D'Eau et de Feu

Chapitre 8 : Après

2682 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/08/2026 23:05

Chapitre 8 


Perdu dans ses pensées, Cendral suivait mécaniquement la reine et Écume en direction d’un bâtiment à quelques pas du marché. Des dragons allaient et venaient dans tous les sens, transportant les blessés à l’écart de la zone sinistrée. Les troupes de soldats des deux clans sécurisaient déjà les lieux, gardant la foule curieuse et inquiète à distance raisonnable. 


Pourquoi, pourquoi tout ça ? Ça n'a aucun sens ! La guerre est finie alors qui pourrait bien vouloir redémarrer le conflit ? Et surtout pourquoi viser ce marché ? 


Ils entrèrent dans le bâtiment, une sorte de stockage qui était en grande partie vide. Les volets en bois avaient été arrachés par la déflagration et des éclats étaient disséminés au sol. Une odeur de fumée emplissait le museau de Cendral, mais il ignorait si c’était l’atmosphère ou le fait d'avoir respiré autant de fumée… et un maigre rayon de soleil perçait la pièce, mettant en lumière la poussière qui stagnait dans l’air. 



La pièce était très grande, avec seulement quelques caisses contre les murs. La reine guida Écume jusqu'au centre et l’aida à s’asseoir, Cendral décida de s’installer à côté d’elle. La dragonette avait encore les yeux dans le vague, amorphe. L’Aile de Glace s’assit à l’écart, attendant patiemment mais il avait le regard fixé sur la Reine Épine. 


— Bien… il nous manque encore quelqu'un… indiqua Épine. 


Un instant plus tard, une Aile du Ciel assez grande, de couleur rouge sombre et à l’expression furieuse entra dans la pièce avec deux soldats traînant le corps de l’Aile de Sable tué. Son regard balaya les dragons présents dans la pièce, puis avec un signe de tête, les salua, avant d’aller se placer aux côtés d’Épine. Ses gardes traînèrent le corps jusqu'au centre de la pièce et le lâchèrent sans ménagement dans un choc lourd qui résonna violemment dans la pièce vide. Glacier, Épine, Ruby et Cendral regardaient le corps sans vie, immobile avec des expressions allant de la colère à l'écœurement. 


Cendral se figea, ses muscles tendus à l'extrême et le sang glacé de peur. Sa respiration, saccadée, ravivait toujours plus fort sa douleur à la poitrine. 


C’est la reine des Ailes du Ciel ! Qu’est-ce que je fais ? Je dois partir ! 


Mais… et Écume ? 


Il regarda la dragonette qui était assise, les yeux fixés sur ses griffes tremblantes. 


Non… je dois rester… mais je dois à tout prix ne pas me faire remarquer. 


Il jeta un œil discret vers la reine Ruby et vit qu’elle le fixait avec intensité, ce qui accentua sa panique. 


— Je suis la reine Ruby, des Ailes du Ciel. Et comme vous le savez, voici la reine Épine des Ailes de Sable. Donc, qui êtes-vous ? 


Elle tourna son regard vers Écume, et attendit qu’elle prenne la parole mais cette dernière restait silencieuse tandis que Cendral tentait de se calmer. Après un interminable silence, Cendral décida à contrecœur de prendre la parole : 


— Euh… v… voici Écume, et je m'appelle… Cendral. 


J’aurais dû dire “votre majesté” peut-être ? Mais… ce n'est pas ma reine après tout ! 


Épine lui fit un petit salut de tête, et Ruby, après l’avoir observé un instant, fit de même puis se tourna vers l’Aile de Glace. 


— Je m'appelle Glacier, ravi de vous rencontrer… malgré les circonstances. 


Il glissa un regard étrange vers le corps sans vie au milieu de la pièce avant de faire une révérence compliquée. 


— Très bien. Lequel d’entre vous peut m’expliquer ce qu'il s'est passé, par les trois lunes !


