La femme de ménage 2 : Quand la maison dort

Chapitre 6 : Rien ne cloche

1621 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 16/06/2026 11:24

Le lendemain, je me réveille avec l’impression d’avoir mal dormi sans me souvenir de mes rêves. Pourtant mon oreiller est le même que d'habitude. Et ma position aussi.

Je reste quelques secondes allongée, à écouter les bruits de l’immeuble. Des pas au-dessus. Une porte qui claque quelque part. Rien d’anormal. Pourtant, mon corps est déjà tendu.

Dans la cuisine, mon téléphone vibre. Un message d’Isobel.


Je n’aurai pas besoin de vous aujourd’hui. Je vous recontacte.


Pas de formule polie. Pas d’explication. Je relis le message, puis je pose le téléphone. Une journée sans travail devrait me soulager. Ce n’est pas le cas. D'habitude elle met plus d'émotions et de détails dans ses messages. Et puis...


C'est samedi aujourd'hui.


Je ne travaille jamais le samedi pour eux.


Je décide de sortir un peu. Marcher. Penser à autre chose. Après tout, c'est samedi, je n'ai rien prévu, comme d'habitude. C'est samedi, en plus.

Quand je rentre, une enveloppe blanche m’attend, glissée sous la porte. Pas de timbre. Pas d’expéditeur. Pas de nom. Pas d'odeur.

Juste du papier, banal, presque insignifiant.

Je me baisse pour la récupérer. Qui peut bien avoir posé ça ?


À l’intérieur, une feuille pliée en deux.


Relance – impayé.


Je fronce les sourcils et m’assieds sur le bord du canapé pour lire. Le ton est sec, administratif. Un montant précis. Une date dépassée. Une menace à peine voilée de pénalités si la situation n’est pas régularisée rapidement.

Je relis une première fois. Puis une seconde.

Ça n’a aucun sens.

Je paie. Toujours. À temps. J’ai même vérifié mes comptes récemment. Je me lève pour attraper mon ordinateur, ouvre mon application bancaire. Les prélèvements sont là. Tous passés. Aucun rejet. Aucun retard. Je sens mon cœur accélérer.

Je relis encore la feuille, cherchant un détail qui m’aurait échappé. Une erreur d’adresse. Un ancien occupant. Une ligne en petits caractères. Rien.

Pourquoi cette relance, alors ? Est-ce qu'elle m'est vraiment destinée ? En fait, oui, certainement. S'il n'y a pas d'adresse, c'est que la personne qui l'a posée me connaît...

Je plie la feuille et la repose dans l’enveloppe. Mes mains tremblent légèrement. Je m’en rends compte trop tard.

Respire, Millie.

Mais le calme ne revient pas. Pas complètement. Je n'arrive pas à comprendre comment cela a pu arriver.

La feuille est toujours sur la table, là où je l’ai laissée. Je n’ai pas besoin de la regarder pour savoir ce qu’elle dit. C’est justement ça, le problème.


Je prends mon téléphone presque malgré moi. J’ouvre le site de Lucas Bennett.


Cabinet fermé le samedi.


Je reste un moment à fixer la phrase. Évidemment. Pourquoi je n'y ai pas pensé avant ?


Je clique quand même sur le numéro. Je m’attends à tomber sur un répondeur. À entendre une voix neutre me dire de rappeler lundi.

La sonnerie retentit. Une fois. Deux fois.

— Cabinet Bennett.

Je reste figée une seconde.

— Je… pardon, je sais que c’est samedi. Je ne pensais pas que quelqu’un répondrait. Je suis déjà patiente chez vous. Millie. Je… J'ai déjà un rendez-vous la semaine prochaine, mais... j’aurais juste besoin de quelques minutes.


Il y a un court silence. Pas inconfortable. Juste réfléchi.

— Je suis au cabinet pour de l’administratif, finit-il par dire. Si vous êtes dans le coin, vous pouvez passer. Dix minutes.

Je raccroche avant de me poser la moindre question.

Dans la rue, je marche vite. Les bruits de la ville me semblent lointains, comme étouffés. J’essaie de me dire que ce n’est rien. Un courrier. Une erreur. Mais mon corps ne suit pas cette version-là.


La porte du cabinet n’est pas verrouillée. J’hésite une seconde, puis j’entre.


À l’intérieur, tout est plus silencieux qu’en semaine. L’odeur boisée est la même. Les plantes aussi. Personne à l’accueil.

Lucas Bennett apparaît dans l’encadrement d’une porte. Il n’a pas son air habituel. Pas vraiment professionnel. Juste… présent.

— Entrez.

Je m’assieds presque aussitôt.

— Désolée d’arriver comme ça, dis-je. Je sais que vous n'êtes pas ouvert... Je n’y arrivais plus.

Je sors la feuille de mon sac et la pose entre nous, sans vraiment le regarder.

— J’ai reçu ça. Une relance. Je paie pourtant. J’ai vérifié. Plusieurs fois.

