L'ÉGIDE TRICOLORE

Chapitre 3 : CHAPITRE III — Snowfall

4145 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/01/2026 21:42

CHAPITRE III — Snowfall

Site Zima-7, Sibérie — 10 avril 2026, 02h17 heure locale

La neige tombait comme un linceul.

Des flocons épais, lourds, silencieux — le genre de neige qui étouffe tous les sons, qui transforme le monde en un tableau blanc où même le temps semble suspendu. Dans cette partie de la Sibérie, à des centaines de kilomètres de la civilisation la plus proche, l'hiver ne mourait jamais vraiment. Il se contentait de somnoler quelques semaines avant de revenir avec une vengeance glaciale.

Napoléon l'avait appris à ses dépens à la Bérézina. Plus de deux siècles plus tard, cette vérité n'avait pas changé.

Mais Raphaël Duval n'était pas venu faire la guerre à l'hiver.

Il était venu arracher quarante-sept âmes à l'enfer.

Raphaël était allongé dans la poudreuse depuis quarante-sept minutes, immobile comme les soldats de la Grande Armée qui avaient jonché cette même terre en 1812. Son costume tactique — tissu échorite blanc, le même matériau miracle qui équipait les agents de L'Égide depuis 1987 — absorbait sa chaleur corporelle, le rendant invisible aux capteurs thermiques. Son masque filtrait l'air glacé, maintenant ses poumons à température opérationnelle malgré les -34°C ambiants.

Il ne sentait plus ses orteils. Ça n'avait pas d'importance. Son corps guérirait. Il guérissait toujours.

C'était à la fois son don et sa malédiction — cette capacité de régénération qui le maintenait en vie là où n'importe qui d'autre serait mort depuis longtemps. Les gelures, les blessures, les fractures... son corps les réparait avec une efficacité inhumaine. Mais la douleur, elle, restait. Chaque nerf hurlait dans le froid sibérien, et Raphaël accueillait cette souffrance comme une vieille amie.

La douleur me garde éveillé, pensa-t-il. Elle me rappelle pourquoi je suis là.

Devant lui, à 200 mètres, le Site Zima-7 brillait faiblement dans la nuit arctique. Des projecteurs balayaient le périmètre à intervalles réguliers — toutes les quarante-trois secondes exactement, il les avait chronométrés avec la précision d'un maître-horloger de la vallée de Joux. Des gardes patrouillaient le long des clôtures électrifiées, leurs silhouettes découpées par la lumière blanche des miradors. Leurs respirations formaient de petits nuages de vapeur qui s'évanouissaient aussitôt dans l'air glacé.

Ses yeux — des yeux qui voyaient le monde quatre fois plus lentement que ceux d'un humain normal — analysaient chaque détail. La démarche des gardes. Le rythme des projecteurs. Les angles morts. Les failles.

Chaque imperfection dans ce système de sécurité était une porte, et Raphaël collectionnait les clés.

Douze miradors. Cent vingt soldats. Trente scientifiques. Quarante-sept prisonniers.

Les chiffres tournaient dans sa tête comme une litanie.

Quarante-sept. Dont trente-deux ont moins de dix-huit ans. Dont sept ont moins de dix ans.

Il serra les dents sous son masque. Ces enfants lui rappelaient les pupilles de la nation — les orphelins que la République française prenait sous son aile depuis des siècles. Sauf que ces enfants-là n'avaient personne. Personne sauf L'Égide.

On arrive, les gosses. Tenez bon.

— Fantôme, position ? murmura une voix dans son oreillette.

CASSIOPÉE. À des milliers de kilomètres de là, dans les profondeurs du Sanctuaire de Marianne, elle coordonnait l'opération depuis ses serveurs quantiques. Sa voix était douce, presque maternelle — une ironie que Raphaël n'avait jamais cessé d'apprécier. L'intelligence artificielle la plus puissante du monde, née dans un laboratoire français, et elle parlait comme une grand-mère inquiète du Périgord.

