Vaer aen birke - the Witcher

Chapitre 25 : Près des Yeux, près du Coeur

4474 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/12/2025 18:34

Année 1276, Ancienne Téméria.

Calened marche à travers les bois au nord-est de la Téméria. Les Halfelins ne s'étant pas décidés sur un nouveau nom à accorder à leur patrie, on l'appelait encore par son nom d'origine. La forêt semble calme mais est en faite agitée de doux murmures qui guident son chemin. Le soleil perce à travers les arbres et colore les feuilles d'un beau vert-doré. Parfois, à travers les fougères, passe une harde de sangliers ou un troupeau de gracieuses biches qui ne remarquent pas sa présence. Calened est loin d'être un forestier mais comme tout jeune elfe, on lui a appris à se déplacer en silence dans la forêt, à prendre garde aux branches et aux tapis de feuilles et de brindilles, à se repérer sans faillir, de jour comme de nuit.

Il n'est pas seul, avec lui chemine une troupe importante de Scoia'tael, principalement des elfes et des dryades mais aussi quelques halfelins au pas étonnamment furtif. Il a chevauché sur le dos d'Aenye'gaerm depuis Dol Blathanna le long de la rivière Dyphne et rejoint les Scoia'taels à l'ancien duché d'Ellander, accomplissant en deux jours un trajet normalement long d'une semaine. Puis ils ont continué à voyager à dos de monture pendant une journée et une nuit jusqu'à un terrain trop accidenté pour les chevaux. Les Dryades, peu coutumières de chevauchés en tout genre, ont été ravies de démonter. Depuis, ils progressent à pied vers le lieu de rendez-vous.

– Vous êtes sûr d'être sur le bon chemin ? Demande-t'il en tentant de déduire sa position grâce au soleil.

– Bien sûr que nous sommes sûrs, répond une voix maussade. Nous avons beaucoup parcouru ces forêts pendant la Seconde Invasion de Nilfgaard. Nous savons où nous allons. Je m'étonne que vous ne soyez jamais passés par là durant vos voyages.

Calened soupire en levant les yeux vers Isengrim Faoiltiarna, le chef de ce commando. Ils ne s'étaient pas parlé depuis la cérémonie de mariage à Dol Blathanna. Depuis deux semaines, l'elfe l'évite. Le Sage n'a pas chercher à se confronter à Isengrim, assumant que le Scoia'tael viendra lui parler quand il sera prêt. Mais se réveiller chaque matin sans la présence réconfortante d'Isengrim à ses côtés commence à lui peser. Découvrir sa place vide chaque soir lui donne l'impression d'un grand vide dans la poitrine. Le Conseil avait insisté pour que Calened soit accompagné des meilleurs forestiers et combattants pour cette mission et c'était la seule raison pour laquelle Isengrim est maintenant obligé de rester non loin de lui.

– Je n'ai pas beaucoup voyagé dans cette partie de Téméria, il n'y avait pas de réserves ou de camps non-humains importants dans la région.

Isengrim ne répond pas et continue à ouvrir le chemin. Avec un soupir, Calened se concentre à nouveau sur sa marche. Il se souvient encore très bien de la réunion durant laquelle il a reçu sa mission.

Le feu crépite dans le braséro au milieu de la table. Calened a toujours trouvé le son des flammes qui dévorent le bois très relaxant, un crépitement qui invite à la méditation. Mais aujourd'hui, le bruit du feu est couvert par des éclats de voix.

– Non mais vous êtes sérieux ?! S'insurge Eithné, se retenant de justesse de frapper la table de pierre. Après tous nos efforts pour nous libérer des Dh'oines, maintenant, vous voulez négocier avec eux ?

– Nous devons utiliser tous les avantages qui nous sont offerts, rétorque Brouver Hoog. L'armée de Radovid est formidable, même avec l'aide de nos cousins du Sud, il n'est pas certain que nous puissions l'emporter. Avoir une armée frapper leurs arrières nous aiderait considérablement.

– Au prix de notre royaume, remarque Dermin Biberveldt. Que deviendront tous les miens si on rend la Téméria aux rebelles ? Nous venons juste de nous faire à notre nouvelle indépendance et vous voulez nous l'arracher ? Je croyais que le but de ce conseil était d'assurer les intérêts et l'indépendance de ses membres ?

– Justement, en les aidant, nous nous aidons nous-même. rétorque Egdhimold Vrostchmil, nous avons besoin d'avantages. De plus, l'un des buts de ce Conseil n'est-il pas de trouver un moyen de cohabiter avec les humains ?

