D'Eau et de Feu
Chapitre 4
Cendral sentit une griffe lui pousser l’épaule. D’un geste brutal, il se releva en grognant, la patte tendue en position d’attaque. Mais il s'interrompit en voyant l’expression terrifiée d’Écume.
— Hé ! Du calme !! cria-t-elle. Je voulais juste te dire que le soleil était levé !
Elle semblait réellement surprise et apeurée. Mais Cendral, encore confus, avait le cœur qui battait à toute allure et la respiration saccadée. Il était encore en partie dans son cauchemar…
Il recula, regardant ses griffes tremblantes en imaginant le pire.
Qu’ai-je failli faire ?!! Bon sang, malgré les années, je ne m’y ferai jamais …
— Je suis désolé, dit Cendral, tremblant encore.
— Et bien… je ne sais pas de quoi tu as rêvé, mais ça devait être intense ! Je t’observe t’agiter depuis tout à l’heure !
Cendral la regarda du coin de l'œil. Elle semblait aller mieux, et son aile déployée montrait que le cataplasme avait fait effet.
— C’est qui, Pyra ? interrogea la dragonette.
Les épines dorsales de Cendral se hérissèrent instinctivement et un frisson de peur et de colère lui parcourut l’échine.
— Personne, grogna-t-il brusquement.
— Et ça t’arrive souvent de rêver de “personne” ? Non, parce qu’entre les grognements, les paroles et les larmes, visiblement, “personne” était importante.
Il se retourna pour fixer la dragonette avec colère.
— Cela ne te regarde absolument pas ! Maintenant, lève-toi. Plus vite on sera à Possible-Ville, plus vite je me débarrasserai de toi.
Bien qu’il le pensait, Cendral regretta d’avoir parlé avec autant de colère. Et l’expression surprise et peinée d’Écume n’aida pas. Mais elle répondit avec le même ton.
— Bien ! Comme ça, je n’aurai plus à supporter tes caprices colériques ! Je ne sais même pas pourquoi je t’ai demandé de l’aide ! Tu ne vaux pas mieux que les autres, tiens !
Elle s’éloigna d’un pas pressé sans l’attendre, le laissant sur place. La colère que ressentait Cendral laissa place à un malaise et du regret.
Il n'était plus habitué à être confronté à ses propres ressentiments comme face à un miroir. Il savait qu'il avait tort, mais refusait de l’admettre à lui-même. Mais là, il l’avait blessée injustement car le dragon rouge était pris dans sa propre peur et ne savait pas comment se remettre en question.
Il commença à suivre Écume, cherchant ses mots et tentant de remettre ses pensées dans le bon ordre.
J'ai été injuste avec elle… Je n'aurais pas dû réagir comme ça. Elle n’a pas à subir mes humeurs… elle n'est pas Pyra, mais cela fait tellement longtemps que je n’ai pas été confronté à autant de socialisation. Je n'ai pas le droit de lui reprocher les choix d'autres dragons ou qui m'appartiennent. Raaaaaaaaahh !! Pourquoi les relations entre dragons doivent-elles être si complexes ?!
Ils marchèrent ainsi un moment, la dragonette restant devant, le visage fermé et le regard fixe.
Le dragon rouge ressentait une boule de culpabilité grandir dans son ventre. Refoulant ses angoisses, il s’élança pour la rattraper et marcher à ses côtés.
— Écoute… je sais que je ne suis pas facile. Mais je suis désolé de t’avoir envoyé promener tout à l’heure. Tu n'es pas responsable de mon passé et j'ai été injuste. C’est juste que… enfin bref… Je suis vraiment désolé.
Elle s'arrêta, s’assit et fixa son regard dans le sien. Mais elle ne parla pas, semblant hésiter sur quoi répondre.
Après un certain temps, la dragonette répondit calmement.
— Je sais aussi que je suis du genre envahissante et tout. À irriter les dragons qui m'entourent avec mes questions. Tout le monde me l’a toujours reproché. C’est pour cela que je suis partie. À quoi bon rester si je ne peux pas être moi-même, pas vrai ?
Cendral resta silencieux, réfléchissant à ce qu’elle venait de dire. Elle rajouta.
— Mais, ce n'est pas pour autant que j’accepterai de subir sans rien dire. Je me doute que tu as dû avoir un passé complexe, mais comme tu dis, je ne suis responsable de rien dans tout cela, alors essaie d’y penser d’accord ? Et, je vais essayer aussi de me montrer… moins intrusive.
Elle a raison. Si j’avais pu être moi-même, peut-être serais-je différent ? J’aurais une vie paisible, et non pas remplie de méfiance. Je dois faire attention.
