L'Île au Trésor

Chapitre 6 : Les ombres sous le pont

2886 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 14/12/2024 11:13

S’il y avait deux muppets qui n’étaient pas enchantées par le rapprochement de Jim et Silver, c’était bien Gonzo et Rizzo. Autrefois inséparables, ils voyaient à présent leur grand frère de cœur passer la majorité de son temps libre avec le coq, négligeant ses amis de longue date. Les rires partagés et les tâches quotidiennes qui les avaient unis semblaient s’estomper, remplacés par cette nouvelle fascination pour l’unijambiste. 

— Eh Jim, on va nettoyer la cale, elle a de nouveau pris l’eau ! Tu viens nous donner un coup de main ? avaient un jour demandé les deux muppets.

— Désolé, les amis… je monte sur la hune . Long John va m’apprendre à reconnaître les signes de l’arrivée d’une tempête… !

Malgré leurs tentatives pour attirer son attention, le jeune homme restait absorbé par l’univers captivant que Silver lui dévoilait, laissant Gonzo et Rizzo découvrir seuls la vie de marin.

— Eh bah ! Il y en a au moins un de nous trois qui s’amuse ! finit par lâcher Rizzo en les regardant un jour s’entraîner au duel.

— Laisse-les tranquille, ils ont juste envie de rester entre humains ! répondit Gonzo, lui-même peu convaincu.

— Ze suis pas comme toi et Zim ! Ze vous ai accompagné pour pas vous laisser seul, mais z’aime pas la vie en mer ! finit par avouer le rat. On s’ennuie, les tâches sont répétitives ! En plus, z’ai pas confiance en ces marins ! À chaque fois que je les vois, z’ai l’impression qu’ils s’apprêtent à faire un mauvais coup !

— Je comprends que tu sois déçu, mais on a fait une promesse à Madame Hawkins, tu te souviens ? On doit rester soudé et veiller les uns sur les autres !

— Et qui veille sur nous deux, en ce moment ?

Gonzo n’eut pas le temps de répondre que des petites fenêtres menant au sous-pont s’ouvrirent brusquement et des mains entraînèrent les deux muppets à l’intérieur, sans que les autres ne s’en aperçoivent. Dans la pénombre de l’étouffant sous-sol, ils furent attachés par des ennemis inconnus. Leurs yeux s’adaptèrent progressivement à l’obscurité de la pièce, simplement éclairée par une lampe à huile et Gonzo put apercevoir leurs agresseurs, les reconnaissant immédiatement. C’était trois muppets qui faisaient partie de l’équipage et partageaient leur quotidien. Il y avait Mayonnaise, le homard qui semblait blasé de tout, En-Tient-une-Couche, un bouc qui avait l’air à moitié fou, à moitié idiot et l’Enragé, un hideux muppet verdâtre dont les yeux se plantaient sur vous avec une lueur malsaine.

— Les gars, qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce que vous voulez ?? demanda Gonzo, dont la voix trahissait sa panique.

— Tais-toi ! Allez, on n’a pas toute la journée ! Le homard prit la parole, fixant Gonzo avec un regard mauvais. Maintenant, dites-nous où se trouve la carte, ou on vous écartèle !

Malgré la terreur qui s’était emparée du muppet bleu, il s’interdit de trahir Jim et, se souvenant des paroles du capitaine au sujet de la mission, répondit :

— Quelle carte ? Je sais pas du tout de quoi vous parlez !!

— Fais pas celui qui sait rien ! Vous traînez avec les officiers, vous avez dû en entendre parler !

— Je vous jure que non !

Rizzo, bien moins rassuré par le fait d’être torturé, prit la parole. 

— Y a peut-être moyen de négocier ? Si vous nous le demandez zentiment !

Gonzo eut alors très peur que le rat, bien moins vaillant que lui, ne commence à tout leur révéler mais heureusement les pirates ne lui laissèrent pas le temps.

— L’Enragé ! Montre à ses deux marins d’eau douce comme on est décidé à obtenir ce fichu papier !

Le muppet, affichant un ravissement manifeste pour l’ordre qui venait de lui être donné, voulut tourner une espèce de roue en bois fichée contre le mur de la cale. Gonzo, dont les chevilles et les poignets étaient retenus par des cordes reliées à la machine, se demanda qui diable avait eu l’idée d’installer un engin de torture sur l’Hispaniola !? Il entendit le mécanisme s’activer et ferma les yeux, se préparant au pire. Mais il ne se passa rien et les trois brigands se rapprochèrent de l’engin avec étonnement.

