Requiem del Sangue

Chapitre 17 : Le prix d'un miracle

2736 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/06/2026 15:24

 Angelo a déjà vu le soleil se lever depuis qu’il est immortel. Il l’a fait pendant des missions plus complexes, alors qu’il jouait contre la montre et qu’il devait devancer sa morsure. Il a déjà vu le soleil alors qu’il ne s’abandonnait pas au sommeil diurne pour atteindre une cible vulnérable que le jour. À plusieurs occasions, il s’est réfugié dans les Terres d’ombre, là où la malédiction des siens ne les affecte pas. Chaque fois, il s’est senti canalisé, se battant contre un adversaire inéluctable, pour ne pas finir en cendres. Chaque victoire l’a rempli de satisfaction. Chaque victoire a été une preuve qu’il est meilleur que l’aube.

Ce matin-là, pour la première fois en plus de deux cents ans, les poumons brûlant de l’air glacé de l’hiver canadien, les membres tremblants de froid, Angelo Giovanni, exécuteur de son clan, assassin, monstre, sent le soleil sur sa peau. L'éclat des rayons l'aveugle et, bien qu'il ne voie pas directement l'astre, c'est assez pour être douloureux. Ce n’est pas le frisson de la victoire ou l’euphorie de la chasse qui le traverse face à cette défiance, mais le sentiment froid d’aller contre toute la logique de son existence. Il n'a pas à fuir le soleil. C'est s'élever contre la volonté même de Dieu. Et en sortir exempt de châtiment par une force autre que la sienne.

 

Soudainement, l’excitation née du risque perd ses couleurs.

 

À son doigt, la bague pulse comme un battement de cœur régulier, chaud et porteur d'une horreur physique qu'il ne soupçonnait pas. Le prix à payer pour ce miracle est lourd. Savoir s’il s'agit d’une victoire ou d’un cadeau empoisonné, cela reste à voir. Sa peau exposée au froid n’entre pas en état de rigor, elle commence à chauffer, indiquant de potentielles engelures. Sa respiration est hachée par l’effort de respirer l’air gelé. Sa sueur a formé des cristaux de glace dans ses cheveux et raidi sa chemise.

 

- Maître, vous devriez entrer et vous réchauffer, l’enjoint Gustavo avec inquiétude. Je vous en prie, nous ne savons pas encore s’il vous est possible de contracter la mort.

- C’est le prix à payer pour ne plus être maintenu dans l’ombre, marmonne-t-il au vent. La faiblesse de la chair contre un sauf-conduit à la malédiction.

- Maître… Je vous en prie. Votre corps va flancher.

 

Angelo s’extrait de la profonde réflexion dans laquelle il se trouve et tourne les yeux vers son plus vieux serviteur. Il peut encore utiliser la nécromancie, ce qui signifie que cette enveloppe répond encore aux règles de la magie. Il ne sent pas la Vitae dans ses veines, mais il ne se rappelle plus si cela est normal ou non. Vivant, il la contrôlait. Cela, il s’en souvient. Il n’avait même pas besoin de la recevoir, son corps la produisait, mais ressentait-il la puissance couler sous la peau ou était-ce instinctif?

 

Il tourne lentement les talons pour rentrer. La différence thermique entre les deux environnements est percutante. C’est se soustraire au vent froid pour s’exposer à la chaleur stagnante de l’intérieur. L’air est sec, ce qui lui arrache une nouvelle quinte de toux. Pourquoi ce pays est-il si sec? Sa bouche est sèche, pâteuse. Il sent ses tripes se tordre douloureusement et un grondement s’en élever. La morphine ou l’humanité?

 

- Rosenberg, notez ceci, lance-t-il en se traînant vers le canapé avant de continuer à énumérer son ressenti, pris de frissons : Céphalée importante, nausées persistantes, les températures extrêmes m’affectent au lieu d’être un constat. Je.. 

 

Il prend quelques secondes pour rassembler ses pensées.

