Requiem del Sangue
Chapitre 18 : Les tomates de la discorde
4554 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 15/06/2026 16:31
Si, un jour, Angelo décide de varier la torture, ce sera en enfilant cette maudite bague aux vampires qu’il aura attachés à sa table.
Pour le moment, toutefois, il doit faire face à une nouvelle humiliation : se nourrir. Pas le doux nectar qui rassasie la Bête en lui et, surtout, se limite à quelques fois par mois. Non, c’est l’acte humain de consommer des aliments plusieurs fois par jour. Un énième soupir lui échappe alors que son regard se pose sur la… Il n’a pas les mots pour décrire l'amas de nourriture dans l’assiette devant lui. De son côté, Isaline mange avec ce qu’il présume être de l’appétit. L’odeur est étrange, mais majoritairement dominée par l’acide de la tomate. Sa nausée forme maintenant une fine couche de sueur sur son front et il ne sait plus si c’est la faim ou les odeurs qui la provoquent. Probablement les deux.
- Un problème? demande Isaline en terminant la nourriture.
Angelo lève les yeux vers elle, puis redescend vers les pâtes. Sa main bouge lentement vers la fourchette, mais il ne touche rien pour le moment.
- Les saveurs et les odeurs ne sont pas traitées de la même manière que celles des humains, explique-t-il lentement. L’odeur de la tomate et du poisson est…
Il agite vaguement sa main sans pouvoir décrire avec des mots français ce qu’il ressent.
- C’est tout ce qu’on a pour le moment, lance-t-elle entre deux bouchées. Qu’est-ce que la sauce a de mal?
Elle hausse les sourcils, comme si le mélange dans l’assiette était normal.
- Je n’ai jamais rien vu de tel.
- Quoi? Mais c’est de la sauce tomate! Bon, en conserve très louche et j’admets que toutes les grand-mères italiennes doivent se retourner dans leur tombe, mais la sauce tomate, c’est… c’est presque l’ADN de l’Italie!
Le Giovanni relève la tête pour la dévisager. Ses pensées se bousculent dans son esprit pour trouver le lien entre la tomate et l’Italie.
- Je… Le… Les mots me manquent… Dio, la tomate? L’ADN de… Dio… Je n’aurais jamais cru être offensé au nom de mon pays. Je refuse d’approuver cette… lubie des dernières décennies.
La jeune femme se redresse et croise les bras, les traits crispés, les lèvres pincées. Bien sûr que la vérité la dérange.
- Très bien! Éduquez-moi : quel genre de si splendide plat vous mangiez pendant… euh… votre époque?
Les souvenirs lui reviennent plus lentement qu’il n'admettra jamais et la suite est plus l’impression de ce dont il se souvient que les réelles images.
- À Venezia, au début du 18e siècle, ma mère faisait préparer des festins de venaison en sauce sucrée, de la volaille farcie aux épices d’Orient, des vins épicés, des pâtes à la cannelle. Les saveurs étaient raffinées, recherchées. À mon époque, ce fruit était tout juste bon à décorer les tables puis à finir jeté au bétail. Pas à… ça.
Isaline agrandit les yeux avant de les poser sur les pâtes.
- Vous en êtes certain?
- Non, Milliner, c’est pour continuer cette agréable conversation! Bien sûr que j’en suis certain. Madre de Dio, que crois-tu? Que j’invente pour le plaisir?
Il doit s’arrêter dans sa tirade irritée quand un haut-le-cœur plus fort manque de lui faire vomir le peu d’eau qu’il a bu. L’humaine pousse l’assiette vers lui pour insister. La conversation ne semble pas lui plaire plus qu’à lui, mais elle persiste à se mêler de cette situation absurde.
- En attendant, on a des pâtes, du thon, des champignons et de la sauce tomate. Désolée, mais je ne peux pas faire apparaître par magie de la volaille farcie aux épices d’Orient. Votre palais raffiné va devoir se contenter de ça ou vous continuez à mourir de faim et à… enfin… Avoir l’air d’être sur le point de rendre l’âme. Sérieusement, enlevez ce qui fait que vous êtes ça ou mangez, parce que ça fait peur. Je n’ai jamais vu un vampire aussi cerné et pâle.
- Tu n’as jamais vu un Nosferatu…
- Comme le film?