— Tu as raison, dit Cendral.
— Woah, personne ne m’avait jamais dit que j’avais raison ! C’est une première ! Tu peux le redire, que je savoure ! NON, attends ! Tu peux même l’écrire ? Sur une plaque, que je garderais autour du cou pour la montrer à tout le monde : “Écume a raison ! Signé Cendral le grincheux” Hahahahaha !
Le grand dragon rouge esquissa un sourire malgré lui, ce que la dragonne ne manqua pas de remarquer.
— Et il sait SOURIRE !!! Non ?!! Whoa, je ne savais même pas que tu avais les muscles pour ça.
— Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de sourire depuis un bon moment…
— Et bien voilà un challenge pour une dragonette comme moi !
Ils continuèrent à marcher, échangeant parfois sur une plante ou un animal qu’ils croisaient. Écume était du genre curieuse de tout. Et le moins qu'on puisse dire, c’est qu’elle n’avait pas peur de poser des questions !
— C’est si différent du royaume de mer… dit Écume en poussant un soupir tandis qu’elle regardait un moineau voler.
— Tu n'étais jamais sortie de ton royaume avant ? s’enquit Cendral.
— Non, j’ai été élevée pour devenir récolteuse de perles. Mais je n’aimais pas ça. Et je n’aimais pas grand monde dans mon village, je crois que c’était réciproque d’ailleurs.
— Et tes parents ? C’est eux qui voulaient que tu deviennes récolteuse ?
La dragonette détourna le regard, marqua un temps d’hésitation, puis répondit :
— Non… ils sont morts avant mon éclosion. J’ai été élevée par une nourrice, pour servir le royaume.
J’aurais dû réfléchir avant de me montrer indiscret. Quel idiot.
— Oh… désolé.
— Pas de problème… je ne les ai pas connus, donc c'est étrange… à la fois ils me manquent, mais pas tellement, tu vois ?
Mais Cendral sentait qu’elle n’était pas vraiment honnête en disant cela. Ce sujet touchait davantage la dragonette qu’elle ne souhaitait l’admettre. Il préféra donc changer de sujet.
— Oui, je vois ce que tu veux dire. Et donc, tu as fini à Possible-Ville ?
— Oui. Je suis partie du village côtier où j’ai grandi il y a peu. J’avais entendu parler de cet endroit par des marchands, et comme je n’avais jamais vu réellement d’autres clans, je me suis dit : pourquoi pas ? Puis je suis tombée sur ces deux gus. Et la suite, tu connais ! Me voilà avec le dragon le plus aimable de Pyrrhia !
Elle est encore ironique ? Je ne sais pas, elle sourit mais… Moi, aimable ? Sérieusement ? Non, c'est sûrement ironique.
— Et ce qu’ils ont dit, c’est vrai ? Tu as entendu ce qu’ils disaient ?
Elle sembla hésitante, comme si elle n’était pas sûre de ce qu’elle avait entendu… ou de pouvoir lui répéter.
— Oui… plus ou moins. Je veux dire, j’ai entendu certains trucs mais… je ne sais pas ce que cela implique. Ils parlaient de cactus, et de reines, et qu’il fallait faire vite.
De reines ? Laquelle ? Ou lesquelles ? Avec tous ces changements, j’ignore qui sont les reines actuelles hormis la reine Coral et apparemment une certaine Gloria chez les Ailes de Pluie. Les autres, je ne sais pas qui elles peuvent être. Mais, sont-elles en danger ? Si ce sont des cactus flamme-de-dragon, assurément. Par les trois lunes, allons-nous repartir en guerre totale à cause d'eux ? Combien de dragons mourront encore ?
— Hum hum…
Cendral était perdu dans ses pensées, réfléchissant aux différents scénarios possibles. Il continua à marcher, si bien qu’il ne distinguait pas les bruits de voix et de caisses en bois que déplaçaient les marchands de la ville. Quand le dragon rouge remarqua finalement les signaux d’alerte que lui envoyaient ses sens, ils se trouvaient déjà à l’entrée de Possible-Ville.
Cendral leva les yeux, le comprit et se figea. Cela faisait presque dix ans qu’il ne s’était pas trouvé entouré d’autant de dragons. Ses seules interactions ces dernières années avaient été avec un Aile de Pluie qu’il croisait de temps en temps sur son île. Avoir une dragonette à côté de lui était une chose, mais des centaines de dragons, y compris des Ailes du Ciel, en était une autre.
Son cœur battait à tout rompre, il peinait à respirer. Sa vision se troubla, et il perdit ses repères.
