L'Île au Trésor
Chapitre 4 : Première journée de travail
4151 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 14/12/2024 11:07
Le lendemain, Jim et ses amis furent réveillés à l’aube, tirés de leur sommeil par les hommes qui se préparaient et sortaient déjà commencer leur travail. Le dortoir était minuscule, des lits s’empilant contre les murs tandis que des hamacs suspendus occupaient chaque espace disponible. Ils se faisaient heurter à chaque passage de leurs camarades, qui ne les ménageaient pas.
— Allez les gosses ! Debout, y a encore du boulot qui vous attend !
Le jeune se redressa dans son hamac en grimaçant. Même lors des périodes de fortes affluences à l’auberge, où il galopait du matin au soir, il n’avait jamais connu une douleur musculaire aussi forte. Tous ses membres le faisaient souffrir et le moindre mouvement s’effectuait en serrant les dents.
— T’en fais pas, gamin, lança un des marins d’une grimace amusée, quand tu vas commencer à t’affairer, tu sentiras plus rien !
Il ne répondit pas et jeta un œil à ses amis. Ils ne semblaient guère aller mieux et leurs visages faisaient peine à voir.
— Aaah… gémit Gonzo d’un mouvement interminable. J’ai l’impression de m’être fait piétiner par un cheval. Est-ce que c’est ça, devenir un homme ?
— Je crois que oui. Mais ce n’est que le début, gardons courage ! Bientôt nos corps seront habitués !
— Le plus vite sera le mieux…
Il secoua Rizzo qui s’était rendormi.
— Réveille-toi ! Il faut qu’on aille travailler ou on se fera disputer !
— Quelle plaie… geignit le rat en rouvrant les yeux. J’espère qu’il y a du bacon au p’tit déz !
— Je ne crois pas qu’il y ait un petit déjeuner, le matin… supposa Jim en entendant les homme se précipiter sur le pont.
Le muppet tomba de son hamac.
— Quoi ? Pas à manzer ? Ils vont tout de même pas nous laisser mourir de faim ??
Ils n’eurent pas le temps de le consoler que l’officier Arrow débarqua dans le dortoir, visiblement agacé.
— Alors les jeunes mousses, pas encore prêts, mmh ? Pour cette fois je tolère, mais gare ! Dès demain, j’attends à ce que vous soyez prêts ainsi que vos hamacs rangés à cette même heure. Compris ?
Après avoir bredouillé des excuses, les trois amis rangèrent leurs lits de fortune et quittèrent le dortoir, suivis de près par l’aigle sévère. Au-dessus d’eux, les bruits de pas résonnaient comme des petits coups de tonnerre. Traversant l’étroit couloir, ils passaient devant les cuisines lorsqu’une voix les appela. Long John Silver était appuyé sur son comptoir, son perroquet Flint fidèlement juché sur l’épaule. Le visage de Jim s’illumina en l’apercevant. Il avait momentanément oublié sa précédente rencontre avec le marin au regard si pénétrant.
— Bien dormi, les jeunes ? Je parie que non… ! ajouta-t-il devant leurs mines cireuses.
— Bientôt, ils regretteront bien plus que leurs lits douillets ! cingla Arrow qui leur emboîtait le pas. La vie en mer est une véritable épreuve. Nous verrons durant ces prochaines semaines si vous avez les épaules pour ce genre d’aventure !
— Allons, vous allez nous les effrayer ! La main d’œuvre se fait rare de nos jours !
— C’est comme ça qu’on forge le caractère des marins ! Vous devez le savoir, Monsieur Silver, avec votre expérience !
Sans attendre une réponse, le second grimpa les escaliers et disparut de leur vue.
— Il est toujours agréable comme za dès le réveil, zelui-là ? ironisa Rizzo.
— Ahah ! Notre quartier-maître ne le serait pas s’il n’avait pas cette main de fer !
Il saisit d’un tonneau trois pommes qu’il leur tendit.
— Tenez. La faim, ça surprend. Surtout au début !