- Oublie… Rien d’important.
Elle a un rire bref et désabusé tandis qu’elle recule pour s’appuyer sur le comptoir.
- Vous êtes… Peu importe. Dans le fond, si vous tombez dans les pommes parce que vous avez trop faim, au moins, j’arrêterai de subir votre mépris gratuit, alors faites ça! Vous êtes le meilleur exemple qui dit qu’il ne faut pas rencontrer ses idoles, parce que je n’ai jamais été aussi déçue de toute ma vie!
Angelo la regarde se retourner vivement et mettre son assiette vide dans l’évier. L’eau est activée, la vaisselle est lavée en silence. Pendant quelques secondes, il observe, s’attendant à plus. D’autres accusations, peut-être des larmes. Ce serait typique des jeunes humains. Même les immortels s’offusquent pour un rien. Quand rien ne vient, il se résout à revenir à l’horreur culinaire qui constitue son repas. Il plonge l’ustensile dans les pâtes. Refuser de se nourrir est illogique. Même si l’odeur, l’apparence et, sûrement, le goût, le rebutent, il ne peut pas être constamment affamé et faible. Si la fille meurt avant son mariage, c’est Maria Francesca qui lui échappe. Sans énergie, il ne pourra pas chasser pour recharger la bague. Il ne pourra pas non plus amener des invités potentiels dans sa salle de torture. Il n’y a aucun avantage à refuser. Pourtant, quand il prend sa première bouchée, ça lui ferait presque remettre en question certaines décisions très récentes.
D’abord, il sent l’acidité de la tomate sur sa langue. Le goût est puissant, presque vinaigré. Les textures se mélangent entre les pâtes molles, l’élasticité des champignons et les morceaux de thon. Toutefois, plus que le goût ou la sensation de manger de la nourriture solide, c’est l’action de mâcher qu’il doit prendre le temps de décortiquer. Broyer la nourriture, la pousser entre les molaires, ne pas mordre la langue… Puis, avaler du solide. Son corps s’y oppose. Son esprit aussi. Il ne consomme pas de nourriture, il se nourrit de sang. Du sang chaud, goûteux, rassasiant immédiatement. Pas cette pâte tiède et hétéroclite. La bouchée passe douloureusement et Angelo doit faire travailler les muscles de sa gorge pour déglutir correctement. Il prend le verre d’eau, le constate vide.
- De l’eau.
Isaline l’ignore, séchant son assiette. Il tape le rebord de son verre pour attirer son attention.
- Milliner, de l’eau.
Elle s’arrête, pose l’assiette doucement avant de se retourner vers lui, le visage neutre.
- Je ne suis pas une domestique, déclare-t-elle avec plus d’assertion qu’il ne l’a vu exprimé depuis la tentative de meurtre à Venise. Je suis même votre VIP. Mon rôle n’est pas de vous verser de l’eau.
- Je ne…
- Toutefois, rattrappe-t-elle en levant un doigt avant de continuer : je comprends que ce qui vous arrive doit être… étrange. Vous ne vouliez pas faire ça. Me protéger, je veux dire. Quoique probablement l’histoire de manger. Vous avez l’air d’être sur une chaise de torture… Dans tous les cas, demandez poliment, même pas gentiment : poliment, et je m’assurerai que les repas à l’avenir soient mieux. On pourra même tester des trucs pour savoir ce que vous aimez, mais soyez au minimum respectueux. S’il vous plaît.
Angelo reste un long moment à l’observer. Elle machouille l’intérieur de sa joue et ne soutient pas son regard. Elle serre aussi le torchon qu’elle tient pour occuper ses mains et éviter qu’elles tremblent. Elle n’a pas subitement perdu toute notion de préservation, elle tente toutefois de reprendre du contrôle. Il peut respecter ce genre de courage.
- Bene, cara mia, accepte-t-il en se redressant. Isaline, cousine, puis-je avoir un autre verre d’eau, je te prie?
