L'Île au Trésor
Quelques jours s’écoulèrent durant lesquels Jim poursuivit sa nouvelle vie en mer. Au fil des jours, les échelles de corde devenaient moins capricieuses, le vertige finissait par disparaître et les nœuds se manipulaient avec plus de facilité. Il se réveillait en même temps que les autres et gagnait en endurance, ainsi qu’en force. Son corps commença à récolter le fruit de son laborieux travail, ses muscles commençant à se dessiner doucement sur son torse et ses bras. Avec le temps, son odeur prit des notes plus prononcées de sel marin et de cuir, effaçant le savon de sa vie à l’auberge. Les officiers avaient cessé de lui donner des ordres, le jeune sachant désormais quelles tâches il fallait effectuer. Et ses compagnons, auparavant distants voire moqueurs, s’aperçurent eux aussi des progrès assez fulgurants du garçon et commencèrent à le respecter.
— Y’avait un d’ces vents, c’matin ! Pourtant Jimmy, y s’tenait comme ça, debout sur la vergue à tenir tête aux bourrasques ! Il a peur de rien, c’gamin !
Les hommes, qui mangeaient leur ration en écoutant l’histoire, avaient alors acclamé le jeune garçon et ses prouesses. Mais de tous les regards fiers, seul celui de Long John trouvait un véritable écho dans le cœur du mousse. Les premiers jours de voyage, les officiers lui avaient souvent demandé d’aller aider aux cuisines, lorsque le travail manquait. Il s’était alors retrouvé plusieurs fois seul en compagnie du coq et de son perroquet. Il n’avait jamais autant discuté de tout et de rien, surtout de tout. Le marin, avec ses mots élégants et son langage bien plus soutenu que celui de ses camarades, était une mine de connaissances. C’était simple, il avait une réponse pour chaque question ou interrogation et lorsqu’il n’en avait pas, ils se lançaient alors dans des débats passionnants.
— C’est pourtant simple, il y a le bien d’un côté, et le mal de l’autre… le monde est ainsi fait, il faut suivre les lois, avait un jour annoncé Jim, alors qu’ils échangeaient sur le sort qu’attendait un marin qui se mutinait en mer.
— Ah… ces fameuses lois… ! répondit Silver, occupé à éplucher des patates. Mais tu sais, les lois peuvent changer selon l’endroit où tu te trouves. Ce qui te paraît mauvais ici, peut être bien ailleurs… ?
Les discussions qu’ils avaient aux cuisines s’étaient ensuite élargies à l’extérieur et les marins eurent bientôt l’habitude de les voir se retrouver sur le pont au moindre moment de détente.
— Tu as déjà vu un cachalot, Jim ? demanda-t-il un jour alors que l’équipage observait avec enthousiasme un banc de dauphins nager joyeusement autour d’eux.
— Un… quoi ?
— Un cachalot ! C’est une bête magnifique et immense, bien plus grosse qu’une baleine ! Une fois, j’en ai vu un tellement énorme qu’il a soulevé notre navire d’un simple coup de queue ! On serait tous passés par-dessus bord si le capitaine n’avait pas crié aux hommes de s’accrocher au bastingage !
— Cela a dû être effrayant ! s’écria le mousse avec excitation.
— Il était pas intéressé par nous, on l’avait juste dérangé ! Après ça, il s’en est retourné dans les profondeurs de l’océan…
— J’aimerais en voir un vrai, un jour…
— Tu finiras par en rencontrer. Ça, et d’autres créatures bien plus dangereuses !
En plus de ses fascinantes histoires, il avait aussi commencé l’éducation du jeune matelot en matière de navigation. Que ce soit aux cuisines ou pendant leur temps libre, il lui délivrait chaque jour les secrets de la mer et des navires. Une après-midi, alors qu’ils avaient quitté la chaleur de l’entrepont pour prendre l’air, ils virent Smollett sortir de sa cabine et se diriger vers l’avant du navire, instruments et carnet en main. Depuis l’altercation du deuxième jour, leurs échanges avec lui s’étaient raréfiés.
— Le capitaine ne semble pas faire grand-chose de ses journées… marmonna Jim d’un ton froid. Il passe son temps enfermé dans sa cabine et lorsqu’il sort, c’est pour donner des ordres ou sortir ses outils.
— Si c’est ça, l’idée que tu te fais d’être capitaine, t’as encore beaucoup à apprendre ! répondit Silver, lustrant sa béquille avec un produit visqueux dégageant la fameuse odeur boisée.