— Est-ce que t’as mis de l’huile sur le mécanisme avant de vouloir l’utiliser ?

— Bah pourquoi faire ? Ça se frit pas, un mécanisme…

— Pour que ça bloque pas, idiot !

Gonzo et Rizzo ne purent s’empêcher de rire devant la bêtise des pirates, mais se calmèrent très vite lorsque les trois se tournèrent vers eux avec un air menaçant. Ne perdant pas espoir, Mayonnaise s’approcha de Rizzo.

— On va torturer le rat, dans ce cas ! Voyons si tu vas rire avec un trou dans le ventre !

Le bouc s’approcha de la lampe et fit chauffer un tisonnier, se délectant du visage de sa victime qui se décomposait à mesure que le fer devenait brûlant. Puis il s’approcha du prisonnier, agitant la pointe incandescente avec un rire mauvais.

— Je connais une très bonne recette de rat grillé ! bêla-t-il de sa voix nasillarde. Tu feras un ingrédient de choix !

Mais au moment où Rizzo commençait à supplier pour sa vie, la porte s’ouvrit et l’officier Arrow fit son apparition, portant dans ses bras deux sacs qu’il s’apprêtait à ranger. Ils se fixèrent, éberlués, entourés par le silence le plus pesant de l’histoire.

— Qu’est-ce que vous faites ici, jeunes gens ? demanda-t-il, malgré l’évidence de la situation.

Le homard prit la parole.

— Euh… Le rat avait un morceau de fromage coincé dans la gorge, alors on allait l’aider à s’en débarrasser !

— Avec… un fer rouge ?

— C’est quand même un très gros morceau de fromage !

Malgré l’alibi en béton des trois malfrats, leur véritable intention fut mise à nue. Les deux amis furent libérés et les muppets pirates jetés au cachot jusqu’à la fin du voyage, sous les murmures étonnés et choqués des autres marins.

— Et maintenant, tu me crois pour les mauvais coups ? répliqua Rizzo à son ami.

— Chut ! Tu vas encore nous apporter la poisse !

Jim fut convoqué immédiatement dans les quartiers du capitaine. La cabine était propre et soigneusement rangée. Sur les meubles étaient posés quelques cartes maritimes et divers instruments de navigation. Une scène ordonnée reflétant bien la nature droite du maître des lieux. Smollett l’invita à s’asseoir devant le bureau à côté de lui. Le mousse aperçut alors parmi les affaires du bureau, un cadre contenant la gravure d’une jolie muppet cochonne blonde dans une somptueuse robe d’été bleue. Devant sa curiosité, le capitaine s’éclaircit la voix et il se redressa.

— Ne vous occupez pas de cette gravure, commença-t-il en éloignant le cadre. Mon garçon, compte tenu ce qu’il vient de se produire, nous ne pouvons prendre de nouveaux risques. Il faut que vous me remettiez la carte.

De nouveau, il vit l’expression de Jim s’assombrir tandis qu’il hochait la tête, déterminé à prouver qu’il était digne de confiance. Mais il n’avait plus le temps de jouer. Il était cette fois décidé à mettre la main sur l’objet.

— Monsieur Hawkins, la vie de vos amis vient d’être en danger. Je ne peux courir le risque de vous mettre en danger également. Cela m’ennuie d’en arriver là, mais je vous ordonne de me remettre cette carte.

Face à son autorité, et ne voulant pas créer de nouveaux ennuis, il finit par céder. À contrecœur, il sortit doucement l’objet de sa veste avant de la lui tendre au muppet à la peau verte. Celui-ci se tourna vers l’officier devant la porte.

— Monsieur Arrow ! Enfermez ceci dans mon coffre.

L’aigle prit la carte de ses mains et l’enferma dans un énorme coffre, avant de verrouiller celui-ci et de ranger le trousseau dans sa poche.

— Ne vous en faites pas, ajouta-t-il devant sa mine déçue, elle y sera en sécurité.