Cendral prit une profonde respiration afin de trouver le courage nécessaire, et commença : 


— J… j'ai été projeté, et je suis revenu à moi après l'explosion. À mon réveil, j'ai trouvé Écume auprès de…. eh bien…. de…. 


Il vit les serres de la dragonne de mer se crisper et elle ferma les yeux. Après quelques battements de cœur, il reprit :


— Je ne sais pas pourquoi c'est arrivé, mais il est impliqué, lui et un autre, un certain Fennec, dit le dragon rouge en désignant le corps. Nous les avons croisés avant-hier alors qu'ils tentaient de tuer Écume. Sa cicatrice… je l’ai vu juste avant l’explosion, puis je l'ai vu dans le chaos…. Juste avant que l’Aile de G… je veux dire Glacier, ne le tue. 



— Alors c’est vous, les deux dragons qui ont parlé avec Six-Griffes ? demanda Épine. 


Cendral hocha la tête, et la reine se tourna vers Ruby. 


— Ils ont donc bien utilisé les cactus… 


— Pourquoi ne pas nous avoir visés directement alors ? siffla Ruby. Ces lâches ont préféré massacrer des civils ! Dommage qu'on ne puisse pas l’interroger, fit-elle en poussant de la griffe la patte du cadavre avec mépris. 


L’Aile de Glace semblait gênée sous le regard autoritaire de la dragonne du Ciel. 


— Je suis désolé, Reine Ruby. Mais j'ai agi dans l’urgence. Il tendait sa patte vers sa sacoche et qui sait ce qu'il aurait pu en sortir, répondit humblement Glacier.


L’aile du Ciel le toisa un instant, puis hocha la tête dans un signe d’approbation. 


— Vous avez sûrement bien fait… j’aurais juste aimé le tuer de mes griffes pour ce qu'il a fait. 


Une dragonne de boue entra dans la pièce en boitant, c'était la docteure qui avait soigné Écume hier. Son visage était fermé et elle était couverte de sang, d’éraflures et de suie. On voyait qu’elle était éreintée. 


Elle se plaça face aux Reines et les salua d’un geste las. 


— Vos majestés… Je viens avec le premier rapport de l’attaque. 


Elle prit un bout de parchemin déchiré dans sa pochette, et lut d’une voix vibrante d’émotions : 


— À l’heure actuelle, nous avons treize dragons morts, sans compter l’attaquant, dix-neuf blessés graves et huit blessés légers. Nous les avons conduits à un hôpital de fortune dans le camp des Ailes de Sable. 


La mine grave, elle ajouta à l’intention des souveraines 


— Le bilan risque de s’alourdir, car j'ai peur que certains blessés ne passent pas la nuit. J’aurais besoin d’un maximum de dragons valides pour m’aider et aller récupérer des plantes médicinales car je n'en aurai pas assez. 


— Je vous enverrai une garnison… faites de votre mieux, Mouche… répondit Épine. 



Ruby regarda par la fenêtre, ses naseaux dégageant une fumée opaque. 


— Tant de morts…. 


— Nous devrions examiner ce qu'il porte, peut-être aurons-nous des indices sur les responsables, ajouta Épine. 


Elle s’approcha du corps et d’un coup de griffe trancha les sangles qui retenaient les quelques sacoches qui équipaient l’Aile de Sable. Les prenant entre ses pattes, elle en déversa le contenu sur le sol. 


Une pluie d'objets divers tomba au sol ; quelques fruits séchés, une bague en or, un parchemin biscornu et… deux cactus flamme-de-dragon.


La Reine Aile du Ciel les prit dans ses griffes avec précaution et les tendit à un de ses gardes. 


— Allez les écraser avec quelque chose et jetez ce qu'il reste dans la rivière. 


— Bien, votre majesté, répondit le garde après un salut. 


Le garde s’en alla avec son fardeau. Ruby se tourna vers Épine qui lisait le parchemin trouvé. 


— Qu’est-ce que c'est ? 