La forêt, je dois y retourner. Il faut que je parte, maintenant !
Il se tourna vers Écume, puis, mal à l’aise et la voix rendue rauque par la panique, s’exclama :
— Bon, tu es à Possible-Ville maintenant. Je dois partir !
Sans attendre de réponse, il s'éloigna aussi vite que ses pattes pouvaient le porter. Il aurait pu s’envoler, mais son esprit était embrumé, plongé dans ses terreurs et ses angoisses. Submergé par des années à se répéter en boucle :
Ne fais confiance à personne. Si la personne que j’aimais le plus au monde m’a fait ça, n’importe qui peut le faire. Tu n'es en sécurité avec personne !
— Hé ! Tu pars vraiment comme ça ? Que t’arrive-t-il ? Pourquoi cet empressement ?
Entre deux respirations bruyantes, Cendral réussit à articuler.
— Tu ne peux pas comprendre. Tous ces… je… je ne peux pas… JE NE PEUX PAS. Je dois partir, MAINTENANT !
— Mais pourtant…
Elle ne finit pas sa phrase, mais continua de le suivre aussi vite qu’elle le pouvait tandis qu’ils s'avançaient dans la plaine. Un groupe d’une dizaine de dragons, des Ailes de Sable pour la plupart, s’approchait d'eux par le sentier. Le dragon rouge les remarqua, et son cœur s’accéléra encore, comme s'il cherchait à sortir de sa poitrine pour s’enfuir sans lui. Il changea de direction et sortit du sentier, marchant sur l’herbe de la plaine.
Après quelques pas, Cendral s’arrêta car ses muscles venaient de se paralyser. Complètement déboussolé, son cerveau était en surchauffe et plus aucun de ses sens ne marchaient. Seule une voix impériale et forte martelait dans sa tête :
PARS ! PARS ! PARS ! PARS !
Cela lui vrillait complètement le crâne. Il s’écroula accroupi dans l’herbe, se boucha les oreilles avec ses griffes tout en fermant les yeux, il hurla à pleins poumons en direction du sol.
STOOOOOOOOP !!!
Tout d’un coup, tout devint noir. Il ne voyait plus rien, ne sentait plus rien, se retrouvant dans le néant total qui lui semblait si paisible. Le temps semblait s’étendre à l’infini. Il ne savait pas depuis combien de temps cela durait.
Un bruit strident résonna brusquement dans sa tête, comme si un millier de cloches claironnaient entre ses oreilles. Ses sens s’éveillèrent tous en même temps dans une cacophonie insupportable. Soudain, il sentit les serres qui lui maintenaient la tête par les côtés et le redressaient. Mais totalement incapable de réagir, il se laissa faire. Ses oreilles n'entendaient qu'une voix étouffée, incompréhensible. Il ouvrit les yeux, sa vue toujours brouillée, il ne distinguait rien clairement. Pendant un instant, il crut voir des écailles couleur rouille et des yeux jaunes… puis, elles devinrent bleues et les yeux vert pâle.
Il sentait que son esprit s'éveillait. Il commença à distinguer les traits d’Écume, son expression inquiète et ses larmes.
— CENDRAL ! ÉCOUTE-MOI ! JE SUIS LÀ. CENDRAL !! REPRENDS-TOI ! RÉVEILLE-TOI !
La voix paniquée d’Écume résonna dans ses oreilles enfin débouchées. Il avala péniblement.
— É-Écume ?
— Oui ! C'est moi ! Que t’arrive-t-il, bon sang ? Par les trois lunes ! Respire et garde tes yeux sur moi.
Il obéit, prenant de grandes inspirations suivies de lentes expirations tout en continuant de la regarder.
La voix de la dragonne tremblait encore, mais elle se força à être plus calme et autoritaire. Il n'avait plus assez d’énergie pour réfléchir, alors il se contenta d’écouter.
— Bien… Continue. Il n'y a que nous deux en ce moment. Concentre-toi sur ma voix.
La chaleur du soleil lui réchauffant les écailles, l’herbe douce sous ses griffes, le vent faisant balancer le feuillage des arbres.
À quelques longueurs de queue, le groupe de dragons s’était arrêté et regardait cette curieuse scène. Il lui sembla même lire de l’inquiétude chez au moins deux d’entre eux.
— Euh…. Tout va bien ici ? demanda l’un des Ailes de Sable.
— Oui, oui. Merci. Vous pouvez nous laisser, répondit Écume d'une voix qui ne permettait pas de réplique.
Après un échange de regards étonnés entre eux, ils partirent en direction de la ville.