Ma voix tremble un peu.

— Et depuis, j’ai l’impression de ne plus savoir si le problème vient du papier… ou de moi.

Il ne prend pas la feuille. Il me regarde simplement.

— Qu’est-ce que vous ressentez là, maintenant ?

Je n’ai pas besoin de réfléchir.

— De la peur. Et je suis confuse.

— D’accord. Vous faites bien de venir en parler. Ce que je vous propose, c’est qu’on prenne deux minutes pour poser les faits. Juste ce que vous avez reçu. Rien de plus. Ensuite, on verra ce que ça provoque chez vous.

Il marque une pause, puis ajoute, plus calmement :

— Ce que vous ressentez n’est pas excessif. C’est une réaction normale quand quelque chose contredit ce qu’on croit maîtriser.

Je sens mes épaules s’abaisser légèrement. Pas complètement. Mais assez pour respirer.

— On ne va pas chercher des explications aujourd’hui, poursuit-il. Juste vous aider à ne pas rester seule avec cette sensation.


Je ne retiens plus rien.

Les mains tremblantes, je serre la feuille contre moi, et tout sort d’un coup : la relance, l’argent que je paie toujours, l’impression que quelque chose m’échappe, Isobel qui agit de façon étrange, Maddie que je vois dans l'immeuble... J'ai l'impression que je perds le contrôle, que… que tout devient trop lourd.

Les sanglots me surprennent, brutaux, et je sens mes genoux faiblir. Pourquoi est-ce que je me mets à pleurer ? Ça ne m'arrive jamais. Je me penche en avant sur le fauteuil, la tête entre les mains. Je ne m’étais jamais sentie aussi minuscule.

— Stop. Respire, me dit Lucas en s’avançant.

Il pose une main légère mais ferme sur mon épaule.

— Millie, écoute-moi, continue-t-il.

Je suis encore en sanglots et je n'arrive pas à arrêter ça, c'est plus fort que moi.

— On va faire un truc simple, ici et maintenant. Ferme les yeux si tu veux. Respire. Et raconte-moi, pas tout ce que tu penses, juste ce que tu vois, ce que tu ressens dans ton corps. Rien de plus.

Je tremble encore, mais je sens que ça m’ancre un peu. Il sort un carnet et un stylo.

— On va écrire ça. Mets tout sur le papier. Tu ne juges rien, tu n’analyses rien. Juste ce que tu ressens, ce que tu observes.

« Je suis fatiguée. J’ai peur. Je ne comprends plus rien. Le papier est là et je sens que je perds pied. »

Il reste à côté, silencieux, mais attentif. À chaque pause de mes phrases, il me regarde, m’encourage, sans me brusquer.

Quand j’ai fini, il prend le carnet, le feuillette rapidement.

— Très bien. On va faire ça ensemble, petit à petit. Tu n’as pas à gérer ça seule.


Je me lève du fauteuil, un peu plus calme, mais ce calme est fragile, presque artificiel. Mon corps respire mieux, mais ma tête est toujours en ébullition. Je ne lui ai pas tout dit, pas la moitié de ce qui me traverse. Et ça me pèse. Je sais qu’une partie de moi reste enfermée, quelque part au fond, et je n’arrive pas à l’ouvrir. Est-ce que je veux l'ouvrir ? Je n'en suis pas sûre.

C’est un soulagement à moitié, et ça fait mal autant que ça rassure.

Pour la première fois depuis que je suis arrivée, je sens que ça descend un peu. Pas complètement. Mais suffisant pour respirer à nouveau.

— Est-ce que…

Je n'ai pas envie de le dire, alors j'essaie de l'éviter. Mais en même temps, j'ai besoin de poser cette question. Ce mot.

— Est-ce que… je… je suis… folle ?

Ma voix est à peine un murmure, mais je sens que c’est le cœur de ce que j’avais besoin de dire.

Je n'aurais jamais cru dire cela un jour.

Il me regarde calmement, sans ciller.

— Folle ? Ce n’est pas si simple. Certaines personnes ressentent et voient les choses différemment, et ça ne veut pas dire qu’elles sont folles. Mais je comprends que ce que vous vivez… vous fait douter. Et c’est normal.

Je baisse les yeux. A-t-il la réponse à cette question, finalement ? Est-il réellement en mesure de m'aider? Quelque chose dans sa voix me fait croire que je peux me tromper sur tout, que je ne maîtrise rien… sans pour autant m’éclairer vraiment. Il souhaite me sortir de cette horrible confusion dans laquelle je m'empêtre, et en même temps, il la conserve soigneusement par le poids de ses mots. Oui, Millie, finalement, peut-être que tu es folle, et peut-être qu'il a peur de te le dire en face. Il a sûrement connaissance de ton casier. Est-il seulement objectif ? Qui sait ce qu'il a imaginé. Il doit avoir peur que je lui tranche la gorge.

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