– Nous ne pourrons pas cohabiter avec eux si nous faisons preuves de faiblesse, dit Keral Vaäkssil, ses yeux rouges luisants, nous devons être forts parce que dès l'instant où ils se sentiront assez puissants pour nous attaquer, ils le feront. L'Histoire le prouve assez, chaque fois que l'humanité a eu l'opportunité de voler des terres et causer un massacre, elle l'a saisie à pleine dents. Il serait illogique de leur faire confiance après qu'ils ont prouvé de si nombreuses fois qu'ils ne sont pas fiables.

– Et si nous ne prenons pas le risque de leur faire confiance, nous courons le risque de tout perdre. Fait Sh'eenaz, sûrement, Préserver tout ce que nous avons bâti vaut bien le sacrifice d'un royaume ?

– Je m'étonne de vous entendre dire ça, Dame Sh'eenaz, dit Francesca Findabair, affalée dans son fauteuil pour soulager son ventre bien rond. Considérant comment votre mari vous a traités.

– Certes, Agloval a été... une déception. De nombreuses façons, répond Sh'eenaz en se tortillant dans son fauteuil, mais tous les humains ne sont pas comme lui, j'ai pu l'observer au château. Certains se montrent gentils envers les autres.

– Et pourtant, aucun n'est intervenu en votre faveur quand le duc abusait de vous, réplique froidement la reine elfe. Tout comme aucun ne s'est dressé contre ceux qui voulaient s'emparer de nos terres et nous soumettre. Les humains redoutent ce qui ne leur ressemble pas. Nous autres Elfes, Halfelins, Nains, nous avons souffert de leurs crimes mais au moins notre apparence similaire nous a valu quelques grâces. Les Vrans et les Marmottins se sont trouvés nettement bien moins lotis que nous, même pas autorisés à vivre dans les cités humaines, impitoyablement chassés ou parqués dans des réserves. Ils n'accepteront jamais nos différences et tôt ou tard, ils voudront plier le monde autour d'eux selon leur convenance.

– Tout ça c'est du passé, fait Neoth Korm, Si nous ne leur donnons pas une chance de vivre en paix, alors nous serons toujours en guerre contre eux

Des arguments et des éclats de voix fusent à travers la table circulaire, les pour et les contres tentant chacun de convaincre l'autre dans un capharnaüm qui aurait plus sa place sur une place de marché que dans une chambre politique.

– ASSEZ, hurle Brouver Hoog en assénant un coup de son gant sertis d'acier sur la table, la faisant presque trembler. Nous n'irons nulle part ainsi. De toute évidence, le conseil est dans une impasse, nous avons besoin que quelqu'un tranche... Vous! assène t'il en désignant Calened.

Jusque-là le Sage était resté en dehors des discussions attendant que la crise se résolve. Mais voilà qu'il se retrouve propulsé au centre.

– Moi ? Coasse l'elfe roux

– Oui vous, nous avons besoin de quelqu'un pour trancher la question. Je pense que étant la raison même de la création de ce conseil, c'est à vous de décider dans quelle direction nous devons aller. Vous avez insisté que votre but est de protéger les Races Anciennes et de découvrir comment cohabiter avec les humains. Je pense que malgré vos allégeances, vous ferez un choix impartial. Ou est ce que tous vos beaux discours ne valent rien finalement ?

– Non, enfin si, je veux dire... Je n'ai aucune idée de la marche à suivre, chaque camp a des arguments valides. J'ai besoin de temps.

– Eh bien vous aurez tout le temps de vous décider en vous rendant en Téméria pour faire part de votre décision, notre décision, au chef des forces Témériennes. Vous serez la voix du conseil à cet entretien. Après tout, vous avez manœuvré pour que tout ceci arrive, il est temps d'assumer les conséquences de vos choix, Sage.

Et c'est ainsi que quelques jours plus tard, Calened se trouve en train de voyager vers le lieu de rendez-vous convenu avec Vernon Roche. Le chef des forces spéciales Témériennes avait contacté la Scoia'tael pour faire part de son offre quelque temps plus tôt tandis que le Conseil, déjà au courant de sa proposition, débattait sur la marche à suivre. Depuis, il attend une réponse du Conseil et a fourni un lieu de rendez-vous.

