Requiem del Sangue
Le départ d’Angelo est comme le silence après la tempête. Il laisse un vide que sa présence envahissait sans qu’Isaline le réalise. Puis, elle sent la pression redescendre d’un coup. L’adrénaline avait crié dans ses veines du moment où elle s’était réveillée en sursaut quand l’éclat de voix avait retenti jusqu’à ce que la porte claque. C’est alors que le contrecoup s’abat sur elle. La jeune femme doit se concentrer pour prendre de grandes inspirations. Ses pieds la conduisent au divan et elle s’écroule sur le meuble, les yeux fermés, le cerveau fonctionnant à toute vitesse. Plus que la peur, c’est la confusion qui a dominé l’échange de la dernière heure et elle n’arrive pas à faire le point sur toute l’information. Le voir si faible… Non. Pas faible. Faible implique qu’il n’était pas dangereux. Malgré la fatigue, Angelo l’avait regardée comme un animal prêt à bondir pour mordre. Un long frisson remonte jusqu’à sa nuque.
- Ne te fais pas d’histoire, Isa, il t’aurait tué si ça l’avait arrangé, soupire-t-elle en frottant son visage. C’est le même connard arrogant qui se croit supérieur à tout le monde. Ça ne change rien.
Cette pensée la fait se redresser et un calme presque anormal apaise le stress qui coulait dans ses veines. Au contraire, la dernière heure vient de tout changer.
Angelo était encore dangereux, oui, mais il avait fait preuve d’instabilité, de confusion, d’irritation. Pas parce qu’il a été blessé, empoisonné ou que sait-elle encore. Parce qu’il avait faim et soif. Parce qu’à cause d’un objet magique - elle écarte tout l’éventail de questions que cela suscite - il est humain. Il est sorti au soleil, il est éveillé de jour. Les vampires ne vont pas au soleil et dorment le jour, c’est obligé. La bague lui permet de supplanter ces faiblesses, mais il a acquis celles des humains, il a des besoins biologiques. Isaline fait tourner la conversation en boucle dans sa tête : sa croyance qu’il était en overdose, son incapacité à nommer son état autrement qu’en termes médicaux, sa surprise quand elle avait nommé l’évidence…
- Il est tellement décalé de la réalité d’être humain qu’il ne se souvient pas comment ça fonctionne…
La réalisation la percute et un large sourire éclaire son visage. Elle a arraché une concession à Angelo Giovanni. C’est minuscule. Ce n’est pas encore du respect, mais la politesse est mieux que le mépris ouvert. Tout cela grâce à un verre d’eau. Pas parce qu’elle est plus intelligente. Pas parce qu’elle est plus forte. Non, parce qu’elle a su identifier quelque chose que les siècles d’inhumanité du vampire lui ont fait oublier : le banal. Il avait faim, il avait soif, il n’a rien vu. Dès lors qu’elle a su ce qu’était son besoin et été en mesure de lui fournir, il a changé son attitude.
Un simple verre d’eau. C’est tout ce dont elle a eu besoin.
Isaline se lève doucement et marche à la cuisine. Elle remplit un verre au robinet et le pose sur le comptoir. Ses pensées se bousculent dans sa tête alors qu’elle le regarde sans bouger. Toute cette arrogance, tout ce mépris, toute cette irritation pour qu’au bout du compte, la moitié du problème se règle par ce seul geste. Lui tendre ce dont il avait besoin à ce moment précis.
- C’est peut-être la réponse à mon problème, souffle-t-elle tout haut en faisant tourner l’objet du bout des doigts. C’est peut-être ça, la vérité : on a tous des besoins.
La logique de la réflexion se fraie un chemin dans son esprit. Combien de problèmes semblent impossibles à résoudre jusqu’à ce qu’on trouve la bonne manière de les régler? Ça a été vrai pour Angelo, mais c’est vrai pour tout le monde. Au Conservatoire, les gens se battent souvent pour la première place, mais pourquoi la veulent-ils? Le prestige. Dans sa famille, pourquoi veut-on la richesse et le statut? Pour la sécurité.
Et elle? De quoi a-t-elle besoin? songe-t-elle avec un inconfort qu’elle se force à regarder en face. La légitimité. Être traitée comme plus que la bâtarde issue d’une liaison avec un homme marié qui n’a même pas le courage de la reconnaître. Être vue par ses idoles après toutes les années d’efforts continues et les sacrifices qu’elle a faits. Ne plus être forcé de réagir à chaque fois qu’on décide pour elle, mais de faire ses propres choix.
