Inaltérable Incandescence
Chapitre 1 : Inaltérable Incandescence
2859 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 09/08/2025 02:26
[ Inaltérable Incandescence ]
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2 décembre 1971
Mon corps n’aura pas résisté bien longtemps à ce retour en 1971. Je retrouve à peine aujourd’hui la force de reprendre mon crayon en main, griffonner ces quelques notes. Pourquoi ? À quoi bon continuer à laisser des traces quand toute mon existence s’est évaporée ? Peut-être que cela me permet de garder conscience de moi-même, de mon identité. Richard Collier, 36 ans, alité ce jour dans cette chambre d’hôpital terne, insipide. A-t-on déjà pensé à nous, immobiles dans ces cellules, obligés de se confronter à une telle absence d’âme ?
Les migraines ne me quittent plus. Elles se sont présentées, vilaines, à la seconde même de mon retour ici. Elles festoient, elles célèbrent ! Elles me narguent, incisives dans leur cruauté retentissante. Des crocs qui resserrent leur prise à chaque mouvement, à chaque battement de cil. Les migraines, dans leur constant vacarme, exaltent de leur triomphe sur moi. Oui, mon corps cède, il est vrai. Désormais, je ne peux plus marcher. Je ne sens plus rien dans mes deux jambes, absolument rien ; je n’ai même plus le droit de ressentir les injections quotidiennes dans mes cuisses. Privé de mes mouvements, privé de mes sens, privé de ma liberté. Privé de mes émotions. Que 1971 ne m’a-t-elle pas dérobé ? Quelle avidité… Tout m’arracher petit à petit car la mort ne sait jouer que d’après ses propres règles, protocole caduque qui se transforme telle une illusion lors d’un délire de fièvre.
Je me contente souvent de regarder la course des nuages, parier sur le gagnant. J’aurais tant aimé le faire avec elle. Avec Elise… Même le ciel d’aujourd’hui semble infiniment plus fade que le nôtre Elise, celui où les nuages nous célébraient en nous représentant dans leur courbes aériennes. Présentement, dénué de sens, dénudé d’amour, il m’abandonne, las, à ton souvenir. Au souvenir de 1896, le seul présent où je fus présent. Ce cher Docteur Crosswell peut bien sûr se satisfaire de ses certitudes scientifiques, quoi de plus normal que de rationnaliser en s’accrochant à ses acquis face à l’inconnu ? Il est bien naturel pour lui de penser que je ne suis comme l’un de ces autres comme moi, une grenade enfoncée dans le crâne. Un de ces autres en proie à ces images créées de toute pièce par leur cerveau parasité. Les médecins en voient des dizaines, des centaines, il semble alors bien naturel que mes propos s’apparentent à quelque phantasme.
Seulement, malgré les répétions appuyées de ce cher Crosswell, j’ai cru déceler une lueur dubitative dans le regard de Bob. Comme si, en dépit de toute l’assurance du médecin, il désirait se raccrocher à la possibilité d’avoir rejoint ma douce Elise en 1896… Peut-être l’espère-t-il réellement, peut-être peut-il y croire de manière infime ? S’il savait… S’ils savaient. Cependant, le doute demeurera sûrement dans son esprit. Je n’ai nullement besoin de convaincre qui que ce soit quant à la véracité de mon vécu. Oui, je me suis arrêté dans cet hôtel en bord de mer, oui je suis tombé amoureux d’un portrait. J’ai bel et bien voyagé en 1896, j’ai rencontré Elise McKenna... Nous avons vécu notre histoire d’amour. Celle-ci n’aura pas duré une semaine et aura bouleversé sa vie tout entière, offert un sens à la mienne. Des amants séparés par des ans, idylle décadente…
Néanmoins, toutes les preuves peuvent bien être expliquées de manière rationnelle, bien sûr, rationnelle. Ce mot prendrait presque un tournant comique sous ma plume. Il est vrai, j’aurais pu au prix d’efforts acharnés, m’écrire de fausses lettres sous le nom d’Elise, en me créant une nouvelle écriture. Rien ne m’aurait empêché de me faufiler sournoisement dans les archives pour inscrire mon nom – mais pourquoi aurais-je donc écrit ce fameux « R. C. Collier » … ? Cette montre, cette somptueuse montre, cet objet auquel j’ai confié tout mon bonheur, aurait pu être chiné dans quelque boutique spécialisée.
