Léonie Voit _ Les temps sont durs pour les rêveurs

Chapitre 9 : Les grandes retrouvailles

Chapitre final

3893 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 09/01/2026 21:12

La semaine suivante avait filé à toute allure. Le succès de la mission « Quand Colette rencontre Henri » avait donné des ailes à Léonie pour se plonger corps et âme dans la préparation de la soirée d'hommage en l'honneur de Dominique Bretodeau. L'enjeu était double pour la serveuse-photographe : permettre enfin à Clémence de faire la paix avec son passé conflictuel avec son papa, et oser reprendre le chemin de ses propres rêves.

À vingt-quatre ans, certaines organisent des enterrements de vie de jeune fille ; Léonie Voit, elle, organisait une soirée pour réconcilier les vivants avec leurs morts et, accessoirement, elle-même avec son appareil photo.


En cette veille du grand jour, l'hiver s'est installé sans frapper, les décorations de Noël ont poussé dans les rues et les vitrines, et le Café des Deux Moulins s'apprête à recevoir sa première exposition artistique. Léonie prépare cet événement avec application en suivant scrupuleusement la to-do list qu'elle a établie dans son carnet :

  • Prévenir Clémence pour la soirée. Check !
  • Ecrire la lettre du jeudi à Marcel et ne pas oublier de lui glisser l'invitation pour la soirée. Check !
  • Aller tirer le portrait à la libraire et son papa, Monsieur Durant, et les inviter. Check !
  • Penser à inviter Pierre de la Cave des Abbesses. Check !
  • Commander les tirages photo. Check !
  • Choisir les encadrements pour les photos et pour les textes d'Hipolito. Check !
  • Aller récupérer les tirages photo. Check !
  • Accrochage
  • Vérifier que mon boîtier et mon flash sont bien chargés.
  • Rédiger un petit discours ? (en option)


Mais en dehors de ce qui occupe le papier, sa tête, elle, est remplie de doutes et de questions : et si personne ne vient à part Clémence ? Si les invités s'ennuient ou ne parlent pas ? Si personne n'aime mes portraits ? J'ai déjà eu tellement de mal à me lancer et à me décider entre la couleur et le noir et blanc. Et si ça n'avait finalement pas marché entre Henri et Colette ? Si Samir ne récupère pas sa paire de Stan Smith vintage, il ne me le pardonnera pas... On respire Ninie, on respire... tout va bien se passer.


Léonie pousse la porte des Deux Moulins, chargée comme une mule. Elle porte à bouts de bras les cadres contenant ses clichés et les poèmes d'Hipolito.

__ Chaud devant !

Samir vient immédiatement la délester et dispose les cadres sur quelques tables assemblées au fond de la salle.

__ Waouw, c'est canon ! Tu es vraiment douée, en fait.

__ Merci, c'est gentil, répond Léonie un peu gênée. Regarde les phrases d'Hipolito.

__ "Sans toi, les émotions d'aujourd'hui ne sont que la peau morte des émotions d'autrefois."

C'est surprenant, mais c'est pas mal non plus.

__ Oui. Je suis vraiment heureuse qu'il ait accepté de faire cette mini-expo avec moi.

Gina et Hipolito les rejoignent à ce moment-là.

__ Mamamia que de talent dans mon café ! Je suis très fière de vous deux, il faut du cran pour s'exposer comme vous le faites.

__ Je ne te le fais pas dire, patronne, je me sens comme si j'étais à poil !

La réponse d'Hipolito fait pouffer de rire Léonie et Samir.

__ Bon les artistes, Samir et moi allons tenir la boutique pendant que vous accrochez, mais ne trainez pas de trop car le coup de feu ne va pas tarder à arriver.

__ Compris !


La journée s'engloutit en quelques cafés, quatre fournées de plats du jour et une poignée de clients pressés. Quand le soleil commence à glisser derrière la butte, il ne reste plus, dans le Café des Deux Moulins, que l'odeur du gratin, le cliquetis des verres, et cette légère vibration dans l'air qui précède toujours les grandes soirées qu'on n'ose pas encore appeler importantes.