La jeune femme souffle doucement et, quelques secondes plus tard, obéit en silence. Angelo prend sa deuxième bouchée. C’est tout aussi mauvais, mais il constate que de petites bouchées suivis d’une gorgée d’eau aident à effacer le goût et à avaler, alors il se concentre sur cette suite de gestes : récolter une petite quantité de pâtes autour de la fourchette, la porter à sa bouche, mâcher sans mordre la langue, avaler, boire immédiatement après. L’exercice est long et pénible. Une partie de lui n’arrive pas à croire qu’il ait déjà fait ça trois fois par jour. Des banquets importants ou des repas mémorables par l’ambiance ou les discussions, il en possède quelques souvenirs, mais mis bout à bout chacun ne couvre pas toutes les années avant son entrée dans le clan. Il comprend pourquoi.
C’est presque un miracle quand il avale la dernière bouchée. Son premier constat est que la céphalée a disparu. Sa gorge se porte également mieux. Son estomac ne se tord plus. Néanmoins, il se sent lourd et fatigué.
- La digestion… rend-elle… lourd? hasarde-t-il en revenant finalement à la jeune femme qui le regarde.
- Comme si vous aviez trop mangé?
- Comment suis-je censé savoir si j’ai trop mangé?
- Ah… Bonne question. Pour vous, ça ne veut plus dire quoi que ce soit, concède-t-elle doucement. Disons que… vous avez l’impression que si vous avalez plus, vous ne serez pas capable de le faire?
- J’ai cette impression depuis la première bouchée.
- J’essaie, mais c’est pas tous les jours qu’on me demande de décrire la satiété à un vampire! Vous vous sentez plus serré dans votre pantalon? Du genre… Défaire votre ceinture aiderait à mieux respirer?
L’assassin évalue sa condition avec sérieux. C’est elle, la mortelle. Ses connaissances en la matière sont beaucoup plus récentes et organiques que n’importe quel manuel.
- Peut-être?
- Alors, je dirais oui. C’est que vous avez peut-être trop mangé. J’ai peut-être fait trop de pâtes… C’est toujours trop ou pas assez à chaque fois que j’essaie… C’est normal d’avoir une baisse d’énergie après les gros repas.
- C’est logique, en effet, marmonne-t-il en regardant la vaisselle vide. Le corps redirige l’énergie vers la digestion. C’est un réflexe de prédateur…
- Super, vous arrivez même à rendre la fatigue d’après repas bizarre.
- C’est factuel.
- Vous n’aviez pas à le dire… Non, vous savez quoi? Ça aussi, je mets une croix dessus. Monsieur Accorri fait la même chose : il dit des trucs totalement macabres qui donnent des frissons dans le dos comme si c’était normal. Je pense que vous ne réalisez pas que personne ne parle comme ça dans la vraie vie.
Angelo fronce les sourcils et porte subitement plus attention aux paroles d’Isaline.
- Comment parlent-ils dans ce cas? Dépendamment de mes vêtements et de mon attitude, les mortels estiment mon âge entre 16 et 25 ans.
Cette fois, c’est elle qui cherche ses mots. Elle ouvre la bouche, commence une phrase, s’arrête. Son regard se promène partout dans la pièce sans s'accrocher nulle part tandis qu’elle tente de parler avec les mains sans arriver à rien.
- J’imagine que… ça se vit? finit-elle avec hésitation. Et ça varie aussi selon la strate sociale. Je fais très attention à la maison ou dans les réunions de famille, je fais un effort la plupart du temps au Conservatoire, mais avec mes amis… pas vraiment.
- C’est suffisant. Ça m’indique que les habitudes de langage ne changent pas avec le temps, seulement le vocabulaire. David fera des recherches.
Le fantôme est le plus jeune de ses serviteurs. À quand remonte sa mort? Dix ans, peut-être? Il pourra intégrer et interpréter quand ce sera nécessaire.
- J’ai une question, dit Isaline en prenant l’assiette d’Angelo. J’ai de l’argent de côté que mes parents m’envoient tous les mois, mais si vous avez besoin de manger, je ne sais pas si je vais pouvoir financer ça…
- Ce ne sera pas un problème. Evangela gère les avoirs de ma famille et je lui ai fait savoir que j’aurais plus de dépenses. Je te donnerai la carte de crédit quand tu devras faire… l’épicerie.
Le mot lui semble encore si étrange pour désigner un endroit où on se procure de la nourriture…
- Si tu fais des dépenses importantes, informe-m’en.
- On parle de quel montant pour que ce soit considéré comme important?
