SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 55 : Derrière les fumées

4724 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 01/05/2026 11:16

Les avions avaient disparu.


La fumée, elle, était restée.


Elle rampait entre les rues comme une seconde armée. Elle montait des quartiers bas, descendait des toits éventrés, glissait sur la place et effaçait les distances. Les hommes parlaient plus fort sans s’en rendre compte. Les blessés toussaient. Les cendres collaient aux visages, aux mains, aux armes.


La porte du QG tenait encore.


Devant elle, la place ne ressemblait plus au dispositif préparé une heure plus tôt.


La barricade est avait été ouverte par les éclats. Le toit sud ne répondait plus. Le socle brisé, au centre, portait une fissure noire qui le traversait comme une blessure. Des pavés avaient sauté. Des chariots brûlaient encore à moitié dans une rue latérale. La descente de pierre était couverte de gravats.


Varek regarda tout cela sans bouger.


Puis il leva une main.


— On ne répare pas tout.


Les hommes les plus proches se tournèrent vers lui.


— On garde ce qui sert. On abandonne le reste.


Personne ne répondit.


Il désigna la barricade est.


— Celle-là est morte. Ne gaspillez pas d’hommes dessus.


Puis le mur sud.


— Derrière. Là. Deux lignes. Pas collées. Si la première tombe, la seconde tire.


Un soldat local, le visage gris de poussière, montra le socle central.


— Et le point d’appui ?


— On le laisse visible.


— On ne le tient pas ?


Varek tourna les yeux vers lui.


— On leur fait croire qu’on le tient.


Le soldat comprit assez vite pour pâlir.


Varek continua déjà.


— Personne ne suit la fumée. La fumée veut qu’on la suive.


Ilia était agenouillée près d’une caisse retournée, une carte sur les genoux. Le charbon courait entre ses doigts. La route nord-est était rayée. La route de Selk aussi. L’accès par l’ancien marché était marqué d’un cercle. La ruelle des tailleurs d’une croix.


Elle ne regardait presque plus la carte.


Elle la reconstruisait.


— Les civils passent par l’ancien marché, dit-elle. Pas par la route basse. Pas par Selk. S’ils arrivent par là, ils seront déjà dans les flammes.


D’Arst, couvert de poussière jusqu’aux sourcils, hocha la tête.


— Je prends quatre hommes.


— Deux, répondit Varek.


D’Arst le fixa.


— Ce sont mes gens.


— Justement. Si tu prends quatre hommes, tu les perds dans la foule. Deux suffisent à ouvrir. Les autres restent près de la porte.


D’Arst serra les dents.


Puis il fit signe à deux défenseurs locaux.


— Avec moi.


Il traversa la place en direction de l’ancien marché.


À mi-chemin, il reconnut une femme qui tenait encore la main d’un homme allongé contre un mur. L’homme ne bougeait plus. La femme, elle, refusait d’avancer.


D’Arst s’arrêta.


Il connaissait son nom.


Il ne l’utilisa pas.


S’il l’avait fait, il n’aurait peut-être pas réussi à lui ouvrir les doigts un par un.


— Il faut partir, dit-il.


Elle le regarda sans le voir.


Il lui prit le poignet, la força à se lever, puis la poussa vers les deux hommes qui l’accompagnaient.


— Ancien marché. Maintenant.


Elle marcha.


Pas parce qu’elle comprenait.


Parce qu’il l’avait arrachée à l’endroit où elle allait mourir.


À l’aile médicale, Mira tirait déjà un blessé hors d’un couloir où la fumée commençait à entrer. Elle avait noué un tissu autour de son nez. Ses mains étaient rouges, mais son visage ne montrait ni panique ni colère.


Seulement le compte.


Ceux qui respiraient.


Ceux qui ne respiraient plus.


Ceux qu’il fallait déplacer.


Ceux qu’on ne déplacerait pas.


Thomas l’aida à soulever une civière. Son épaule trembla au moment où il prit le poids.


Mira le vit.


— Pose.


— Ça va.


— Pose.


Il obéit à moitié, le temps qu’un autre vienne prendre le coin de la civière.


— Tu tiendras une arme ? demanda-t-elle.