Trente minutes avant le début de la soirée, Léonie tourne derrière le comptoir comme un lion en cage. Elle a beaucoup de difficultés à contenir le stress qui l'envahit. Samir essaie de détendre l'atmosphère mais toutes ses tentatives de blagues tombent à plat. Dépité, il laisse tomber et tente une autre technique :

__ Tiens Sherlock, un cocktail préparé spécialement pour toi. Tu verras, ça va te détendre.

Peu convaincue, mais ne voulant pas blesser Samir, elle trempe ses lèvres dans le breuvage.

__ Mmmh. Et bien tu ne l'as pas volée, ta renommée de mixologue, Watson. Il est vraiment excellent !

Tellement bon, qu'elle le boit quasiment d'une traite. Les effets ne se font pas attendre bien longtemps et Léonie se retrouve d'un coup détendue et légèrement guillerette.


C'est Clémence qui arrive la première. On voit sur son visage qu'elle est contente d'être là, un peu comme si elle se sentait chez elle au Café des Deux Moulins.

Léonie vient l'accueillir :

__ Hello Clémence.

__ Bonsoir Léonie.

__ Je suis contente de te voir. Ton voyage s'est bien passé ?

__ Oui, ça m'a fait un bien fou. C'était très intéressant et puis cela m'a permis de prendre un peu de recul. Je crois que c'était nécessaire. Mais assez parlé de moi. Tes photos sont superbes, dit-elle en scrutant les cadres accrochés aux murs. Tu as vraiment un don pour capter la sincérité chez les gens. Je l'avais déjà remarqué lors de nos rencontres mais en image c'est encore plus flagrant.

Ce compliment touche la jeune artiste en plein cœur. Elle ne sait pas quoi répondre alors elle dit simplement merci et change de sujet :

__ Les amis d'enfance de ton papa sont des gens charmants.

__ J'ai hâte de faire leur connaissance. Je te suis très reconnaissante de les avoir retrouvé. Ça compte beaucoup pour moi.

__ Cette expérience m'a apporté beaucoup à moi aussi.

La porte s'ouvre coupant court à ce début de confidence.

Léonie se retourne et reconnaît aussitôt la silhouette de Pierre, le patron de la Cave des Abbesses.

__ Bonsoir, la compagnie. J'espère que je ne suis pas en retard, lança-t-il en avançant vers elles.

__ Pierre ! s'exclame Clémence. Je suis ravie que vous ayez pu venir.

__ Pour Dominique, j'aurais traversé tout Paris. Et puis ça faisait bien trop longtemps que je n'avais plus mis les pieds au fameux Café des Deux Moulins.

__ N'est-ce pas ! dit Gina en rejoignant le petit groupe. Pour la petite histoire, Pierre a commencé sa carrière dans ses murs il y a au moins 30 ans.

__ Je confirme, c'est Gina qui m'a appris les ficelles du métier.

__ Le monde est vraiment petit, dit Clémence.

__ Montmartre n'est qu'un grand village...


Léonie est distraite par la porte qui s'ouvre à nouveau cette fois sur Colette... et Henri ! Elle ne peut se retenir de jubiler en voyant le nouveau petit couple arriver. Ils sont tous deux habillés très élégamment. Qu'est-ce qu'ils sont mignons pense-t-elle. Seul un petit détail jure avec la tenue d'Henri : il tient un sac en plastique.

__ Je cherche le propriétaire de ses baskets. Vous ne sauriez pas m'aider par hasard ? , dit-il à Léonie en lui lançant un clin d'œil.

Les joues de Colette s'empourprent. Elle offre un joli bouquet de fleurs à la serveuse / entremetteuse / photographe garni d'une petite carte sur laquelle il est simplement inscrit "merci".

Samir, qui depuis le bar, a repéré le sac en plastique tenu par Henri, s'approche de lui.


