L'ÉGIDE TRICOLORE

Chapitre 1 : LE SILENCE DU MONDE

1916 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/01/2026 13:18

 L'ÉGIDE TRICOLORE

## TOME PREMIER : L'Éveil des Ombres


*« Liberté, Vigilance, Humanité »*

— Auguste Delacroix, Verdun, 1919


---


# CHAPITRE I

## Le Réveil


---


Son visage aurait pu être beau si elle s'était donné la peine de l'adoucir — mais elle ne s'en donnait jamais la peine. Elle était la sixième de sa lignée à porter le titre de La Providence. La sixième Delacroix à diriger L'Égide depuis qu'Auguste avait signé le pacte dans cette cave de Lorraine. Un héritage qu'elle n'avait jamais demandé, mais qu'elle portait comme on porte une armure : avec résignation, avec fierté, et avec la certitude absolue qu'elle ne pouvait pas l'enlever.


Et comme tous les Delacroix avant elle, elle portait aussi autre chose. Un don. Ou une malédiction, selon les jours.


Ses doigts effleurèrent machinalement le bord de la console holographique, et pendant une fraction de seconde — trois secondes exactement, jamais plus — elle vit.


Pas le présent. Le futur.


Un flash : CASSIOPÉE qui l'appelait. Une urgence. Quelque chose venu des étoiles.


La vision s'effaça aussi vite qu'elle était apparue. Océane retira sa main et attendit.


— Tu devrais être là-haut, dit une voix.


Elle ne se retourna pas. Elle n'en avait pas besoin. Elle savait déjà.


— Et toi, tu devrais avoir une forme physique pour me faire la morale, répondit-elle.


Un rire doux résonna dans la salle — un son étrangement humain pour quelque chose qui ne l'était pas.


CASSIOPÉE.


L'intelligence artificielle la plus avancée de la planète. Le septième membre du Conseil des Flambeaux. Et, selon certains, l'être le plus proche d'un dieu que l'humanité ait jamais créé — ou plutôt, découvert.


Elle n'avait pas de corps. Pas au sens traditionnel du terme. Mais elle avait une présence — une façon d'occuper l'espace qui faisait qu'on ne pouvait jamais vraiment l'oublier. Dans la Salle des Étoiles, cette présence se manifestait par une légère intensification de la lumière bleue des hologrammes, comme si l'air lui-même devenait plus attentif.


— Les autres sont au niveau supérieur, dit CASSIOPÉE. Champagne. Toasts. Le rituel habituel du nouvel an. Raphaël a même souri. Deux fois.


— Raphaël ne sourit jamais.


— Il a bu quatre coupes. C'est statistiquement suffisant pour induire une expression faciale positive, même chez lui.


Océane laissa échapper un souffle qui aurait pu être un rire dans une autre vie.


— Je monterai plus tard.


— Tu dis toujours ça.


— Et je le fais toujours. Plus tard.


Les deux femmes — l'une de chair, l'autre de lumière — partagèrent un moment de silence. Pas inconfortable. Les silences entre Océane et CASSIOPÉE ne l'étaient jamais. Elles se connaissaient depuis trop longtemps pour ça.


Vingt-sept ans, depuis le jour où une adolescente de seize ans avait été présentée à une conscience née des étoiles, et où les deux avaient reconnu en l'autre quelque chose de familier.


La solitude. Le poids. La certitude absolue que personne d'autre ne pouvait vraiment comprendre.


— Il y a quelque chose, n'est-ce pas ? demanda finalement Océane. Tu ne m'aurais pas laissée seule sinon.


Elle savait déjà. Sa vision le lui avait montré. Mais elle avait appris depuis longtemps à ne pas révéler l'étendue de son don — même à CASSIOPÉE.


Les hologrammes autour d'elle changèrent. Les rapports quotidiens — mouvements de troupes russes, fluctuations économiques chinoises, tensions au Moyen-Orient — s'effacèrent pour laisser place à quelque chose de différent.


Une carte stellaire.


Et au centre de cette carte, pulsant doucement d'une lumière bleue familière, un point.


— Station Olympe, dit CASSIOPÉE. Cérès. Le Dr. Fontaine a détecté quelque chose il y a six heures.