— C’est pourtant vrai ! Je ne l’ai jamais vu toucher à un cordage ! Même Monsieur Arrow semble plus travailler que lui !
— Son rôle, à Smollett, c’est de garder ce navire sur sa route et d’arriver à bon port ! Tu vois cette chose dorée qu’il tient dans les mains ? C’est un sextant. Avec ça, pas besoin de boussole, pas besoin de carte. Et pas besoin d’étoiles…
— Et à quoi sert-il ?
— À savoir exactement où nous sommes !
— Et alors, seul lui peut l’utiliser ? Nous ne pouvons pas nous en servir, nous aussi ?
—Un chef de bord, ce n’est pas un simple marin. C’est lui qui prend les décisions et qui porte la responsabilité du navire et des hommes. C’est une lourde tâche. S’il prend une mauvaise décision, ou fait une simple erreur, on peut tous finir au fond de l’eau !
Le mousse resta silencieux un instant, ses yeux rivés sur la grenouille.
— Je croyais qu’il se contentait de donner des ordres… Avec autant de responsabilité, je préfère rester un simple marin !
— Ne parle pas sans savoir. Avec les progrès que tu fais, peut-être qu’un jour c’est toi qui seras à la place de ce vieux Smollett !
Le compliment lui avait réchauffé le cœur. Long John avait ce don unique pour le réconforter dans ses doutes et le rassurer. Lorsqu’il parlait, Jim avait l’impression de se retrouver au temps de Billy Bones. À la différence que le vieil ivrogne bourru et négligé avait laissé place à un homme vigoureux, dégageant une énergie vive – et beaucoup plus agréable à regarder, il devait l’avouer ! Il s’était souvent surpris à observer son ami plus longuement qu’il n’aurait dû le faire. Tout le fascinait chez lui. Ses yeux bleus perçants, sa voix profonde, son rire expressif. Et lorsqu’il se rapprochait, son odeur – un doux mélange d’épices, de fumée et du boisé de son huile – le laissait envoûté.
— Ça va, mon garçon ?
Il revint brutalement à la réalité. Il se trouvait dans les cuisines et avait une fois encore laissé ses yeux trainer trop longtemps. Il s’en trouva très gêné.
— Je suis désolé ! Je… je pensais à autre chose… !
Mais il ne parut pas dérangé, ni en colère et répondit avec un air taquin.
— Vu le sourire que t’affichais, ça avait l’air agréable !
Il s’était contenté d’un petit rire embarrassé. Plutôt se faire avaler par un de ces « cachalot » que d’avouer qu’il était en train de l’admirer ! Il se concentra sur la tâche qu’il accomplissait, mais son esprit continuait de revenir malgré tout vers Silver.
La première appréhension de leur rencontre avait fait place à la joie de s’être fait un nouvel ami. Puis, lentement, une petite flamme avait pris place dans son ventre. D’abord douce, lorsqu’il avait commencé à le prendre sous son aile, devenant pour ainsi dire son apprenti. Et au fil des jours, la flamme avait grandi, devenant plus chaude et plus flamboyante tandis que l’admiration initiale se transformait en quelque chose qu’il ne savait nommer…
Le jour après les prouesses de Jim sur la vergue, le vent violent avait fini par avoir raison d’une des barrières du navire. Celle-ci gisait lamentablement sur le pont et, en voyant les débris de l’ancien bastingage, le coq eut une idée. Après avoir demandé la permission à Arrow, il avait taillé et préparé les restes pour en faire deux épées de fortune en bois et inoffensives. C’est ainsi que, devant l’équipage et les officiers amusés, il eut ses premières leçons de combat.
— Vous voulez m’apprendre à me battre ? s’étonna le mousse devant le cadeau singulier.
— Quoi, tu ne t’en sens pas capable ?
— Si, bien sûr ! Mais…
Il s’attarda sur la canne du marin et celui-ci, devinant son inquiétude, se mit à rire.
— Ne jamais se fier aux apparences, mon garçon ! En garde ! Montre-moi ce que tu sais faire !
Jim se lança sur lui avec un amusement presque enfantin, mais en une seconde l’homme l’avait mis à terre, sans qu’il ne comprenne quoi que ce soit.
— Comment vous avez fait cela ?? demanda-t-il, tandis que tout le monde éclatait de rire.