__ Bonsoir Monsieur, c'est moi le propriétaire désespéré. Je plaide coupable ! Combien est-ce que je vous dois?

__ Ne soyez surtout pas coupable, c'était certainement la réparation la plus cruciale de toute ma carrière. Non seulement j'ai remis sur pied (sans mauvais jeu de mots) vos précieuses Stan Smith, mais j'ai surtout réparé mon cœur. Et ça, ça n'a pas de prix !

Il tend la paire de sneakers ressuscitée à Samir.

__ Waouw ! Je les reconnais à peine. C'est vrai que vous avez des mains d'or !

Nous sommes quittes, alors ?

__ Si vous m'offrez un verre pour que nous trinquions ensemble, nous sommes quittes !


Tandis que Léonie fait les présentations, le barman s'éclipse derrière le comptoir pour déboucher son meilleur cava et revient avec un plateau de coupes de bulles. Marcel, Monsieur Durant et sa fille libraire, arrivent juste à temps pour porter un premier toast à la mémoire de Dominique.


Dans le café qui fait le coin de la rue Cauchois et de la rue Lepic, l'atmosphère est douce et chaleureuse en ce samedi soir de décembre. Les hauts parleurs diffusent de grands standards de Jazz, musique préférée de feu Dominique Bretodeau, l'éclairage est subtilement tamisé, et les banquettes de cuir rouges du fond de la salle accueillent comme il se doit la nostalgie et les sourires.


Léonie est rassurée de constater que la mayonnaise a pris entre ses invités et qu'elle a atteint son objectif. Elle est spectatrice de jolis moments :

Marcel et Colette sont heureux de se retrouver après tant d'années. Ils échangent de multiples anecdotes et souvenirs rocambolesques vécus au temps du trio présent sur la photo par laquelle toute cette enquête a commencé. Monsieur Durant ne manque pas de compléter les récits avec des petites tranches de vie scolaire. Clémence écoute attentivement et rit de bon cœur aux pitreries réalisées par son père dans sa jeunesse.

Pierre, la libraire, et Gina échangent sur l'évolution de l'état du commerce à Montmartre et pensent à créer une association de quartier.

Entre deux commandes, Samir boit littéralement les paroles d'Henri qui lui prodigue des conseils pour bichonner ses baskets en cuir. On dirait qu'il a trouvé son gourou. Quant à Hipolito, peu à l'aise avec les mondanités et surtout avec les retours possibles sur son œuvre, il se cache derrière un air blasé qu'il maîtrise plutôt bien. Pourtant, ces petits textes ont fait mouche chez beaucoup.


La soirée se poursuit entre clients de passage qui ne manquent pas de jeter un œil à l'exposition et les discussions animées du petit groupe d'amis retrouvés. L'aquarelliste semble content comme tout d'être entouré et d'oublier passagèrement sa solitude quotidienne.

__ J'aimerais vous raconter quelque chose qui m'est arrivé récemment.

__ On t'écoute Marcel.

__ Figurez-vous que depuis deux, trois semaines, je reçois des courriers anonymes.

__ Anonymes ? s'étonne la libraire.

__ Oui, ils sont juste signés "une personne qui pense à vous". Je les reçois systématiquement le lundi et le jeudi. Et le plus étrange, c'est que dans le dernier, j'ai reçu une invitation pour venir à cette soirée. Vous ne trouvez pas ça bizarre vous ?

Moi, je ne me l'explique pas !


Colette, un petit sourire en coin, a sa petite idée sur la personne qui pourrait être le mystérieux facteur mais ne préfère pas dévoiler le secret pour ne pas casser la magie.

__ En effet, c'est très étrange, dit-elle. Mais ça doit être agréable de savoir que l'on pense à toi non ?

__ Oh oui. Je dois même avouer que maintenant j'attends ces lettres avec impatience. Dans l'une d'elles, on me suggérait le Jeu de piste de Montmartre et croyez-le ou pas, j'ai fini par y aller et je me suis bien amusé ! Mais quand même, je ne comprends pas !


