— Je m’en charge.


Kairo observait depuis le seuil de la salle des cartes.


Il ne dirigeait pas la défense.


Pas celle-là.


Quand la situation devenait une question d’angles, de murs, d’approches et de secondes gagnées, les regards allaient naturellement vers Varek. Même ceux qui ne l’aimaient pas. Même ceux qui auraient voulu le contredire.


Varek lisait une place comme d’autres lisaient une lettre.


Et ce qu’il lisait ne lui plaisait pas.


Ilia passa près de Kairo avec une carte pliée sous le bras et un morceau de charbon entre les doigts. Elle ne s’arrêta pas.


— Route nord-est : deux messagers partis. Relais de Crique-Nord toujours fragmentaire. Halven ne répond plus directement. Les villages de la route basse ont reçu l’ordre de se disperser, pas de rejoindre le QG en masse.


— Ils obéiront ?


— Ceux qui comprennent, oui.


Elle marqua une pause très brève.


— Les autres viendront quand même.


Kairo regarda la place.


Des silhouettes transportaient des planches. D’autres roulaient des tonneaux vides vers une rue latérale pour la barrer. Une femme tenait un enfant contre elle sous l’auvent d’une maison éventrée. Personne ne savait quoi lui dire. Alors on la laissait attendre près des murs, comme si l’attente était déjà une protection.


— Et ceux qui sont entre la côte et nous ? demanda Kairo.


Ilia ne le regarda pas tout de suite.


Son silence suffisait presque.


— Ils sont déjà du mauvais côté de la ligne, dit Varek derrière eux.


Kairo se tourna.


Varek s’était arrêté à quelques pas, les yeux toujours sur la place.


Alexandra, qui revenait des hauteurs nord, entendit la phrase.


— Ce ne sont pas des traits sur ta carte.


— Je sais.


— On dirait pas.


Varek leva enfin les yeux vers elle.


— Si je commence à parler comme si je le savais, je placerai mal les hommes.


Alexandra ne répondit pas.


Il n’y avait pas d’indifférence dans la voix de Varek.


C’était pire.


Il avait déjà rangé ce qu’il ressentait dans un endroit où ça ne gênerait pas ses ordres.


Ilia ouvrit sa carte sur une caisse.


— On peut envoyer un groupe léger vers le second relais. Pas plus loin. Pas jusqu’à Halven.


Alexandra s’approcha.


— Si Halven tient encore ?


Varek répondit avant Ilia.


— Alors Halven tiendra sans nous jusqu’à ce qu’on sache ce qui arrive vraiment.


La mâchoire d’Alexandra se contracta.


— Tu dis ça comme si c’était acceptable.


— Non. Je dis ça comme si c’était nécessaire.


Le vent passa sur la place, soulevant un peu de poussière autour du socle brisé.


Kairo sentit sous ses pieds, au-delà des dalles, la masse muette de l’ossature.


Elle était là.


Toujours.


Elle ne pesait rien dans les bras de ceux qui fuyaient.


Elle ne portait aucun blessé.


Elle ne répondait à aucun poste.


Elle ne donnait aucun ordre.


Mais c’était elle qui tenait tout le monde ici.


Nerla venait de partir vers la route nord-est avec deux volontaires et un brassard clair noué autour du bras.


Alexandra l’avait regardée s’éloigner trop longtemps.


Varek n’avait pas ajouté d’homme.


Il n’en avait pas.


Mira sortit de l’aile médicale avec deux soigneurs.


Ses manches étaient déjà tachées.


— Les six instables ne bougent pas.


Personne ne demanda lesquels.


Les noms avaient déjà été donnés.


Ils occupaient encore la pièce même lorsqu’on ne les prononçait plus.


— Je peux déplacer les autres vers le couloir sud, continua Mira. Pas plus loin. Si on les monte sur la place, on les perd au premier mouvement de foule.


Ilia nota.


— Combien de civières utilisables ?


— Quatre.


— Porteurs ?