— En place, répondit Raphaël, sa voix à peine un souffle. Visuel sur l'entrée nord. Deux gardes. Rotation dans... onze minutes.

— Confirmé. Escadron Fantôme, statut ?

Onze voix répondirent, une par une. Onze agents dispersés autour du complexe comme des spectres dans la tempête. Onze ombres invisibles qui attendaient le signal — héritiers des maquisards du Vercors, des résistants de l'Armée des Ombres.

— Spectre-2, en position. Mirador est.

— Spectre-3, prête. Générateur auxiliaire.

— Spectre-4, en place. Aile médicale.

— Spectre-5, paré. Clôture sud.

Et ainsi de suite, jusqu'à Spectre-12, dont la voix tremblait légèrement malgré son entraînement. C'était sa première mission de cette envergure. Raphaël l'avait remarqué, mais n'avait rien dit. La peur était normale. La peur gardait en vie. C'était l'absence de peur qui tuait — les Poilus de 14-18 l'avaient appris dans les tranchées.

— Fenêtre d'opportunité dans sept minutes, dit CASSIOPÉE. Le convoi de ravitaillement va mobiliser l'attention de la garde principale. C'est notre moment.

Sept minutes.

Dans sept minutes, quarante-sept vies changeraient à jamais.

Ou s'éteindraient.

Raphaël ferma les yeux une fraction de seconde. Il pensa à Théo — son petit frère, disparu trente ans plus tôt dans des circonstances similaires. Des hommes en costume. Des promesses d'aide. Et puis le vide. Le silence. L'absence qui ne se comblait jamais.

Cette fois, ça sera différent, se promit-il. Cette fois, on arrive à temps.

— Fantôme à tous, murmura-t-il. Protocole Snowfall. Liberté, Vigilance, Humanité. On y va dans sept minutes.

Onze clics de confirmation résonnèrent dans son oreille — le morse des temps modernes.

Le compte à rebours avait commencé.

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Cellule 17, Bloc B — Au même moment

Anya ne dormait pas.

Elle ne dormait presque jamais, ces derniers temps. Chaque fois qu'elle fermait les yeux, les cauchemars venaient — des visions de feu, de hurlements, de blouses blanches qui la regardaient comme un animal de laboratoire. Des électrodes sur ses tempes. Des sangles qui mordaient ses poignets jusqu'au sang. Et sa propre voix, hurlant des mots qu'elle ne reconnaissait pas.

Alors elle restait éveillée.

Assise sur sa couchette de métal, les genoux ramenés contre sa poitrine, les yeux fixés sur la porte de sa cellule. La rouille avait dessiné des motifs étranges sur le métal — des formes qui ressemblaient presque à des visages si on les regardait assez longtemps. Anya avait appris à ne pas les regarder. Les visages dans la rouille lui parlaient parfois, et elle savait que ce n'était pas normal.

Elle avait dix-sept ans. Elle en paraissait quatorze — la malnutrition et le stress avaient volé ce que l'adolescence aurait dû lui donner. Ses cheveux auburn, autrefois longs et brillants selon les photos que sa mère lui montrait, étaient maintenant coupés court, par mesure d'hygiène avaient dit les docteurs. Ses mains, fines et délicates, tremblaient constamment.

Ces mains qui pouvaient créer le feu.

Ces mains qui avaient tué.

Accident, lui avait dit le Docteur Volkov lors de son premier jour ici. Tu n'as pas voulu faire ça. Mais maintenant, nous allons t'aider à contrôler ton don.

Trois ans. Trois ans de "conditionnement". Trois ans de tests, de douleur, de solitude. Trois ans à apprendre que son corps pouvait supporter bien plus qu'elle ne l'aurait cru — et à souhaiter qu'il ne le puisse pas.

L'enfer, c'est les autres, avait écrit un philosophe français qu'elle avait étudié avant son enlèvement. Mais Anya savait maintenant que l'enfer, c'était aussi soi-même — cette partie d'elle qui refusait de mourir malgré tout.

Elle attendait.

Attendait quoi ?

