L'Île au Trésor
L’escalier sur le pont menait aux ponts inférieurs, contenant les dortoirs et la cuisine où flottaient des odeurs d’épices et de saucisses sèches. Celle-ci était déjà copieusement chargée, des tonneaux emplis de fruits un peu partout, des sacs de pommes de terre et autres panais. En entrant dans la pièce, ils trouvèrent un homme nonchalamment assis sur la demi-porte de la cuisine. Il leur tournait le dos, concentré sur sa besogne, fredonnant une chanson. Timidement, Gonzo et Rizzo se raclèrent la gorge pour signaler leur présence et l’homme se retourna brusquement. Un couteau en main, ses yeux d’un bleu azur brillant férocement, il avait l’air furieux. Les trois amis reculèrent, le cœur battant.
— Qu'est-ce que c'est ? Des clandestins ?! Nous, on les grille à la flamme comme des poulets ! gronda-t-il d’une voix profonde et menaçante.
Il semblait avoir une quarantaine d’années, possédant une barbe soigneusement entretenue et de longs cheveux bruns cachés par un bandana. Il était modestement vêtu d’une chemise d’un rouge vif et rehaussée d’un gilet de cuir. Devant leurs mines effarées, l’homme éclata soudainement de rire en révélant la supercherie. L’atmosphère se détendit bien vite et il ajouta avec un grand sourire, laissant apparaître une molaire en argent.
— Vous devez être les nouveaux mousses !
Les trois garçons acquiescèrent, rassurés.
— Vous avez faim, c’est ça ? Dans ma cuisine on n’accueille que les amis, alors servez-vous !
— Oh, super ! Merci !
Rizzo, ravi, se dirigea vers une dinde cuite qui refroidissait sur le comptoir et y plongea son museau. L’homme, toujours avec une expression amusée, observa le spectacle.
— Hoy ! Il a un bon appétit, celui-là ! Et toi, l’étrange, tu n’as pas faim ?
Il lança une pomme au muppet bleu, qui l’attrapa au vol.
— Merci ! Je m’appelle Gonzo, et celui qui est dans le poulet, c’est Rizzo !
Le marin tourna alors les yeux vers le garçon.
— Et vous devez être Hawkins, non ? Monsieur Hawkins.
— Oui Monsieur, c’est bien moi.
— Pas de « Monsieur » à un coq ! Je suis Long John Silver, à votre humble service… ajouta-t-il en s’inclinant avec prestance.
Il fut un peu étonné par son attitude charismatique, qui contrastait avec l’air rustre des autres membres du vaisseau.
— Nous ne sommes que des mousses, Monsieur Silver. C’est nous qui devons être à votre service ! fit-il remarquer devant la révérence.
— Long John, pour les amis ! Et vous pouvez me croire, des amis en qui on peut avoir confiance, ça vaut son pesant d'or… Il y a tellement de canaille et de scélérats de toutes sortes dans ces villes portuaires…
Son ton était direct, mais empreint d’un charme brut. Le mousse tiqua en entendant ses mots.
— Vous… vous voulez parler des pirates ? Vous en avez rencontré, à Bristol ?
Un cri rauque interrompit la conversation et un oiseau au plumage éclatant sortit de nulle part, volant à travers la pièce avec grâce et se posant sur l’épaule du marin. Ils observèrent l’animal avec fascination grignoter la poignée de fruits secs qu’il lui offrait.
— Il vous intrigue ? C’est un Éclectus ! Il vient tout droit des Caraïbes, celui-là ! Et croyez-moi, il est bien plus intelligent que ce qu’on pourrait croire !
— C’est un perroquet, n’est-ce pas ? Je n’en avais jamais vu en vrai ! lança Jim, admirant la bestiole qui jouait avec l’anneau doré que son maître portait à l’oreille.
— Vous voulez le voir de plus près ?
