D'Eau et de Feu

Chapitre 7 : L’imprévu

2157 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/08/2026 23:04

Chapitre 7


Un rayon de soleil matinal se faufila entre les tentes et les fanions virevoltant dans le ciel dégagé pour atterrir droit sur le museau de Cendral. 


Le grand dragon rouge entrouvrit les yeux, puis son cerveau embrumé se réveilla enfin. En un instant, il s’était redressé, les pupilles contractées. Il fallut quelques secondes pour que Cendral se rappelle pourquoi il se trouvait au milieu d’un camp de dragons affairés, et que sa panique s’estompe. 


Il observa les soldats faire des va-et-vient entre les tentes, s’équiper et manger tranquillement. Ses yeux se posèrent sur Écume, qui dormait encore en ronflant légèrement. Il attendit patiemment qu’elle se réveille d'elle-même en continuant de regarder le camp s’agiter. 


Quand la dragonette bailla et étira ses ailes, Cendral la regarda avec un petit sourire qu’elle vit.


— Qu’est-ce qu’il y a ? Une troisième oreille a poussé sur mon front pendant la nuit ? Ou je ronflais ? NE ME DIS PAS QUE JE RONFLE, CENDRAL, HEIN ! 


Cendral se surprit à rire. 


— Non, non, je n’oserais pas ! 


— Bien ! Alors on est d’accord, répondit-elle d’une voix malicieuse. Tu es réveillé depuis longtemps ? 


— Assez, oui. 


— Ah ! … désolée. Je crois que j'étais plus fatiguée que je ne le pensais. Et maintenant, je suis AFFAMÉE !


Cendral se leva, et s'ébroua pour chasser les derniers fourmillements dans ses pattes. 


— Allons chercher à manger au marché, alors. Puis nous irons à la bibliothèque. 


La dragonne de mer se leva d’un bond à son tour avec un sourire radieux. 


— Très bonne idée ! Je crois que le marché est sur la grande place, de ce que nous a dit Qibli. 


Ils sortirent côte à côte du camp, et empruntèrent le chemin de gauche qui menait directement au marché. Après quelques pas, Cendral s'arrêta et regarda Écume, l’air penaud. 


— Mince, j'avais oublié. Je n'ai toujours rien à échanger. Je vais aller chasser dans la forêt, je te rejoins après. 


— Non, t’en fais pas. J'ai quelques pièces, ça suffira pour nous deux, répondit Écume nonchalamment. 


Il faut vraiment que je trouve de quoi payer. Ce n'est pas à elle de me nourrir quand même. 


Après quelques minutes, ils arrivèrent au marché. Comme la matinée était déjà entamée, il y avait beaucoup de dragons qui faisaient leurs courses entre les stands. Les vendeurs criaient fort les mérites de leurs produits pour attirer la clientèle. Les dragonnets couraient entre les dragons, plongés dans leur jeu. 


Pas de panique, Cendral, respire !


Cendral n'aimait pas être entouré d’autant de dragons inconnus, mais il faisait de son mieux pour continuer vaillamment. Écume s'arrêtait devant chaque étalage pour regarder les produits divers et variés et discuter avec le vendeur. 


Un attroupement s’était formé au centre de la place, au niveau de l’oasis. Une bonne cinquantaine de dragons formait un mur coloré qui empêchait Cendral de voir ce qui les intéressait tant. 


Ils s'étaient arrêtés devant un stand où une Aile de Boue présentait toutes sortes de fruits exotiques à Écume. Certains avaient des allures étranges, comme venant d’une autre planète. 


— Oh ! Cendral ! Tu devrais goûter ce fruit, il est incroyable ! 


Elle tenait une sorte de boule biscornue de couleur pourpre, avec des tiges vert clair qui sortaient de tous les côtés. Il avait une odeur de pin et une touche de mangue. 


Il prit le fruit en la remerciant, et le regarda sous tous les angles, essayant de comprendre comment il se mangeait. Un mouvement rapide dans son champ de vision lui fit relever la tête et aperçut un dragon avec une grande cicatrice sur le flanc. 





Une explosion déchira l’air et projeta violemment Cendral contre le mur d’une maison, dans un craquement sinistre.

Tout devint noir.