Léonie s'éloigne pour ne pas exploser de rire devant la tête complètement circonspecte de Marcel. Qu'est-ce que c'est gai de voir ces gens rayonnants se dit-elle en regardant la photo de Colette qu'elle avait prise à la volée quelques jours auparavant. La présence soudaine à côté d'elle d'un jeune homme qu'elle n'a jamais vu interrompt sa rêverie silencieuse.

__ Elles sont de vous ces photos ?, lui demande-t-il avec un fort accent espagnol.

La photographe se tourne vers lui et le trouve immédiatement charmant. Il doit avoir son âge, un mètre quatre-vingts environ, cheveux foncés, peau mate et un regard qui la transperce.

__ Oui, peine-t-elle à répondre presque paniquée.

__ Elles sont très réussies. Les cadrages, la luminosité, l'expression, on dirait que vous capturez l'âme de vos sujets.

Léonie n'a pas le temps de répondre quoi que ce soit, qu'il a déjà quitté le café. Elle reste scotchée sur place avec les mains moites et des papillons dans le ventre.


À minuit, la "mission Bretodeau et consoeurs" se conclut officiellement sur un succès unanime, traduit par des cœurs plus légers, des amitiés retrouvées, des promesses de se revoir et des remerciements à n'en plus finir. Les petites conspirations bienveillantes de la serveuse-rêveuse avaient fini par porter leurs fruits au-delà de ses propres espérances.


Le lendemain matin, Léonie est réveillée par la notification d'un email sur son iPhone. Gina lui ayant donné congé pour se remettre de sa soirée, elle tente de se rendormir aussitôt. Là encore, son iPhone se met à vibrer mais cette fois c'est un appel. Elle l'attrape péniblement, jette un œil à son écran mais ne reconnaît pas le numéro. Sa deuxième tentative de rendormissement est rapidement avortée par un message vocal. Qu'est-ce qui peut être assez important pour justifier de me sortir de mes rêveries un dimanche de relâche à 10h? Au bout de quelques minutes, dans un demi-sommeil où son esprit vagabonde entre les mines réjouies de la soirée Bretodeau et des apparitions du jeune homme à l'accent espagnol, elle finit par écouter le message vocal.


"Mademoiselle Voit,

Je m'excuse par avance de vous importuner un dimanche matin. Je suis Françoise Carré, la propriétaire de la galerie du même nom située au 22 rue Caulaincourt.

J'étais présente hier soir, au Café des Deux Moulins et j'ai eu la chance de voir vos photos. J'ai littéralement craqué sur votre travail, la façon dont vous arrivez à capter la spontanéité et l'authenticité chez vos sujets. Alors je vais être direct : j'ai une exposition prévue mi-janvier qui vient d'être annulée. Je me demandais si vous seriez intéressée d'occuper la galerie durant ce créneau. Je pense qu'on pourrait faire un carton avec une série ayant pour thème les gens de Montmartre. Qu'en pensez-vous? Je vous ai également envoyé un mail avec tous les détails.

Merci de me répondre rapidement. En attendant de vos nouvelles, je vous souhaite un excellent dimanche."


Complètement abasourdie, Léonie n'arrive pas à intégrer l'information. Ce n'est pas possible, j'ai dû mal comprendre se dit-elle. Elle réécoute une deuxième fois le message puis consulte ses emails. Le mail contenant la proposition et tous les détails est bien dans sa boîte de réception. C'est complètement fou mais c'est surtout complètement génial !, s'écrie-t-elle seule dans son studio.

Elle reste sous la couette un long moment, à savourer ce qui lui arrive et à réfléchir aux photos qu'elle veut prendre pour sa future expo. Puis elle réalise qu'elle ne peut plus garder cette fantastique nouvelle pour elle.

D'un bond, la photographe se lève, s'habille et file en direction des Deux Moulins.


