Gambit Tome 3

Chapitre 6 : Dans les ombres

1543 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/08/2026 11:29

C’est reparti pour un long trajet vers la métropole. 

 

À la différence que, cette fois-ci, j’ai une passagère qui a le nez baissé sur une console portable pour passer le temps. Décrétant que la lumière d’une voiture n’est pas idéale pour terminer la traduction de la liasse de correspondance qu’elle a à demi déchiffrée, Lucy joue, comme une ado de son âge.

 

Dans la brume, c’est à peine si je porte attention à sa présence au début. C’est un effort titanesque que je dois faire pour sortir un peu de mon esprit.

 

De temps à autre, je remarque qu’elle lance un regard à la radio qui nous inonde de musique métal. Elle semble en désaccord avec mes goûts… Je lui tends mon cellulaire et l’invite à choisir. 



  • T’aimeras pas ce que j’écoute…
  • Qu’est-ce que tu en sais? Vas-y, choisis…


 

Je crois avoir déjà entendu quelques chansons qu’elle fait jouer à la radio en faisant l’épicerie. Lucy aime un genre plus calme, plus sensible et romantique. C’est mignon : elle n’essaie pas de faire sa dure. 

 

Une pensée s’envole pour Elyse qui est en direction de Paris avec son si cher Antonin. Sa présentation, auprès du prince vampirique de la ville où nous sommes, aurait été difficile, selon son fiancé ; le dirigeant, ayant pourtant déjà donné son aval, se serait ravisé à la dernière minute qu’elle devienne une vampire de sa cour, prétextant avoir été induit en erreur. Toutefois, un autre vampire serait intervenu en soulignant le besoin de faire bonne figure auprès de l’Europe. 

 

Décidément, sa majesté de la ville semble spéciale. Je vais devoir lui rendre une petite visite avec l’épée d’Erika, s’il continue à faire chi…  

 

Lucy déclare : 



  • On peut remettre ta musique, si tu préfères…
  • Nah, ça fait du bien d’entendre autre chose. Je l’aime bien, Lady Gaga. 


 

Un silence se pose doucement. Je crois que c’est le bon moment pour parler.  



  • Écoute… Je suis maladroite, tu l’as sans doute remarqué. Alors je vais pas passer par quatre chemins, parce que tu es intelligente et que tu vas faire la part des choses. Toi et moi, on n’a pas parlé de ce que tu as vécu, la nuit où Gab et les Brown ont défoncé le QG. 


 

Une ligne droite sur l’autoroute me permet de lui lancer un regard de biais et de tenter de l’analyser rapidement : il y a de la crainte dans son regard, et de la peine. Tellement de peine… 



  • Je veux surtout pas te forcer la main, mais je veux que tu saches que si tu as besoin d’en parler, je suis là, OK? Et si tu préfères en parler avec quelqu’un d’autre, je connais quelqu’un. 
  • J’étais dans les ombres. 


 

Sa réponse me surprend un peu. Je n’ajoute rien pour la laisser préciser ce qu’elle dit : 



  • Stéphanie nous a crié d’aller nous cacher. J’ai eu l’idée d’aller dans ma chambre. Il y a eu des coups de feu, et je me suis cachée sous mon lit, comme quand j’étais petite, là où il y avait la malle d’Erika. Je sais pas d’où ça venait, mais j’ai comme… entendu des murmures autour de moi. C’est dur à décrire : je les entendais pas avec mes oreilles. C’est plutôt comme si je les ressentais. Ça m’a fait peur sur le coup, mais j’ai eu le sentiment que c’était pas “mauvais”. Je les ai écoutés, et tout autour de moi, ça a fait comme… C’était pas de l’eau, et c’était pas de l’air non plus. C’était froid, comme de la brume, et très sombre, mais pas trop non plus. À partir de là, tous les bruits ont été étouffés. Gab a couvert la porte et j’ai vu qu’il était accompagné. J’ai cru qu’il était venu me sauver…


 

Sa voix se brise, et une odeur cuivrée remplit la TransAm. Plus le temps passe, plus je m’habitue aux parfums sanguins. Ma main trouve la sienne et je fais attention pour ne pas la broyer. 