Son corps réveilla de force le dragon rouge, toussant à cause de la fumée noire qui l’entourait. Il se redressa, mais une vive douleur à sa poitrine lui arracha un râle. Sa vue était brouillée et le sang dégoulinait dans ses yeux tandis que ses oreilles sifflaient en continu dans un son strident. 



Il se releva tant bien que mal et fit quelques pas maladroits, puis trébucha sur le corps sans vie d’un dragon presque entièrement carbonisé. Il fit un bond en arrière, surpris. 


Chaque respiration lui brûlait les poumons. Le sol était jonché de débris et de fruits écrasés dont les jus se mélangeaient au sang. 


Cendral balaya la scène des yeux et crut percevoir au moins une dizaine de corps au sol. Dans le chaos, il vit un Aile du Ciel qui aidait un autre dragon, blessé, à se relever. 


Écume !


Il se força à marcher en serrant les dents pour chercher la dragonette, soulevant les décombres ; chaque mouvement le faisait frémir de douleur jusque dans ses os. 


Quand il aperçut enfin une silhouette bleue au milieu du chaos, il se précipita vers elle. C’était bien Écume. Elle se tenait immobile, une forme de couleur jaune dans les pattes. Il s’accroupit face à elle, et regarda le dragon. 


Il ne devait pas avoir plus de deux ans, il était en grande partie brûlé par le feu, mais son allure était étrange. De très nombreuses plaies sanglantes recouvraient son corps ; il avait les yeux fixes et tremblait de tous ses membres avec une respiration sifflante. 


Écume n’avait même pas remarqué Cendral, elle était paniquée, tenant fermement la patte du dragonnet dans les siennes en lui parlant d'une voix aiguë. 


— Tu m'entends ! Accroche-toi, les secours arrivent, regarde-moi ! Parle-moi, je t’en prie ! 


Le dragon rouge tendit la patte pour la poser sur celle d’Écume. Elle le sentit et leva des yeux rougis vers Cendral, les larmes ayant tracé des sillons dans la suie sur son museau. 



À ce moment-là, le dragonnet frémit, se raidit et fit un dernier râle. Sa tête bascula sur le côté, les yeux ouverts voilés. 


— Cendral ! CENDRAL ! s’écria Écume avec une voix enrayée. 


Mais Cendral, paralysé, avait les yeux rivés dans le regard sans vie du dragonnet. Son sang se glaça dans ses veines et sa respiration se saccada. 


— Non ! Non, non, non ! Reste avec nous ! Réveille-toi, je t’en prie ! 


Elle secouait désespérément la patte du dragonnet en tentant de le réveiller. Écume continuait à tenter de le faire réagir. 


Cendral ferma les yeux et fit l’exercice de respiration que lui avait appris Écume hier pour reprendre le contrôle de son esprit. 


— Écume… l’interpella Cendral d’une voix résignée. 


Elle releva le museau vers lui, leurs regards se croisèrent. Puis elle regarda à nouveau le dragonnet, fixa ses griffes couvertes de sang puis s’affala sur elle-même, comme éteinte. 


Un craquement de bois attira l’attention de Cendral, et il vit un dragon de sable, plutôt petit, avec une longue cicatrice le long de son flanc. 


Ce n'est pas possible ! C’est lui, la cause de tout ça ?


— Toi ! cria Cendral.


Il se leva d’un bond, les muscles bandés au maximum, prêts à attaquer. Le dragon de sable le vit à son tour, tourna vers lui un regard haineux au-dessus d’un museau moqueur. 



— Tiens ! Je vous avais bien dit qu'on se reverrait tous les trois ! cracha le dragon de sable. 


L’Aile de Sable tendit sa patte vers une de ses sacoches mais au même instant, un grand Aile de Glace arriva de nulle part et lui sauta sur le dos. Plaqué au sol, il leva sa tête vers son attaquant avec un air surpris. Mais d’un mouvement sec, le dragon de glace trancha la gorge du meurtrier. 


Le temps sembla s'arrêter, et pendant un instant, Cendral se retrouva sur le champ de bataille qu'il avait connu jadis. Son esprit revint au présent. Il avait les ailes tremblantes. 