Elle ne savait pas. Les tests du matin, peut-être. Ou le repas — une bouillie grise qu'on lui passait par une trappe trois fois par jour, toujours la même, toujours tiède, toujours insipide. Ou peut-être juste la fin. La fin de tout ça.

Parfois, elle priait pour cette fin. Et parfois, elle avait honte de prier pour ça.

Cette nuit-là, quelque chose était différent.

Elle ne savait pas quoi. L'air semblait... chargé. Électrique. Comme avant un orage d'été — sauf qu'il n'y avait pas d'orages en Sibérie au mois d'avril. Juste la neige. Toujours la neige.

Elle se redressa légèrement, tendant l'oreille.

Des bruits. Dehors. Pas les bruits habituels — pas les bottes des gardes qui faisaient leur ronde avec une régularité mécanique, pas le ronronnement des générateurs qui maintenaient le complexe en vie, pas les gémissements étouffés des autres prisonniers dans les cellules voisines.

Quelque chose d'autre.

Des cris ?

Des... explosions ?

Anya se leva, le cœur battant si fort qu'elle pouvait l'entendre dans ses oreilles. Ses mains commencèrent à chauffer — une réaction instinctive, le feu qui montait en réponse à la peur.

Et puis les lumières s'éteignirent.

L'obscurité fut totale, absolue. Pendant trois secondes qui durèrent une éternité, Anya ne vit rien, n'entendit rien.

Puis les veilleuses de secours s'allumèrent — une lueur rouge sang qui transformait sa cellule en enfer.

Et quelque part dans le complexe, des alarmes commencèrent à hurler.

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Périmètre Nord — 02h24

L'opération commença avec une précision chirurgicale — la précision des parachutistes français à Kolwezi en 1978, quand deux cents hommes avaient libéré trois mille otages en quelques heures.

Spectre-3 — une femme de trente-deux ans nommée Inès Konaté, spécialiste en infiltration et sabotage, formée à Cercottes puis au GIGN — fit sauter le générateur auxiliaire à 02h24 exactement. L'explosion, contrôlée, canalisée par des charges directionnelles, ne fit pas plus de bruit qu'un pétard mouillé sur les quais de Seine un soir de 14 juillet. Mais elle suffit à plonger l'aile est du complexe dans l'obscurité.

Trois secondes plus tard, Spectre-7 neutralisa les communications extérieures. Un virus de CASSIOPÉE, injecté dans le système trois semaines plus tôt via un technicien corrompu, prit le contrôle des fréquences radio. Toute transmission sortante était maintenant redirigée vers le néant numérique. Toute demande de renfort mourrait avant d'atteindre le monde extérieur.

Zima-7 était coupé du monde.

Seul.

Vulnérable.

Diviser pour mieux régner, avait dit Louis XI. L'Escadron Fantôme préférait : Isoler pour mieux libérer.

Raphaël bougea.

Pour un observateur normal, il aurait simplement... disparu. Un instant il était là, allongé dans la neige comme une statue de glace. L'instant d'après, il était à 200 mètres, près de la clôture nord, sans qu'aucun œil humain ait pu suivre son mouvement. Une traînée de poudreuse soulevée, aussitôt avalée par le vent — le seul signe de son passage.

Dix-sept secondes pour parcourir 200 mètres dans la neige profonde. Une vitesse qu'aucun humain ordinaire n'aurait pu atteindre. Une vitesse qui faisait de lui un fantôme — d'où son nom de code.

Le premier garde ne le vit jamais venir.

Un bras autour de la gorge. Une pression précise sur la carotide — pas assez pour tuer, juste assez pour couper l'afflux sanguin au cerveau. Quatre secondes suffisaient pour provoquer l'inconscience. Le garde s'affaissa mollement, et Raphaël le déposa dans la neige avec une douceur presque tendre, prenant soin de le positionner pour qu'il ne s'étouffe pas.

Tu te réveilleras avec un mal de tête, pensa-t-il. Mais tu te réveilleras. Tu n'es pas mon ennemi. Tu es juste un soldat qui obéit aux ordres.