Flint voulut saisir un des fruits mais se fit envoyer voler ailleurs d’un geste, sous un gloussement général.
— Merci, Monsieur Silver ! Je veux dire, Long John ! rattrapa le garçon devant les gros yeux.
Il se tourna vers Gonzo avec ravissement et même celui-ci semblait heureux de la gentillesse du marin, qu’il avait pourtant trouvé suspect le jour avant. Ils glissèrent les en-cas dans leurs poches.
— On va pouvoir tenir jusqu’au déjeuner !
Rizzo, qui venait de dévorer sa ration, les fixa avec dépit.
— Ah, parce que vous les gardez ?? C’est de la triche ! Ze peux en avoir une autre ?
— Non. Allez maintenant, filez ! gronda le coq. Des encas, je ne pourrais pas vous en donner tous les jours ! Arrow a raison, un voyage en bateau c’est long, il va falloir vous habituer très vite à la vie en mer !
Ils se précipitèrent au dehors, mais le mousse ne put s'empêcher de lancer un dernier regard derrière lui. Son nouvel ami lui fit un bref signe de tête, semblant lui souhaiter bonne chance et il se faufila sur le pont, le cœur un peu plus léger. Dehors, le travail semblait ne pas manquer et leurs autres étaient déjà affairés : recevant des directives, grimpant sur les mâts ou défaisant des cordages. Un officier leur fit signe d’approcher et désigna les muppets.
— Vous deux ! Les vagues ont atteint le pont durant la nuit. Allez chercher seaux et brosses et nettoyez le, avant que le bois pourrisse ! Et toi, tu m’as l’air bien agile… ajouta-t-il en toisant le corps svelte de Jim. Le vent a arraché une des voiles, monte là-haut et donne un coup de main aux hommes !
Il acquiesça et sentit un frisson lui parcourir la nuque alors qu’il levait les yeux vers les immenses mâts, dressés tels des arbres gigantesques. Savoir grimper tout là-haut n’était pas bien compliqué. Possédant quelques ouvrages sur la navigation, il connaissait bien les échelles de cordes et les haubans. Malheureusement, il ne maitrisait que l’aspect théorique. Et celui-ci n’avait pas précisé que le vent ferait tout son possible pour le faire lâcher prise dès qu’il aurait posé le pied dessus. Ses mains agrippant l’échelle avec fermeté, il progressa lentement, tâchant de ne pas regarder en bas. Comme si cela ne suffisait pas, deux marins grimpèrent rapidement le cordage à sa suite, lui faisant perdre l’équilibre.
— Plus vite, gamin ! Il est pas si loin le temps où tu grimpais aux arbres, non ?
Fermement accroché, une vague de colère le submergea tandis qu’il entendait leurs rires moqueurs au-dessus de lui. Il tint bon cependant et arriva enfin à la première vergue, tel une plateforme accueillante après une escalade difficile. Il fut accueilli par une demi-douzaine de marins qui le dévisageaient en souriant et il eut un instant l’espoir qu’ils allaient le féliciter.
— T’en a mis du temps ! Allez, prend ce nœud de corde et défait le, il faut réparer la voile !
Désappointé par ce manque d’approbation, il n’eut pas le temps de se lamenter que le marin lui tendait déjà la corde, le mettant vite au travail. Il passa une bonne partie de la matinée en hauteur, défaisant les cordages, tenant la voile pour permettre son raccommodage, et avançant sur la vergue comme un équilibriste. Il n’eut guère le temps de rêvasser, et ses compagnons ne lui laissa qu’un seul bref instant de répit où il put contempler l’immensité de l’océan. De là-haut, tout n’était que de l’eau à perte de vue, reflétant les quelques nuages accrochés dans le ciel comme un miroir et donnant à l’horizon un aspect presque infini.
Le travail achevé il redescendit enfin, des ampoules aux doigts et une violente douleur à l’entre-jambe à force d’être resté à cheval sur la vergue. Retrouvant à peine la stabilité du pont, il entendit un autre officier l’appeler.