— Il faut croire que le vent d’hier était moins coriace !
— Te laisse pas abattre, mon gars ! cria un camarade derrière lui et il se releva, stimulé par l’encouragement.
Il s’était à nouveau jeté sur Silver mais celui-ci lui fit encore mordre la poussière, malgré son handicap.
— D’accord, j’abandonne ! argua-t-il en se remettant sur ses pieds. Vous êtes trop fort !
— L’enthousiasme, c’est bien. La précipitation, ça l’est moins.
— Fonce pas tête baissée, Jimmy, réfléchis ! lança un second marin depuis la vergue.
— Exactement ! Première leçon, utiliser ton esprit, avant tes muscles. Quand tu te bats, c’est pas la force brute qui gagne, c’est la stratégie. Étudie toujours la position de mes pieds, enfin… mon pied… !
Le matelot éclata de rire, et Long John poursuivit avec un rictus amusé.
— Si tu vois les pieds de ton adversaire bouger, t’as déjà une longueur d’avance !
— Alors, je dois juste anticiper vos mouvements ?
— Pas que ! Si tu me vois reculer, c’est peut-être pour te tendre un piège ? Me voir avancer, c’est le signe que je veux t’intimider ? Ne te laisse pas berner par ton ennemi !
— C’est ça, sois plus malin que lui ! cria l’autre marin. En plus t’as une longueur d’avance sur ce vieux loup de mer éclopé !
— Ce n’est pas parce qu’il me manque une jambe que je suis lent… ! répliqua l’instructeur, l’air plus sérieux. Économise tes forces, attends le bon moment. C’est la patience qui fait un bon combattant.
Jim, concentré, hocha la tête. Une part de lui ne pouvait s’empêcher d’admirer la façon dont son mentor se déplaçait, agile malgré son handicap. Il leva son épée à nouveau, mais cette fois il n’attaqua pas tout de suite, ses yeux scrutant son adversaire.
— C’est bien, tu commences à comprendre…
Tandis que la leçon battait son plein, deux hommes observaient de loin le combat.
— Encore en train de couver son p’tit blondinet ?
— Oué. Silver, j’l’ai jamais connu comme ça. Il doit avoir une idée derrière la tête avec ce jeune…
— Vu le joli p’tit minois du gosse, son idée, il doit plutôt l’avoir entre les jambes, ce vieux brigand !
Jim vit du coin de l’œil deux travailleurs s’esclaffer ensemble en les observant de loin. Ce n’était pas la première fois qu’ils essuyaient des moqueries de la part de leurs coéquipiers. Beaucoup se demandaient pourquoi Long John s’était autant rapproché du jeune homme, et certains s’étaient mis à le taquiner sur un possible « fils-qu’il-n’avait-jamais-eu ». Il avait toujours mis fin à ces rumeurs, faisant taire les curieux qui n’avaient pas demandés leurs restes. Jim était toujours surpris et admiratif par le leadership qu’il dégageait. Les autres hommes semblaient le respecter, voire le craindre, et il se demandait parfois ce que cachait cette étonnante autorité chez lui. Avait-il déjà été commandé un équipage ? Lorsqu’il posait la question, son ami restait évasif, prétextant la couardise des marins qui n’osaient pas lui tenir tête.
La leçon dura une bonne heure et finit par s’achever lorsque le soleil commença son déclin, tachant le navire d’une douce lueur rosée. La plupart des spectateurs s’étaient éparpillés, attendant le repas du soir. Jim était assis par terre, ayant encore été mis au tapis. Il ne l’avait pas touché une seule fois.
— Ne t’inquiète pas, mon garçon, rassura le vainqueur en lui tendant la main, comme s’il avait lu dans ses pensées. C’est normal au début, d’essuyer des défaites !
— Par quelqu’un avec une seule jambe ??
Il éclata d’un rire franc.
— Même ! Mais si tu le souhaites, on peut continuer les séances quand tu en as envie !
— C’est vrai ?
— Si je te le propose ! Pour tout avouer, j’ai passé un bon moment…
— Oui, moi aussi…
Il y eut un soudain blanc entre les deux alors que Silver le fixait avec un air étrange. Il s’aperçut que leurs mains étaient toujours liées et se dégagea précipitamment.
— Je suis désolé ! J’étais encore dans le combat… !
— Ça va. Arrête de t’excuser à tout va, répondit son ami avec une voix douce.