La reine Aile de Sable lut le parchemin à voix haute, le ton rempli de colère :



Les hybrides se font persécuter, massacrer, ridiculiser à longueur de journées et ce depuis trop longtemps. 


Et que font nos reines ? RIEN 


Il est temps que les choses changent, que les dragons évoluent pour que tous nous soyons égaux. 

Les dragons hybrides n’ont pas à souffrir de la tyrannie de ceux qui les jugent contre-nature. Ils sont nos égaux, nos frères et nos sœurs. 



Rejoignez notre cause, rejoignez les Deux-Griffes et aidez à construire un monde plus juste. 


SI LE MONDE REFUSE DE CHANGER, IL EST DE NOTRE DEVOIR DE L’Y FORCER. 



Personne ne dit un mot dans la pièce, digérant ces paroles. 


Alors c’est ça leur but ? Obtenir une meilleure vie pour les hybrides…. 



Écume, qui jusqu’ici était restée immobile et silencieuse, se leva d’un bond et arracha le parchemin des pattes de la dragonne. Elle le déplia, et le lut, encore et encore, ses yeux allant et venant d’un côté à l’autre du parchemin tendu entre ses griffes tremblantes qui s’enfonçaient progressivement dans le papier.


— NON MAIS ILS SONT SÉRIEUX ??!!! hurla la jeune dragonne en jetant le parchemin contre le mur. 


Cendral sursauta de surprise, des larmes de rage coulaient sur les joues d’Écume. Elle se tourna vers les reines. 


— Quelle bande d’hypocrites ! Ils parlent d’égalité, de justice ! EN FAISANT UN MASSACRE ? Ils ont même tué un hybride ! Et après ils prétendent les défendre ?!


Son regard se durcit et elle leur fit face, la queue battante comme un serpent sans tête. Sa voix était rauque, brisée. 


— On vous avait prévenus qu'il se passait quelque chose, et vous n’avez rien fait ! ILS SONT MORTS À CAUSE DE VOUS ! 


La reine Ruby se redressa de toute sa hauteur, de la fumée sortant de ses naseaux et de ses oreilles. Avec un sifflement retentissant, elle s’exclama :


— Ça suffit ! Reprends-toi ! 


Alors qu’Écume ouvrait la gueule pour répondre, Cendral se leva et alla plonger son regard dans le sien.


— Écume…, dit simplement Cendral, d'une voix douce. 


Elle baissa les yeux vers ses serres encore tachées de sang, qui tremblaient fortement. Sa respiration était rapide et difficile. 


— Je… je n’ai pas pu… je n'ai pas réussi à… le sauver… il était là… je… je le tenais…. 


La reine des Ailes de Sable s’avança jusqu'à elle et lui prit les pattes dans les siennes pour les contenir. Plongeant son regard dans celui de la dragonette, elle répondit d’une voix ferme et douce. 


— Tu n'aurais strictement rien pu faire de plus, Écume. 


— J’aurais dû, j'aurais pu… il n'aurait jamais dû mourir…. 


— Oui, tu as raison. Il n'aurait jamais dû mourir. Personne n’aurait dû mourir. Mais maintenant tout ce qu'on peut faire, c’est trouver les responsables, ces “Deux Griffes”… Ruby, tu en as déjà entendu parler ? 


— Jamais. 


Elle prit le parchemin qui gisait au sol et le regarda à son tour. 


— Hum… la dernière phrase, elle n'est pas identique au reste. On dirait qu’elle a été griffonnée après. Et ce symbole, ça doit être leur sigle. 


Le dessin qu’elle désignait était composé de deux traces de griffures entrecroisées avec au centre un petit cercle. 


Glacier, qui était resté en retrait, s'avança vers le corps du dragon et le retourna sur le dos. 


— Regardez, il porte le même symbole en tatouage, dit le dragon de glace.


Sous l’aile droite du cadavre, juste à la jonction avec le torse, se trouvait un petit dessin tatoué sur les écailles. Le même symbole. 


Ils sont donc plus organisés qu'un simple duo. 