— Il y a déjà de l’eau qui s’est infiltré dans la cale ! Il faut écoper et nettoyer ! Et si tu trouves un rat, tue-le !
Du coin de l’œil, Jim vit Rizzo se redresser avec effroi, mais il se contenta d’acquiescer avant de descendre, le cœur un peu lourd. Il arriva dans la cale à peine éclairé par des lanternes et les rayons du soleil qui filtrait à travers les hublots fermés. La pièce était humide et dégageait une forte odeur de bois mouillé. Il constata avec soulagement que l’infiltration n’était pas conséquente, le niveau de l’eau n’étant que de quelques millimètres. Avec un soupir, il prit un seau et un chiffon et commença le nettoyage.
L’eau était croupie et dégageait une terrible odeur de pourriture, sa couleur brunâtre tachant ses ongles. Il sentit son estomac se retourner. C’était son premier jour et il venait de passer du plus haut, au plus bas du navire. Les tâches semblaient ingrates, les marins peu reconnaissants, et il commença à se demander si c’était vraiment cela, la vie qu’il avait tant idéalisé.
— Je me doutais que c’était vous qu’ils allaient envoyer pour nettoyer tout ça !
Coupant court ses inquiétude, Long John apparut devant l’encadrement.
— Alors, comment se passe cette première matinée ?
— Sincèrement ? Pas terrible, lâcha le mousse en se laissant tomber sur une caisse. J’ai l’impression d’être seulement là pour les tâches pénibles ! On me donne des ordres et on ne m’explique rien ! Dites-moi la vérité : c’est tout le temps comme cela, la vie en mer ?
— Hélas, oui Jim, déclara le coq d’un ton solennel, les marins ont la vie dure ! Ils peuvent parfois passer des jours entiers, sans boire ou manger et reçoivent des coups de fouet s’ils sont trop lents ! Et puis, lorsque leurs dernières forces les quittent, les officiers jettent leur corps fatigués à la mer pour éviter de s’encombrer de poids mort !
Il garda un instant son air grave, puis éclata de rire en voyant le visage horrifié du jeune homme. Constatant qu’il venait encore de se faire avoir, celui-ci ne put s’empêcher de rire à son tour. Il était vraiment naïf !
— Voyons, mon garçon ! Vous croyez que les hommes continueraient à naviguer si les conditions de vie étaient aussi terribles ?
Il retrouva enfin son calme et s’assit à ses côtés, sa cuisse dépassant de la caisse.
— Pour le moment le travail vous semble dur, mais ce n’est que le début. Bientôt vous vous habituerez, et vous comprendrez que ce que vous faites est très important pour le bon fonctionnement du navire !
— Comprendre, j’aimerais bien. Mais l’équipage et les officiers ne m’expliquent rien sur ce que j’effectue…
— Les marins se dérideront avec le temps. C’est à vous aussi de gagner leur respect.
Il se releva et l’invita à en faire de même.
— Bon, donnez-moi ce chiffon, je vais vous aider pour aller plus vite ! Mais surtout, ne le dites pas au capitaine !
— D’accord ! s’exclama Jim, la mine réjouie. Merci, Long John !
Ils passèrent le reste de la matinée à nettoyer la cale de fond en comble et Silver en profita pour lui expliquer les mâts, les vergues ainsi que l’utilité des nœuds accrochés aux voiles selon les vents. Il prenait le temps de détailler et répondait à toutes les questions que le jeune mousse pouvait lui poser.
« Pourquoi les autres marins ne sont pas comme lui ? » se demanda-t-il.
Le temps fila à une vitesse folle et il fut même un peu déçu lorsque le nettoyage toucha à sa fin.
— Je vous laisse finir de ranger, je dois retourner aux cuisines. Les estomacs vont commencer à gronder !
— Et le mien aussi…, lâcha le garçon, sentant son estomac crier famine.
— Vous avez mérité votre repas. Ça se voit que vous avez bien travaillé !