La nuit tomba, enveloppant le bateau d'une obscurité paisible. Gonzo et Rizzo étaient devenu les stars de la soirée, racontant leur aventure à qui voulait l’entendre.

— Et là y en a un, il a voulu me soudoyer des informations. Mais ze lui ai dit « cours touzours ! » et ze lui ai fait mon célèbre crochet du droit, comme ça !

Il leva sa petite patte griffu devant les marins impressionnés.

— Ouah ! T’en a pas l’air, mais t’es un dur à cuire, le rat !

Gonzo vit Jim se lever pour quitter les dortoirs et son nez s’affaissa tristement. Rizzo avait raison : ils venaient de se faire attaquer, et leur ami, sensé les protéger et les soutenir, les délaissait encore une fois ? Agacé, il pensa un instant à le rejoindre, lui dire ce qu’il avait sur le cœur, mais il fut coupé par Silver. Il s’était lui aussi levé pour rejoindre son jeune apprenti et personne, à part Gonzo, ne remarqua sa sortie, noyée dans le joyeux brouhaha.

Isolé à l’arrière du navire, Jim oscillait entre la déception d’avoir cédé la carte de Bones et la culpabilité d’avoir mis ses amis en danger. Ainsi donc, Long John avait eu raison, lors du premier jour de leur voyage. Il y avait bien une rumeur qui courait parmi l’équipage concernant le trésor. Mais qui avait vendu la mèche ? Il pensa à Trelawney, le gros ours aurait-il lâché par inadvertance quelques bribes d’informations à Bristol, durant la recherche d’équipage ? Des bruits de pas irréguliers se firent entendre derrière lui et il se retourna pour voir son maître approcher. Prenant place à ses côtés, sa seule présence suffit à le rassurer. Il sentit au fond de lui l’animal se réveiller légèrement mais garda le contrôle.

— J'ai donné aux prisonniers du pain sec et de l'eau, c'est tout ce que méritent ces gredins ! lança Silver d'une voix bourrue en resserrant le bandana autour de sa tête.

Devant le silence, il ajouta plus doucement.

— Moi aussi, je devrais être en prison, pour avoir laissé de pareilles crapules monter à bord ! Quand je pense que ces vauriens ont failli tuer un de nos camarades, tout cela pour une soi-disant carte au trésor !

Rongé par la culpabilité le jeune homme murmura, presque pour lui-même : — J'aurais dû la confier plus tôt… 

Il s'interrompit brusquement, le cœur battant. Il en avait trop dit !

— Jim… tu veux dire que cette carte est bien réelle ?

— Je ne l'ai plus ! Le capitaine l’a mise en sécurité.

Remarquant un éclat inquiétant dans le fond de ses iris, il ajouta : 

— S'il vous plaît, gardez cela pour vous. Avec Gonzo et Rizzo, vous êtes le seul en qui j'ai le plus confiance sur ce bateau…

Le coq sembla reprendre ses esprits et finit par le rassurer : 

— Nous sommes amis, et des amis en qui on peut avoir confiance…

— … cela vaut son pesant d'or… acheva-t-il, soulagé.

Ils échangèrent un sourire complice et Jim sentit la bête tortiller dans son ventre. Mais son mentor se tourna vers le ciel, pointant la voute du doigt, et la chose se calma aussitôt.

— Voyons si tu te rappelles la nuit dernière, comment s'appelle cette grosse étoile brillante ?

— Facile ! C'est Sirius !

— Très bien ! Et la constellation que l’on voit ici ?

— La Grande Ourse, bien sûr !

Son maître sembla satisfait. — Plus difficile, maintenant. Montre-moi Altair, l’étoile de l’Aigle.

Il réfléchit un instant puis montra la mauvaise étoile.

— Je crois… que c’est celle-ci ?

— On ne peut pas avoir toujours raison ! 

Silver prit alors doucement sa main pour le guider.

— Souviens-toi du triangle d’été. C'est celle-ci, juste en dessous, murmura-t-il près de son oreille.

Au contact de la chaude et puissante main, son cœur se mit à battre la chamade. Un silence étrange s’installa et, pris tout à coup d’un élan de courage, il commença à la caresser tendrement. Étonnamment, l’animal en lui semblait être plus calme, lui susurrant comme pour le rassurer : 

« Ce n’est rien de grave, juste une simple marque d’affection… ». 