Il comprenait. Il ne pardonnait pas — pas encore — mais il comprenait.

Il se tourna vers le second garde.

Celui-là avait eu le temps de se retourner. Ses yeux s'écarquillèrent quand il vit la silhouette blanche surgir de nulle part — un fantôme, un démon de neige, quelque chose qui n'appartenait pas au monde des vivants. Sa main se porta instinctivement vers son arme, sa bouche s'ouvrit pour crier l'alarme.

Trop lent.

Raphaël était déjà sur lui.

Deux corps. Huit secondes. Zéro bruit.

— Entrée nord sécurisée, murmura Raphaël dans son micro. Spectre-2, statut ?

— Mirador est neutralisé. Trois tangos down. Aucune alerte.

— Spectre-4 ?

— Aile médicale sous contrôle. Personnel scientifique... sécurisé.

Il y avait une note de satisfaction sombre dans cette dernière phrase. Les scientifiques de Zima-7 n'étaient pas des victimes. Ils étaient des bourreaux en blouses blanches, héritiers de Mengele et de l'Unité 731. Un jour, il y aurait des comptes à rendre — peut-être devant un tribunal, comme à Nuremberg. Mais ce soir, la mission était l'extraction.

— Tous les Spectres, dit Raphaël. Phase deux. On entre.

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Cellule 17, Bloc B — 02h31

La porte de la cellule s'ouvrit avec un sifflement hydraulique.

Anya recula instinctivement, ses mains levées devant elle — et les flammes jaillirent.

Pas beaucoup. Pas assez pour blesser. Mais suffisamment pour illuminer la silhouette qui se tenait dans l'encadrement, transformant l'obscurité rouge en un ballet d'ombres dansantes.

Un fantôme.

C'est ce qu'elle pensa d'abord. Un fantôme blanc, masqué, qui la regardait avec des yeux qu'elle ne pouvait pas voir. Le feu dansait entre ses doigts, projetant des ombres mouvantes sur les murs de sa cellule — ces murs qu'elle connaissait par cœur, chaque fissure, chaque tache de rouille, chaque souvenir de douleur.

— N'aie pas peur, dit le fantôme.

Sa voix était douce. Grave. Pas comme celle des gardes qui aboyaient des ordres en russe, pas comme celle des docteurs qui parlaient d'elle à la troisième personne comme si elle n'était pas là. Une voix qui ressemblait à celle de son père, avant.

Avant le feu. Avant tout.

Anya ne bougea pas. Les flammes dansaient toujours au bout de ses doigts, prêtes à exploser au moindre geste menaçant. Elle avait appris à se méfier. La confiance se gagnait lentement, se perdait vite. Et Anya avait perdu la sienne il y a trois ans.

— Je m'appelle Raphaël, dit le fantôme en retirant lentement son masque. Je suis venu te chercher.

Un visage apparut. Un visage humain.

Fatigué. Marqué par les années et par une cicatrice qui barrait sa joue gauche comme un éclair figé. Des yeux bleus — bleus comme la glace, bleus comme le ciel qu'elle n'avait pas vu depuis trois ans. Et dans ces yeux, il y avait quelque chose qu'Anya n'avait pas vu depuis longtemps.

De la compassion.

Pas de la pitié — elle connaissait la pitié, ce regard condescendant des scientifiques qui la traitaient comme un animal malade. Non. De la vraie compassion. Celle de quelqu'un qui comprend la douleur parce qu'il l'a vécue lui-même.

— Tu... tu es qui ? murmura-t-elle, et sa voix était rauque, cassée par des années de silence et de cris.

— Quelqu'un qui aurait dû venir plus tôt, répondit Raphaël. Et j'en suis désolé.

Il tendit la main vers elle. Lentement. Prudemment. Comme on approche un animal blessé — mais pas avec crainte. Avec respect.

— Tu veux partir d'ici, Anya ?

Elle le regarda. Cette main tendue. Ce visage inconnu. Cette promesse impossible.