Isaline repense aux paroles du vampire. Ses paroles avaient été cruelles, mais elle doit admettre la logique. Elle n’est pas irremplaçable, même si on lui répète le contraire depuis le début de toute cette histoire. “Agneau sacrificiel”, a-t-il dit. C’est vrai. Elle n’est pas unique, pas élue, pas spéciale. Elle est convenable. Un pion suffisamment bien né, suffisamment joli, suffisamment accompli pour que l’autre partie approuve. Ça fait mal de l’admettre, mais il y a toutefois du positif dans cette réalisation. Elle sait ce que signifie se battre pour ses objectifs. Elle connaît le goût amer de la défaite et l’euphorie de la victoire. Personne n’a payé pour qu’elle intègre le Conservatoire de musique de Québec. Elle a passé les auditions, a répété jour et nuit jusqu’à s’en casser la voix et obtenu sa place dans cette petite élite artistique. Là où d’autres, meilleurs, elle l’admet, se sont heurtés à la rigueur et à la pression, elle a persévéré. Elle a gagné sa place.
Les vampires… ce n’est pas si différent. C’est un autre microcosme qu’elle doit apprendre à lire. D’autres règles à internaliser. Sa porte d’entrée à cette compréhension est Angelo. La jeune femme retourne au salon et son regard se pose sur le dossier qu’il a laissé traîner sur la table basse. Aucune faiblesse, aucune hésitation? Ridicule! Son émotivité était réelle avant qu’il parte. La seule erreur d’Isaline est d’avoir abordé le sujet trop tôt. Maria Francesca… C’est un verre d’eau trop gros pour elle pour l’instant. Mieux vaut se concentrer sur ce qui est atteignable : être préparé, faciliter la cohabitation et, surtout, faire de sa présence un facilitateur qu’un vieux vampire qui a oublié comment être humain ne pourra pas ignorer.
Sa résolution se raffermit. Elle doit anticiper ses besoins pour qu’il la change naturellement de catégorie. Angelo lui en avait déclaré spontanément trois : le statut, la nécessité et la compétence. S’il méprise son statut, alors elle doit se distinguer par la nécessité et la compétence. Ça, elle peut le faire. Son “expertise en humanité” lui donnera facilement la première. Quant à la dernière…
- Je ne suis qu’une amatrice face à lui. C’est contre les autres élèves que je pourrai lui prouver que je suis compétente et qu’il sera forcé de l’admettre. Je dois juste l’être assez pour que ça outrepasse le statut.
Au moment où elle pose à nouveau les yeux sur le dossier d’Angelo, décidée à l’étudier, une sensation de froid se fait sentir sur son épaule et elle lève les yeux. Personne. Puis, c’est une ombre à la limite de sa vision périphérique qui lui fait tourner brusquement la tête. Son rythme cardiaque augmente considérablement.
- Angelo? C’est vous?
Impossible. À moins qu’il y ait une porte secondaire? Elle dépose les feuilles sur la table basse. Son premier réflexe est de le contacter, puis l’absurde de la chose la frappe : ils n’ont jamais abordé les communications à distance. Elle n’a pas son numéro si un pépin survient. Tu parles d’un garde du corps…
Lentement, elle se lève, prête à bondir vers sa chambre s’il le faut.
- Allô? Il y a quelqu’un? Quelque… chose?
Elle donnerait cher pour que ce soit son air arrogant qui lui fasse face. Plutôt, une voix désincarnée lui parvient de loin. Trop loin. L’acoustique de l’ancienne église est excellente, le son voyage avec clarté. Néanmoins, c’est comme si elle captait des murmures derrière un voile épais qui les absorbe. Elle marche à la porte d’entrée, ouvre légèrement pour regarder à l’extérieur : personne. Il n’y a pas le moindre passant. Le froid de janvier la frappe et la referme. Son regard retourne vers l’intérieur. Elle n’est pas folle, il y a des voix. Elles viennent de l’intérieur. D’où, à l’intérieur?
- Je… Je ne suis pas comme lui. Je ne vois pas les fantômes, désolée. Je suis normale. Juste humaine. Alors… alors, pourquoi ne pas aller le voir lui et me laisser tranquille, moi? lance-t-elle dans le vide de la maison avant de murmurer pour elle-même : J’ai assez de ceux dans ma tête…
Quand elle passe près de l’escalier en colimaçon menant à l’étage, Isaline s’arrête presque par instinct, puis lève la tête. Elle ne voit personne, mais il y a quelque chose. Une ombre plus épaisse, une angoisse qui l’appelle là-haut. La logique lui dicte de ne pas monter, qu’Angelo lui a explicitement interdit l’accès. Probablement pour une bonne raison, considérant qu’elle est dans la maison d’un nécromancien. Pourtant, l’attirance est presque magnétique.