Et maintenant, je me retrouve au beau milieu d'une forêt à devoir prendre une décision qui pourrait ou ne pourrait pas défaire ce que j'ai passé des années à accomplir. Pense Calened, en inspirant et expirant régulièrement. Moi qui espérais ne plus avoir à prendre ce genre de décision. Et mes visions ne m’ont donné aucun indice sur ce qui est la bonne décision. Tout ce que je vois, c'est du sang et du feu.

Son groupe est en train de gravir une petite colline au milieu des bois. Selon la Scoia'tael, c'est là que doit l'attendre Vernon Roche.

– Ça va ? Lui demande soudain quelqu'un à ses côtés.

Calened pousse un cri quelque peu perçant, se retourne vivement, se prend les pieds dans sa robe, chutant avec la grâce d'un sac à patate.

– Hola, fait Isengrim en le rattrapant. Perdu dans vos pensées, Maître Sage ?

Non mais le...

– Perdu ? Perdu ?! Oui, je suis perdu dans mes pensées, s'énerve Calened. Une guerre est sur le point d'éclater et j'en suis la principale raison, la survie de notre peuple et des autres Races Anciennes est dans la balance et c'est à cause de moi ! Et maintenant, je dois prendre une décision au nom du conseil et je n'ai aucune idée de la direction à prendre sauf que mon choix aura des répercussions peut-être terribles. Et pour couronner le tout, ma fille me fait la tête parce que mes secrets ont éloigné de nous l'elfe que j'aime!

Sur cette note, le Sage se met à respirer bruyamment comme un soufflet de forge. Le reste de son escorte le regarde avec des yeux ronds, surpris par la soudaine véhémence de l'elfe. D'un signe de tête, Isengrim indique à son groupe de prendre de l'avance.

– Notre peuple, hein ? Fait le chef Scoia'tael avec une expression neutre. Ça fait combien de temps que tu gardes tout sous pression comme ça ?

– Désolé, répond Calened en affichant un masque. Un Sage n'est pas censé se laisser ainsi emporter.

– Calened, oublie comment un Sage est supposé se comporter et parle moi, l'interrompt Isengrim. Son visage se fait plus doux et ses yeux brillent d'une inquiétude sincère. Je pense que tu as vraiment besoin de parler à quelqu'un.

– Oh, maintenant tu t'inquiètes pour moi ? Demande Calened d'un ton un peu acide. Après deux semaines passées sans nouvelles, tu t'inquiètes maintenant ?

– D'accord, c'est vrai, j'aurais dû revenir vers toi plus tôt mais je n'ai pas... je ne sais pas comment gérer les problèmes d'une relation. Je suis un leader, un maître stratège et un guerrier. Dans ces domaines-là, j'excelle. Mais je n'ai pas beaucoup... d'expérience quand ça concerne une relation. Je voulais revenir vers toi mais je ne savais pas comment. Et plus le temps passait, plus ça devenait difficile. Je suis désolé d'être parti mais comprends moi, tu aurais dû être honnête avec moi plus tôt, je n'aurais pas dû apprendre la vérité par une Dh'oine.

Calened prend une grande inspiration puis fixe ses yeux verts sur les iris bruns du Scoia'tael.

– Je sais que j'aurais dû être honnête envers toi bien plus tôt, spécialement en considérant ce que nous étions en train de construire. Explique t-il. Mais honnêtement, j’espérais ne jamais avoir à le mentionner. J'ai laissé les Aen Elle derrière moi il y a longtemps et je ne voulais pas revenir là dessus.

– J'ai toujours du mal à comprendre pourquoi tu as tourné le dos à ton peuple. Pourquoi t'intéresse-tu tant au sort des êtres de ce monde ?