— Pas assez.


Mira essuya sa joue avec son poignet, laissant une trace sombre près de sa tempe.


— Et si la place cède, ce ne sera plus une question de porteurs.


Varek entendit.


— Elle ne cède pas.


Mira le fixa.


— Ce n’était pas une promesse que je te demandais.


— Je sais.


Il repartit vers la porte.


Dans les niveaux bas, Naor et Vael prirent position devant les accès menant à la salle basse.


L’escalier descendait entre deux murs anciens où l’humidité avait noirci les pierres. Une lampe pendait à une chaîne. Sa lumière tremblait faiblement, découpant les visages par morceaux.


Naor vérifia la première porte.


Puis la seconde.


Puis la barre métallique.


Vael le regarda faire.


— Tu l’as déjà vérifiée.


Naor tira encore sur le verrou.


— Alors elle tiendra deux fois.


— Ce n’est pas comme ça que fonctionne une porte.


— Aujourd’hui, si.


Vael croisa les bras.


Plus haut, des pas couraient. Des voix passaient par les conduits. La place grondait d’activité.


Ici, sous le QG, tout semblait plus proche du silence.


Naor posa la main sur la crosse de son arme.


— Si la place tombe, cette porte ne s’ouvre pas.


Vael le regarda.


— Même pour nous ?


Naor ne détourna pas les yeux de l’escalier.


— Surtout pour nous.


Un bruit sourd monta de la place, peut-être une caisse tombée, peut-être un chariot qu’on déplaçait trop vite. La lampe vibra.


Vael dit plus bas :


— Tu parles comme si tu voulais mourir devant cette porte.


Naor répondit sans le regarder :


— Je veux qu’elle reste fermée.


— Ce n’est pas la même chose.


— Aujourd’hui, si.


Vael ne répondit pas.


Il resta à côté de lui.


En haut, ce qui restait de la défense antiaérienne de la ville fut inspecté.


Il ne restait presque rien.


Une pièce encore utilisable sur le toit nord, montée sur une structure renforcée à la hâte. Le métal avait été nettoyé, graissé, resserré, mais les traces d’usure restaient visibles. À côté, des caisses de munitions à moitié vides attendaient sous une bâche. Une seconde pièce, installée plus loin sur une terrasse, n’était plus qu’un poids de fer orienté vers un ciel qu’elle ne pouvait presque plus suivre.


Son mécanisme de rotation bloquait.


Personne n’avait eu le temps de le réparer.


Personne n’aurait les pièces.


Le chef de pièce du toit nord, un homme aux yeux rougis par le vent, s’adressa à Varek quand celui-ci monta jusqu’à lui.


— Elle peut encore tirer.


Varek regarda les caisses.


— Combien ?


L’homme hésita une fraction de seconde.


— Pas assez pour un deuxième passage.


— Alors elle tire quand elle peut toucher. Pas avant.


— Si on attend trop—


— Si vous tirez trop tôt, vous ferez du bruit pour rassurer les hommes et rien d’autre.


Le chef de pièce baissa les yeux vers la place.


— Ils auront besoin d’être rassurés.


Varek resta froid.


— Alors abattez quelque chose.


L’homme hocha la tête.


Varek redescendit.


Sur la place, Alexandra l’attendait.


— Il ne reste vraiment que ça ?


— Oui.


— Et si les avions viennent nombreux ?


Varek passa devant elle.


— Alors on n’en abattra pas beaucoup.


— Tu sais parler aux gens.


— Je ne parle pas aux gens. Je garde la porte.


Elle le retint par le bras.


Il s’arrêta.


Alexandra ne serrait pas fort.


Mais assez pour l’obliger à la regarder.


— Les quartiers bas brûleront si ça tombe du ciel.


— Oui.


— Et tu vas me dire d’attendre.


— Oui.


Ses yeux se durcirent.


— Pourquoi ?


— Parce que si tu pars à la première explosion, tu cours peut-être dans la deuxième. Et si tu meurs là-bas, la porte perd plus qu’un secours.