Ah, cette montre... Un présent d’Elise prend la valeur de mon amour pour elle : incommensurable. N’est-ce pas d’une douce ironie ? M’offrir une montre, fabuleuse machine qui ne fonctionne que pour mesurer le temps, le temps qui s’écoule d’une manière continue, linéaire, inarrêtable… Son tic-tac incessant, entêtant, tintant subtilement, jusqu’à ne laisser plus que le silence. Pourquoi ce cadeau, Elise ? Alors même que notre amour défie le temps, qu’il le saisit pour le briser et ne plus laisser la monotonie des secondes s’inscrire à la suite des autres. Notre histoire est un silence absurde entre tous les battements, telle une montre qui, stupéfaite par notre rencontre, avait subitement égaré ses aiguilles, dérèglé son tempo, perdu la notion du temps.
J’aurais tant aimé la perdre, moi aussi, cette notion. Oublier que j’appartiens à 1971, cette année qui tient tant à me conserver pour son plus grand bonheur de me voir la détester. J’aurais aimé me convaincre si intimement que j’appartenais à 1896 que l’évidence serait inscrite dans mon ADN – qui n’avait pas encore été découvert par R. Franklin en cette année. Or, tout me chassait. De son agent, Robinson, à mon propre corps, tout semblait hostile. En viendrais-je à avouer que Robinson même me manque ? Presque, mais ce n’est fondamentalement pas le cas. Même si je sais qu’Elise a pu passer le restant de sa vie professionnelle entre de bonnes mains, je n’oublie pas que le personnage avait tenté de me faire disparaitre de sa vie. La manière employée ne fut pas des plus tendres…
Nonobstant, je me dois d’écrire que plus aucune migraine ne m’avait frappé lors de ces quelques jours, évènement remarquable tant celles-ci accaparent mon esprit. Comment offrir une explication à ce phénomène ? Je l’ignore.
Quand ce ne sont pas les migraines qui s’imposent à moi, ce sont les cauchemars. Il ne s’agit pas là de délires non, loin de là. Des pensées horrifiques qui, sans relâche, m’accablent, harcèlent mon esprit torturé dans leur rappel morbide. Le souvenir infâme de constituer celui ayant causé ton trépas. Non pas seulement le tien, mais le nôtre, celui de notre futur. Une erreur de ma part, un instant si fugace ayant causé notre perte… Mes regrets n’auront jamais la force de corriger cela. Devrais-je me contenter de t’avoir rencontrée, de t’avoir aimée, d’avoir eu la grâce d’être aimé de toi ? Non… Le mal qui t’avait été fait avait déjà été fait. Il me fallait revenir en arrière.
Combien de temps m’as-tu attendu ? Combien de larmes t’ai-je fait verser… Tu es celle qui avait raison. Le pepin de pomme n’avait pas tenu sur ma joue… Je t’ai abandonnée. Je suis seul coupable de cette trahison. Pourquoi suis-je apparu dans ta vie à peine trois jours durant si ce n’était que pour la bouleverser et te laisser à ton incompréhension ? Quelle douleur sourde… Pourtant, mes émotions ne sont pas entièrement ancrées dans le désespoir… La culpabilité m’accable, il est vrai. Cependant, toute cette mélancolie n’est-elle pas surplombée par l’éternité que nous nous sommes promise ?
Mon poignet fatigue et tandis que le jour s’évanouit, je l’accompagne promptement...
14 décembre 1971
Mes forces s’évaporent, fumée de braises qui, récemment encore, flambaient de vie. Je m’éteins quand vos matins s’allument. Seule ma tête demeure une fournaise, d’une chaleur à faire fondre l’esprit avant qu’il ne s’évapore ou n’explose. Tout en observant sous mes mains mon écriture désormais distordue, je dois admettre que la grenade a calciné mon outil de réflexion.