- Et puis merde à la fin…
Elle vient de décider ne plus être passive dans sa vie, ce n’est pas pour renoncer dès le premier truc angoissant qui se manifeste! Après une profonde inspiration, elle commence l’ascension. Ses jambes la portent à peine, mais sa détermination la pousse.
- OK! Je monte, mais je vous préviens : le… euh… l’homme qui est avec moi, il n’est pas du genre à faire dans la dentelle et c’est un nécromancien. Il sera nettement plus en colère contre vous que contre moi! J’espère…
Ses pieds nus ne font pas le moindre bruit sur l’escalier de fer. Par moment, les voix reviennent. Deux, peut-être trois, différentes. Au moins une femme et un homme. Isaline ne se laisse pas démonter et entre enfin dans la pièce interdite. L’espace est gigantesque autant en hauteur qu’en profondeur. Et les bibliothèques… Rangées après rangées de livres reliés en cuir comme on en voit dans les films. Certains ont même droit à un support, d’autres à des chaînes. Dans le passage central, une large table en bois massif attend, flanquée de sièges baroques recouverts de velours. Elle s’attarde sur les titres. La plupart sont en italien ou en anglais, mais elle repère du français, de l’espagnol, du cyrillique et d’autres langues qu’elle ne connaît pas. Une très petite section contient des titres en, elle estime, du japonais, mais ses connaissances sur cet alphabet sont très limitées. Une odeur de vieux papier, de cire et de poussière flotte dans l’air. Un interrupteur fait grésiller des ampoules aux murs et les lampes de la table centrale. L’endroit reste sombre, mais c’est suffisant pour s’asseoir et étudier.
La pièce maîtresse de l’immense bibliothèque est située tout au fond. Le soleil de milieu de journée s’infiltre par l’immense vitrail d’origine pour se jeter sur un large autel situé juste dessous.
La jeune femme s’approche. La sensation de magnétisme augmente en même temps que la lumière perd de son éclat. Les couleurs sont moins vives et la poussière danse dans les rayons. Elle reconnaît ce qu’elle voit. L’autel est moins fastueux que celui qu’elle a vu dans le palais Giovanni de Venise et dans la tour des Milliner de Boston, mais l’esprit demeure le même. Un bol fait de métal noir aux reflets huileux contenant ce qu’elle estime être du sang partiellement séché se trouve au centre de la table. Des lampions en argent contiennent des bougies noires éteintes, mais partiellement consumées. Isaline s’attendait à voir des photos, des contrats, des urnes, comme elle en a si souvent vu, mais il y a cinq objets près du bol : un vieux calepin ayant passé de meilleurs jours, un disque dur portatif, une paire de boutons de manchette, un crâne et une dague faite du même acier que le bol, au manche en os. Elle aimerait dire que le crâne est le plus inquiétant, mais l’arme porte encore des traces de sang et dégage… quelque chose. Isaline n’arrive pas à le conceptualiser dans son esprit. L’impression flotte dans son esprit et les murmures lointains sont plus insistants. Elle ne se rappelle pas avoir déjà ressenti ça.
Elle se tourne vers l’arche menant aux escaliers et, le temps d’une seconde, la peur passe à un cheveu de gagner et de lui faire rebrousser chemin. Puis, la sensation adopte le poids du désespoir déchirant. Tous ses sens sont submergés par ce sentiment et elle a l’impression qu’on lui arrache le cœur. Un hoquet de douleur lui échappe et sa main se lève vers la dague. Pour faire taire la douleur…
La main d’Angelo sur son poignet l’empêche de finir sa pensée.
Subitement, la lumière l’aveugle, faisant papillonner ses paupières et elle prend une grande inspiration sifflante. Elle essaie de reculer, mais se battre comme la poigne du Giovanni est comme se battre contre un bloc de granite immuable. Son cœur cogne contre sa poitrine à toute vitesse et elle cherche les voix qui lui chuchotaient quelques instants plus tôt.
- Quelle était ma consigne? demande le vampire avec un calme glacé, puis il la secoue un peu pour la sortir de sa confusion : Milliner, réponds.