Écume se releva et s'avança vers le corps, puis du bout de la griffe, elle toucha le tatouage, le front plissé. 


— Nous devons les arrêter. 


Sa voix était encore brisée par le chagrin, mais elle était pleine de détermination. Elle porta son regard sur Cendral. 


Nous ? Les arrêter ? Mais… ce serait plutôt aux reines de s’en charger. Elles ont des troupes, des alliances… je ne suis pas sûr de vouloir m'embarquer là-dedans. 


— Écume… écoute, je ne sais pas… nous ne sommes que deux simples dragons. Comment pourrions-nous être utiles face à ça ? 


— Je ne sais pas … mais je ne peux pas rester à ne rien faire, passer à autre chose. Pas après ce… Je ne peux pas. 



La boule de peur qu’avait toujours ressentie Cendral au plus profond de son estomac sembla s’agrandir. 


Aider un dragon, c'est une chose, mais là… partir à la recherche d’un groupe de tueurs. Ça dépasse largement tout ce que j'avais craint. 


— Je ne sais pas, Écume… 


Cendral était épuisé, aussi bien mentalement que physiquement. Il avait mal et avait l'esprit en pleine tourmente. Il pouvait partir, là, maintenant pour retrouver la sécurité de son isolement loin de la folie des dragons…



Mais au fond de lui, il y avait cette flamme qui avait disparu pendant si longtemps et qu’Écume avait ravivé sans même le savoir. Il voulait trouver les coupables, il voulait aider cette dragonne qui semblait l’accepter tel qu'il était. 


Il regarda la dragonette dans les yeux et après un soupir, répondit d’une voix hésitante : 


— Alors je t’aiderai comme je peux. Tu peux compter sur moi. 


La dragonne de mer lui fit un pâle sourire, et vint s'asseoir à ses côtés. 


L’Aile de Glace les regardait tous les deux avec une expression indéchiffrable qui mettait Cendral mal à l’aise. 



Il s’approcha d’eux, le froid provenant de ses écailles étaient assez proches pour faire frissonner Cendral. 


— J'aimerais vous accompagner, si vous n'y voyez pas d’inconvénient. 


Un frisson plus fort parcourut l’échine de Cendral sans qu'il en trouve la cause exacte. 


Lui ? Comment lui faire confiance ? Il a tué un dragon et cela ne semble pas lui faire grand-chose… mais il a fait cela pour une raison compréhensible après tout… 


Cendral interrogea Écume du regard mais celle-ci semblait d’accord avec l'idée qu'il vienne avec eux. 


— Tu seras le bienvenu, bien sûr, nous aurons besoin d’aide sûrement. 


Vraiment ? On ne le connaît pas ? Comment lui faire confiance, surtout ? 


Il devait le garder à l'œil, car il était impossible de savoir qui était vraiment ce dragon, la seule chose que Cendral savait, c’était qu'il était un tueur efficace, ce qui était loin d'être rassurant. 


— Bien. À vous trois, vous devriez pouvoir trouver des informations, mais attention, ce groupe est très dangereux et semble organisé, donc vous devez simplement tenter de les démasquer et nous informer pour que nous puissions agir. D’accord ?  


— Oui, Reine Épine, répondit Cendral avec un hochement de tête. 


— On devrait commencer par la bibliothèque, peut-être qu'il y aura des informations là-bas ? proposa Écume. 


La Reine Ruby s’approcha d’une des ouvertures et regarda à l’extérieur, vers le lieu de l’attaque. Après quelques battements de cœur, elle dit d’une voix chargée d’émotions. 


— Et nous… nous devons nous occuper de nos morts…. 


Elle ferma les yeux, soupira et se tourna vers le trio. 


— Espérons que vous trouverez ceux qui ont fait ça, pour ceux qu'on a perdus aujourd'hui. 


Tous baissèrent le museau vers le sol et restèrent silencieux afin de commémorer les victimes de l’attaque. 


Oui, nous devons les arrêter à tout prix…



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