Thomas regarda son bras.


— Assez.


— Je ne t’ai pas demandé assez.


Il eut un sourire bref, sans joie.


— Alors ne me demande pas.


Elle détourna les yeux.


Pas parce qu’elle acceptait.


Parce qu’elle n’avait pas le temps de faire autrement.


Kairo se tenait près du seuil de la salle des cartes. Il regardait les hommes remonter la ligne, les civils qu’on déplaçait, les soldats karsiens qui reprenaient leurs positions en silence. Sous ses pieds, l’ossature restait là, dans les niveaux bas, plus lourde que tous les murs.


Elle ne faisait rien.


Elle ne disait rien.


Elle attendait.


Comme si les vivants n’étaient qu’un bruit au-dessus d’elle.


Alexandra, elle, regardait vers la route nord-est.


Là où Nerla était partie.


Le brassard clair.


Deux volontaires.


Trop peu d’hommes.


Pas assez de temps.


Varek passa près d’elle.


— Pas maintenant.


— Tu ne sais même pas ce que j’allais dire.


— Si.


Elle ne répondit pas.


Il n’ajouta rien.


Il n’avait pas besoin de rappeler que la porte restait la priorité. C’était justement ce qui rendait la chose insupportable.


Plus loin, les soldats karsiens resserraient leurs sangles.


Ils n’étaient plus les mêmes que lorsqu’ils étaient arrivés sur l’île.


Au début, ils portaient l’uniforme d’une puissance qui avait trop pris, trop caché, trop prétendu contrôler ce qu’elle ne comprenait pas. Les locaux les avaient regardés comme on regarde une dette armée.


Maintenant, sur la place, ils avaient de la poussière dans les yeux et des chargeurs presque vides.


Le vétéran karsien vérifiait les armes d’un jeune soldat à côté de lui. Lentement. Sans brusquerie. Il sortit un chargeur, le pesa dans sa main, le remit.


Le jeune Karsien avait les lèvres sèches.


— Ils enverront quelqu’un ?


Le vétéran ne répondit pas tout de suite.


Une explosion lointaine fit trembler une fenêtre déjà fendue.


Le jeune insista, plus bas :


— Le commandement sait qu’ils avancent.


— Oui.


— Alors ils enverront quelqu’un.


Le vétéran ferma la poche de munitions du jeune.


— Ils l’ont déjà fait.


Le jeune mit deux secondes à comprendre.


Puis son regard passa sur les autres uniformes karsiens, sur la barricade éventrée, sur les rues remplies de fumée.


Ils.


Eux.


Seulement eux.


Le vétéran posa une main sur son casque et le poussa légèrement vers le bas.


— Garde la tête basse quand tu recharges.


— On va mourir ici ?


Le vétéran regarda la fumée.


— Si tu penses à ça maintenant, oui.


Dans les niveaux bas, un grondement courut dans les murs.


Naor leva son arme.


Vael se tourna vers l’escalier.


Des pas descendaient trop vite.


Trois civils apparurent, un homme, une femme et un adolescent couvert de poussière. L’homme portait une fillette inconsciente dans ses bras.


— Laissez-nous passer ! cria-t-il. Il y a de la place en bas !


Naor se plaça devant l’accès.


— Non.


— Elle va mourir dehors !


— Alors trouvez un soigneur.


L’homme avança d’un pas.


Naor arma son fusil.


Vael posa une main sur le canon et le força doucement vers le bas.


— Reculez, dit-il aux civils.


— Vous êtes fous ? Le bâtiment va tomber !


Naor répondit sans hausser la voix :


— Ici, ils mourront avec ce que tout le monde cherche.


L’homme resta figé.


Vael s’avança.


— Remontez vers l’aile médicale. Couloir sud. Dites que Vael vous envoie.


— Et si elle est pleine ?


Vael regarda la fillette.


Une seconde.


Pas plus.


— Alors vous crierez plus fort que les autres.


L’homme recula.


La femme pleurait sans bruit.


Quand ils remontèrent, Naor remit son arme contre son épaule.


Vael le fixa.


— Tu aurais tiré ?


Naor regarda l’escalier.


— Je n’ai pas tiré.


— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.