Il n’avait jamais ressenti cela auparavant, cette sensation de plénitude mêlée à une légère appréhension. Mais lorsque son ami entrelaça ses doigts aux siens, la crainte disparut et la bête sembla presque ronronner de plaisir. Son mentor ajouta d’une voix suave :

— Jim, quoi que tu aies envie de faire, je ne t’en empêcherai pas…

Il se retourna. Son regard, d’un bleu limpide, semblait voilé par un trouble inhabituel et la créature siffla une nouvelle fois :

« Embrasse-le. Tu l’as entendu, tu peux le faire. Tu en as tellement envie… »

Cette fois, aucun sermon ne sembla émerger dans son esprit. Son cerveau semblait avoir été déconnecté, ne laissant comme seuls guides son cœur et son désir, et il fut libre. Libre de se rapprocher de plus en plus, leurs visages ne se trouvant plus qu’à quelques centimètres. Il ferma les yeux et leurs lèvres se rencontrèrent enfin. Il sentit son cœur bondir dans sa poitrine, comme si celui-ci obtenait ce qu’il avait toujours secrètement désiré. Le temps semblant s’arrêter pour eux un instant, les étoiles comme seules témoins de cet inoubliable moment.

Puis leurs lèvres se séparèrent et le temps reprit lentement son cours. Une marée d’émotions le submergea alors. Le plaisir encore tiède du baiser laissa place à un frisson de gêne devant sa brusque insouciance. Puis une honte écrasante s’imposa, le plongeant dans un effroi glacial. Comprenant instantanément ce qu’il se passait, Long John le prit par les épaules en le regardant droit dans les yeux, avant de prendre une voix douce mais ferme :

— Jim, ne t’inquiète pas. Tout va bien, tu n’es pas malade ou dément. Tu vas aller te reposer et si demain tu le souhaites, viens me parler, tu es d’accord ?

— Oui…

Lentement, le garçon sembla retrouver la capacité de s’exprimer. 

— Oui… Vous avez raison, je vais… aller me coucher…

Il s’éloigna sans rien dire de plus, marchant comme dans un rêve tandis qu’il laissait derrière lui ce fugace moment de bonheur qu’il venait de vivre. Arrivé dans le dortoir maintenant silencieux, il se laissa tomber sur son hamac, les jambes tremblantes et le cœur battant à tout rompre, comme s'il venait de courir un marathon. Au milieu des ronflements de ses camarades et du bercement des vagues, il eut tout le loisir de repenser à ce qu’il venait de commettre. Son esprit était dans un chaos indescriptible, une tempête de pensées et d’émotions qui tourbillonnaient sans fin. Rien de tout cela n’avait de sens. Comment pouvait-il comprendre ce qui venait de se passer alors que tout ce qu'il savait, tout ce qu'on lui avait enseigné, s'effondrait autour de lui tel une coque déchiquetée par des centaines de canons ?

Il effleura ses lèvres, encore brûlantes du baiser. Un homme. Il avait embrassé un homme. Et il avait aimé ça. C’était mal, il le savait, on le lui avait toujours dit. Mais alors, pourquoi cela ne ressemblait-il à rien de mauvais ? Pourquoi ce moment, si troublant soit-il, lui avait-il procuré autant de plaisir ? Il secoua la tête pour chasser ses pensées et trouver enfin le sommeil. Mais elles revenaient plus fortes encore. L’image de sa mère apparut dans son esprit. Que penserait-elle ? Les sermons qu’il avait entendus enfant, les regards sévères des anciens du village, que diraient-ils ?

C’était trop. Rien ne l’avait préparé à cela. Que faire ? Il se sentait piégé, pris dans un étau invisible entre ce qu'il avait toujours cru être vrai et ce qu'il commençait à ressentir. Il n’arrivait pas à saisir ce que cela signifiait, ni pourquoi cela le troublait à ce point. Il se sentait sale, la honte lui collant à la peau. Mais sous cette culpabilité persistait une lueur de révolte, une part de lui refusant de voir ce geste comme une erreur.

Enroulant ses bras autour de lui-même, comme pour se protéger de ses propres pensées, il ferma les yeux, espérant que tout cela se dissiperait, que le calme reviendrait. Mais au fond de lui, il savait qu’il venait de franchir une ligne, et que rien ne serait plus comme avant.

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