Il observa, amusé, son visage et ses vêtements constellés de taches d’eau brunâtre. Il leva sa main et son pouce se posa délicatement sur sa joue, nettoyant une trace sur son visage. Le contact eut un effet étrange sur le jeune homme, qui sentit une curieuse chaleur sur ses joues. Le coq s’aperçu de son trouble mais ne le releva pas.
— Aller vous débarbouiller un peu. Après, vous pourrez venir manger un morceau !
Puis il quitta la pièce nettoyée, le laissant encore confus par son geste. Pourquoi Long John avait eu un comportement aussi intime envers lui ? Et surtout, pourquoi avait-il apprécié cette fugace proximité ?
Enfin, le premier repas de la journée leur fut servis et les trois amis purent se restaurer avec quelques marins qui n’avaient pas encore mangé. Leurs assiettes étaient plutôt copieuses, remplies de porc rôti et de pommes de terre bouillies, et Jim se demanda si leur nouvel ami n’avait pas fait exprès de leur en mettre un peu plus qu’à l’accoutumée.
— Allez les jeunes, dépêchez-vous de manger puis revenez-vite sur le pont ! lança le quartier-maître depuis l’ouverture.
Paniqués, ils commençaient à engloutir leur ration lorsque le coq les interrompit.
— Prenez le temps, les jeunes. Monsieur Arrow a dit ça pour vous bousculer un peu. Si vous mangez trop vite, vous allez être malades et vous ne servirez à rien !
Ils ralentirent l’allure, plus rassurés, et un marin à l’air antipathique adressa à l’unijambiste un regard noir.
— Pourquoi qu’tu leur donne tous les tuyaux maint’nant ? Ç’aurait été marrant d’les voir vider leur tripes d’vant les chefs ! Les leçons à la dure, y a qu’ça pour forger un homme !
L’équipage était constitué pour la plupart de marins et muppets aux airs bourrus et fatigués par les années, mais celui-ci était particulièrement repoussant. Ses cheveux, sombres, graisseux et aussi effilés que sa silhouette, tombaient négligemment sur ses épaules. Ses dents, noircies et prêtes à se déchausser, accompagnaient une énorme cicatrice qui parcourait son visage, vestige d’un combat déplaisant.
— Ça t’aurais rappelé des souvenirs, c’est ça Merry ? Personne est venu t’aider quand c’était toi le mousse ? Faut croire que t’avais déjà une sale gueule, à l’époque !
Le dénommé Merry se leva brusquement, piqué par la remarque bien lancé de son homologue. Il resta un instant debout, le toisant avec haine, puis finit par remonter sur le pont à leur grand étonnement.
— J’ai vraiment cru qu’il allait se fâcher… déclara Gonzo d’une petite voix.
— Les officiers l’auraient arrêté… répondit un autre marin qui finissait de manger. En mer, ça aboie mais ça mord pas. Faut juste pas s’laisser intimider sinon, tu d’viens la proie facile.
Rizzo, qui n’avait pas levé son nez depuis tout ce temps, se redressa avec assurance en laissant son assiette immaculée.
— Ah bah parfait ! Donc si ze veux une deuxième portion, ze dois juste tenir tête à Long Zohn, c’est ça ?
— Essaie donc, ventre sur patte, je pense que les officiers n’ont encore jamais vu un rat volant ! répliqua le coq avec un rictus.
La petite bande se mirent à rire et l’atmosphère se détendit nettement, jusqu’à ce qu’Arrow réapparaisse dans les escaliers, de mauvaise humeur.
— On ne vous paies pas pour rire, matelots ! Retournez au travail !
Râlant bruyamment, les marins se relevèrent et grimpèrent tour à tour sur le pont. Un des hommes posa même sa main sur l’épaule de Jim en signe de camaraderie. Plus léger, il se tourna une dernière fois vers Silver qui lui fit un clin d’œil.
— Vous voyez, ils sont pas si méchants… ! Je suis sûr que la suite va très bien se passer.