Il tendit sa main au volatile qui grimpa dessus et le rapprocha des garçons qui poussèrent un murmure émerveillé. L’oiseau était magnifique, ses plumes d’un vert chatoyant et virant au rouge et bleu à certains endroits. Son bec était d’une belle couleur orangée et il poussa un petit croassement lorsque le garçon tendit son doigt pour le caresser, touchant délicatement le plumage de l’animal.
— Il est splendide… !
— T’entends ça, Flint ? T’as du succès, aujourd’hui !
Il s’immobilisa un instant. Était-ce cet homme que Trelawney avait rencontré, dans la taverne ?
— Vous avez dit Flint ?
— En hommage au vieux boucanier, Flint ! Vous n’en avez peut-être jamais entendu parler. On l’a combattu pendant longtemps avec l’amiral Hawke !
— Vous avez combattu le capitaine Flint ?
— Oh oui. Et croyez-moi, maintenant ce vieux bougre est bel et bien disparu avec ses trésors, et ses secrets…
Il plongea alors son regard dans les prunelles verdoyantes du jeune homme, si perçant qu’il aurait juré qu’il pouvait lire ses pensées. Il baissa les yeux, incapable de soutenir les siens.
— Bon ! lança-t-il et le perroquet reprit son envol pour venir se poser sur son épaule. Il serait temps que je vous fasse visiter cette coque de noix !
— En parlant de « coq » …, commença Rizzo qui avait délaissé la carcasse de dinde avec un hoquet. Si vous cuisinez aussi bien, il va bientôt me falloir un autre pantalon… !
Tandis qu’il descendait de la demi-porte, les trois amis remarquèrent enfin sa démarche chaloupée. Ce n’est qu’en le voyant en franchir le seuil que la vérité leur apparut : Long John Silver était unijambiste. Ils furent surpris par cette découverte, que remarqua tout de suite leur nouvel ami.
— Quelque chose vous dérange ?
Attrapant une béquille en bois posée non loin, il la glissa sous son bras droit et Jim ne put s’empêcher de demander :
— Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
— J’ai perdu cette jambe en me battant contre des brigands à Madagascar avec Monsieur Hawke. Pas mal de gars ont perdu un membre, ou pire, au service du roi.
Avec un sourire mesquin, il montra sa main amputée de deux doigts.
— Voyez ce qu’une bande de cannibales m’a pris avant que je ne leur échappe !
Devant leur mine décomposée il révéla ses deux doigts cachés et éclata de rire, et les trois amis se sentirent idiots de ne pas avoir vu la supercherie.
— Vous êtes une bande de drôle ! Aussi malins que des mouches devant du vinaigre ! s’exclama-t-il avec un rictus.
La cloche du bateau sonna, et une voix annonça qu’il était temps de se rendre sur le pont. Il fit alors un geste de la main, invitant les trois amis à le précéder.
— Après vous, Monsieur Hawkins…
Tandis qu’il passait devant le coq, leurs yeux se croisèrent une nouvelle fois, et il frissonna légèrement. Un peu troublé, il détourna les yeux et suivit Gonzo et Rizzo. Sur le pont, l’équipage était en effervescence, dirigé par un muppet aigle aux plumes bleues et à l’air sévère. Il était coiffé d’un élégant tricorne et d’un manteau bleu marine et portait autour de son cou un sifflet argenté.
— Que tout le monde se mette en rang, et sur le pont ! Le capitaine arrive ! n’arrêtait-il pas de répéter à tout va.
— Qui est-ce ? demanda Jim en rejoignant Trelawney.
— C’est Monsieur Arrow, le quartier-maître ! Un officier important, c’est lui qui vous supervisera avec les autres camarades !
Soudain, une trompette retentit, annonçant l’arrivée de l’homme tant attendu.
— Le capitaine ! Le voilà ! annonça le second, semblant perdre ses moyens. Écartez-vous ! Faites place ! Sinon vous allez essuyer sa colère !
— Il a si mauvais caractère ? murmura Gonzo.
— S’il a mauvais caractère ??
Il sursauta, surpris qu’Arrow l’ait entendu.