Écume reporta son attention sur Cendral, l’aidant à s'asseoir. Ce dernier restait immobile, les yeux fermés, continuant son exercice de respiration.
— Tu peux m’expliquer ce qu’il vient de se passer, Cendral ?
Le dragon rouge ouvrit ses paupières, et rendit son regard à la jeune dragonne.
— Cela fait longtemps… trop longtemps que je ne me suis pas retrouvé en présence d’autres dragons, et encore moins dans une ville entière. Après une décennie de solitude… je crois que je ne suis pas prêt.
— C'est le moins qu'on puisse dire… mais… pourquoi ? Tu as été banni de ton clan ?
Alors qu’il s’attendait à voir de la méfiance naître après cette question, Cendral sut qu’elle cherchait simplement à comprendre.
Je ne veux pas lui dire tout, je ne suis pas prêt. Mais, peut-être au moins lui expliquer rapidement ?
Elle sembla noter son appréhension.
— Tu n'es pas obligé après tout. On n’est pas amis, on se connaît à peine… c’est juste que… j’ai été un peu… surprise ? … par ce qui vient d'arriver.
Il réfléchit un instant, son esprit lui intima de se taire en ressassant le même mantra qu’il se répétait depuis des années
Ne fais confiance à personne.
Mais il dut admettre qu’elle l’avait aidé, alors qu’elle aurait pu tout simplement partir, vu qu’ils étaient déjà à Possible-Ville plutôt que rester avec ce dragon colérique, fermé et potentiellement dangereux.
Pourquoi ? Pourquoi est-elle restée ? Pourquoi m’aider…
Il prit une dernière inspiration, regarda ses griffes.
— Je me suis exilé, après qu’on ait essayé de me tuer pour un choix auquel je n’arrivais pas à me résoudre. Je suis parti, aussi loin que je pouvais, de tout, de ma vie, de… des dragons, de la société.
Il attendait une réponse, une question, ou même un grognement. Mais il n’entendit rien. Il releva la tête, et s’arrêta sur le visage d’Écume qui le fixait.
Elle resta ainsi, sans parler, pendant un long moment, et lui non plus ne dit rien.
— Je comprends… j’ignore ce que tu as vécu, mais… cela a dû être terrible pour te briser ainsi. Mais Cendral, un dragon est un dragon, chacun est unique, n’est-ce pas ? Certains sont dignes de confiance dans ce monde…
Sa voix était pleine de douceur et de réserve. Pas d’ironie, pas de moquerie, pas de jugement. Simplement une dragonne qui disait le comprendre, et semblait compatir.
Peut-être… peut-être que je pourrais lui faire confiance, un peu du moins, finalement. Non ? Je ne sais pas…. Pourquoi est-ce toujours si compliqué !
— Oui… le problème est de savoir en qui pouvoir placer cette confiance…, dit Cendral à mi-voix.
— C’est vrai. Mais on peut essayer ? Toi le grincheux et moi la pipelette ? dit-elle en souriant.
Pour la première fois depuis des années, quelque chose s’éclaira dans son cœur. Un sentiment depuis longtemps enfoui, brillant d’une lueur terne comme couvert de poussière.
Elle veut me faire confiance, malgré mon comportement ? Malgré mes réactions ? Pourquoi ? Je ne suis pas sûr de mériter sa compassion.
Mais il était là, après autant d'années emplies de méfiance, de peurs, de regrets, de douleur… face à une dragonette qui tentait de le faire sortir de sa coquille. Qui semblait tolérer sa compagnie, qui l’aidait sans rien attendre.
Une certitude apparut enfin, comme évidente.
La confiance se mérite, et Écume essaye de faire les premiers pas. Je peux peut-être au moins essayer.
— Oui, j’ai envie d’essayer, répondit Cendral d’une voix assurée qu'il ne se connaissait pas.
Écume lui sourit, et il le lui rendit. Bien sûr, la méfiance était toujours ancrée profondément, mais au moins, il pouvait baisser légèrement ses défenses, du moins avec elle.
— Tu te sens capable d’y entrer ? demanda Écume en désignant du menton la grande ville un peu plus loin.
Il va bien falloir…
— Oui, je pense. Il faut parler de cette histoire de cactus à quelqu’un.
La dragonette hocha la tête. Elle se leva, et commença à marcher sur le sentier en direction de la ville. Elle s’arrêta et l’attendit.
Il se leva d’un geste lent, les pattes encore flageolantes ayant du mal à le maintenir. Il fit un pas, puis un second, et au fur et à mesure qu'il marchait, ses muscles sortaient de leur torpeur.