Alexandra lâcha son bras.


— Tu comptes déjà les vivants comme des positions.


— Non.


Varek regarda la place.


— Je compte les positions où les vivants peuvent encore servir à quelque chose.


Elle recula d’un pas.


La phrase n’était pas belle.


Elle était utile.


C’était précisément pour cela qu’elle faisait mal.


Kairo revint dans la salle des cartes au moment où Crique-Nord transmettait de nouveau.


Le relais grésillait si fort que l’opérateur devait coller le casque contre son oreille.


— Répétez.


Il fronça les sourcils.


— Répétez, Crique-Nord.


Ilia se rapprocha.


— Qu’est-ce qu’ils disent ?


— Lumières confirmées. Plusieurs embarcations ou bâtiments légers. Mouvement lent. Pas de pavillon clair.


— Toujours vers nord-est ?


— Oui. Mais…


L’opérateur tourna la tête vers elle.


— Ils signalent aussi du bruit.


Kairo sentit la salle se contracter.


— Quel bruit ?


L’opérateur écouta.


— Pas sur l’eau.


Ilia ne bougea plus.


Un craquement passa dans le poste.


Puis une voix lointaine, déformée, presque avalée par le souffle :


— …au-dessus… répétez… bruit au-dessus…


Le silence tomba.


Il ne dura qu’une seconde.


Mais Varek, depuis la place, leva les yeux avant tout le monde.


Au début, il n’y eut rien.


Seulement le ciel gris, bas, strié de nuages.


Puis une vibration.


Fine.


Régulière.


Les vitres fendues d’une maison voisine commencèrent à trembler.


Un oiseau quitta brusquement le toit sud.


Le chef de pièce antiaérienne cria quelque chose que le vent déchira.


Kairo sortit sur la place.


Les hommes levaient déjà la tête.


Varek, lui, ne regardait plus.


Il se déplaçait.


— Dispersez les groupes ! cria-t-il. Quittez les murs trop droits ! Pas au centre de la place !


Une partie des soldats obéit.


D’autres restèrent figés.


Le bruit grossit.


Il venait de partout à la fois.


Puis les avions sortirent des nuages, venus de la direction de la côte, trop hauts pour les fusils, trop bas pour laisser le doute.


Ils n’étaient pas nombreux.


Trois.


Puis un quatrième, plus haut, un peu en retrait.


Des formes sombres, rapides, assez basses pour qu’on voie leurs ailes, assez hautes pour que les fusils paraissent ridicules.


Pendant une seconde, personne ne tira.


Le ciel venait de devenir une route.


— Attendez ! hurla Varek vers le toit nord.


La pièce antiaérienne suivait le premier appareil avec difficulté.


Le canon monta.


Trop lentement.


Les servants forçaient sur la manivelle. L’un d’eux glissa, se releva aussitôt, les mains déjà ouvertes par le métal.


— Pas encore ! cria Varek.


Les avions passèrent au-dessus des quartiers bas.


D’Arst surgit près de la porte, les yeux levés.


— Pavillon ?


Personne ne répondit.


À cette hauteur, avec la fumée et les nuages, les avions n’avaient plus de nation.


Ils n’avaient qu’une trajectoire.


Un bruit sec fendit l’air.


Puis un autre.


Kairo ne vit pas immédiatement les bombes.


Il vit les ombres se détacher sous les appareils.


Il comprit avant l’explosion.


La première bombe tomba au-delà de la route nord-est.


Le sol répondit.


Un mur de poussière monta derrière les toits, large, brun, presque lent. Le choc arriva ensuite, frappant la place comme un poing. Les fenêtres tremblèrent. Des hommes se baissèrent. Une femme cria quelque part près de l’aile médicale.


La deuxième explosion ouvrit une rue plus proche.


Des tuiles jaillirent au-dessus d’un bâtiment. Une façade se plia vers l’intérieur, puis s’effondra avec un bruit de pierre et de bois écrasé.