 

- Les effets sont probablement… Je vois deux possibilités : la morphine et… la bague. Je dois attendre pour chacune… Savoir combien de temps la… l’artéfact tient. Notez cela.

 

Un grognement lui échappe alors qu’il se laisse tomber sur le meuble en se pinçant l’arête du nez. La fatigue s’abat sur ses épaules tel un roc et le cloue au meuble. Autour de lui, les deux fantômes commentent, font des déductions, posent des questions sur son état. Leurs voix lui vrillent les tympans et résonnent dans son crâne. Bientôt, elles lui font l’effet d’aiguilles chauffées à blanc qu’on enfonce dans ses orbites. 

 

- Taisez-vous! finit-il par ordonner avec puissance. Tout autant que vous êtes, taisez-vous!

 

Sa propre voix lui est inconnue à ce moment précis. Les mots glissent avec difficulté, moins fluides qu’à l’accoutumée. Le timbre est éraillé, presque un sifflement tremblant. Il déteste ce bruit, ce manque de contrôle, la peine qu’il a à trouver le bon rythme pour respirer. L’habitude et l’automatisme s’affrontent, ne lui accordant aucune stabilité.

 

Quand il ouvre les yeux, les morts ne sont plus là, mais il les sent, vaguement, à la périphérie de sa perception. Il n’a pas réalisé avoir mis fin au pouvoir lui permettant de les voir et de les entendre, mais c’est aussi bien ainsi. Leurs voix étaient un calvaire. Ce qu’il remarque, c’est la fille, dans l’embrasure de la porte de ses appartements.

 

- Je suis occupé.

 

Il ferme à nouveau les yeux, mais entend distinctement ses pas faisant craquer les lattes du plancher. Même humain, il perçoit son manque d’agilité.

 

- J’ai entendu crier. Tout va bien?

 

Le commentaire lui arrache un rire amer. Le mot est faible.

 

- Je teste un artéfact.

- C’est ce qui vous fait… ça?

- Quoi, ça?

 

Isaline s’avance avec prudence, les sourcils froncés, en le fixant intensément. Il lève les yeux vers elle et un vrai soupir lui échappe. Pas ce geste qu’il calibre minutieusement afin d’exprimer une irritation légère. Le souffle qui lui échappe est involontaire, spontané. Il serre les poings et prend une inspiration sifflante. L’humaine s’assoit, lui paraît légèrement floue. La douleur continue à lui déchirer les entrailles.

 

- Les vampires… ne respirent pas, restent parfaitement immobiles s’ils n’ont pas besoin de gestes, leur teint reste toujours égal, pâle, énumère-t-elle d’une voix douce. La douleur est nettement amoindrie, ils ne souffrent pas de maladies ou d’infections.

- Félicitations pour ces magnifiques observations, grince Angelo en s’appuyant sur ses genoux. Veux-tu des applaudissements? Un trophée?

 

Le pincement de lèvres de la jeune femme l’aurait fait sourire en d’autres circonstances. Elle lui rappellerait presque Evangela, les cheveux plus courts, le port moins altier. Une Milliner qui ressemble aux Rosselini. Ironique.

 

- Lequel de tes parents a les cheveux noirs?

 

Quelques secondes s’écoulent où elle cligne rapidement des yeux sans répondre, puis avec hésitation : 

 

- Euh… mon père… Pourquoi?

- Rien. La morphine... Oublie. J’aurais dû prendre du Remifentanil.

 

Sur les traits d’Isaline, il détecte alors quelque chose de bien pire que la douleur ou la moquerie : de la compassion. Elle se rapproche légèrement, attentive aux tremblements qui refusent de se résorber, alors qu’il se tient prêt à reculer. Peut-être Gustavo avait-il raison au sujet de contracter la mort.

 

- Est-ce que je peux faire… quelque chose?

