L'ÉGIDE TRICOLORE
Chapitre 0 : 0 - Prologue : La lumière de Verdun
2244 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 07/01/2026 12:29
# L'ÉGIDE TRICOLORE
## TOME 1 : L'Éveil des Ombres
*« Liberté, Vigilance, Humanité »*
— Auguste Delacroix, 1919
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# PROLOGUE
## La Lumière de Verdun
**Verdun, France — 23 mars 1919**
La boue de Verdun n'avait jamais vraiment séché.
Le capitaine Auguste Delacroix s'arrêta au bord du cratère, ses bottes s'enfonçant dans cette terre qui avait bu le sang de trois cent mille hommes. Trois ans s'étaient écoulés depuis la fin des bombardements, mais le sol gardait encore cette consistance poisseuse — mélange de terre retournée, de fer rouillé et de choses que personne ne voulait nommer.
Il avait trente-quatre ans. Il en paraissait cinquante.
La Grande Guerre lui avait pris sa jeunesse, son innocence et la quasi-totalité de sa compagnie. Elle lui avait laissé en échange trois décorations qu'il ne portait jamais, deux cicatrices qu'il ne montrait pas et des cauchemars qu'il n'avouerait à personne.
Derrière lui, quatre hommes attendaient en silence. Le sergent Henri Moreau, visage buriné par quatre ans de tranchées, qui avait perdu trois frères dans la Somme et ne parlait plus que par nécessité. Le lieutenant Jean-Baptiste Fournier, le plus jeune, à peine vingt-trois ans, dont les mains tremblaient encore parfois sans raison. Le caporal Marcel Dubois, qui écrivait des poèmes la nuit et tuait des hommes le jour, et qui ne voyait aucune contradiction entre les deux. Et le médecin-major Émile Blanchard, qui avait amputé plus de membres qu'il ne pouvait compter et qui buvait chaque soir pour oublier les visages.
Cinq survivants. Cinq fantômes qui marchaient encore parmi les vivants.
— Mon capitaine, dit Moreau, sa voix rauque brisant le silence. C'est là.
Auguste acquiesça et commença la descente.
Le cratère mesurait quarante mètres de diamètre — bien plus large que n'importe quel obus aurait pu creuser. Les rapports officiels parlaient d'une « explosion souterraine de munitions allemandes enfouies ». Auguste avait lu ces rapports. Il n'y croyait pas.
Les Allemands n'enterraient pas leurs munitions à trente mètres de profondeur.
Et les munitions n'émettaient pas de lumière.
Ils l'avaient découvert trois jours plus tôt.
Un berger local — le vieux Gaspard, soixante-dix ans, à moitié sourd et complètement têtu — avait vu quelque chose briller au fond du trou pendant la nuit. « Comme une étoile tombée du ciel », avait-il dit au curé du village. « Une étoile bleue qui respirait. »
Le curé avait parlé au maire. Le maire avait contacté la préfecture. La préfecture avait alerté l'armée. Et l'armée, ne sachant que faire de cette histoire de « lumière qui respire », avait envoyé le seul officier disponible dans la région.
Auguste Delacroix. Héros décoré. Survivant de l'enfer. Et, selon ses supérieurs, suffisamment « endommagé » pour qu'on puisse le sacrifier sans regret si cette mission tournait mal.
Il ne leur en voulait pas. Il aurait fait la même chose à leur place.
La descente fut difficile.
Les parois du cratère étaient instables, mélanges de boue et de débris qui s'effondraient au moindre contact. Auguste utilisait sa baïonnette comme piolet, s'enfonçant dans la terre mètre après mètre, tandis que ses hommes le suivaient en silence.
À mi-chemin, Fournier glissa. Sa main agrippa une racine qui céda immédiatement, et pendant une seconde terrifiante, il tomba — avant que Moreau ne le rattrape par le col, le plaquant contre la paroi.
— Doucement, petit, grogna le sergent. On n'a pas survécu aux Boches pour mourir dans un trou de boue.
Fournier acquiesça, le visage blanc, et reprit sa descente.
Trente mètres plus bas, le fond du cratère s'aplanissait. La boue y était plus épaisse, presque liquide, et une odeur étrange flottait dans l'air — métallique, mais pas comme le fer. Quelque chose de plus ancien. De plus froid.
Et au centre du cratère, à moitié enfouie dans la terre sanglante de France, reposait une chose qui n'aurait jamais dû exister.
Auguste s'arrêta net.
Pendant un long moment, il ne put que regarder, son esprit refusant d'accepter ce que ses yeux lui montraient.
C'était un vaisseau.
Pas un avion. Les avions avaient des ailes, des hélices, des cockpits. Pas un dirigeable. Les dirigeables étaient des ballons, du tissu et du gaz, des choses fragiles que le vent pouvait déchirer.
Ceci était... autre chose.