Naor ne répondit pas.


Au-dessus, la fumée s’ouvrit.


Pas complètement.


Assez.


La première section ennemie apparut au bout de la descente de pierre.


Pas une charge.


Pas un cri.


Des silhouettes basses, pliées sous leurs armes, progressant de mur en mur. Un homme avançait, deux couvraient. Un autre se mettait à genou, tirait, puis changeait de position. Derrière eux, d’autres passaient dans la fumée avec une discipline qui n’avait rien d’héroïque.


Ils savaient marcher dans une ville brisée.


Dans les trouées grises, des morceaux d’uniformes apparurent.


Vardéniens.


Cette fois, il n’y avait plus besoin de pavillon.


Ils n’étaient pas quatre cents.


Ils étaient les deux cents qui avaient traversé assez de mort pour arriver encore debout.


Un défenseur local tira trop tôt.


La réponse ennemie fut immédiate.


Trois coups.


Le local bascula contre une caisse, son arme glissant de ses mains avant même que son corps touche le sol.


Un porteur de blessé se figea au milieu d’un passage.


— À terre ! cria Thomas.


Trop tard.


Une balle le prit de côté. Le blessé qu’il aidait tomba avec lui, les deux corps emmêlés dans la poussière.


La peur passa sur la place comme une onde.


Varek la trancha.


— Pas de héros au centre ! Les héros meurent sans couverture !


Des hommes se jetèrent derrière les murs.


Les premiers tirs organisés partirent du côté défenseur.


Les ennemis ne reculèrent pas.


Ils s’abaissèrent.


Ils répondirent.


La bataille commença vraiment.


Le son changea.


Jusque-là, la ville avait gémi.


Maintenant, elle claquait.


Fusils. Métal. Pierre. Câbles. Cris courts. Ordres incomplets.


Alexandra disparut la première.


Le grappin claqua vers une façade éventrée. Le crochet mordit une poutre noire de suie. Son corps fut arraché vers l’avant, traversa la rue en diagonale, passa au-dessus d’un chariot renversé. Un soldat ennemi leva son arme.


Trop lent.


Alexandra arriva sur lui comme une coupure.


Un premier coup ouvrit sa garde.


Le second le renversa.


Elle ne s’arrêta pas.


Un autre pivota vers elle. Elle se servit du corps qui tombait comme d’un écran, glissa sous la ligne du canon, frappa la main, puis la gorge. Le troisième eut le temps de reculer.


Pas assez pour vivre.


Alexandra ne traversa pas la rue.


Elle l’effaça.


Elle retomba derrière un pan de mur, le souffle déjà revenu, les épaules à peine marquées par la traction du câble.


Un soldat ordinaire aurait cherché l’air.


Elle cherchait déjà la prochaine ligne.


Elle revint derrière la barricade avant que la section ennemie comprenne combien d’hommes elle venait de perdre.


Son regard retourna aussitôt vers la route nord-est.


Varek la vit.


— Pas maintenant.


Elle serra la poignée de sa lame.


— Je sais.


Mais elle ne regardait déjà plus la place comme quelqu’un qui acceptait d’y rester.


À l’ouest, une escouade ennemie glissa dans une rue ouverte par les bombes.


Lior la vit avant qu’elle atteigne l’angle.


Il courut vers une charrette brisée, planta son grappin dans une poutre suspendue au-dessus de la ruelle et tira.


Le câble se tendit avec un bruit de corde prête à casser.


La poutre résista.


Lior grogna.


Puis la corniche céda.


Pas assez.


Il tira encore.


Cette fois, le morceau entier de façade descendit dans un craquement profond. Les ennemis levèrent la tête au même moment. Deux reculèrent. Un troisième tenta de sortir.


Le mur tomba sur eux.


Pas comme une explosion.


Comme une décision lourde.


La ruelle disparut dans une poussière blanche.


Un soldat ennemi en sortit en titubant, le visage couvert de sang, son arme encore en main. Lior le saisit par le col, l’écrasa contre la charrette, puis le projeta contre les débris.


Un autre tira depuis le sol.


La balle frappa la pierre près des côtes de Lior, assez près pour lui arracher un souffle et un éclat de douleur.


