D'Eau et de Feu
Chapitre 5
Ils marchèrent ainsi, côte à côte pendant un moment. Cendral n’était jamais venu à Possible-Ville auparavant, même lorsqu’il était jeune. Bien sûr, il en avait parfois entendu parler, des rumeurs bien vite étouffées par les commandants de garnison. Parler d'une ville multiculturelle en temps de guerre était tabou dans les rangs.
Voilà cette ville, si différente d’un bâtiment à l’autre où se côtoient des dragons de tous clans sans s’étriper. À l’époque cela semblait farfelu, mais dans un temps de paix comme celui-ci…
Il serra les mâchoires, mal à l’aise, ses pattes encore alourdies par sa crise.
Tous ces dragons… bon nombre d’entre eux semblent être d’anciens combattants au vu des cicatrices et des membres atrophiés. Combien de temps avant que l’un d’eux n’attaque un autre ? Avant que les vieilles rancœurs ne reprennent le dessus sur la raison ?
Son cœur s’accéléra au fur et à mesure qu’ils s’avançaient des allées pavées de roche rugueuse. Il resserra ses ailes contre ses flancs.
Le soleil disparaissait parfois derrière les auvents déchirés qui couvraient partiellement les rues sinueuses de la ville. Il était encore tôt, donc peu de dragons traînaient encore dans les allées.
Tandis qu’il marchait, Cendral scrutait ces inconnus d’un œil méfiant. Chaque geste vif pouvait être une attaque, chaque regard était une menace. Il remarqua qu’Écume se rapprochait de lui à chaque fois qu’ils croisaient un dragon de sable. Des marchands vendaient toutes sortes d’ustensiles, bijoux, tissus et des fumets très divers parsemaient l’air, allant de la viande grillée au sang coagulé. À un croisement, ils virent un trio d'Ailes du Ciel s’approcher. Les pics dorsaux de Cendral se dressèrent tandis qu’il luttait pour garder le contrôle de ses ailes tremblantes et ne pas s’envoler immédiatement.
Respire, Cendral, respire.
En passant, les Ailes du Ciel se contentèrent de faire un signe de tête poli au dragon rouge, ce qui accentua son stress.
Trouvons quelqu'un rapidement !
Après quelques minutes de marche, il remarqua un garde qui se tenait droit, équipé d’une pique ornée d’un drapeau aux couleurs du clan des Ailes de Sable.
Ils allaient enfin pouvoir faire ce pour quoi ils étaient venus et s’en aller par la suite. Ils s’approchèrent de lui.
— Nous devons parler à votre chef, dit Cendral d'un ton brusque.
— Pourquoi ? répondit le garde, les sourcils froncés.
— Nous avons des informations importantes, dit Écume.
Le garde les fixait, les passant au crible du bout de leurs ailes au bout des griffes.
— Humm, quel genre d’informations ? dit-il d’un air méfiant.
— Le genre vital, répondit simplement Cendral.
Le garde parut déconcerté.
Il se demande ce que peuvent bien vouloir deux dragons inconnus, d’autres clans, leur raconter. Si c’est raisonnable de perdre du temps, au risque de se faire passer un savon par son supérieur.
Écume se rapprocha, la queue battante légèrement.
— Écoutez, je sais qu'on a l’air étrange et tout. Mais s’il vous plaît, nous pensons que c’est important pour votre clan.
Le garde hésita encore un peu, continuant de les juger. Puis, avec un hochement de tête, il ajouta :
— Bien… suivez-moi, le mieux est que vous en parliez à Six-Griffes.
Sans attendre, il marcha en direction d’un bâtiment situé un peu plus loin, de taille moyenne, avec le toit en forme de dôme et aux murs de la couleur sable. À l’entrée, deux gardes en armure et équipés de lances se tenaient droits et immobiles. Seuls leurs yeux suivirent du regard les deux dragons aux couleurs si détonantes avec le décor sobre.
Quand ils entrèrent, ils arrivèrent dans une pièce unique, circulaire avec le sol recouvert de tapis de couleurs différentes, quatre dragons se tenaient à l’intérieur. Deux gardes postés dans la pièce, un autre, plus jeune, qui devait avoir l’âge d’Écume, avec une petite cicatrice sur son museau curieux et ouvert, ainsi qu’un immense dragon à l’air autoritaire.
Cendral se raidit un instant, ses muscles figés sur le chef. Il lui rappelait ses commandants quand il était jeune, mais son regard semblait plus doux.
Ils s’arrêtèrent au milieu de la pièce et le garde s’approcha du grand dragon.
— Général Six-Griffes, ces deux dragons prétendent avoir des informations pour vous.
Il s’inclina légèrement puis fit un salut, ce qui sembla mettre mal à l’aise le grand dragon.
Il est général ? Vraiment ? Il semble ne pas aimer le protocole.
Chassant ses doutes de ses pensées, il attendit patiemment que le chef prenne la parole. Sans même s’en rendre compte, il remarqua qu’il s’était mis en position d’attente de soldat. Il décida de se reprendre et d’adopter une posture normale mais leur chef, qui ne les quittait pas de ses yeux, sembla le remarquer au vu du regard amusé qu’il lui jetait.