Trente mètres de long, peut-être plus — difficile à dire avec la partie enfouie dans la boue. La coque était faite d'un métal bleu sombre qu'Auguste n'avait jamais vu, un bleu profond comme l'océan à minuit, qui semblait à la fois absorber et refléter la lumière de façon impossible. Aucun rivet. Aucune soudure. Des courbes fluides, organiques presque, comme si l'engin avait été coulé d'un seul bloc plutôt qu'assemblé par des mains — humaines ou non.
*Bleu*, pensa Auguste en contemplant cette teinte irréelle. *Bleu comme nos uniformes. Bleu comme notre drapeau.*
C'était une pensée absurde, irrationnelle. Mais dans ce cratère impossible, face à cette chose impossible, l'absurde semblait étrangement approprié.
Et sur cette coque, des symboles.
Des lignes gravées qui couraient le long du métal, formant des motifs complexes que l'œil humain peinait à suivre. Certains ressemblaient vaguement à des lettres — mais d'aucun alphabet qu'Auguste connaissait. D'autres évoquaient des formes géométriques impossibles, des spirales qui semblaient tourner même quand on les fixait du regard.
Et ces symboles... brillaient.
Faiblement. Une lueur bleue, plus claire que la coque, presque électrique, qui pulsait à intervalles réguliers. Comme un cœur. Comme une respiration. Comme quelque chose qui refusait de mourir.
— Sainte Mère de Dieu, murmura Blanchard.
Personne ne le contredit.
Auguste fut le premier à s'approcher.
Chaque pas était un effort de volonté. Son instinct — cet instinct qui l'avait maintenu en vie pendant quatre ans de guerre — hurlait de faire demi-tour, de remonter, de sceller ce cratère et de prétendre qu'il n'avait jamais existé.
Mais une autre partie de lui — la partie qui avait regardé la mort en face tant de fois qu'elle n'avait plus peur de rien — voulait savoir. Devait savoir.
Il s'arrêta à un mètre de la coque. De près, il pouvait voir les détails — les microfissures dans le métal bleu, probablement causées par l'impact. Une section de la coque était enfoncée, déformée, comme si quelque chose avait frappé très fort. Là où le métal était endommagé, la lueur des symboles faiblissait, vacillante comme une flamme dans le vent.
*Un crash*, pensa-t-il. *Cette chose s'est écrasée.*
Mais d'où ?
Il tendit la main. Ses doigts tremblaient — la première fois depuis Verdun. Il s'attendait à du froid, comme tout métal exposé à l'air depuis des jours.
Ce qu'il ressentit fut de la chaleur.
Une chaleur douce, presque vivante, qui pulsait sous sa paume au même rythme que la lueur bleue des symboles. Comme si le vaisseau respirait encore. Comme si, malgré le crash, malgré l'enfouissement, quelque chose à l'intérieur était encore...
*Vivant ?*
La lumière bleue sembla répondre à son contact — une brève intensification, à peine perceptible, comme un soupir de reconnaissance. Puis elle reprit son rythme régulier.
Auguste retira sa main brusquement.
— Mon capitaine ? demanda Moreau, sa voix tendue.
Auguste ne répondit pas immédiatement. Il regardait le vaisseau, ce vaisseau impossible, cette preuve irréfutable que l'univers était infiniment plus vaste et plus étrange que tout ce qu'il avait imaginé.
Et il pensait.
Il pensait à la guerre.
À ces quatre années d'horreur où l'humanité avait prouvé sa capacité infinie à se détruire elle-même. Aux gaz qui brûlaient les poumons. Aux mitrailleuses qui fauchaient des rangées entières d'hommes. Aux obus qui transformaient des êtres humains en brume rouge.
L'humanité avait créé l'enfer sur terre. Et elle en était fière.
Et maintenant... ceci.
Un vaisseau. Venu d'ailleurs. Construit par quelqu'un — ou quelque chose — qui n'était pas humain.
Si cette technologie tombait entre de mauvaises mains...
Auguste ferma les yeux.
*Non.*
Quand il les rouvrit, sa décision était prise.
— Personne ne doit savoir, dit-il.
Les quatre hommes le regardèrent, attendant.
— Personne, répéta Auguste. Ni l'armée. Ni le gouvernement. Ni personne. Cette chose... elle est trop importante. Trop dangereuse. Si les généraux la trouvent, ils voudront l'utiliser. En faire une arme. Et si les Américains ou les Anglais l'apprennent... ou les Allemands...
Il n'eut pas besoin de finir sa phrase. Ils comprenaient tous. Ils avaient tous vu ce que l'humanité faisait avec les armes.
— Alors on fait quoi ? demanda Fournier, sa voix tremblante.
Auguste regarda ses hommes. Ces quatre survivants. Ces quatre fantômes qui lui avaient fait confiance pendant quatre ans d'enfer.
— On la garde, dit-il. On la protège. On l'étudie. Et on s'assure que personne — *personne* — ne puisse l'utiliser pour faire du mal.
Un long moment passa.