Il plia d’un demi-pas.


Pas plus.


Le choc aurait couché un homme ordinaire.


Lior, lui, attrapa l’arme, détourna le canon, et son genou monta dans la mâchoire de l’homme avec un bruit sec.


Quand il se redressa, sa respiration était plus lourde.


Mais il tenait.


Thomas, à la barricade nord, vit Lior chanceler.


Il voulut crier.


Mais les ennemis revenaient.


Il cala son fusil contre la caisse devant lui.


Son bras trembla.


Il tira.


Un soldat s’effondra au pied de la descente.


Thomas rechargea. Ses doigts répondirent mal. Il força. Le mécanisme accrocha. Il sentit son épaule lancer une douleur jusque dans sa nuque.


Un défenseur local près de lui cria :


— Ils passent à gauche !


Thomas tourna l’arme.


Trop vite.


La douleur traversa son bras.


Pas assez pour l’arrêter.


Assez pour lui rappeler que son corps lui présenterait la facture plus tard.


Le soldat ennemi surgit.


Thomas posa le canon sur le bord de la barricade pour ne plus avoir à porter tout le poids.


Il tira ainsi.


Le soldat ennemi s’effondra en avant, presque sur lui.


Le défenseur local attrapa Thomas par le col et le tira derrière la caisse.


— Ton bras !


Thomas inspira entre ses dents.


— Il répond encore.


— Mal.


Thomas rouvrit les yeux.


— Alors pose-moi l’arme mieux que ça.


Le local hésita.


Puis il cala le fusil devant lui.


Thomas posa sa joue contre la crosse.


Il n’était pas brisé.


Pas encore.


Mais il venait de comprendre que chaque tir suivant prendrait un peu plus que le précédent.


Au centre, Varek regardait la fumée.


Une section ennemie avait mordu à l’appât.


Elle progressait vers le socle central, attirée par les sacs, la caisse ouverte, l’illusion d’une position mal tenue. Les soldats avançaient bien. Trop bien pour être idiots. Ils couvraient les fenêtres, les angles, les trous dans les murs.


Mais ils regardaient où Varek voulait qu’ils regardent.


Il leva deux doigts.


Ilia, à quelques mètres, suivit le mouvement des ennemis sur la carte et comprit.


Kairo, lui, vit d’abord le recul des défenseurs.


Pendant une seconde, il crut que la ligne cédait.


Puis il vit Varek immobile.


Trop calme.


Les ennemis atteignirent le socle.


Un d’eux posa la main sur la pierre fendue.


Varek baissa les doigts.


— Maintenant.


Les tirs partirent de deux côtés.


Mur sud.


Fenêtre basse.


Puis la ruelle des tailleurs.


Lior, encore marqué par l’impact, tira une charrette renversée dans l’axe et ferma la sortie d’un coup d’épaule. Les ennemis se retrouvèrent pris dans un espace trop ouvert pour reculer, trop étroit pour se déployer.


Ils moururent vite.


Pas tous.


Pas assez.


Deux d’entre eux se jetèrent derrière le socle et tirèrent à travers la poussière. Un défenseur local reçut une balle dans la poitrine. Un autre, plus jeune, voulut le tirer en arrière.


— Laisse ! cria Varek.


Le jeune n’écouta pas.


Il mourut avant d’atteindre l’autre.


Varek ne ferma pas les yeux.


Il regarda les deux corps et répéta, plus bas, pour lui seul :


— Laisse.


Il avait gagné une minute.


Il l’avait payée.


À l’aile médicale, Mira entendit des pas trop proches.


Elle était penchée sur un homme dont le ventre était ouvert par un éclat. Ses deux mains maintenaient une pression que personne ne pouvait remplacer.


Un cri surgit derrière elle.


Un soldat ennemi venait de franchir l’entrée latérale, blessé mais debout, une arme courte à la main. Un soigneur recula contre le mur.


Mira ne lâcha pas la plaie.


Elle tendit seulement la main vers la table.


Ses doigts trouvèrent un pistolet.


Le soldat ennemi leva son arme.


Mira tira la première.


Une fois.


Il tomba contre l’encadrement de la porte.


Elle ne regarda pas l’homme tomber.