- Que sais-je? Deux millions de lires?
- Deux millions de quoi?!
En retrait, Charlotte lui fait un signe pour attirer son attention. Isaline fixe l’endroit où se tient Charlotte et David sans que son regard s’attarde sur eux quand Angelo lui porte de l’attention. Elle se tasse d’un pas. Elle n’est pas encore prête à les voir, conclut-il en faisant signe à Charlotte de continuer ses explications.
- Maître… La Lire n’est plus utilisée. C’est l’Euro maintenant. Ou le dollar canadien puisque nous sommes au Canada. Cela fait quelques années.
- Ah… C’est vrai. C’est si récent. Ce sera le dollar canadien alors. Quel montant considères-tu comme important, Isaline? 1000 dollars, c’est assez pour de la nourriture?
- À toutes les semaines? C’est énorme!
- Alors tu ne me dérangera pas souvent. C’est parfait.
Fatigué par l’échange, Angelo se lève lentement en analysant ses sensations. Son corps se comporte mieux depuis le repas et l’eau. Les aiguilles dans ses yeux, ses tripes qui se tordent, la sécheresse dans sa gorge… presque tout s’est résorbé. Presque. La sensation de lourdeur le dérange encore. Il aimerait pouvoir tirer un trait sur ce problème, mais la conversation le ramène à ce désagréable nombre. Trois. Trois repas par jour tant qu’il porte la bague. Un repas tous les cinq à six heures. Comment faisait-il?
La mortelle le suit et s'assoit en face de lui quand il se rend au salon. Son regard accompagne le mouvement quand il prend le dossier que Gustavo lui avait tendu plus tôt dans la nuit. À l’intérieur, les détails de sa mission, les technicalités et, surtout, celui qu’il sera aux yeux du monde. Les informations sont courtes, résumées à l’extrême pour être retenues facilement : les bases du Conservatoire, des informations sur Isaline Rousseau, de la famille Milliner de Boston. Il note le parcours d’apprentissage, bien que la plupart des mots sur les établissements d’enseignement ne lui disent rien, la liste de prix, de distinction, de rôles dans des représentations. Peu, mais probablement correcte pour une enfant de 19 ans à cette époque. Quelques plans, du Conservatoire, de la ville, du Château Frontenac où les de Varennes résident, agrémentent les informations. Quand il finit de feuilleter rapidement le dossier, il se tourne vers la principale concernée :
- Parle-moi de ta vie ici.
- Pardon?
- Ta vie. Je dois te garder en vie, cela signifie que je dois connaître tes horaires, tes mouvements, tes méthodes de transport. À Venise, tu as réagi comme si tu étais entraîné à être ciblé par des attaquants. Evangela m’a dit que ton père est un politicien. Si tu as été entraîné, tu dois pouvoir me donner les informations importantes sans que j’aie besoin de te les extraire pendant des heures.
La jeune femme reste coite un moment, mais quand Angelo lève les yeux pour la regarder, elle finit par hocher la tête et débuter :
- Pa… Père a insisté parce que… Ce que je veux dire, c’est qu’en effet, c’est arrivé dans le passé. Rien de trop important et j’étais jeune la dernière fois que…
- Je n’ai pas demandé un résumé de ta vie, mais que tu soulignes les aspects tactiques importants de ta protection.
Elle se tait, les joues rouges et les lèvres pincées. Il soupire.
- Mes excuses, je tâcherai de faire preuve de plus de respect. J’insiste tout de même pour que nous nous concentrions sur la nature des potentiels dangers auxquels tu seras exposés. Ta survie t’emporte tout autant qu’elle doit m’importer.
Un petit rire sans joie coule des lèvres d’Isaline et il fronce les sourcils en l’étudiant.
- Vous êtes… Vous… Je n’arrive pas à suivre votre attitude. Même votre langage change sans cesse. Et j’ai vu mes parents feindre des sourires toute ma jeunesse. Je vous demande de me respecter et, trente secondes plus tard, vous parlez comme un lobbyiste qui essaie de me persuader de voter l’approbation de son projet de loi.
- Tu préfères que je retourne à mon autre niveau de langage? Je peux aussi reprendre en italien au lieu de faire l’effort de pratiquer la langue de cet endroit. J’ai accédé à ta demande parce qu’il y a plus à gagner qu’à perdre à le faire, ne change pas les données.