Finalement, Bob me croit. Nous n’en avons pas parlé, c’est simplement évident. Après tout, je ne parle plus, chaque mot me semble si vain. En revanche, il m’a installé ta photo, Elise, sur la table de chevet. Je me sens enfin apaisé. Par-dessus tout, je m’aperçois qu’il me croit oui, qu’il m’a lu et écouté. J’ai dû laisser mes notes et mon dictaphone à la maison quand je suis, hélas, revenu de l’hôtel. À côté de moi, la Neuvième Symphonie de Gustav Mahler emplit chaque recoin de l’espace, chaque parcelle de mon esprit que tu n'occupes pas. Oh, Elise… Toi qui ne le connaissais pas… Tu l'as publiquement décrété comme ton compositeur favori, simplement car tu as su qu'il était le mien. Vois-tu, il se trouve que j'ai précisément prononcé cette phrase : « Faites que je meure en écoutant du Mahler. » Mon cher Bob, mon Robert, mon frère... Il m'aura offert la grâce de quitter ce bas monde dans le doux foyer de sa composition.
Quelle destination m'attend à présent, à l’orée de ce nouveau voyage ? Je ressens la fréquence de vie s'amenuiser tandis que les secondes s'écoulent dans cette montre. Dans cette vie ? Dans ta montre... Si tout cela était factice Elise, si je délirais, mais d'où viendrait cette montre ? Je perçois la trotteuse qui ralentit, elle se déplace si lourdement désormais. Pourquoi les autres aiguilles semblent avoir fondu et s’être évaporées ?
Pourtant, en cet instant, j’entends que s’élance l’adagio de la Neuvième Symphonie. Subitement, voilà la vie même insufflée dans mon brasier. Alors soudainement, je brûle d’envie de vie, j’ai désespérément soif de toi. Je compose avec la myriade de pensées qui me submergent. Tout me revient dans cet éclat si vif… L’intensité de ton regard soutenu par tes yeux gris-vert, ton espiègle euphorie dissimulée, ta luxuriante cascade châtain…
Elise… Dans cette fulgurance d’existence, un souhait me transperce. S’il ne m’était permis de vivre cette vie à tes côtés…. Pourrait-on au moins m’offrir la faveur de m’endormir avec toi ? Cela ne me coûtera rien d’essayer, absolument rien… Cela ne coûterait rien que l’on m’accorde cette ultime faveur. Porté par l’existence transmise dans l’œuvre de Mahler, je pose les yeux sur toi une dernière fois. Ta montre au cœur de ma main gauche, je ressens chaque seconde à travers elle.
Cette fois-ci… Au lieu de m’imaginer, je peux me souvenir. Je me laisse aller à ma mémoire, à mes émotions, à toi. 1896….
1896.
Je m’éteins auprès de toi Elise, ici, en 1896, apaisé à tes côtés…
…
15 décembre 1896
Il m’a toujours paru clair que la mort était brodée des innombrables croyances de chaque individu. Seulement, je n’avais aucune croyance… Je n’étais bordé d’aucune certitude, ne lorgnais même pas sur quelconque hypothèse. Simplement, naturellement, tout mon être s’était donné à elle. Toute responsabilité s’était envolée dès lors que j’expirais ultimement. Que la mort avait-elle donc choisi pour moi ?
La pulpe de mes doigts subissait quelques étincelles spontanées. Mes doigts ? En effet, plusieurs minutes me furent nécessaire afin de comprendre que je possédais encore une enveloppe charnelle. Bien incapable de me mouvoir, j’essayais au préalable d’organiser le flot des pensées se propageant dans chaque recoin de mon esprit embrumé.
Je percevais ma propre respiration. Bon sang, je ne pouvais guère imaginer conserver tant de perceptions en décédant ! Je finis par conclure que je n’étais pas vraiment mort, devant me situer dans une situation relevant du coma. Après tout, il m’était déjà arrivé d’entendre des témoignages concevant des passages particuliers entre la vie et l’au-delà, bien que je n’y fusse pas réceptif. Nonobstant, un peu tard pour regretter tes erreurs, Collier. Avoir l’esprit ouvert pour concevoir des voyages temporels mais trop étroit pour envisager des liens entre la vie et le trépas ? Sacrée perspective qui, avec du recul, me correspondait finalement.