– J'ai beaucoup voyagé. Sur une myriade de mondes durant plusieurs siècles. J'étais un Navigateur, l'un des mages qui font voyager la Chasse Sauvage à travers les mondes. Et pendant que les Cavaliers prenaient leur terrible moisson, j'ai observé des centaines de cultures. Ça m'a ouvert les yeux sur la valeur, l'unicité de chaque être vivant. J'ai appris à les aimer tout simplement. Mais les autres Aen Elle ne partagent pas mon point de vue. Pour eux, tout autre monde, tout autre culture est inférieure, exploitable. Comprends moi bien, j'ai bien souvent observé la supériorité de la culture Aen Elle sur les autres mais je pensais qu'avec cette supériorité venait une responsabilité, un devoir de guider les autres. Mais les... miens voulaient seulement les exploiter, prendre leurs ressources, les réduire en esclavage. J'ai observé ce processus de nombreuses fois et souvent protesté contre. Mais j'étais souvent ignoré et je l'ai supporté longtemps parce que c'était mon peuple, notre culture est magnifique mais la plus radieuse lumière projette les ombres les profondes. Et puis, un jour, j'ai entendu parler des Aen Seidhes, ton peuple, comment vous aviez été battus et soumis par les humains. Je militais pour vous aider mais les autres répondaient toujours qu'ils n'avaient pas les moyens nécessaires d'apporter de l'aide. Et dans leur ton, je l'entendais le mépris, oui le mépris, sur comment des elfes avaient pu tomber si bas au point de se faire dominer par une race frustre et primitive qui descend du singe. C'est alors que j'ai compris qu'ils n'avaient pas l'intention de vous aider en quoi que ce soit, vous nos propres cousins. Les Aen Elle ne se préoccupent que d'eux-même. C'est alors que je me suis exilé. J'ai abandonné la Chasse, j'ai abandonné les Aen Elle. Mais je ne savais pas quoi faire de moi, pour la première fois depuis des siècles, j'étais sans but. Puis je me suis rappelé le calvaire que ton peuple endurait et j'ai choisi de mettre toutes mes ressources, toutes mes capacités à trouver un moyen de vous aider par moi-même. C'est alors que j'ai eu les visions qui m'ont montré un futur possible pour toutes les Anciennes Races et j'ai décidé de poursuivre ce futur. La suite, tu la connais.

Ils reprennent leur marche, le silence seulement perturbé par les bruits de la forêt.

– Mais pourquoi avoir caché ce que tu étais ? Finit par demander Isengrim.

– Je ne voulais plus rien à voir à faire avec les Aen Elle et leur indifférence. Je me suis coupé entièrement d'eux et de mon passé. C'était... tentant et facile de me faire passer pour un Aen Seidhe. Je ne voulais pas non plus donner de faux espoirs sur une possible aide des Aen Elle. Mais au final, je voulais simplement enterrer mon passé. J'ai fait des choses dont je ne suis pas fier en tant que cavalier de la Chasse Sauvage ou en tant que Sage des Aen Elle. J'ai beaucoup tué, enlevé ou réduit à l'esclavage de nombreux êtres, torturé pour des informations.... j'ai tout fait et je ne le supportais plus. En devenant Calened le Sage de Maribor, c'était l'occasion d'un nouveau départ au service du bien

– Calened, c'est bien ton vrai prénom, pas vrai ?

– Ça l'est dorénavant et je ne ressusciterai pas mon passé en mentionnant mon ancien nom. Qui j'étais ne mérite que de sombrer dans l'oubli, je veux me concentrer sur qui je suis et qui je serai.

Isengrim l'observe en silence, l'air songeur avant de prendre un air résigné.

– Je suppose que je comprends pourquoi tu as gardé le secret, soupire t'il. Est ce qu'il y a d'autres choses que tu me caches ?

– Isengrim, je reste un Sage, bien sûr que je garde de nombreux secrets qui ne peuvent être connus que des membres de ma caste. Et il y a des choses de mon passé que je refuse catégoriquement d'évoquer. Je sais que ce n'est pas l'idéal, tu mérites quelqu'un de plus franc que moi. Mais c'est tout ce que je peux offrir.

Isengrim le saisit par la main et le force à le regarder dans les yeux.

– Très bien, dit-il, les yeux étincelants, j'imagine que c'est une condition quand on veut être avec un Sage. Je veux seulement que tu me promettes de ne garder pour toi que les secrets de ta caste, tu peux faire ça ?

– Je... euh, oui, je pense que je peux faire ça. Je te promets solennellement de ne pas garder de secrets à moins qu'ils ne concernent ma caste.

– Bien, fait l'elfe scarifié en hochant la tête. Sache cependant que si tu veux parler de ton passé, je suis là et je ne te jugerais pas, quoi que tu as pu faire. J'ai moi-même un passé peu reluisant où j'ai commis beaucoup de crimes. Je suis donc la personne la plus mal placée pour juger mais aussi la mieux placée pour comprendre. Je suis là si tu veux en parler.

– très bien, j'en prend note, murmure le Sage.

Isengrim hoche la tête avant de saisir Calened par le col et de l'entraîner vers un baiser. Le Sage se met à frissonner à ce contact, se sentant nu et vulnérable. Puis le chef Scoia'tael le prend dans ses bras, fermement.