Il l’observa s’éloigner, la gorge encore nouée. Pourquoi semblait-il perdre le contrôle de ses émotions chaque fois qu’il se retrouvait face lui ? Que lui arrivait-il ?
C’est ainsi qu’une routine bien rodée s’installa sur l’Hispaniola. Entre son travail à bord du vaisseau, ses coups de main en cuisine, et ses leçons, le garçon n’avait pas le temps de s’ennuyer une seule seconde. Elle semblait loin l’époque où il servait les clients et nettoyait la salle commune de l’auberge. Suivant aujourd’hui les traces de son père, il ne regrettait pas un seul instant sa décision. Il se demandait parfois si celui-ci serait fier de lui en le voyant maintenant. Heureusement, cela semblait déjà être le cas aux yeux de Long John Silver.
En une vingtaine de jours à peine, le garçon avait fini par développer une fascination pour son mentor. Lorsqu’il n’était pas avec lui, occupé à s’entrainer ou à converser, il occupait chacune de ses pensées. Le travail à bord du navire devenant pour lui de plus en plus simple et répétitif, il n’était pas rare qu’il l’effectue d’un œil distrait. Se remémorant des leçons ou des discussions, se projetant dans des jours prochains où il lui apprendrait de nouvelles choses, ou tout simplement imaginant son regard et son rire. L’esprit complètement ailleurs, il ne revenait à la réalité seulement pour répondre à une blague ou à une question de ses camarades.
Il se demandait très souvent, la nuit au fond de son hamac, ce qui était en train de lui arriver. N’ayant jamais connu de figure paternelle, il en venait à la conclusion que c’était sans doute cela qui justifiait une telle admiration pour le coq de l’Hispaniola. Cela semblait même évident. Ne lui avait-on pas appris que l’autre amour, le romantique, était entre une femme et un homme ? Pourtant, d’abord discrète, cette petite flamme s’immisçait dans son cœur avec une intensité croissante, laissant à penser qu’il faisait peut-être fausse route. Que la vérité était bien plus terrible.
Cette vérité fit surface assez rapidement, un soir, alors que la journée se terminait de façon plutôt paisible. Ils venaient de passer leur deuxième journée à naviguer sur une mer d’huile, et le travail s’en était ressenti. Pas de vent, aucun nuage en vue et un soleil fracassant. L’équipage avait passé la majeure partie de leur temps dans le pont inférieur, ne sortant que pour s’assurer que la météo n’avait pas bougé. Autant dire que la fatigue était peu présente à bord, ce soir-là. Silver lui avait alors proposé de le rejoindre sur la proue après le repas.
— Contemple ce ciel, mon ami ! C’est rare d’apercevoir autant d’étoiles en une seule nuit !
Levant les yeux, il ne put qu’approuver ses dires. La voûte était parsemée de milliers d’étoiles qui scintillaient, tel une tapisserie céleste.
— C’est vrai que c’est magnifique… déclara-t-il en caressant Flint qui dégustait une pomme, posé sur une caisse. C’est pour cela que vous m’avez proposé de venir ?
— Je t’ai dit, le premier soir de notre voyage, que je naviguais en m’aidant des étoiles. Je vais te montrer ce soir de quoi je voulais parler !
Levant les yeux, il pointa du doigt une étoile brillante.
— Tu te rappelles celle-ci ?
— C’est l’étoile du nord. Mais j’ai lu dans un livre qu’on l’appelait aussi l’étoile Polaire.
— Exactement ! Comme tu sais, elle indique toujours le Nord. Si tu la vois, t’as même plus besoin de sortir une boussole ! Et est-ce que tu connais sa constellation ?
Jim ferma les yeux et fronça les sourcils. — Cela va me revenir… la Petite Ourse !
— C’est ça ! Tu connais déjà un peu, dis-moi !
— Malheureusement, je crois que mes connaissances s’arrêtent là…
— C’est pour ça qu’on est là ! Ne lâche pas le ciel des yeux et écoute !
Se passa un long et calme moment où il apprit grand nombre d’étoiles et de constellations, ainsi que leur utilité en navigation. Ce fut une des leçons les plus difficiles, mais aussi une des plus belles qu’il ait pu partager avec son maître. Le vent était quasi inexistant, rendant la mer aussi paisible qu’un lac. Les rares hommes encore présents sur le pont étaient si discrets que leur présence s’était effacée. À force de garder les yeux levés vers le ciel la douleur sur la nuque commença à se faire sentir et ils finirent la leçon assis contre la balustrade.