— C’est un vrai dragon qui ne demande qu’à rugir ! Il porte en lui des ténèbres qu’aucune âme humaine ne saurait affronter !
Les trois amis devinrent silencieux alors qu’une diligence arrivait en trombe sur la jetée, renversant passants et échoppes et s’arrêtant devant la passerelle du vaisseau. Pris d’une étrange curiosité, Jim ne put s’empêcher de jeter un œil derrière lui. Mais le coq discerna l’œillade et lui adressa un petit signe de tête en souriant. Gêné, il se détourna aussitôt, sentant ses joues rosir. Pourquoi s’était-il retourné ?
— Dis donc, Silver… murmura un des marins, les yeux posés sur le visage angélique du jeune mousse. Je savais pas que les femmes étaient permises sur le bateau… !
Il ricana, satisfait de sa blague.
— Pourquoi pas, ils ont bien permis un estropié comme moi et un aliéné comme toi de monter à bord !
Son comparse ria un peu plus modestement, tout en essayant de comprendre ce que voulait dire « aliéné ». Soudain, la porte de la diligence s’ouvrit et tout le monde retint son souffle. En sortit un homme, dans la force de l’âge, mais le regard ardent et une aura de puissance semblant émaner de lui. L’équipage fut impressionné par cette intimidante apparition. D’un geste solennel, l’homme retira son chapeau avec respect et s’écarta de l’ouverture, faisant apparaître une grenouille.
— Hello, tout le monde.
Devant le minuscule muppet verdâtre aux yeux globuleux, tous affichèrent une mine déçue.
— Vous parlez d’un dragon, c’est une grenouille ! déclara Jim avec un air amusé.
— Peut-être qu’il croasse de rage ! zézaya Rizzo, très fier de lui.
Après avoir scruté la coque du bateau le muppet s’avança, traversant tranquillement la passerelle, et s’arrêta devant Monsieur Arrow.
— Bienvenu à bord, Capitaine Abraham Smollett, annonça celui-ci solennellement.
— Bonjour, Monsieur Arrow.
Après un bref coup d’œil aux alentours, il progressa vers le pont. Arrow examina le bastingage et vit que celui-ci était couvert de poussière, ce qui le mit encore plus en colère.
— J’en étais sûr, il est furieux ! Toi là !
Un marin muppet se retourna avec étonnement.
— C’est toi qui étais chargé du nettoyage ? Trente coups de fouet, et tu seras jeté par-dessus bord !
Poursuivant son inspection, le capitaine se retourna vers l’officier.
— Je n’ai rien dit, Monsieur Arrow…
— Je ne faisais qu’anticiper vos ordres, Monsieur… répondit l’aigle, penaud.
Puis Smollett s’arrêta devant les trois amis.
— Vous devez être les nouveaux apprentis… Lequel d’entre vous est Hawkins ?
— C’est moi ! répondit Jim, légèrement surpris.
— J’ai connu votre père. C’était un brave homme.
Face à cette déclaration soudaine et inattendue, son visage s’illumina.
— Je vous remercie, Monsieur.
Le supérieur s’éloigna et Long John lui fit un nouveau clin d’œil.
— Ma foi, quelle coïncidence ! Cela promet d’être un voyage excitant !
Jim répondit par un sourire un peu niais. Quelque chose chez cet homme l’attirait inexplicablement, sans savoir quoi… Ce dernier s’éloigna tranquillement sans qu’il puisse détacher son regard, même lorsque Gonzo murmura :
— Il est un peu trop gentil à mon goût… Rappelle-toi ce que le vieux Bones a dit au sujet des pirates !
— Gonzo, tu es trop méfiant ! répliqua son ami, la béatitude ne quittant pas son visage. Il n’a rien d’un pirate, c’est un coq avec une seule jambe. Comment pourrait-il être dangereux ?