— Ancien soldat, non ? dit-il calmement à Cendral.
Dois-je répondre sincèrement ou ne rien dire ?
— Oui, répondit Cendral sur le même ton.
Il vit cependant du coin de l'œil le regard étrange que lui lança Écume.
Le grand dragon sourit de nouveau.
— Tu n'as pas perdu tes attitudes protocolaires visiblement, même si tu aurais aimé, n’est-ce pas ?
Cendral ne répondit rien, tentant de cacher son malaise.
— Bon, mon garde dit que tu as des informations, approche-toi et parle, dragonette, dit Six-Griffes en désignant Écume.
Celle-ci sursauta imperceptiblement, jeta un regard à Cendral, et s’avança de quelques pas. Il remarqua que le bout de ses ailes tremblait légèrement.
Elle a peur de ce dragon ? Il faut avouer qu’il est impressionnant, et ce qu’il s’est passé hier ne doit pas l’aider à se mettre en confiance.
— Euh… oui, heu… je … je …
Le dragon de sable haussa les sourcils.
— Eh bien ? pressa le dragon d’une voix calme.
Instinctivement, Cendral fit quelques pas pour se placer aux côtés d’Écume et lui frôla l’aile avec la sienne.
Écume sembla se calmer, prit une inspiration et dit d’une voix claire :
— Oui. Hier, j’ai… surpris… une conversation entre deux Ailes de Sable.
Six-Griffes se redressa, plus attentif. Cendral remarqua aussi que le plus jeune des deux écoutait attentivement également, ses yeux inspectant chaque écaille des deux dragons au centre de la pièce.
— Je n’ai pas bien compris tout ce qu’ils disaient… mais j’ai compris quelques mots. Ils parlaient de cactus, de reines et de faire vite.
Les deux dragons de sable échangèrent un regard lourd de sous-entendu.
Visiblement, ils nous croient et savent de quoi on parle.
Le grand dragon s’approcha d’Écume, la fixant de ses yeux noirs de jais.
— Es-tu sûre de ce que tu as entendu ? Tu as entendu quoi d’autre ? Un nom, le leur ou bien celui de la reine qu’ils visent ? Réfléchis bien, dragonette.
Le plus jeune ajouta.
— À quoi ressemblaient ces deux dragons ?
Même si le ton qu’employa le commandant ne semblait pas agressif, mais davantage pressant et brusque, le corps du dragon rouge se mit instinctivement en position défensive.
La dragonne de mer semblait chercher ses mots en fouillant ses souvenirs en détail, puis Écume soutint le regard du grand dragon, et affirma d’une voix mesurée :
— Oui, je suis sûre d’avoir entendu ça. Malheureusement, je n’ai rien compris d’autre, je peux vous le jurer. Je n’ai rien entendu de plus, car ils m’ont vu et m’ont pris en chasse.
Cendral ajouta.
— L’un était grand, il lui manquait son aiguillon et avait un couteau. Le second semblait être le meneur, et avait une longue estafilade sur le flanc.
Le dragon remarqua le cataplasme sur l’aile d’Écume, ce qui sembla le détendre. Il se tourna et parla au plus jeune.
— Pour le plus petit, je ne vois pas. Mais le plus grand, ça ne peut être que Fennec… je le croyais mort depuis des années. Enfin, qu’en penses-tu ? Épine et Ruby… elles viennent ici demain après tout.
Épine ? Ruby ? Qui sont-elles ? Les reines ?
— Je ne sais pas qui sont exactement Épine et Ruby, mais cela semble cohérent avec l’empressement de ces deux malfrats, dit Cendral.
— Épine est la Reine des Ailes de Sable, curieux que tu ne le saches pas ! répondit le plus jeune dragon à l’attention de Cendral avec une pointe de fierté et d’agacement dans la voix. Quant à Ruby, elle est la Reine des Ailes du Ciel.
Un frisson de peur parcourut la colonne vertébrale de Cendral et son cœur s’accéléra.
La reine des Ailes du Ciel, ici ? Sérieusement ? Il faut que je parte avant son arrivée à tout prix. Qui sait comment elle traitera un déserteur.
— Qibli ! gronda le commandant. Bon, s'il s’agit bien des Reines, cela veut dire qu’ils préparent quelque chose de grave. Et si c’est avec des cactus flamme-de-dragon… on a un gros problème. Ils nous ont déjà causé des soucis par le passé.
Le regard du dragonnet de sable s'assombrit.
— Encore Vautour, tu penses ?
— Possible, on ne l'a pas revu après Spectral… Il vaut mieux prévenir les Reines, répondit Six-Griffes.
Cendral était un peu perdu. Il avait l’impression de se réveiller après un long sommeil, entendant des noms qui semblaient être importants au vu du ton grave de la conversation. Mais sans en connaître un seul. Visiblement, beaucoup d'événements importants s’étaient produits en dix ans d’exil.