– Tu m'as manqué, Me minne (mon amour), murmure t'il à l'oreille de Calened.

– Moi aussi tu m'as manqué, lui répond doucement le Sage.

Les deux se séparent et se remettent à gravir la colline, main dans la main.

– Est ce que tu aurais un conseil à me donner à propos des Témériens et de la décision que je dois prendre ? Demande Calened, de l'espoir dans la voix.

Isengrim ne répond pas tout de suite, se contentant de marcher lentement, l'ai pensif.

– Je ne suis pas la personne la mieux placée à interroger sur ce sujet là, lui répond-t-il finalement. Mon avis est loin d'être impartial. Tu sais que je n'aime pas les Dh'oines et je suis contre former une alliance avec eux. Notre peuple a suffisamment souffert à cause d'eux. Ne fais pas confiance à leur promesses, nous savons tous deux que les humains finissent toujours par les trahir. Par le passé, chaque fois que nous avons conclu un traité de paix, ils l'ont jeté aux orties à peine quelques décennies plus tard. On ne peut pas leur faire confiance, surtout à un moment aussi critique. Mais tu as raison quand tu disais qu'on ne peut pas débarrasser le monde d'eux. Au final, c'est à toi de prendre la décision.

– Je sais, soupire Calened, je sais.

Pendant qu'ils parlent, ils ont déjà atteint le sommet de la colline. Là, dans un petit bosquet, patientent quelques humains, vêtus de chemises bleus et blancs sous leur hauberts. Les Scoia'taels sont là également, non moins tendus, dispersés autour des humains. Ces derniers et les non-humains se regardent en chien de faïence. Les mains sur leurs armes, les deux camps sont prêt à bondir au moindre geste déplacé. Au centre du bosquet, patient et feignant la sérénité, se trouve Roche, sur une racine noueuse. À ses côtés, fière et provocatrice, son fidèle lieutenant Ves ronge son frein.

Alors qu'ils approchent, Roche désigne une pierre en face de lui invitant le Sage à s'asseoir. À en juger par les différentes strates de couleurs, cette pierre a été roulée jusqu'à son emplacement actuel.

– Bienvenue lance Roche avec un sourire forcé. Je suppose que vous êtes le représentant du Conseil ?

– En effet, répond Calened en s'installant, Isengrim juste derrière lui. Je suis Calened aen Maribe'ar, un Aen Saevherne.

– Très bien, je suis...

– Je sais très bien qui vous êtes, Vernon Roche, Vous avez une réputation parmi mon peuple. Pas en bien, soit dit en passant.

– C'est du passé, fait Vernon en regardant Calened droit dans les yeux. Je suis ici pour passer un marché pour notre bénéfice mutuel.

– Qui aurait cru qu'on verrait un jour le fameux commandant des forces spéciales Témerienne parlementer avec des non-humains, fait Isengrim d'un air sombre. Et contre des humains.

– Continue et on pourrait changer d'avis, rétorque Ves.

– Assez ! Fait Vernon d'une voix ferme. Nous ne sommes pas ici pour nous battre. J'ai soumis une proposition à votre conseil et j'aimerais connaître la réponse.

– Le conseil est divisé par votre marché. Certains veulent l'accepter, les autres sont contre. Ils ont atteint une impasse. Ils m'ont chargé de trancher la question et de prendre la décision finale.

– Vous ? Pourquoi vous ? Quelle autorité avez vous pour prendre une telle décision ?

– Je suis un Sage, cela me confère en soi une grande autorité mais je suis surtout celui qui a uni les Races Anciennes et fondé ce conseil.

– Alors c'est à cause de vous que la Téméria a été envahie par votre genre, remarque Ves entre ses dents.

– Indirectement mais oui, j'ai vu une opportunité dans la grande appétence de votre peuple pour la violence et je l'ai saisie. Vous ne pouvez pas me le reprocher, vos ancêtres après tout ont fait la même chose quand ils nous ont pris ces terres.

– Peu importe, fais Vernon Roche. Si c'est vous qui devez prendre la décision, prenez-la dès maintenant. Vous acceptez nos termes oui ou non ?

Calened ne répond pas tout de suite, admirant à la place le jeu des lumières du soleil du midi dans les feuilles d'arbres. Le grognement impatient de son interlocuteur le ramène à la réalité.