Une femme surgit d’une rue basse avec un enfant contre elle.


Elle ne criait pas.


Ses cheveux étaient couverts de poussière, et ses yeux cherchaient une maison qui n’existait plus.


— Maintenant ! cria Varek.


La pièce du toit nord tira.


Le premier tir passa trop bas.


Le deuxième aussi.


Le troisième fit vibrer tout le toit.


Les avions continuaient.


Un servant hurla, peut-être un ordre, peut-être de peur.


La pièce tira encore.


Cette fois, un éclat jaillit près du deuxième appareil. L’avion ne tomba pas. Il oscilla, corrigea, poursuivit.


Puis les ventres s’ouvrirent.


Les bombes tombèrent sur la ville.


La route de Selk disparut dans un panache noir.


Une ligne de barricades avancées vola en morceaux avant même d’avoir servi.


Le toit sud, où deux tireurs venaient d’être placés, s’effondra sur lui-même dans une gerbe de poussière.


La place fut couverte de fragments.


Kairo sentit quelque chose lui entailler la joue. Il ne s’en occupa pas.


Il regardait les rues.


Les cartes d’Ilia venaient de devenir fausses.


Pas imprécises.


Fausses.


Ce qui devait être une route n’était plus qu’un nuage de pierre. Ce qui devait être une sortie était devenu un incendie. Ce qui devait servir de repli attirait déjà des corps paniqués.


Sous leurs pieds, l’ossature restait muette.


Au-dessus d’eux, le ciel répondait pour elle.


— Ne regardez pas le ciel ! cria Varek. Bougez !


Sa voix traversa la stupeur.


— Barricade est, repositionnez derrière le mur ! Les blessés loin des fenêtres ! Tireurs du sud, descendez ! Lior, les relais internes ! Mira, aile médicale ! Alexandra—


— Je vais aux quartiers bas !


— Non.


Elle tourna vers lui un visage durci par la poussière.


— Ils brûlent !


— J’ai dit non.


Une nouvelle explosion coupa la fin de sa phrase.


Plus lointaine.


Mais assez forte pour faire tomber de la poussière des corniches du QG.


Varek se rapprocha d’elle.


— Si tu pars maintenant, tu cours dans la prochaine bombe. Attends mon ordre.


Alexandra serra les poings.


On aurait dit qu’elle allait le frapper.


Puis un cri monta de l’aile médicale.


Elle tourna la tête.


Mira appelait déjà des porteurs.


Alexandra resta.


Parce que Varek avait raison.


Et cette raison-là était insupportable.


Sur le toit nord, la pièce antiaérienne tira encore.


Le quatrième avion, plus haut, entamait une correction de trajectoire.


Le chef de pièce attendit.


Trop longtemps, pensa Kairo.


Puis il tira.


La rafale accrocha l’appareil au moment où celui-ci redressait.


Un morceau d’aile se détacha.


L’avion pencha brusquement, cracha une traînée noire, puis bascula vers les quartiers bas. Une seconde plus tard, il disparut derrière les toits dans une explosion sourde, différente des autres, plus longue, plus grasse.


Un avion était tombé.


Personne ne cria victoire.


Il avait déjà largué.


Les autres continuaient.


La dernière salve tomba plus loin, sur la route entre Crique-Nord et la ville.


Le relais cracha un cri métallique.


Puis plus rien.


L’opérateur arracha presque son casque.


— Crique-Nord coupé !


Ilia était déjà penchée sur sa carte.


Elle barra la route nord-est.


Puis la route de Selk.


Puis un accès secondaire.


Sa main ne tremblait pas.


C’était presque pire que si elle avait tremblé.


— Cette route n’existe plus, dit-elle. Celle-là non plus. Si les civils arrivent, ils passeront par l’ancien marché ou ils ne passeront pas.


Kairo regarda le charbon courir sous ses doigts.