Après quelques minutes, le capitaine ordonna de lever l’ancre et ils prirent le large sous les acclamations de la foule rassemblée sur le quai. La mer était calme, la brise clémente, et le ciel dégagé. Les marins, le cœur léger et l’esprit joyeux, s’attelaient à leurs tâches avec enthousiasme, ajustant les voiles et vérifiant les cordages. Les trois nouveaux mousses observaient avec une curiosité insatiable leurs mouvements habiles et rigoureux. À côté d’eux, le coq, appuyé sur sa béquille, regarda la scène avec un air amusé.
— Vous avez l’air fasciné, remarqua-t-il en se penchant légèrement vers Jim. Vous savez ce qu’ils sont en train de faire, au moins ?
— Si seulement ! Je connais quelques manœuvres de base, mais simplement ce que j’ai appris dans les livres.
L’homme se redressa et désigna l’un des travailleurs en train de tendre un cordage.
— Observez bien celui-là. Il est en train d’ajuster les cordes pour stabiliser les mâts. Sans ça, avec un peu de vent en trop, on risquerait de déchirer une voile, ou pire.
Ils suivirent ses mouvements, impressionnés.
— Et lui, là-bas ? demanda-Gonzo en montrant un autre perché dans la mâture .
— Ah, celui-là, il borde la voile. S’il le fait mal, on risque d’avoir une mauvaise prise au vent. Tout doit être parfaitement précis et synchronisé, sinon on n'avance pas.
Ils hochèrent simplement la tête, absorbés par ses explications. L’unijambiste ne s’arrêtait jamais, son regard expert glissant d’un marin à l’autre avec une aisance déconcertante.
— Vous vous y connaissez drôlement bien ! fit remarquer le garçon avec une pointe d’admiration.
— On apprend vite quand on a navigué comme moi. La mer, elle ne pardonne pas l’ignorance, jeunes gens !
Avant qu’ils puissent poser d’autres questions, un sifflet retentit depuis l’arrière du navire. C’était Arrow, qui observait les trois jeunes avec une expression sérieuse.
— Les mousses, allez aider les hommes. Je ne veux pas vous voir sans rien faire !
Les amis sursautèrent légèrement, pris au dépourvu. Gonzo et Rizzo s’élancèrent avec courage vers l’inconnu et Silver adressa au dernier un sourire malicieux.
— Allez, gamin, le second a parlé.
— Je ne sais pas du tout ce que je dois faire !
— Pas d’inquiétude. Contentez-vous de donner un coup de main aux autres membres, ils sauront apprécier !
Devant sa nervosité, il ajouta :
— Je ne serais pas loin…
Sous sa bienveillance, il se lança enfin dans la manœuvre, écoutant attentivement les conseils qu’il recevait. Chaque geste était surveillé et lorsqu’il faisait une erreur, Long John l’aidait avec patience et pédagogie.
— Vous vous en sortez bien, Monsieur Hawkins. Le travail en mer est dur mais avec de la persévérance, il n’aura bientôt plus de secret pour vous !
Gonflé de fierté, Jim poursuivit son travail, déterminé à prouver sa valeur. Il vit de loin Gonzo et Rizzo, occupés eux aussi à donner le meilleur d’eux-mêmes et il sentit monter l’adrénaline et l’excitation de l’aventure et de la découverte. Après des mois à rêver ce moment voilà qu’il se trouvait, comme son père avant lui, à bord d’un somptueux navire ; les muscles endoloris et la sueur perlant de son front tandis que les hommes chantaient avec hardiesse des airs de la mer pour se donner du courage.
What will we do with a drunken sailor?
Way hay and up she rises
Early in the morning!
Shave his belly with a rusty razor
Put him in a long boat till his sober
Early in the morning!
Stick him in a scupper with a hosepipe bottom
Put him in the bed with the captain’s daughter
Early in the morning!
That's what we do with a drunken sailor
Way hay and up she rises
Early in the morning!