Il avait eu raison : le reste de la journée se passa bien mieux. Le vent qui soufflait depuis de longues heures s’était calmé et un officier lui demanda d’ouvrir écoutilles et hublots pour aérer les pièces du navire. Il put profiter d’un petit instant de répit où il passa la tête dans une ouverture. Il contempla la mer qui s’étalait à perte de vue, sentant l’air iodé lui caresser le visage et agiter ses mèches dorées dans la lumières. L’appréhension du matin avait disparu, laissant place à une certaine sérénité. Oui, le travail en mer était dur et le serait encore plusieurs jours. Mais il était le fils d’un quartier-maître qui avait lui aussi emprunté ce chemin laborieux. Ce travail faisait partie de son héritage.
Enfin, il rejoint Gonzo et Rizzo toujours occupé à nettoyer le pont depuis l’aube. La tâche était bien plus ardue qu’il n’aurait cru et lorsqu’ils terminèrent enfin, le soleil commençait déjà son lent déclin vers l’horizon. Ce fut le second qui vint les chercher.
— Allez, ça suffit pour aujourd’hui. Vous pouvez vous reposer un peu !
Devant la joie qui se dessinait sur leur visage, il ajouta :
— Il faut garder des forces pour les prochains jours ! Filez en cuisine, voir si notre coq a besoin d’aide avec le repas de ce soir !
Ils se relevèrent et quittèrent le pont avec entrain sous l’œillade amusée du muppet.
« Mon vieil Arrow, tu t’adoucis avec l’âge ! »
Dans la cuisine se dégageait un fabuleux arôme de poissons et d’oignons, et Rizzo en eut littéralement l’eau à la bouche. Long John était occupé à évider des pommes et sa dent métallique apparut en voyant les trois garçons entrer.
— Ça y est, ils vous ont libérés ? Quoi que, si je vous vois débarquer dans ma cuisine, c’est qu’ils vous ont demandés de m’aider, plutôt !
Se tenant sur une poutre, Flint battit de l’aile et vint accrocher ses petites griffes sur l’épaule de Jim, le fixant de son regard vif.
— Tiens donc, ajouta le marin, c’est rare qu’il vienne se poser sur quelqu’un ! Ça doit être vos yeux qui l’intriguent !
— Mes… mes yeux ?
— Ils ont une couleur très vive. Les perroquets, ça les attire.
Il conclut en baissant la voix : — Il a toujours eu l’œil pour les belles choses…
Jim se sentit à nouveau rougir. Il rêvait, ou Long John venait de le complimenter sur ses yeux ?
— Za sent drôlement bon ! coupa Rizzo qui n’avait rien entendu. Vous préparez quoi ?
— Toi, à part la pitance, y a rien d’autre qui t’intéresse, pas vrai ? répliqua-t-il en délaissant le jeune homme. C’est une soupe à base de poisson et de pomme de terre.
— Ma mère en préparait ! lança alors Jim en s’approchant de la marmite. Elle laissait cuire les patates plus longtemps pour en faire de la purée, et la soupe devenait la sauce !
— C’est vrai que vous avez grandi dans une auberge, tous les trois. Vous devez connaître quelques astuces de cuisine à confier à ce bon vieux Long John ! On en aura besoin pendant la traversée.
— À ce que je peux sentir, vous ne semblez pas manquer d’idée ! déclara Gonzo dont le nez incurvé frétilla, alléché par le délicat fumet.
— Au début ça va, les cales sont pleines de victuailles. Et puis petit à petit, les plats vont se ressembler et perdre en saveur. Il va me falloir une sacré imagination pour satisfaire l’appétit des hommes. Heureusement, on a surtout des aliments qui périment lentement, comme ces pommes. Elles évitent le scorbut !
— Qu’allez-vous en faire ? demanda le garçon en caressant la tête de son nouveau compagnon à plume.
— Cuites au four, avec un peu de cannelle et de mélasse, ça devrait maintenir le moral de tout le monde. D’ailleurs, vous tombez bien ! Prenez des couteaux et aidez-moi à les préparer !