Que faire ? Maintenant que nous avons transmis l’information… on ne peut rien faire. Tout est entre les serres de ce général.
Il jeta un coup d'œil en biais à la dragonette. Celle-ci observait la scène, l’expression curieuse et le front plissé en une profonde réflexion.
Elle réfléchit à la suite probablement.
Le général avait le regard perdu dans les dessins complexes qui parsemaient les tapis. Il poussa un profond soupir qui fit s’envoler un petit nuage de poussière.
— Ne peut-on pas avoir ne serait-ce qu’un mois sans problèmes, dit le dragon de sable à voix basse, comme s’il parlait à lui-même.
Le grand dragon se rapprocha d’eux, son regard était déterminé, mais Cendral crut y lire de la reconnaissance envers les deux étrangers.
— J’espère que cela n’est rien, mais nous allons pouvoir nous organiser pour l’arrivée des reines demain.
Écume hésita un instant, puis demanda calmement :
— Ce ne serait pas mieux si… si elles annulaient leur visite ? questionna Écume.
Le chef s’exclama, mi-aboiement, mi-rire.
— Ha ! Tu ne connais pas notre reine, petite. Même contre une armée de dragons invisibles, elle ne reculerait pas ! Et de toute façon, elles doivent discuter de sujets importants. Il désigna du menton la blessure d’Écume. Tu devrais aller voir Mouche, pour qu’elle s’occupe de ta blessure.
La dragonette hocha la tête tout en jetant un regard vers le pansement.
Le dragon de sable fit signe de la queue à un des gardes en faction.
— Gecko, accompagne-les chez la doc, veux-tu ?
— Bien, Général ! répondit le dragon en armure, en faisant signe au duo de le suivre.
En partant, Cendral ne put s'empêcher de remarquer le regard que lui lança le jeune dragon de sable.
Hum… pourquoi ce regard ? Impossible de le décrypter. Il semble avenant, mais je sens chez lui quelque chose. Il a passé toute l'entrevue à nous scruter attentivement, est-ce qu’il nous évaluait ? Tentant de savoir si on était assez fiables ?
Ils suivirent le garde quelques pas derrière lui. Écume baissa la tête, les yeux fixés sur les pavés.
— Cendral… tu crois qu’il va se passer quelque chose ? finit-elle par demander d'une voix inquiète.
— Je ne sais pas… probablement rien, j'espère. Ce n'est plus vraiment de notre ressort de toute façon.
Le trajet sembla plus long qu’il n’aurait dû. Au moment de traverser un pont en pierre, il remarqua qu’Écume fixait un groupe de très jeunes dragonnets de toutes les couleurs, certains avec des allures étonnantes.
Du regret ? De la jalousie peut-être ? Ces petits semblent heureux en tout cas, c’est bon signe. La Reine Épine semble prendre soin de ses sujets pour provoquer tant de loyauté chez ses soldats, et la ville semble paisible, comme s'ils avaient oublié la guerre qui n’avait pourtant cessé qu’il y a moins d’un an.
Écume regardait les dragonnets s’amuser, elle avait un petit sourire en coin mais semblait également avoir les larmes aux yeux.
Elle n'a pas dû avoir une enfance facile, je me demande ce qu’elle a vécu. Mais je ne veux pas la brusquer. Elle le racontera si elle a envie.
Ils traversèrent le pont et continuèrent ainsi un moment entre des bâtisses aux allures diverses.
Ils arrivèrent à une petite bâtisse en terre blanche, collée à une sorte de jardin où la végétation était dense et colorée. Cela sentait la figue, l’arnica des montagnes et toutes sortes de plantes que Cendral ne put identifier distinctement, à cause des odeurs entremêlées.
Il vit le garde s’entretenir en aparté avec un autre dragon de sable, jeune mais bien bâti.
Que fomentent-ils ? Un piège ? On devrait partir…
Mais se rappelant les paroles d’Écume, il essaya de refouler ses craintes.
Le dragon de sable qui parlait avec le garde entra dans la structure, et revint quelques instants plus tard suivi d’une grande dragonne de boue qui boitait ; elle avait sa patte arrière noircie.
— C’est lequel d’entre vous qui est blessé ? demanda-t-elle.
Écume s'avança en dépliant son aile pour montrer le cataplasme.
— Bien, suis-moi, fit-elle en désignant l’entrée.
La dragonette jeta un regard à Cendral. Avant qu'il n'ait eu le temps de comprendre qu’elle lui demandait de l’accompagner, la dragonne les informa.
— Non, tu ne peux pas venir à l’intérieur, ce n'est pas une grande clinique et tu es plutôt… imposant…
Il resta immobile, les regardant disparaître dans la clinique. Le garde en profita pour s’éclipser, retournant sans doute à son poste, laissant Cendral seul dans le jardin.
Il soupira, et décida de s’allonger un peu pour se reposer en attendant. Il trouva un petit coin tranquille, à l’angle du terrain, au sol recouvert de sable chaud.