Chaque trait ressemblait à une tombe qu’on dessinait avant d’avoir le temps de compter.


D’Arst arriva depuis l’aile ouest, couvert de poussière.


— Rapport !


Personne ne put répondre d’un bloc.


Trop de voix parlaient à la fois.


— Quartier bas touché !


— Relais coupé !


— Deux hommes sous le toit sud !


— Incendie derrière la rue de Selk !


— Blessés à l’entrée nord !


Varek trancha.


— Silence !


Le mot claqua plus fort que certains tirs.


La place se resserra autour de lui.


— D’Arst, civils vers l’ancien marché, pas par la route nord-est. Ilia, nouveau plan de repli par la ruelle des tailleurs. Lior, tu me remets un relais entre la porte et l’aile médicale. Mira, tu fermes l’aile nord si elle prend la fumée. Alexandra—


Elle était déjà prête.


— Maintenant ?


Varek regarda le ciel.


Les avions viraient.


Ils reprenaient de l’altitude.


Plus légers qu’à leur arrivée.


— Pas encore.


Elle comprit.


Ils ne fuyaient pas.


Ils avaient terminé.


Les appareils disparurent peu à peu derrière les nuages, laissant derrière eux des colonnes de fumée et le grondement retardé des incendies. Une pluie fine de cendres commençait à tomber sur la place. Des morceaux de papier brûlé tournaient dans l’air comme des insectes morts.


La porte principale du QG tenait encore.


Mais la place avait changé de forme.


La barricade est était éventrée.


Le toit sud ne répondait plus.


La descente de pierre était couverte de débris.


Le socle brisé, au centre, avait été fendu par un éclat. Une caisse de munitions gisait renversée à côté, ouverte, inutilement intacte.


Mira ne regarda pas les appareils disparaître.


Elle comptait déjà ceux qui respiraient encore.


Dans les niveaux bas, la poussière descendit jusqu’aux escaliers.


La lampe suspendue vibra.


Vael regarda vers le plafond.


— Ça a touché près.


Naor ne bougea pas.


— On reste.


— Même si la place tombe ?


Naor serra son arme.


— Alors surtout si elle tombe.


Vael observa son profil.


Il n’y avait pas de peur visible sur son visage.


Seulement une dureté trop droite pour être confortable.


Au-dessus, Kairo revint près de la porte extérieure.


Il regarda les hommes se relever, se compter, chercher ceux qui avaient disparu sous la poussière. Il vit Alexandra aider à sortir un soldat d’un amas de planches. Il vit Mira penchée sur un homme dont la jambe avait pris un angle impossible. Il vit Ilia redessiner les routes avec un nouveau morceau de charbon.


Il vit Varek au centre de la place, déjà tourné vers les rues.


Pas vers le ciel.


Vers les rues.


— Tu crois qu’ils reviennent ? demanda Kairo.


Varek ne répondit pas tout de suite.


Un craquement monta d’un bâtiment touché.


Puis un mur s’effondra loin derrière la barricade est.


— Non, dit-il enfin.


Kairo suivit son regard.


— Pourquoi ?


— Parce qu’ils ont ouvert assez de portes.


Une voix surgit du poste de transmission, brisée par les parasites.


L’opérateur, encore pâle, tendit le casque comme s’il tenait une chose brûlante.


— Relais secondaire… signal faible… route basse…


Varek se tourna.


— Message.


L’opérateur écouta.


Ses yeux se levèrent vers la place détruite.


— Mouvement au sol.


Un silence.


Puis :


— Ils avancent derrière les fumées.


Personne ne demanda qui.


À cet instant, la question n’avait plus d’importance.


Varek regarda la place éventrée, la porte encore debout, les rues latérales ouvertes par les bombes, les toits brisés, les hommes qui attendaient un ordre parce que l’attente était la seule chose pire que la peur.


Il tira lentement sa lame.


— À vos positions.


Sa voix ne monta pas.


Elle n’en eut pas besoin.


— Ce n’était que l’ouverture.

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