La soirée se passa avec la même convivialité que la précédente. Ils avaient mangé tous ensemble sur le pont et, le travail étant terminé pour aujourd’hui, les marins et les officiers s’étaient détendus. Le plat était savoureux et même les supérieurs affichèrent leur satisfaction devant les succulentes pommes au four dorées et sucrées.
— Alors, Jim, je vois que tu t’es fait un nouvel ami ?
Trelawney avait pris place à côté de lui et désigna le perroquet qui n’avait pas quitté son épaule.
— Comment s’est passé cette première journée ?
— Je n’ai pas arrêté ! J’ai dû grimper tout là-haut réparer une voile, j’ai vidé la cale pleine d’eau et j’ai nettoyé le pont avec Gonzo et Rizzo !
— Au moins tu as fait des tâches variées ! ajouta le muppet bleu. Avec Rizzo, on a passé la journée entière à nettoyer ce satané pont !
— Oué, et en plus les gars ils étaient pas zentils avec nous ! Ils passaient avec leur chaussures sales au lieu de faire le tour !
— En tous cas les garçons, si ça peut vous rassurer, j’ai entendu tout à l’heure le second dire au capitaine que vous aviez bien travaillé ! Continuez comme ça !
Leur conversation s’interrompit lorsque Smollett arriva justement derrière eux.
— Messieurs, bonsoir. Jim, puis-je vous parler un instant ? demanda-t-il de sa voix posée.
Le mousse se leva et lui emboita le pas, tandis qu’ils s’éloignaient de la compagnie.
— J’espère que votre première journée n’a pas été trop dur ?
Le ton de la grenouille était toujours calme et neutre, rendant ses intentions difficilement compréhensibles.
— Un peu, Monsieur. Mais ce n’est que le début, bientôt je serai capable de faire le même travail que les autres.
— Je n’en doute pas, mon garçon. Monsieur Arrow m’a dit que les marins n’avaient pas été tendre avec vous ?
Jim fut étonné de constater qu’il avait eu vent des petites réflexions qu’il avait dû essuyer.
— C’est exact, mais Monsieur Silver m’a dit qu’il ne fallait pas les laisser me déstabiliser. Il suffit juste d’avoir du répondant.
— Monsieur Silver ?
Le muppet s’attarda sur Flint, toujours accroché à son épaule.
— Je vois. Écoutez, je dois revenir sur la carte. Vous savez aussi bien que moi qu’elle est cruciale pour la mission. Ce serait plus prudent de la laisser en sécurité, avec moi.
Jim sentit son cœur battre un peu plus vite. L’insistance du capitaine éveilla un malaise chez lui, comme une mise en garde. Il serra les poings et secoua la tête.
— Je suis navré, Monsieur, mais je refuse, lâcha-t-il d’un ton poli et ferme. Billy Bones a placé sa confiance en moi, je refuse de la trahir.
— Mon enfant, vous êtes jeune et… parfois, en mer, il y a des influences… dont il faut se méfier…
Il ne saisissait pas tout à fait le sens de ses paroles, mais il tiqua surtout sur la façon dont il venait de s’adresser à lui. Smollett remarqua son froncement de sourcils, mais poursuivit sans s’en soucier.
— Ce que je veux dire, c’est que vous ne devez pas vous laisser distraire par les autres. Restez proche de vos amis, et ne laissez pas votre naïveté vous mettre en danger.
Mais ses mots n’eurent aucun autre effet que d’agacer le mousse encore plus et il serra les dents :
— Très bien, Sir. Puis-je me retirer, rejoindre mes amis ?
— Bien sûr, faites donc, soupira-t-il.
Tandis qu'il rejoignait ses compagnons, il ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule. La grenouille était restée là, immobile, ses yeux globuleux et perçants suivant chacun de ses pas. Pourquoi tenait-il tant à récupérer cette carte ? Une vague de méfiance le traversa, mais il secoua la tête, tentant de chasser ses doutes. Pourtant, quelque chose dans son attitude continua de le troubler bien après leur conversation.