- Les données? C’est tout ce que je suis pour vous? Des données à… à gérer?
- C’est une question de statut, de nécessité et, surtout, de compétence, répond-il sur le même ton. Pour l’instant, tu ne comptes que pour la nécessité qui est la moins importante.
- C’est grâce à moi que l’alliance va avoir lieu, je considère que niveau statut, c’est pas mal.
- Tu n’as de statut que celui de l’agneau sacrificiel, la fiancée qu’on envoie parce que son sang la rend suffisamment proche de la famille pour être considérée, mais pas assez pour être une perte nette si elle est tuée.
- Ils vous ont envoyé pour me protéger!
- Parce que les anziani aiment à croire qu’ils me contrôlent, tempête-t-il en abattant le dossier sur la table, puis, devant le regard médusé d’Isaline, il continue en reprenant contenance : Ils m’humilient pour me punir de ne pas être un simple chien prêt à mordre quand on lui ordonne. Ne surestime pas ton importance, des enjeux beaucoup plus importants se jouent dans les coulisses et nous sommes tous les pions qui dansent sur la scène au rythme de la volonté de plus puissants.
- Vous êtes le…
- Meilleur exécuteur de ma famille. Pas le plus puissant immortel ni le plus vieux. Accorri me craint parce que je peux le détruire. Je crains Diego parce qu’il peut me détruire. C’est la logique de cet univers. Retient-la si tu ne veux pas mourir prématurément.
La fille ramène ses pieds sous elle et s’entoure de ses bras. Voilà, la réalisation que chaque humain n’est que le centre de son petit monde et rien d’autre. Elle s’était cru importante, elle comprend désormais qu’elle est remplaçable. Ce n’est rien d’étonnant, toute personne est remplaçable. Même lui. Même Evangela. Même les Giovanni.
- Parle-moi de ta vie ici, répète-t-il en s’enfonçant dans le divan, mains jointes sur ses jambes croisées. Je ne te conceptualise pas comme souhaitant mourir et plus j’en sais sur tes habitudes, plus je peux te garder en vie et recevoir mon paiement.
Quelques secondes, il est persuadé qu’elle va pleurer, mais il la voit se faire violence pour refouler son émotivité. Elle serre les poings, lève les yeux vers le plafond et prend quelques grandes inspirations avant de se tasser un peu plus sur elle-même.
- Je… Le Conservatoire se situe en Haute Ville, dans le Grand Théâtre de Québec. C’est un endroit avec beaucoup d’entrées, de fenêtres, de recoins… Beaucoup de circulation, aussi, puisqu’il y a des représentations. Des visiteurs, des musiciens, des acteurs, des danseurs… Sans compter les élèves et les professeurs. Les cours théoriques commencent à 8h. Les plages de pratique sont réservées. Ce sont des isoloirs. Une porte, insonorisée, qui se verrouille. Je… Je préfère… enfin… Je préférais, corrige-t-elle avec amertume, répéter dans mon appartement. J’imagine qu’ici, ce sera très bien. L’écho a l’air bon. Bref, ça m’arrive de m’entraîner au Conservatoire, surtout quand je dois avoir un accompagnement au piano, mais c’est dans une salle de classe, pas un isoloir. Les fenêtres sont larges, beaucoup de lumière entre, mais ça offre une vue idéale pour… ce que vous voulez empêcher.
Pendant quelques minutes, il écoute, évalue, anticipe. Ses observations sont pour la plupart pertinentes. Les angles qu’elle remarque, les pièges des isoloirs, l’exposition… Ce sont toutes des faiblesses structurelles qu’il prendrait en compte pour atteindre une cible. Les témoins aussi. Une foule aussi diverse est le rêve de tout assassin.
Le problème est qu’il doit empêcher l’assassinat, pas le faire. Dio, il déteste être en défense.
- À partir de maintenant, le chauffeur nous conduira au Conservatoire et pour tous autres déplacements. Les transports en commun sont des pièges à rats.
Elle se redresse en le dévisageant.
- Nous? Comme dans… Vous, au Conservatoire? Comment?
L’assassin se penche pour ouvrir le dossier et le glisser vers elle. Sur la première feuille sont imprimées son identité.