L’allégresse dura plusieurs heures après leur départ. Puis, une fois le cap bien maintenu, l’équipage se rassembla pour l’appel. Le moins qu’on puisse dire c’était que celui-ci ne manquait pas d’originalité. Tant au niveau muppet qu’au niveau des hommes, l’équipage était constitué d’une vingtaine de matelots n’ayant pas la lumière à tous les étages et révélant même parfois un visage effrayant. Après l’appel, le capitaine se tourna vers les mousses et ses officiers.
— Messieurs, puis-je vous voir dans ma cabine immédiatement ?
Ils pénétrèrent les confortables quartiers en prenant chacun un siège autour de la grande table de réunion. Mais ils eurent à peine le temps d’observer l’élégante décoration de la pièce que la grenouille reprit, un peu plus agacé :
— Savez-vous d’où sort cet équipage ? À mes yeux on dirait plus un ramassis de pied-cassé que de véritables marins ! Qui les a trouvés ??
Tous se tournèrent vers Trelawney qui eut soudain très chaud.
— Eh bien… Je les ai recrutés sur les bons conseils de Long John Silver, notre cuisinier.
— Notre coq ?
— Il ne faut pas s’y fier ! se défendit-il. Malgré son handicap, c’est un excellent navigateur qui a même combattu au service du roi ! Il m’a assuré que ces hommes feraient un parfait équipage !
Smollet resta silencieux face à cette déclaration. Un équipage entier, recruté par un coq handicapé ? Il commençait à douter sérieusement de l’issue de ce voyage. Se raclant la gorge, il se tourna finalement vers Jim et ses deux amis.
— Monsieur Hawkins, pour le succès de cette mission, seuls les hommes ici présent sont au courant de notre destination ainsi que l’objet de notre voyage. Je sais que c’est à vous que Billy Bones a confié la carte. Toutefois, pour plus de sécurité, je préfèrerais la savoir dans mon coffre.
Froissé par ce manque de confiance, il désigna la carte, cachée dans sa chemise.
— Pas d’inquiétude Monsieur, j’en prendrai soin.
La mine renfrognée, le muppet voulu répliquer lorsque des coups furent frappés à la porte. Long John apparut, poussant une desserte contenant des verres et un petit coffret, Flint toujours sur son épaule.
— J’espère que je ne dérange pas ! J’apporte un cadeau de bienvenue.
Il ouvrit le coffret, révélant une superbe bouteille de cognac.
— Distillé par les moines de l’Abbaye de Buckfast en 1737. Trinquons à la prospérité de ce voyage !
Devant ce présent, les officiers furent enchantés et même les mousses étaient ravis de pouvoir goûter autre chose que le rhum de leur auberge. Mais le capitaine resta stoïque. En plus de recruter l’équipage, il apportait de l’alcool à bord ? Étranges manières…
— C’est donc vous, le fameux coq ? répondit-il d’une voix calme, mais légèrement agacé. Je regrette, Monsieur Silver, mais l’alcool est totalement prohibé sur mon navire.
— Mais, mon Capitaine, c’est la tradition pour les officiers de trinquer au succès futur d’un voyage !
— Nous devons donner l’exemple aux hommes d’équipage. Il nous faut rester sobre en toute circonstance.
Jim fut irrité par le stoïcisme de la grenouille. Silver avait voulu faire une bonne impression et se retrouvait maintenant à rendre des comptes !
— Je réponds de cet équipage comme de moi-même ! rétorqua l’homme, offusqué par cette déclaration. Ils vous emmèneraient au bout du monde si vous le leur demandiez !
— Je crains de ne pas partager cet avis. Cette conversation est maintenant terminée.
Le silence s’installa, les deux s’échangeant un regard poli mais non empreint d’une certaine animosité. Pourtant le sourire du marin resta en place, courtois mais crispé, tandis qu’il répondait calmement en emportant la desserte.
— Je suis à vos ordres, Monsieur. Je vais m’assurer que tout l’alcool soit jeté par-dessus bord !
En passant devant le jeune homme, son sourire devint plus chaleureux.