— Et tu vois, ce groupe de trois étoiles ? désigna Long John en mimant un symbole. On appelle ça le triangle d’été. Il annonce la prochaine saison.
— Alors, même les saisons sont inscrites dans le ciel ?
— Exactement.
— C’est fascinant…
Jim marqua une pause, sa tête reposée sous sa main, puis se tourna vers lui.
— Et après ?
— On verra ça une autre fois. T’as déjà la tête bien remplie ce soir, avec tout ce que je viens de t’apprendre !
Le silence s’installa tranquillement, les deux amis profitant du calme de cette douce et paisible soirée, bercés par le bruit des vagues et les petits caquètements du volatile.
— Comment savez-vous toutes ces choses ? demanda-t-il, après un moment.
— Disons que, j’ai eu une vie bien chargée. Si je peux te partager un peu de mes connaissances, alors c’est avec plaisir.
Silver redevint silencieux et le garçon n’insista pas. Alors qu’il s’était énormément dévoilé à lui ces derniers temps, le marin restait très discret, ne révélant que rarement des choses le concernant. Celui-ci ferma les yeux et sa respiration se fit plus lente, soulevant sa poitrine avec douceur. Il pouvait voir l’ombre délicate de ses cils se dessiner sur les fines lignes qui cernaient son regard. Une tension étrange serra sa poitrine, et son souffle vacilla un instant. Il le trouvait tellement beau, tellement parfait. Était-ce vraiment naturel d’admirer un homme à ce point ? Il le contempla intensément, admirant chaque détail de son visage. Il s’attardait sur sa bouche, entourée de barbe brune, lorsqu’une voix dans sa tête murmura doucement :
« J’ai envie de l’embrasser… »
Il se releva brusquement, écarlate, le cœur emballé par la pensée honteuse que son esprit venait de lui donner. Silver rouvrit paresseusement les yeux et, inquiet, se releva en s’aidant du bastingage.
— Tu vas bien ?
— Oui, oui ne vous inquiétez pas !
Son élève essayait de se montrer rassurant, mais il n’était pas dupe. Il se rapprocha doucement de lui, murmurant presque.
— Jim, est-ce qu’il y a quelque chose que tu souhaites me demander ?
— Que… quelque chose… comme quoi ? bafouilla-t-il, la bouche asséchée par la situation inconfortable qu’il était en train de vivre.
— N’importe quoi, je peux tout entendre.
Les mots restèrent bloqués dans sa gorge tandis qu’il croisait le bleu si limpide de son mentor. Il se contenta de secouer la tête, tentant de rester naturel malgré son trouble. L’homme ne parut pas convaincu mais il n’insista pas.
— On ferait mieux de se reposer un peu. Qui sait ce que demain nous prépare ?
De nouveau dans son hamac, Jim ne trouva pas le sommeil. Ce soir, il en avait eu la certitude, ce qu’il ressentait pour ce marin n’était pas une simple admiration paternelle. La chaleur avait pris la forme d’une bête sauvage qui brûlait dans son ventre. Elle lui avait murmuré sans cesse sur la proue, tandis que Silver s’inquiétait de son état :
« Embrasse-le »
Il était bouleversé. Comment pouvait-il penser comme cela vis-à-vis de Long John ? Il n’avait pas le droit, il se l’interdisait ! Pourtant, alors qu’il était occupé à se flageller pour sa mauvaise pensée, celle-ci reprit le dessus. Sans pouvoir l’en empêcher, il imagina s’approcher de lui, sentant son odeur si particulière et si envoutante, et poser chastement ses lèvres sur les siennes. À nouveau il se gronda lui-même pour cette pensée gênante. Non ! Il ne devait pas penser à ça ! C’était mal ! On lui avait appris !
« Ce n’était rien. Juste un moment de faiblesse. »
Il tenta reprendre le contrôle, enfouissant son désir honteux au plus profond de son esprit, et sentit le conflit s’apaiser. Mais que se passerait-il lorsqu’ils se recroiseraient ?
« Non. Tout va bien. Je contrôle la situation. »
La simple pensée de perdre pied lui paraissait ridicule. Mais tandis que le navire se balançait doucement sur la mer d'huile, il se demanda combien de temps encore il pourrait repousser cette flamme grandissante qui menaçait de tout dévorer.