Elle regarda si le blessé respirait encore.


Il respirait.


Un autre, sur la civière voisine, non.


Mira comprit immédiatement lequel elle venait de choisir.


Son visage ne changea pas.


Ses mains, si.


Elles appuyèrent plus fort.


Dans la salle des cartes, Ilia reçut trois messages en même temps.


— Rue basse prise !


— La ruelle des tailleurs tient encore !


— Ils contournent par l’ancien atelier !


Elle posa son doigt sur un couloir étroit entre deux bâtiments.


Trop étroit pour une retraite.


Assez large pour une percée.


De l’autre côté, une petite position locale tirait encore. Quatre hommes. Peut-être cinq. L’un d’eux portait le brassard des volontaires.


Si elle laissait la rue ouverte, les ennemis atteindraient le flanc de la porte.


Si elle la fermait, ces hommes ne reviendraient pas.


Ilia prit une respiration.


Très courte.


Kairo vit son doigt s’arrêter.


— Ilia.


Elle ne le regarda pas.


— Fermez.


L’opérateur resta figé.


— Il y a encore des nôtres.


— Fermez.


Sa voix ne monta pas.


Elle n’eut pas besoin.


Deux défenseurs poussèrent un chariot chargé de pierres dans l’entrée de la rue. Un troisième fit tomber une poutre calcinée à travers le passage. Les hommes de l’autre côté crièrent. Pas longtemps.


Les ennemis arrivèrent presque aussitôt.


Trop tard.


Le passage était bouché.


La porte avait gagné un flanc.


Ilia resta penchée sur sa carte.


Son charbon se brisa entre ses doigts.


Elle prit un autre morceau.


Dehors, le contingent karsien reçut l’ordre.


Varek avait besoin de trois minutes.


Pas cinq.


Pas deux.


Trois.


La barricade abîmée devait tenir le temps que la ligne sud se reforme et que les blessés soient retirés de l’entrée nord. C’était une position mauvaise. Trop exposée. Trop visible. Trop proche de la descente.


Mais les Karsiens avaient encore assez de discipline pour y rester.


Varek regarda la barricade, puis les hommes qui allaient la tenir.


À cet endroit, trois minutes ressemblaient déjà à un ordre de mourir.


Le vétéran entendit l’ordre.


Il regarda Varek.


Varek ne donna pas d’explication.


Il dit seulement :


— Trois minutes.


Le vétéran hocha la tête.


— Trois minutes.


Le jeune Karsien le regarda.


— Quoi ?


Le vétéran vérifia son chargeur.


— Tu comptes avec moi.


— Je—


— Avec moi.


Les Karsiens se placèrent sur la ligne brisée.


Ils ouvrirent le feu.


Et pendant les premières secondes, ils furent magnifiques.


Pas parce qu’ils gagnaient.


Parce qu’ils ne reculaient pas.


Chaque tir avait un but. Chaque rechargement était couvert par un autre. Les ennemis tombèrent dans la descente, contre les débris, derrière le socle. Un soldat vardénien fut projeté en arrière avant d’avoir lancé sa charge. Un autre s’effondra les mains sur la gorge. Un troisième rampa deux mètres avant d’être achevé par un tir venu du mur sud.


Le jeune Karsien comptait.


— Vingt-deux…


Une balle frappa l’homme à sa gauche.


— Vingt-trois…


Le vétéran changea de position, tira deux fois, poussa le jeune vers le bas juste avant qu’une rafale arrache des éclats au-dessus de leur tête.


— Continue.


— Je peux pas—


— Continue.


— Trente…


Les ennemis comprirent où était la tenue.


Ils concentrèrent le feu.


Les Karsiens tombèrent alors comme si la place les retirait un par un.


Un casque roula.


Un homme s’écroula contre la barricade, tenta encore de recharger, n’y arriva pas. Un autre appela sa mère dans une langue que le jeune Karsien n’avait jamais entendue au front. Le vétéran tira jusqu’à ce que son arme se bloque, puis prit celle d’un mort.


— Quarante-sept…


Le jeune pleurait maintenant.


Il comptait quand même.


Kairo regarda la ligne karsienne.


Il avait voulu haïr l’uniforme.