Ce fut lorsque je sentis des picotements irradiants dans mes paumes que mes doutes surgirent. Que percevais-je ? Un bruit se répétait incessamment, sans que le bourdonnement sourd me laissât l’identifier. Ce fut au fruit d’efforts que je l’interprétai comme le son produit par des vagues qui s’échouaient lentement. Sans que j’en fusse conscient, mes paupières s’entrouvrirent pour me découvrir, moi aussi échoué, étendu de tout mon long sur une plage. Dans l’incompréhension complète, saisie d’une ardente nécessité de bouger, je fus contraint de rester à même le sable tant mon corps était dépossédé de toute force musculaire.
Je réprimai un cri. Certes, il m’était impossible de me lever, toutefois je pouvais tout ressentir, j’étais même capable de glisser mes jambes dans le sable humide. Cette sensation désagréable s’assimilait pourtant à un plaisir immense, l’euphorie d’une renaissance, l’incrédulité fascinante du miracle. De plus, les migraines m’avaient à nouveau délaissé. J’étais vraisemblablement en plein santé.. Pourtant, rien ne parvenait à me guider au cœur de toutes mes interrogations nébuleuses : où étais-je, et pourquoi diantre me sentais-je tellement vivant ?
Lorsque je prêtai alors attention à mon corps, mon sang s’échauffa, commençant subitement à bouillir. Je me révelais habillé d’un costume des années 1890 ; seulement ce costume n’était absolument pas semblable à celui que j’avais loué pour préparer mon voyage dans le temps. Étais-je parvenu une nouvelle fois à retourner dans le passé ? Si tel était le cas, où étais-je ? Comment concevoir cette victoire ? Contrairement à la fois précédente, je n’étais pas arrivé au même endroit, ni habillé de la même manière.
Je commençais à conclure que j’étais arrivé dans un purgatoire, en quelque sorte. Un purgatoire particulier, celui voué à me tester avant de trancher en juge aveugle quant à mon éternelle finalité. Quelle que fût la décision, je l’accepterais.
Une exclamation m’arracha à mes hypothèses. Elle m’attrapa sauvagement par le col pour me faire décoller et m’effondrer complètement à nouveau.
Je l’aperçus, comme lors de notre première rencontre, incarnant son élégance discrète et franche. Elle s’élança à ma rencontre aussi vite qu’il lui fut donné de faire.
En te voyant, tout s’éclaira. Tu avais déjà illuminé ma vie d’un sens nouveau lorsque j’ai découvert ton portrait, tu as toujours été l’étoile guide de mon existence. Tu me permis de tout comprendre, tout est limpide grâce à toi.
C’était décidé, là, étendu sur le sable en te voyant accourir auprès de moi, je te faisais la promesse de tout de dire cette fois-ci. Je n’allais plus fuir devant l’honnêteté, dorénavant il fallait que tu saches d’où je venais, cette question à laquelle je ne t’ai jamais répondu. Je venais du futur, grâce à toi, pour toi, et cette version de moi si instable entre deux époques, tellement étrangère à 1971, a disparu. J’ai trépassé hier, du moins, mon existence de 1971 a définitivement péri hier. Je me suis senti mourir.
Seulement, il était désormais évident que cette étendue de sable constituait le berceau de ma renaissance. Je n’avais jamais vraiment appartenu à 1971, je ne me suis senti exister qu’à tes côtés, uniquement en 1896. Plus jamais je n’allais être arraché à 1896, arraché à toi, car j’étais effectivement décédé dans cette trame temporelle. Je naquis à nouveau de mes propres cendres, dans le passé qui devint mon futur.
Tandis que tu t’agenouillais près de moi, le visage couvert de larmes, je parvins à te murmurer que je n’allais plus jamais t’abandonner ; je te glissais que le pépin allait désormais rester collé à ma joue, simplement pour te voir esquisser ton divin sourire.
Enfin pour la première fois de cette nouvelle chance, la première fois du reste de notre vie, je t’avouais que je t’aimais.
Mon Elise…