  • Ils étaient là, à regarder dans ma chambre comme s’ils ne voyaient rien. Un des gars avec lui a dit que j’étais un monstre. Puis il a tiré dans la pièce au hasard, mais j’étais sous le lit. Et je t’ai entendu arriver, et il y a eu cette espèce de neige à l’intérieur. Je suis restée cachée longtemps, et quand j’ai entendu Ti-Poe, j’ai compris que c’était fini. 
  • Qu’est-ce que tu comprends de ce qui s’est passé?


 

Elle prend le temps de rassembler ses idées avant de demander : 



  • Pourquoi Gab a fait ça? Je pensais qu’il nous aimait bien… Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal?


 

Ma gorge se serre et mes propres larmes roulent.



  • Tu n’as rien fait de mal, Lucy. Rien de ce qui s’est produit n’est de ta faute. Rien.
  • Alors pourquoi?


 

À mon tour de rassembler mes idées avant de prendre la parole. 



  • Gab croyait que l’état d’une personne, surnaturelle ou non, comptait. Il accordait beaucoup d’importance à ça. Plus qu’aux agissements. 
  • Mais il m’a appris à tirer et il disait qu’il m’aimait bien…  
  • Oui, et il t’appréciait vraiment. Et c’est parce qu’il pensait comme ça qu’il est parti, la première fois. Il était profondément en désaccord avec nos valeurs, mais il ne voulait pas imposer nous imposer les siennes. Tu sais, parfois, on peut aimer des gens et être en désaccord avec eux. Tu n’as pas vu Gaël Brown, mais tu en as entendu parler, tu te souviens? Il est allé trouver Gabriel, et… Il lui a fait comprendre qu’il devait agir selon ce qu’il croyait, en son âme et conscience, plutôt que d'accepter nos différences.


 

Lucy reste songeuse quelques secondes avant de me demander : 



  • Et il croyait qu’on était des monstres?
  • Non. Il ne vous voyait pas comme des monstres. Et il t’appréciait vraiment, je te le répète, il faut que tu le saches. C’est plus compliqué que ça. C’est à moi qu’il en voulait. Il croyait que je vous gardais en vie par orgueil ou par acharnement. 
  • Hein? 
  • Oui. Il croyait que de vous garder en vie, c’était égoïste de ma part.  
  • C’était ton amoureux?

 


Mes larmes roulent encore. 



  • Nous nous aimions, oui. 
  • Tu vois, quand je t’ai demandé d’être mon parent et qu’on parlait de sacrifice… Je me serais pas attendu à ça… C’est ma faute…
  • Non… Faut pas penser ça, Lucy. Faut pas. Gab a fait ses choix, en tant qu’adulte. Il faut lui laisser la responsabilité de ses choix. C’est important. C’est ce qu’on appelle du “respect”. Et il faut me laisser les miens, aussi. Même dans les moments les plus douloureux. C’est plus facile de se blâmer soi-même que de blâmer les autres, mais faut pas faire ça. Il a fait le choix de me mentir en me faisant croire qu’il rejoignait les siens tandis qu’il se rendait au QG, et il a fait le choix de vous faire du mal. C’était ses choix à lui. Pas les tiens. Et même si ça fait mal, aujourd’hui, je ne regrette absolument pas mon propre choix, d’être ici avec toi, cette nuit. D’accord? 


 

Son doux visage est baigné de larmes sanguines et sa petite main serre la mienne avec une force surprenante pour une ado. 

 

Je fais un arrêt dans une halte routière pour me passer un peu d’eau dans le visage et lui permettre de se laver en changeant ses vêtements. Si les gardes de l’Élysée sont les mêmes que la dernière fois, pas question qu’ils nous voient dans cet état. 

 

Juste avant de retourner dans la TransAm, Lucy m’étreint avec force comme elle le fait parfois, mais cette fois plus spontanément. 



  • Tu me quitteras pas, hein?
  • Jamais. Même morte, compte sur mon fantôme. 


 

Ça la fait rire. Lorsqu’elle me lâche, elle me réplique en embarquant : 



  • Ça existe pas, les fantômes. 
  • Pardon, mademoiselle, mais je te corrige : j’en ai même un à moi dans mon hangar à bateau.        


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