La bataille se chargeait de lui montrer des visages dedans.


Un local, celui qui avait refusé plus tôt de parler aux Karsiens, se jeta derrière la barricade et tira le jeune par l’arrière au moment où un éclat lui ouvrait la cuisse.


— Lâche-moi ! cria le jeune.


— Tu saignes !


— Les trois minutes—


— Elles sont finies, imbécile !


Le vétéran resta.


Le jeune le vit.


— Viens !


Le vétéran tourna à peine la tête.


Il sourit presque.


Pas vraiment.


Il tira encore.


Puis son corps recula d’un pas, comme si quelqu’un l’avait appelé par l’épaule.


Il tomba à genoux.


Son arme glissa.


Il essaya de la reprendre.


Ses doigts ne se fermèrent pas.


Il resta ainsi une seconde de trop, à genoux devant la fumée, comme s’il voulait encore tenir la ligne avec son poids.


Puis il bascula.


Le local tira le jeune Karsien derrière le mur sud.


Le jeune hurlait sans savoir si c’était de douleur ou de honte.


Varek regarda la ligne vide.


Trois minutes.


Pas une de plus.


Mais trois minutes avaient suffi.


— Repliez ceux qui respirent, dit-il. Pas les autres.


Kairo entendit.


Il aurait voulu haïr cette phrase.


Il n’y parvint pas entièrement.


Un mouvement dans la fumée lui coupa la pensée.


Pas une silhouette.


Un détail.


La poussière, près d’une fenêtre basse, se déplaçait à contre-vent.


Kairo tourna la tête.


Ilia était encore penchée sur sa carte.


Mira traversait l’entrée de l’aile médicale avec deux porteurs.


L’angle de la fenêtre donnait sur les deux.


Personne ne regardait là.


Kairo ne vit pas l’homme.


Il vit l’endroit où quelqu’un aurait dû mourir.


Le grappin partit.


Le câble claqua.


Le crochet mordit une corniche fissurée. La pierre céda d’un doigt, tint une seconde, et Kairo fut arraché hors de la ligne avant même que son souffle le suive. Il passa sous une poutre cassée, heurta le mur de l’épaule, lâcha la traction, retomba dans l’angle mort.


Le choc aurait dû lui vider la poitrine.


Sa vision se brouilla.


Une seconde.


Puis elle revint trop nette.


Le soldat embusqué se retourna.


Trop tard.


Kairo frappa avec la lame courte.


Un coup pour détourner l’arme.


Un autre pour finir.


Le soldat tomba dans la fumée sans un cri.


Derrière, une balle partit quand même.


Elle ne toucha ni Ilia ni Mira.


Elle toucha un porteur.


L’homme s’écroula, la civière bascula.


Kairo resta une seconde immobile, la lame basse.


Il avait vu vite.


Pas assez large.


Sur la route nord-est, Nerla avançait avec les deux volontaires et sept civils.


La ville semblait différente de ce côté.


Moins une ville qu’une suite de trous reliés par des murs debout.


Une vieille femme marchait en s’appuyant sur son épaule. Un enfant serrait contre lui une boîte vide. Un homme blessé répétait qu’il pouvait marcher seul, alors qu’il laissait derrière lui une ligne sombre sur les pierres.


— Par ici, dit Nerla.


Sa voix ne tremblait pas.


Elle connaissait cette ruelle. Elle l’avait prise enfant pour contourner les marchés les jours de foule. Elle savait où le mur était plus bas, où la pente devenait glissante, où une porte donnait sur un ancien atelier.


Le premier volontaire ouvrait la marche.


Le second fermait la file.


L’enfant trébucha sur une poutre tombée.


Nerla le rattrapa avant qu’il bascule dans l’ouverture noire d’une cave effondrée.


— Regarde mes pieds, pas la fumée.


Puis elle le remit devant elle et continua.


Une détonation lointaine leur fit baisser la tête.


Quand Nerla se retourna, le second volontaire n’était plus debout.


Il était assis contre un mur, les yeux ouverts, surpris par le sang qui sortait de son cou.


Le groupe s’arrêta.


— Non, dit Nerla. On continue.


La vieille femme s’agrippa à elle.