- À moins que tu ne trouves le moyen de faire disparaître la force qui me tord les entrailles et le verre pilé dans ma gorge, je ne crois pas, non,

 

Le silence qui suit dure un moment trop long. Quand il la regarde de nouveau, la compassion a laissé la place à autre chose. Lorsque le coin des lèvres de l’humaine se soulève, il sent une chaleur lui monter aux joues.

 

- Vous… vous avez faim et soif? C’est pour ça que vous êtes dans tous vos états?

 

Angelo se détourne, frottant son visage pour se concentrer. Non. Impossible. Il s’est nourri avant de partir. Un homme bruyant, de forte carrure et assez idiot pour le suivre sous prétexte de lui montrer les secrets de la ville.

 

- Je me suis nourri récemment. Ce n’est qu’un artéfact qui m’a rendu temporairement humain. Ce doit être la morphine ou la magie. Je ne suis pas “dans tous mes états”, tranche-t-il en se décalant.

- OK… Je laisse de côté le côté “magie qui rend les vampires humains” un moment, dit-elle en abdiquant, les mains hautes. Mais… Comme ça… Depuis combien de temps?

 

Angelo tente de compter dans sa tête, mais le brouillard propre aux opiacés lui rend la tâche plus difficile. Son corps résistait pourtant bien à l’opium quand il était vivant. Pourquoi la morphine l’affecte-t-elle autant? Il a envie de la chasser de la pièce, de la congédier comme une domestique trop curieuse. Il ne le fait pas. Elle est le seul autre être physique dans cette maison. Advenant un malaise plus grave, qu’elle soit présente est humiliant, mais important.

 

- Tôt après notre arrivée, estime-t-il avec hésitation.

 

Le visage d’Isaline se crispe, ce qui l’irrite encore plus.

 

- Quoi? Parle, Milliner. Je ne suis pas télépathe.

- Les humains… On mange trois fois par jour, vous savez…

- Pardon? Trois fois? Tous les jours?

- Vous ne faisiez pas ça de votre… vivant?

- Comment suis-je censé m’en souvenir? Cela remonte à plus de deux cents ans.

 

Il sent les muscles de sa nuque se contracter et il doit murmurer l’incantation à plusieurs reprises pour percevoir de l’autre côté du Voile.

 

- Gustavo.

 

Le fantôme se matérialise devant lui immédiatement.

 

- Est-ce qu’elle dit vrai?

- Tout porte à le croire, maître.

- Madre de Dio, j’avais complètement oublié que le corps humain est dysfonctionnel.

 

Il ferme les yeux et appuie son front sur ses mains un long moment. La nausée, la gorge sèche, la douleur… Il doit se résigner à accepter que ce soit logique. Il repasse en mémoire ses connaissances sur le corps humain et les exigences d’une chair faible. 

 

- Quelle perte de temps que de devoir se nourrir trois fois par jour! Pourquoi ne pas manger un seul repas avec les macronutriments et les calories nécessaires?

- Super question, mais je n’ai pas la réponse! En attendant, j’ai faim aussi de toute façon, alors je vais regarder ce qu’on a et on verra pour l’épicerie plus tard, déclare l’humaine en se levant subitement.

 

Angelo la suit du regard alors qu’elle ouvre les armoires et le frigo. Des boîtes de carton et de métal, ainsi que des sacs recouvrent bientôt le comptoir central. Il ne reconnaît aucun des produits, si ce n’est vaguement de par de brève traversée de marchés publics pendant ses voyages. Quand Isaline sort de sous le comptoir un chaudron et commence à le remplir d’eau, il fronce les sourcils.

 

- Pourquoi parles-tu de drogue?

 

Elle se tourne vers lui, tout aussi confuse par l’échange en cours : 

 

- Quelles drogues?

- Celle que tu as mentionnée.

 

La douleur dans sa tête et la morphine lui font prononcer les mots différemment. Il masse ses tempes, persistant.

 

- L’épicerie. La spezieria.