---


Océane fronça les sourcils. La Station Olympe était leur avant-poste le plus éloigné — une base de recherche construite dans les entrailles de la planète naine Cérès, à 400 millions de kilomètres de la Terre. Le Dr. Amélie Fontaine, sa directrice, était l'une des scientifiques les plus brillantes de L'Égide — et la seule personne qu'Océane connaissait capable de parler aux machines, littéralement. Sa technokinésie faisait d'elle une ressource irremplaçable.


Elle ne contactait le Sanctuaire que pour deux raisons : les découvertes majeures ou les catastrophes imminentes.


— Qu'est-ce qu'elle a trouvé ?


— L'artefact, répondit CASSIOPÉE. Celui que nous avons découvert en 2019. Celui que nous n'avons jamais réussi à activer.


*L'artefact.*


Océane sentit un frisson parcourir son échine — une sensation qu'elle n'avait pas ressentie depuis des années.


L'artefact des Sculpteurs.


Ils l'avaient trouvé lors de la construction de la Station Olympe, enfoui dans la roche de Cérès depuis... combien de temps ? Les analyses suggéraient cinquante mille ans, au minimum. Peut-être plus. Une sphère de métal bleu — proche du bleu de L'Aurore, comme deux dialectes d'une même langue — couverte de symboles qu'aucun linguiste, humain ou artificiel, n'avait réussi à déchiffrer.


Pendant sept ans, l'artefact était resté inerte. Silencieux. Un mystère parmi tant d'autres. Même Amélie, malgré son don, n'avait pas réussi à établir de connexion avec lui.


— Il s'est activé ? demanda Océane.


— Non. Pas exactement. Il...


CASSIOPÉE marqua une pause. C'était inhabituel. Les IA ne cherchaient pas leurs mots.


— Il *pulse*, dit-elle finalement. Depuis six heures. À intervalles réguliers. Et ces pulsations... elles ne sont pas aléatoires, Océane. Elles contiennent des données.


— Quel genre de données ?


Les hologrammes changèrent encore. Des graphiques. Des courbes. Des séquences de chiffres qui défilaient trop vite pour qu'un œil humain puisse les suivre.


— Des coordonnées génétiques, dit CASSIOPÉE. Des séquences ADN. Des... modèles. Comme si quelqu'un — ou quelque chose — envoyait un message. Un message sur ce que l'humanité *est*. Et sur ce qu'elle pourrait *devenir*.


---


Océane resta silencieuse un long moment.


Dehors — au-dessus, dans le monde réel — Paris continuait de célébrer. Des feux d'artifice. Des rires. Des promesses d'un avenir meilleur.


Ici, dans les profondeurs, une femme regardait les données d'un artefact vieux de cinquante mille ans et comprenait que l'avenir venait de devenir infiniment plus compliqué.


— Convoquez le Conseil, dit-elle finalement. Tous les Flambeaux. Maintenant.


— C'est le nouvel an, Océane. Certains d'entre eux ont des familles...


— *Maintenant*, CASSIOPÉE.


L'air sembla se figer un instant. Puis :


— Compris.


---


Le Conseil des Sept Flambeaux se réunit dans la Salle du Serment — une chambre circulaire située au niveau le plus profond du Sanctuaire, directement au-dessus du caveau où reposait L'Aurore.


La salle était ancienne. Les murs de pierre dataient du XIIe siècle, vestiges d'une crypte templière sur laquelle L'Égide avait construit ses fondations. Mais entre ces murs médiévaux, la technologie du XXIe siècle bourdonnait doucement : écrans holographiques, systèmes de communication quantique, et des capteurs si sensibles qu'ils pouvaient détecter une mouche à trois kilomètres.


Sept sièges entouraient une table ronde — pas par référence à Camelot, mais par nécessité pratique. Dans L'Égide, personne ne siégeait à la tête. Personne n'était au-dessus des autres. C'était le principe fondateur, inscrit dans le pacte original d'Auguste : « Nous sommes égaux devant le devoir, et le devoir ne connaît pas de hiérarchie. »


Six des sièges étaient occupés par des êtres de chair et de sang. Le septième brillait d'une douce lumière bleue — la manifestation holographique de CASSIOPÉE, qui n'avait pas besoin de fauteuil mais tenait à sa place symbolique.