Sur le trajet, elle a une pensée pour sa maman et l'appelle aussitôt.

__ Allô maman?

__ Ma chérie, je suis tellement contente de t'entendre. Tu ne prends plus à mes appels depuis ma proposition d'emploi à la mairie d'Arles et tu réponds à peine à mes messages. Je commençais sérieusement à m'inquiéter.

__ Je suis désolée maman. Mais il ne faut pas t'en faire pour moi. Tout va très bien. Qu'est-ce que vous faites papa et toi mi-janvier ?

__ Je ne sais pas encore, pourquoi ?

__ Parce que je vous attends pour le vernissage de ma première exposition à Paris ! Attention, ce ne sera pas comme à Arles, cette fois je suis seule à exposer. C'est MON exposition ! Alors vous êtes libres ?

__ Évidemment que nous serons libres. C'est super ma chérie ! Je suis très fière de toi.

__ Merci maman.


À cet instant précis, Léonie se sent plus légère. Ce coup de fil vient de réduire à néant la distance, pas seulement géographique, qui l'éloignait de ses parents. Comme si le dernier nœud qui la retenait au passé venait enfin de se défaire, libérant d'un coup l'espace nécessaire pour accueillir ce qui l'attend. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne se contente plus de se mêler gentiment de la vie des autres : elle prend pleinement part à la sienne.


En voyant sa petite serveuse, Gina s'apprête à lui demander ce qu'elle fait là alors qu'elle lui a donné congé, mais Léonie ne lui laisse pas le temps d'ouvrir la bouche.

__ Vous croyez aux miracles ? lance-t-elle depuis l'entrée à Gina et Samir, qui, eux, sont derrière le comptoir.

Elle continue sans attendre leur réponse.

__ Vous ne devinerez jamais ce qu'il m'arrive ! Je vais exposer à la galerie Françoise Carré mi-janvier. Ma première exposition solo. Ce n'est pas formidable ?

__ Incroyable, tu veux dire. Félicitations Sherlock !

__ Champagne !, annonce Gina en sortant une bouteille.

Léonie, assise sur un tabouret de bar, explique en long et en large à ses collègues les détails de sa matinée et comment la propriétaire de la galerie avait repéré ses photos.

__ Comme quoi ça mène à tout de travailler aux Deux Moulins, dit Gina avec une certaine fierté dans la voix.

__ Vous avez raison patronne ! répondent en chœur Samir et Léonie, ce qui les fait rire tous les trois.


Léonie note que la dame au turban et lunettes de soleil est à sa table habituelle, mais cette fois avec deux tasses de thé. Marrant, pense-t-elle avant de retourner à sa conversation avec Samir. En revenant des toilettes, elle est surprise de voir que le détenteur de la deuxième tasse de thé n'est autre que le jeune homme à l'accent espagnol qui l'a complimenté hier soir. Se sentant rougir, elle fait en sorte qu'il ne la remarque pas et retourne près de Samir au bar.

__ Tu connais le garçon qui est à table avec la dame qui ne parle presque jamais ?

__ Non, pourquoi ?

__ Comme ça, dit-elle, et elle enchaîne l'air de rien sur le débriefing de la soirée Bretodeau.


Dix minutes plus tard, le jeune homme vient demander un renseignement au bar et remarque Léonie, qui fait pourtant tout pour ne pas être vue.

__ Bonjour, vous allez bien depuis hier ?

__ Bonjour, oui merci.

__ J'aimerais vous présenter ma maman qui est assise juste-là. Ça ne vous dérange pas ? Elle aime aussi beaucoup vos photos.

__ Euh d'accord.

Elle regarde Samir tout aussi perplexe qu'elle, puis suit le jeune homme jusqu'à sa table.


__ Maman, je te présente Léonie. C'est la photographe qui a pris tous ces beaux portraits.

La dame a retiré ses lunettes de soleil, c'est la première fois que Léonie aperçoit ses yeux. Elle n'a pas d'accent espagnol comme son fils et a l'air bien plus énergique et malicieuse que toutes les fois où elle était plongée dans ses livres.