— Venez, mon garçon, ne dérangeons pas plus longtemps les officiers.
Il se tourna un instant vers Smollett qui lui fit un bref signe de tête et il quitta la cabine avec soulagement. L’atmosphère commençait à devenir pesante ! Ils disparurent sur le pont, sans se rendre compte que Gonzo et Rizzo étaient restés avec les officiers.
— On te rejoindra plus tard alors… ! déclarèrent les deux compères, un peu déçu d’avoir été oublié.
L’équipage partagea son premier repas à bord de l’Hispaniola. Ils soupèrent à l’extérieur, la fraîcheur du soir leur caressant le visage, et échangèrent sur leur vie et leurs périples. Les trois mousses mangèrent en silence. Ils n’étaient pas des plus timides, mais la présence de tous ces marins expérimentés les rendait un peu anxieux. Jim finit par se lever et, faisant le tour du pont, tomba nez à nez avec le coq à l’arrière du bateau. Étonnamment ravi de le voir, il prit place à côté de lui. Une étrange odeur capta alors ses narines : une senteur boisée, subtile mais plutôt agréable. Il n’avait jamais senti cela auparavant. Était-ce Silver qui dégageait ce parfum si particulier ? Un bref moment passa, puis il finit par briser le silence apaisant :
— Je suis désolé que le capitaine n’ait pas apprécié votre cadeau…
Il haussa les épaules avec désinvolture.
— Ne vous inquiétez pas, j’ai gardé de quoi fêter notre départ ce soir !
Il sortit de son gilet une petite flasque pleine et la lui tendit. Un peu choqué qu’il ait désobéi à un ordre d’un supérieur, la situation lui parut tout de même excitante. Silver reprit d’un air espiègle.
— Nous trinquons ensemble ?
Devant ses grands yeux, il ajouta :
— Rassurez-moi, Monsieur Hawkins, vous avez déjà goûté de l’alcool ?
— Pourquoi ? Vous me voyez si jeune que cela ? répliqua-t-il, un peu trop sèchement.
— Vous avez quel âge, quinze ? Seize ?
— Je vais sur mes dix-neuf ans, Monsieur !
Devant l’étonnement de son interlocuteur, il sentit l’agacement monter. Combien de temps faudrait-il avant qu’on le voit comme un adulte ?
— Oubliez cela, ce n’est pas grave…
Il prit la petite bouteille et la porta à ses lèvres. Le liquide était bien plus fort que le rhum qu’il servait à l’auberge et il toussa bruyamment, les larmes lui montant aux yeux. Long John lui tapota le dos avec un petit ricanement, puis but à son tour.
— Smollett navigue selon des règles et des lois, c'est normal après tout, pour un capitaine droit dans ses bottes ! Moi, je navigue plutôt avec les étoiles !
Il pointa les astres qui commençaient à scintiller au-dessus de leur tête, telles des milliers de clins d’œil adressés par le ciel.
— Essayez de trouver l'étoile du nord !
Le jeune pouffa et sortit de sa poche la boussole dorée qu’il avait emportée avec lui.
— C'est très simple !
D’un geste joueur, Silver s’empara de l’objet et le tint hors de sa portée.
— Sans tricher ! Et si vous vous retrouviez un jour sans boussole pour vous aider ?
En voyant son bien le plus précieux dangereusement suspendu au-dessus de l’eau, Jim supplia.
— Faites attention, c'était celle de mon père ! Rendez-la-moi, c’est mon seul souvenir de lui !
Le coq calma le jeu immédiatement, et la lui rendit doucement.
— Toutes mes excuses… Je ne voulais pas vous blesser.
— Ce n’est rien…
Un ange passa. Il rangea la boussole puis but de nouveau une gorgée de rhum.
— J'avais neuf ans lorsqu'il est mort en mer. Ma mère m’a éduqué seule et j’ai grandi dans notre auberge familiale, avec Gonzo et Rizzo. Mais j’ai toujours souhaité suivre ses traces. Cette traversée, c’est comme un rêve qui se réalise !