- Je suis Angelo Rosselini, ton cousin maternel. J’ai décidé de venir au Canada pour un échange étudiant en perfectionnement lyrique. Comme ma chère cousine, il semblerait. Avec qui je suis très proche puisque nos mères n’ont jamais hésité à traverser l’Atlantique dans un sens ou dans l’autre pour que nous passions nos étés et tout autre congés quelconque ensemble. Techniquement, j’ai été transféré du Conservatorio di Musica Benedetto Marcello di Venezia. Le généreux don de la famille au Conservatoire de musique de Québec s’est assuré que personne ne fouille trop en profondeur et que ma candidature soit acceptée malgré que ce soit l’hiver.
- Mais… Vous n’avez pas le niveau…
- Je ferai des efforts pour ne pas être trop… moi.
- Personne ne vous prendra pour un élève après vous avoir entendu chanter une fois.
- Ils me prendront pour un génie. Réservé, poli, timide…
Isaline a un rire sans joie, mais il ne relève pas. Ils sont nombreux à avoir eu la même réaction.
- Vous? Tout ça?
- Ne sous-estime pas mes talents d’acteur. J’ai joué sur les plus grandes scènes d’Europe pendant de nombreuses années et mon travail requiert que je doive me fondre dans une foule. Alors assurons-nous d’accorder nos violons en commençant par la tâche suivante : prends ma fiche et mémorise-la. Invente des anecdotes si tu veux, mais pas trop. Les détails vagues fonctionnent toujours mieux. Ou inclus-moi dans des souvenirs de jeunesse comme si ton cher et tendre cousin y était.
Il se lève en tournant son attention vers les vitraux baignés de lumière. Le soleil est haut dans le ciel, désormais. L’étrangeté ne lui échappe pas. À cette heure, il serait normalement inconscient, pris par la torpeur diurne. Pourtant, le voilà à établir la carte mentale d’un établissement d’enseignement où il s'infiltre comme étudiant. C’est comme s’il revenait 200 ans en arrière.
- Étudie le dossier et entraîne-toi. Si tu avais fait des vocalises, je l’aurais entendu.
Quand il s’éloigne vers la porte, Isaline se lève pour le suivre.
- Où allez-vous?
- Faire la carte mentale du quartier. Entraîne-toi, cousine, et nous respecterons chacun nos engagements.
Ce n’est que lorsqu’il a revêtu bien contre son gré un manteau et des bottes adaptées à la température que sa protégée ouvre à nouveau la bouche :
- La femme… Celle pourquoi vous faites ça, pourquoi vous la détestez autant?
La question tombe comme un cheveu sur la soupe et il sent son cœur accélérer dans sa poitrine. Le bruit du battement qui cogne dans sa cage thoracique résonne dans ses oreilles alors qu’il pivote vers elle. Isaline pâlit instantanément comme si elle réalisait soudainement le poids de la question lancée. Il s’approche, forçant sa présence dans son espace personnel.
- Quelle femme, cara mia?
- La… La femme que… que vous… À qui vous voulez du mal. J’ai entendu dire que… Enfin… À Venise, madame Rossellini parlait avec quelqu’un d’autre que… qu’une Maria Francesca serait… Enfin… Vous avez dit que si je meurs…
- Assez, siffle-t-il tout bas et les excuses de la mortelle meurent d’un coup.
La colère et le goût amer de l’humiliation lui remontent dans la gorge. Il repousse le souvenir pour se concentrer sur le présent.
- Parce qu’elle m’a humilié, il y a longtemps, et j’ai juré d’accomplir ma vendetta. C’est aussi simple que ça, tranche-t-il. Tu n’as pas à en savoir plus, Milliner, seulement à obéir.
Il agrippe son menton, ses doigts s’enfonçant dans la chair tendre pour forcer le contact visuel.
- Si tu cherches une faiblesse ou une hésitation, tu n’en trouveras pas. Garde ton semblant d’empathie et d’humanité pour toi. Je n’en ai pas besoin et je ne tolérerai pas que tu tentes de me manipuler pour m'extraire un quelconque secret. Cette conversation est donc close.
Il pivote rapidement, marchant à grandes enjambées pour sortir sous le soleil de janvier pour la seconde fois en 200 ans.