__ Enchantée de vous rencontrer, Léonie, moi c'est Amélie.

Vous vous asseyez avec nous ?

Leonie ne comprend toujours pas ce que lui veulent ces deux personnes mais, complètement sous le charme du jeune homme, accepte la proposition.

__ Alors comme ça vous êtes photographe et serveuse ? continue Amélie.

__ Oui c'est bien ça.

En répondant, elle réalise avec sérénité qu'en effet, elle est à nouveau photographe mais aussi serveuse maintenant.

__ Vous aimez la crème brûlée ?

__ Je n'en mange pas souvent, mais c'est une des spécialités du café, alors je vais dire oui.

Amélie se tourne vers son fils :

__ Pablo, tu veux bien aller nous en commander trois, s'il te plaît ?


C'est Gina qui apporte la commande. En déposant les crèmes brûlées sur la table, elle est d'abord surprise d'y trouver Léonie. Mais elle manque de lâcher son plateau quand elle lève les yeux sur le visage d'Amélie en train de casser la croûte de son dessert favori avec le dos de sa petite cuillère.

__ Amélie ?, lui demande-t-elle tremblante.

__ Oui, Gina c'est bien moi.


Amélie retire son turban, laissant apparaître sa chevelure foncée à peine clairsemée malgré les années. Gina qui n'a plus aucun doute, se jette dans ses bras et la serre de toutes ses forces en laissant s'échapper quelques larmes.


Il y a des miracles qu'on n'ose même plus espérer. Celui de revoir Amélie Poulain faisait partie de ceux‑là pour Gina, même si l'idée l'attristait terriblement. Mais ce dimanche 13 décembre a apparemment décidé de battre tous les records.


Passé le coup de l'émotion, Amélie raconte à son ancienne collègue mais surtout amie pourquoi elle n'a plus répondu à ses lettres et la raison de sa présence à Montmartre :

__ Il y a un peu plus de trois ans, Nino est mort d'un arrêt cardiaque. C'est arrivé sans prévenir un soir de septembre. J'étais totalement effondrée. Heureusement Pablo était là pour me soutenir.

Mais malgré l'amour et la présence de notre fils unique, rester dans notre maison en Espagne m'était devenu insupportable. Tout me rappelait mon grand amour. Plus les jours passaient, plus je perdais le goût des petits plaisirs de la vie. Alors Pablo et moi avons décidé de déménager sur un coup de tête.

Moi qui élabore toujours des plans et des stratagèmes pour tout, j'ai tout improvisé et nous sommes partis sans laisser d'adresse. Je pense que j'ai eu besoin de retourner dans ma bulle. C'est pour ça que tu n'as plus su me joindre. J'en suis désolée.

__ Je comprends. Quelle tragédie !

__ Pablo a maintenant 24 ans, j'ai pensé qu'il était grand temps qu'il découvre où ses parents se sont rencontrés. Alors nous sommes venus quelques jours en septembre et nous avons finalement eu envie de rester pour de bon. Ça me fait beaucoup de bien de retrouver la poésie de Montmartre... Et celle d'Hipolito !

__ Moi c'est de te retrouver qui me fait beaucoup de bien, répond Gina. Mais pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Tu venais ici complètement incognito. Je ne t'avais même pas reconnue. Mon Dieu !

__ Tu me connais Gina, j'aime observer et je fais toujours mes coups en douce.


Le visage de la patronne est marqué par la joie et, pendant qu'elle appelle Hipolito et Samir pour qu'ils viennent retrouver Amélie, Pablo emmène Léonie faire un tour à l'extérieur et glisse délicatement sa main dans celle de la jeune femme, qui ne descend pas de son petit nuage.


Quelque part sur la butte Montmartre, deux cœurs se sont reconnus et battent désormais à l'unisson. 


Merci infiniment de m'avoir lue ! 

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