- Je… Je ne voulais rien toucher. Je voulais juste voir, bafouille-t-elle alors que son regard se porte à nouveau sur la dague aux reflets huileux. Je… J’ai cru que…
Finalement, Angelo relâche son bras et Isaline recule vivement jusqu’à ce que ses jambes heurtent la table. Contrairement à ce qu’elle craint, il est calme et la dévisage sans hostilité.
- La curiosité a tué le chat et la satisfaction l’a ramené, dit-on. Or, tu n’es pas un chat, seulement une enfant trop curieuse. Les armes en acier stygien ne sont pas des jouets, dit-il en relevant sa manche gauche pour dévoiler une entaille noircie et nécrosée.
Isaline a un haut-le-cœur en voyant les dégâts et détourne les yeux. Le vampire a un petit bruit presque moqueur face à sa pâleur soudaine.
- Mon Dieu… Ça... Ça va? Vous trimbalez ça depuis combien de temps? Vous devriez aller à l’hôpital. Ça doit faire un mal de chien et… être dangereux, non?
- Ce sont des informations qui ne te servent à rien à moins que tu te mettes en tête de te taillader également. Dis Pater ne fera pas la différence entre mes intentions et ton erreur.
La manche est rapidement remise en place, mais Isaline a l’impression de continuer à la voir sous le tissu.
- Vous êtes sûr que…
- Ça ne te regarde pas.
- D’accord, d’accord…
Angelo se tourne vers ce qu’Isaline assume est un fantôme.
- Tu en es certaine? … Très bien, soupire-t-il avant de se tourner vers elle. C’est dérangeant, mais je saurai m’adapter.
D’un geste assuré, il ouvre un compartiment dans l’autel, y glisse la dague et le referme.
- Je vous assure : un moment tout était calme, l’autre… ma main se tendait vers la dague. Je ne voulais pas y toucher. J’admets que je suis montée pour voir ce qu’il y avait de si extraordinaire, mais je ne voulais pas toucher à la dague.
Comme si répéter l’intention aller changer le fait, que sans l’intervention d’Angelo, elle l’aurait pris. Ce dernier passe un long moment l’oreille tendue, mains dans les poches de son pantalon en hochant la tête par intermittence. Enfin, il reporte son attention sur elle et, quand Isaline ouvre la porte pour s’excuser, il l’interrompt immédiatement en massant ses tempes :
- Madre de Dio, si tu me répètes encore une fois que tu ne voulais pas toucher cette damnée dague, je ne réponds plus de ma personne.
Noté.
- Je vais aller étudier le dossier que vous m’avez laissé et ne plus… essayer de toucher à la dague en acier bizarre qui nécrose la peau, choisit-elle plutôt de dire.
- Et pratiquer tes vocales.
- Je…
- Tu n’as rien pratiqué, Milliner, ne me mens pas. Ton monde n’a plus de secret pour moi depuis que ta survie est la clé de l’obtention de ce que je veux. Considère-toi assignée en permanence sous la surveillance d’un de mes serviteurs, cela t'évitera de te croire hors de mon champ d’influence.
Elle ouvre la bouche pour répondre, le rouge lui montant aux joues au souvenir de ses larmes de la nuit dernière.
- Même… aux toilettes?
- Charlotte est une femme, cela te convient-il?
Isaline reste sans voix, mais le manque de protestation semble convenir à Angelo, car il la chasse d’un mouvement de la main.
- Bene, maintenant, fais donc ceci : étudie. Ajoute toutes les informations pertinentes sur toi dans le dossier afin que je les lise plus tard. Reste vague sur la plupart des souvenirs, il est plus crédible que deux mémoires ne soient pas tout à fait en accord que de servir les mêmes mots.
Tout a été dit, alors elle se redresse, mais le vampire lève un doigt pour lui signifier d’attendre. Elle soupire, mais son agacement se transforme en curiosité quand il se dirige vers une étagère, cherche quelques secondes pour en retirer un livre. Le tome n’est pas particulièrement large ou épais, mais quand il le pose sur la table et lui désigne, elle s’approche et lit le titre en français “Étude sur les affinités posthumes naturelles”. Elle hausse un sourcil et le regarde, sa question en suspens.
- Lis le livre d’un bout à l’autre. Si tu comprends son contenu, reviens me voir. Tu peux disposer, j’ai à faire.
- Je n’aurai pas d’explication? Ça a un lien avec notre conversation dans l’avion?
- Mon rôle est de te maintenir en vie, pas de t’éduquer. Ne me force pas à me répéter.
Cette fois, quand elle s’éloigne, il ne la retient pas, lui tournant le dos pour retourner à l’autel.