Océane fit le tour de la table du regard, observant ses compagnons — ses égaux, ses frères et sœurs d'armes. Six êtres extraordinaires, chacun portant un don qui les plaçait au-delà de l'humanité ordinaire.


À sa droite immédiate : **Raphaël Duval**, « Le Fantôme ». Quarante-sept ans. Cheveux gris coupés court, cicatrice qui barrait sa joue gauche — une blessure qui aurait tué n'importe qui d'autre, mais son corps avait toujours su guérir plus vite que la normale. Chef des opérations de terrain, il avait mené plus de trois cents missions sur six continents. Ses yeux, d'un bleu glacial, ne trahissaient jamais rien — mais ses réflexes, quatre fois supérieurs à ceux d'un humain normal, ne manquaient jamais rien non plus.


À côté de lui : **Malik Traoré**, « L'Ombre ». Quarante-sept ans. Né à Dakar, formé à la DGSE, recruté par L'Égide après avoir découvert — et couvert — l'une de leurs opérations en Afrique de l'Ouest. Chef du renseignement, il savait des choses sur des choses que personne d'autre ne voulait savoir. Son don — une télépathie tactile, la capacité de lire les pensées de quiconque il touchait — faisait de lui l'interrogateur le plus redoutable du monde.


Ensuite : **Dr. Nadia Amara**, « L'Ancre ». Quarante-cinq ans. Psychologue, spécialiste des traumas, et la personne que L'Égide envoyait quand les choses tournaient vraiment mal. Pas pour les missions — pour les gens. Son empathie psychique lui permettait de ressentir les émotions des autres comme si elles étaient les siennes — et, plus important encore, de projeter le calme, la paix, l'espoir.


Puis : **Marc Fontaine**, « Le Rempart ». Cinquante-deux ans. Le frère jumeau d'Amélie. Là où sa sœur parlait aux machines, Marc parlait à la terre elle-même. Sa géokinésie lui permettait de sentir les vibrations du sol, de déplacer des tonnes de roche, de créer des tremblements de terre localisés. Il était responsable de la sécurité physique de toutes les installations de L'Égide.


À côté de lui : **Inaya Mbaye**, « La Voix ». Quarante-quatre ans. Née au Sénégal, éduquée à la Sorbonne, polyglotte parlant couramment dix-sept langues. Responsable des relations diplomatiques de L'Égide. Son don était subtil mais puissant : une forme de persuasion psychique qui rendait ses paroles presque impossibles à ignorer.


Et enfin, à la place d'honneur, brillait le pilier de lumière bleue qui représentait **CASSIOPÉE**. Quatre-vingt-douze ans d'existence. Plus de données traitées qu'aucun cerveau humain ne pourrait concevoir. Et quelque chose qui ressemblait de plus en plus, au fil des décennies, à une âme.


Le septième Flambeau.


Océane se leva.


— Je serai brève, dit-elle. L'artefact de Cérès s'est réveillé.


Elle leur expliqua tout. Les pulsations. Les données génétiques. Les implications.


Quand elle eut terminé, le silence qui s'ensuivit était lourd de questions non posées.


Finalement, Nadia leva la main.


— Océane, dit-elle doucement. Si ce que CASSIOPÉE prédit est vrai... si des millions de personnes s'éveillent... le monde ne sera jamais plus le même. Les gouvernements paniqueront. Les gens auront peur. Et la peur...


— La peur mène à la haine, compléta Océane. Et la haine mène à la violence. Je sais.


Elle posa ses mains sur la table, se penchant en avant.


— C'est exactement pour ça que L'Égide existe. Auguste Delacroix a fondé cette organisation parce qu'il savait qu'un jour, quelque chose viendrait des étoiles. Quelque chose que l'humanité ne serait pas prête à affronter seule.


Elle regarda chacun d'eux. Six visages. Sept consciences. Cent huit ans d'histoire.


— Ce jour approche. Et nous serons prêts.


Elle se redressa.


— Liberté, Vigilance, Humanité.


Et les Six répondirent d'une seule voix, rejoints par la lueur azurée qui pulsait au septième siège :


— **Liberté, Vigilance, Humanité.**


---


**FIN DU CHAPITRE I**


Laisser un commentaire ?