— Il faut l’aider.


Nerla regarda le volontaire.


Il essayait de parler.


Il n’y arrivait pas.


Elle ferma les yeux une fraction de seconde.


Puis elle prit l’enfant par l’épaule.


— On continue.


Le volontaire mourut avant qu’ils passent l’angle.


Derrière eux, quelque chose bougea dans les décombres.


Nerla l’entendit.


Elle ne le vit pas.


Pas encore.


Sur la place, les ennemis changeaient de rythme.


Ils avaient perdu une escouade au socle.


Une autre dans la ruelle.


Des hommes dans la descente.


Mais ils continuaient d’avancer.


Ils ne semblaient pas surpris par leurs morts.


C’était cela qui glaçait le plus.


Ils acceptaient les pertes comme on accepte la pluie.


Thomas tira encore deux fois.


Son arme dévia à la troisième.


— Thomas ! cria Lior.


— Je tiens !


— Tu mens mal !


Thomas rit.


Une balle frappa la caisse devant lui et le rire se brisa.


Alexandra passa derrière eux comme une ombre tendue.


Son grappin accrocha une enseigne arrachée. Elle s’éleva d’un coup, pivota autour du câble, retomba derrière une couverture ennemie. Deux soldats avaient pris position près d’une façade basse. L’un tirait vers la porte. L’autre rechargeait.


Elle tua celui qui tirait.


L’autre lâcha son chargeur.


Alexandra le frappa avec le pommeau, le fit tomber contre le mur, puis revint avant que la section derrière lui puisse l’enfermer.


Elle était rapide.


Trop rapide pour la rue.


Pas assez pour la route nord-est.


Un opérateur surgit depuis la salle des cartes.


— Fragment de signal !


Ilia leva la tête.


— D’où ?


— Route nord-est. Relais secondaire. Très faible.


Alexandra fut là avant même qu’il termine.


— Nerla ?


L’opérateur écouta, les yeux fermés.


Le grésillement remplissait la pièce.


— Civils coincés… deux volontaires… je répète… deux volontaires au sol…


Alexandra serra les dents.


— Nerla ?


— Pas de réponse claire.


Varek arriva derrière elle.


La place tremblait encore de tirs.


— Continuez, dit-il à l’opérateur.


Le jeune homme pâlit.


— Il y a autre chose.


— Parle.


— Bruit dans les ruines. Ils ne savent pas si c’est un homme.


Alexandra se tourna vers la route nord-est.


Cette fois, Varek ne dit pas “pas maintenant”.


Il regarda la place.


Le mur sud tenait.


La ligne karsienne était détruite mais son temps avait été acheté.


Lior bouchait encore la ruelle.


Thomas tirait à genoux.


Ilia avait fermé un flanc.


Mira tenait l’aile médicale.


Kairo revenait de l’angle mort, du sang sur la joue et une expression qui disait qu’il venait de comprendre une limite.


Varek savait qu’il avait besoin d’Alexandra.


Il savait aussi que Nerla n’aurait peut-être plus dix minutes.


Alexandra dit :


— Je pars.


Varek la fixa.


— Dix minutes.


Elle hocha la tête.


— Pas une de plus, ajouta-t-il.


— Et si je ne reviens pas ?


Il regarda la fumée devant la place.


— Alors je ne t’attendrai pas.


Elle accepta sans répondre.


Son grappin claqua.


Le crochet mordit une façade noircie. Son corps partit dans la fumée, bas, rapide, presque horizontal. Une fenêtre passa derrière elle. Puis une poutre. Puis la rue l’avala.


Une seconde plus tard, Alexandra n’était plus sur la place.


Varek se tourna vers les hommes qui restaient.


Les ennemis avançaient encore.


Le jeune Karsien, allongé contre le mur sud, regardait l’endroit où le vétéran était tombé.


Ilia traçait déjà une nouvelle ligne.


Mira criait pour qu’on apporte de l’eau.


Lior respirait fort, mais il était debout.


Thomas rechargeait avec une main qui tremblait encore, mais qui obéissait.


Kairo releva sa lame.


La porte tenait.


Pour l’instant.


Et la ligne dut tenir sans elle.

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