– Oui, j'y pense depuis plusieurs jours déjà. Quelles garanties me donnez-vous que votre peuple ne nous fera pas la guerre si nous lui donnons la Téméria ? Quelles garanties aurons nous que nous vivrons en paix dans le futur ?

– Vous avez notre parole...

– Votre peuple n'est pas connu pour garder sa parole. Et vous personnellement encore moins. Qu'est ce qui vous empêchera dans le futur de vouloir réclamer Brugge et Angren ?

– Ce sont des états vassaux de Téméria...

– Et avant ça, des terres elfiques. Nous avons autant de droits que vous sur ces terres.

– Radovid cherche à éradiquer l'identité de Téméria. Si vous nous rendez notre royaume, nous vous en serons éternellement reconnaissants.

– Reconnaissants ? Explose Isengrim, nous avons vu votre reconnaissance de près. Quand vous êtes arrivés sur les rivages de ce continent, vous étiez des déshérités, de misérables sans-abris. Nous vous avons aidé à vous établir, donné des terres, nourri, nous vous avons enseigné la magie. Et en retour, au moment où vous vous êtes sentis assez forts, vous nous avez envahis, arrachant nos terres et occupant nos cités. Nous savons quel air a votre reconnaissance.

– Isengrim ! grogne Calened et le Scoia'tael se tait. Cela dit, il n'a pas tort, au vu de vos actes passés, il va nous falloir plus que votre parole.

– Nous établirons un traité bien sûr, fait Vernon, les yeux brillants.

– Comme les précédents traités que nous avons signés ? Qu'est ce qui nous garantira que celui-là ne connaîtra pas la même fin ? Voyez-vous, c'est cela le cœur du problème. Si nous signons un traité, vous aurez des siècles de paix de notre part car nous vivons longtemps. Mais vous ? Un siècle passe et plusieurs générations se sont déjà succédé. Et même si votre parole et désir de paix est sincère, ce que je pourrais croire, comment pouvez vous nous assurer que vos descendants ne briseront pas le traité, toutes reconnaissances oubliées ?

– Je ne...

– Exactement, commandant, vous ne savez pas. Vous ne pouvez pas prévoir comment vos descendants réagiront et vous ne pourrez pas les en empêcher. Votre peuple ne s'inquiète que du proche avenir alors que nous, nous planifions sur le long terme.

– Si vous perdez contre Radovid, vous n'aurez pas d'avenir, long ou court.

– Certes mais nous pouvons gagner cette guerre avec ou sans vous. Mais je ne mettrai pas en arrière-plan le futur de nos royaumes si nous gagnons cette guerre. Je refuse de perdre tout ce que nous avons gagné dans un siècle parce que nous avons commis l'erreur de vous faire confiance. Nous avons déjà fait cette erreur par le passé. Deux fois.

– Vous avez déjà pris votre décision il semblerait, remarque Vernon, la colère durcissant ses traits.

– Juste à l'instant. Vernon Roche, au vu de votre incapacité à garantir la paix entre nos peuples dans le futur, je suis désolé de vous informer que nous refusons votre marché.

Le silence s'installe dans le bosquet. Les hommes de Vernon le regardent intensément, guettant un signal. Les Scoia'tael se tendent prêts à bondir. Vernon se redresse.

– Dans ce cas, cela veut dire que la prochaine fois que nous nous reverrons, ce sera sur le champ de bataille. Dans des camps opposés.

Calened hoche la tête et se relève également.

– Un jour, peut-être nous apprendrons à nous faire confiance et à nous accepter mutuellement. Mais jusqu'à ce que ce jour arrive, je préfère garder le fleuve entre nous.

Vernon Roche hoche la tête, se retourne et quitte le bosquet, ses hommes sur les talons. Les Scoia'taels commencent à se rassembler autour de Calened sans cesser de jeter des regards méfiants en direction des humains.

– Venez maintenant, rentrons, dit-il.

La troupe se met en route en direction des montures. Je vais devoir faire un rapport au conseil. pense Calened, j'espère qu'ils accepteront ma décision.

– Ça va ? Demande Isengrim en posant une main sur son épaule.

– Non mais il faudra faire avec, lui répond Calened en positionnant sa main sur la sienne.

– Si ça peut te réconforter, je pense que tu as pris la bonne décision. Si nous gagnons, nous leur montrerons que nous sommes forts et qu'ils n'ont pas d'autre choix que de négocier la paix. Les humains respectent seulement la force.

– J'aimerais pouvoir en être aussi convaincu.

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