Le marin hocha la tête avec compréhension et avala une autre gorgée.
— J’en avais treize lorsque le mien est mort. Il était quartier-maître à bord.
Il écarquilla les yeux : — Mon père était quartier-maître aussi !
— Lui aussi ? Par Dieu, ça c'est une coïncidence ! Nous pourrions avoir tous les deux pas mal de choses en commun !
Ils échangèrent un sourire complice. Long John semblait naturellement attachant, et Jim fut étonné de la vitesse avec laquelle ils avaient sympathisé. Son nouvel ami posa une main sur son épaule et désigna le ciel.
— Regardez, l’étoile du Nord est celle-ci ! Toujours à indiquer le Nord, même au milieu de la mer de Chine !
— L’étoile du Nord…
Puis il s’amusa à deviner la trajectoire qu’avait prise le bateau.
— Si je ne me trompe pas, l’Hispaniola a donc mis cap sur le Sud-Ouest !
— Eh bien, pas mal du tout, ça !
Jovial depuis le début de leur discussion, Silver devint subitement plus sérieux.
— Maintenant, reste à savoir pourquoi nous avons mis les voiles dans cette direction.
— Que voulez-vous dire ?
— Aucun des hommes ne semble savoir où nous allons mais…
Il se rapprocha soudain, ses yeux semblant décrypter chacune de ses expressions.
— Le bruit court que nous en avons après un trésor, et que quelqu’un à bord en possèderait la carte…
Le mousse devint subitement très mal à l’aise. Comment l’équipage avait-il entendu parler de ça ? Il repensa aux suspicions de Gonzo, et sentit son ventre se contracter. Et si Long John n’avait pas de bonnes intentions ? Il fit tout pour paraitre naturel mais son regard, ainsi que sa proximité, le troublaient intensément.
— Je n’ai aucune idée de l’endroit où nous allons, répondit-il simplement.
Il prit la fiole de ses mains et but une autre gorgée. Le coq se redressa alors, comme si de rien n’était.
— Dommage, c’est toujours intéressant de savoir où nous allons. Ça permet de connaître la durée du voyage ! Quoi qu'il en soit, le capitaine Smollett doit bien connaître notre destination, c’est lui qui gère le bateau. Faisons-lui confiance !
Un peu plus détendu par sa réaction, Jim porta une nouvelle fois la flasque à ses lèvres. Sa curiosité semblait légitime, quel marin ne voudrait pas connaître la destination de son navire ?
— Avec toutes vos connaissances vous pourriez, vous aussi, gouverner l’Hispaniola ! fit-il remarquer.
— Vous croyez ? Et pourquoi pas vous, Monsieur Hawkins ?
— Pas tout à fait, je ne connais rien de la navigation, des combats ou même des bateaux ! Je fais bien pâle figure, comparé à vous…
— Vous êtes jeune, vous avez le temps ! Et si vous le souhaitez, durant ce voyage je pourrai vous apprendre deux ou trois choses…
Il lui rendit la flasque et leurs doigts se frôlèrent. Un frisson le traversa soudain, presque imperceptible.
— Ce… ce serait avec plaisir, Monsieur.
Le silence s’installa entre eux et il sentit la chaleur sur ses joues et ses oreilles, tandis que sa bouche s’asséchait. Il n'aurait su dire si c'était l'alcool ou simplement cette présence, imposante mais captivante, qui le déstabilisait à ce point. Finalement, Silver jeta le récipient vide à la mer avant de s'éclaircir la gorge.
— Bon, je devrais commencer à nettoyer ma cuisine ! Ne restez pas trop longtemps dehors, Jim, les nuits peuvent être encore très fraîches à cette période.
Il le salua et s'éloigna de sa démarche chaloupée, le laissant seul. Entre le rhum qui lui montait légèrement à la tête et l’étrange trouble causé par son nouvel et mystérieux ami, il pensa qu’il aurait bien du mal à avoir froid !