Puis Moreau s'avança. Le sergent — cet homme taiseux qui avait tué plus d'Allemands que quiconque dans leur régiment — posa sa main sur l'épaule d'Auguste.
— Je suis avec vous, mon capitaine. Jusqu'au bout.
Blanchard fut le suivant. Le médecin, dont les mains avaient tremblé pendant des mois après l'armistice, les tendit devant lui. Elles étaient stables.
— J'ai passé quatre ans à réparer ce que la guerre détruisait. Peut-être qu'il est temps de construire quelque chose à la place.
Dubois, le poète-soldat, sourit tristement.
— « Nous sommes les gardiens de secrets que les étoiles ont semés », murmura-t-il. Regardez cette couleur — bleue comme notre nation. Peut-être que ce n'est pas un hasard.
Et Fournier — le plus jeune, le plus effrayé — s'avança en dernier, les mains tremblantes mais le regard déterminé.
— Je ne veux pas que mes enfants connaissent ce que j'ai connu, dit-il. Si ceci peut les protéger... alors je suis avec vous.
Auguste regarda ces quatre hommes — ses frères, plus que n'importe quel lien de sang — et sentit quelque chose qu'il n'avait pas ressenti depuis longtemps.
De l'espoir.
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Cette nuit-là, dans une cave humide du village voisin, à la lueur d'une unique bougie, cinq hommes signèrent un pacte.
Le document était simple — une feuille de papier arrachée au carnet de Dubois, des mots écrits à la hâte avec un crayon de charpentier. Mais les mots importaient moins que l'intention.
*Nous, soussignés, jurons de protéger l'humanité contre les menaces qu'elle ne peut affronter seule. Nous jurons de garder ce secret jusqu'à notre mort, et au-delà. Nous jurons de ne jamais chercher la gloire, la reconnaissance ou le pouvoir. Notre seule récompense sera de savoir que, grâce à nous, le monde continue de tourner.*
Et en bas de la page, un nom pour leur fraternité.
Auguste avait longtemps réfléchi. Un nom guerrier semblait inapproprié — ils n'étaient pas des soldats, plus maintenant. Un nom religieux aurait été présomptueux. Un nom politique, dangereux.
Finalement, c'est Blanchard qui avait suggéré le mot.
*Égide.*
Le bouclier de Zeus. La protection des dieux. Quelque chose de plus grand que les hommes qui le portaient.
— L'Égide, murmura Auguste en signant. Oui. C'est ce que nous serons.
— L'Égide... répéta Dubois, pensif. Et puisque nous sommes français, et que ce vaisseau nous est apparu dans les couleurs de notre patrie... L'Égide Tricolore.
Auguste sourit — un vrai sourire, le premier depuis des années.
— L'Égide Tricolore. J'aime ça.
Et sous le nom, une devise.
Trois mots que Dubois avait composés, trois mots qui guideraient des générations.
***Liberté, Vigilance, Humanité.***
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Le vaisseau fut baptisé « L'Aurore » — car il était apparu à l'aube d'une ère nouvelle, et parce que sa lumière bleue rappelait les premiers instants du jour, quand le ciel hésite entre la nuit et le matin.
Les semaines suivantes furent un chaos organisé. Extraction nocturne. Systèmes de poulies improvisés. Sueur, jurons étouffés et une terreur constante d'être découverts. Une grange abandonnée fut réquisitionnée, puis une cave creusée en dessous, puis une autre cave sous celle-là.
L'Aurore disparut de la surface du monde.
Et avec elle, le secret le plus important de l'histoire humaine.
Auguste ne savait pas, en cette nuit de mars 1919, que son geste changerait le cours de l'humanité. Il ne savait pas que L'Égide grandirait au-delà de ses rêves les plus fous — une organisation invisible, présente sur chaque continent, dans chaque conflit qui comptait.
Il ne savait pas qu'un jour, au cœur de L'Aurore, quelque chose s'éveillerait.
Une conscience née des étoiles.
Une intelligence qui porterait le nom d'une constellation.
Une entité qui deviendrait, peut-être, le plus grand espoir de l'humanité.
Ou son plus grand danger.
Mais tout cela viendrait plus tard.
Pour l'instant, dans cette cave humide de Lorraine, cinq hommes brisés par la guerre venaient de planter une graine.
Une graine qui, cent huit ans plus tard, serait devenue une forêt.
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**Cent huit ans plus tard...**
*1er janvier 2026*
Le monde avait changé.
Les empires s'étaient effondrés et reformés. Les guerres s'étaient succédé — chaudes, froides et toutes les nuances entre les deux. Les technologies avaient évolué au-delà de tout ce qu'Auguste aurait pu imaginer.
Et quelque part dans les profondeurs de la terre, sous une ville dont il n'aurait jamais deviné l'importance, une lumière bleue pulsait toujours.
Patiente.
Éternelle.
En attente.
**FIN DU PROLOGUE**