- Ah… Non. Quand on parle d’épicerie en français, c’est plutôt… euh… bottega ou alimentari, pas spezieria. C’est un faux ami. Maintenant, épicerie, c’est juste l’endroit où on va acheter de la nourriture.

 

Il s’arrête net, faisant tourner l’information dans son esprit. C’est vrai. Il se souvient avoir eu cette discussion, il y a quelques années, avec un apprenti. Par exactement pareil, mais le garçon avait eu besoin de se procurer des vivres avant l’attente qui mènerait à l’assassinat. Les mots changent. Certains meurent, d’autres naissent. Le vocabulaire est chaotique. Même dans le sud, on parle un italien différent. C’est logique. Si seulement le médicament ne l’abrutissait pas ainsi. C’est si frustrant.

 

- Pourquoi ne pas envoyer le domestique, dans ce cas?

- Quel domestique? Le vieux chauffeur? J’ai des doutes. 

- Il pourra préparer les repas et faire… l’épicerie.

- J’ai faim, vous avez faim, il n’est pas là. Et votre humeur est encore pire maintenant que vous êtes… Enfin… Plus un vampire? Alors je ne vais pas attendre après le grand-père de tout à l'heure pour qu’il me fasse cuire un œuf. Je suis une grande fille, je vais y arriver.

 

Quelques secondes passent alors qu’elle manipule la nourriture en le regardant en coin.

 

- C’est permanent? Pourquoi faites-vous ça?

 

Il déglutit, mais ça ne fait que lui laisser l’impression d’avoir de la cendre en bouche.

 

- Comment crois-tu qu’un immortel va pouvoir te suivre de jour? Si tu en sais autant sur nous, tu dois savoir que le soleil est mortel. Voilà la réponse.

 

Il lève la main pour montrer la bague, trop fatigué pour expliquer plus longtemps. Le bruit continu, un vacarme qui ne fait qu’ajouter des clous dans ses orbites. Même le bruit de l’eau qui coule est une agression. Bientôt, il entend le son clair du verre contre le marbre. Elle a posé un verre d’eau devant lui.

 

- Commencez par boire ça. La déshydratation est le pire. On réglera le problème de la nourriture après.

- Je connais très bien les effets de la déshydratation sur la physionomie humaine. Je l’étudie depuis suffisamment longtemps pour la connaître par cœur.

- En attendant, c’est vous qui oubliez de boire et de manger.

 

L’irrespect le fait se redresser, furieux de la largesse qu’elle s'octroie dans la conversation.

 

- Ne croie pas mon état permanent. Ni qu’une règle indique que tu dois posséder tous tes membres lorsque tu seras conduite à l’autel.

 

Quand il la voit reculer, incertaine, il se calme. Voilà. C’est mieux. C’est sa place. Lentement, il prend le verre d’eau et le porte à ses lèvres. Il doit simplement se souvenir comment déglutir correctement. Ne pas aspirer d’air sous peine que le liquide soit envoyé dans le système respiratoire. Avaler un liquide change légèrement, mais il n’a jamais cessé. C’est les solides qu’il appréhende.

Doucement, il avale sans quitter sa protégée involontaire des yeux. L’eau est froide, le goût est minéral. Il sent le passage de son œsophage jusqu’à son estomac. Immédiatement, le soulagement l'envahit. La céphalée est encore présente, mais sa gorge se porte déjà mieux.

 

- Il s’agit d’une adaptation comme une autre. Rien qui ne soit hors de ma portée. Quand j’aurai appréhendé comment gérer… tout ça, ce ne sera pas un problème. J’étais un assassin bien avant mon Étreinte.

 

Devant lui, Isaline prend une grande inspiration et hoche la tête docilement.

 

- Très bien. J’imagine que je peux faire livrer la nourriture directement ici. Je doute que vous soyez le mieux placé pour gérer cet aspect de notre belle collaboration de toute façon…

- Fais donc cela. Je m'occuperai de te garder en vie.

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