Sa queue battante balayait le sol, ses griffes se contractèrent de manière incontrôlée. Et la même terreur qu'il avait connue refit surface.


L’Aile de Glace et lui se regardèrent dans les yeux, s’analysant mutuellement, immobiles et tendus. 


L’Aile de Glace était de taille moyenne, d’une couleur bleu pâle avec ses pics d’un blanc étincelant. Ses yeux bleu nuit étaient fixés sur lui, son expression était impénétrable. 



Il vient de tuer un dragon de sang-froid, et cela ne semble pas lui poser problème… 



C'était perturbant, Cendral pensait avoir quitté toute cette violence, mais il se retrouvait encore une fois plongé dans le chaos. 


L’air se mit à vibrer. Des dizaines de battements d’aile de soldats Ailes de Sable et du Ciel qui arrivaient par tous les côtés. 


Tandis que les dragons se posaient et portaient secours aux blessés, Cendral se rapprocha d’Écume qui tenait encore la patte du dragonnet dans les siennes. 



Plusieurs soldats les entourèrent, braquant leurs lances sur eux. Ils avaient l’air déterminés et furieux. Soudain, une Aile de Sable se posa entre eux, elle était plutôt petite mais semblait plus âgée que Cendral, et possédait un drôle de pendentif autour du cou. Elle regarda l’étendue des dégâts, serrant ses mâchoires avec un regard exprimant une profonde tristesse. 


Quand ses yeux se posèrent sur le trio, elle scruta toute la scène, du corps de l’Aile de Sable au pied de l’Aile de Glace, à Écume toujours au chevet du jeune dragon, immobile, et Cendral qui se tenait devant eux les ailes déployées et la queue battante. 


Qui est-ce ? Ils vont nous attaquer ? 


Tous les sens de Cendral étaient aux aguets, prêts à se défendre si besoin. Il avait toujours du mal à respirer bien que la fumée ait commencé à se dissiper au fur et à mesure que les secours éteignaient les feux. 


— Qui est responsable de tout ça ? demanda la dragonne d’une voix autoritaire. C'est vous ? 


— Non, jamais nous n’aurions fait cela ! Je… je crois que c'était ce dragon, répondit Cendral en désignant le cadavre de l’Aile de Sable. 


La dragonne fixait le corps, puis regarda l’Aile de Glace. 


— C'est toi qui l’as neutralisé ? 


— Oui, Reine Épine, répondit l’Aile de Glace d'une voix posée. 


Reine ?? C’est donc elle la reine des Ailes de Sable ? 


Le cœur de Cendral s’accéléra, il sentait la peur envahir ses muscles pour le paralyser. 


La Reine Épine s'approcha d’eux calmement, et se dirigea vers Écume. Arrivée à ses côtés, elle inspecta le dragonnet. Elle soupira en fermant les yeux, le visage assombri. Doucement, elle prit la patte qui tenait encore celle du dragonnet dans les siennes pour la forcer à lâcher, et plongea ses yeux dans le regard vide d’Écume. 


— Tu peux le laisser partir maintenant… tu as fait de ton mieux. Il est temps de penser à toi, fit-elle d’une voix pleine de compassion. 


Elle aida Écume à se relever, et plaça une de ses ailes sur les épaules de la dragonette qui restait muette. 


— Venez, nous allons tirer cela au clair dans un endroit plus calme…, dit la reine. 


Elle regarda le désordre autour d’eux et ajouta à l'intention de ses gardes :


— Restez pour aider les blessés. 


— Ma reine, j’aimerais vous accompagner, on ne sait jamais, ajouta l'une des gardes en lançant un regard furtif vers Cendral et l’Aile de Glace. 


La reine sembla hésiter, jeta un coup d’œil aux blessés puis hocha la tête avant de s'éloigner toujours en soutenant Écume. 


Cendral hésita, il voulait à tout prix éviter les reines… mais il ne pouvait pas laisser Écume seule dans ce contexte. Il jeta un regard en arrière, et soupira. Il croisa le regard de l’Aile de Glace, et sa crête dorsale se hérissa. Il emboîta le pas de la reine, en gardant une distance raisonnable entre elle et le dragon inconnu. La garde ferma la marche, l’air renfrogné. 








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