C'est un piège, hurla une partie d'elle. C'est encore un test. Ils veulent voir comment tu réagis. Ils veulent mesurer ton niveau de contrôle. Ne leur fais pas confiance.

Mais une autre partie — cette partie qu'elle croyait morte depuis longtemps, enterrée sous trois ans de douleur et de désespoir — cette partie murmurait autre chose.

Et si c'était vrai ? Et si quelqu'un était vraiment venu te sauver ?

Les flammes vacillèrent.

Elle acquiesça.

Les flammes s'éteignirent.

Et elle prit sa main.

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Clairière Nord — 02h47

L'extraction fut chaotique.

Quarante-sept prisonniers. Certains marchaient — les jambes tremblantes, les yeux écarquillés, incapables de croire que c'était réel. D'autres devaient être portés — trop faibles, trop malades, trop brisés pour se déplacer seuls. Certains pleuraient — des larmes silencieuses qui gelaient sur leurs joues dans l'air glacé. D'autres étaient trop choqués pour faire quoi que ce soit, avançant comme des automates, le regard vide.

Un garçon de seize ans — Dimitri, Sujet 7, télékinésie — refusa de bouger jusqu'à ce qu'un agent lui parle doucement pendant deux minutes entières, lui promettant que non, ce n'était pas un autre test, que oui, ils allaient vraiment partir, que personne n'allait leur faire de mal.

Une fille de huit ans — Katya, Sujet 31, empathie — s'effondra en hurlant dès qu'elle fut exposée aux émotions des autres prisonniers. Quarante-six esprits terrorisés, et elle les ressentait tous en même temps. Spectre-6 dut l'envelopper dans une couverture spéciale doublée de plomb — un isolant émotionnel improvisé — pour qu'elle puisse fonctionner.

Un homme de trente-quatre ans — Viktor Kozlov, Sujet 1, le plus ancien détenu — marchait comme un automate, les yeux vides. Sept ans de captivité. Sept ans de "conditionnement". Viktor ne pleurait pas, ne tremblait pas, ne réagissait pas. Il avait simplement... cessé d'être là. Son corps bougeait, mais son âme s'était retirée quelque part où personne ne pouvait l'atteindre.

L'homme est un roseau, avait écrit un philosophe français. Viktor n'était plus qu'un roseau — la pensée s'était enfuie.

Raphaël les guidait tous vers la sortie, sa voix calme, ses gestes précis. Chaque pas, chaque mot, chaque contact était calculé pour rassurer, pour protéger, pour promettre un avenir meilleur.

Quarante-sept vies. Quarante-sept miracles. Quarante-sept raisons de continuer ce combat.

Au centre d'une clairière, à trois cents mètres du complexe, une structure métallique luisait faiblement dans la nuit — un arceau de portail quantique, technologie dérivée de L'Aurore. Deux mètres de haut, trois mètres de large. Des symboles gravés dans le métal pulsaient d'une lumière bleue familière — ce bleu profond qui était devenu le symbole de L'Égide, bleu roi, bleu de France.

— Portail calibré, annonça CASSIOPÉE dans l'oreillette de Raphaël. Destination : Refuge Égalité, Pacifique Sud. Transfert stable. Vous pouvez y aller.

L'arceau s'illumina pleinement — une lumière bleue, presque vivante, qui semblait battre comme un cœur. Le bleu de L'Aurore. Le bleu de l'espoir.

Fluctuat nec mergitur — elle est battue par les flots, mais ne sombre pas. La devise de Paris. La promesse de L'Égide.

Les premiers rescapés s'approchèrent, leurs visages passant de la terreur à l'émerveillement. Certains reculèrent, effrayés par cette magie qu'ils ne comprenaient pas. D'autres tendirent les mains vers la lumière, comme des papillons attirés par une flamme bienveillante.

— Qu'est-ce que c'est ? murmura une adolescente, ses yeux reflétant la lueur azurée.

— La sortie, répondit Raphaël. De l'autre côté, il fait chaud. Il y a de la nourriture. Des lits. Des gens qui vont prendre soin de vous. De l'autre côté, vous êtes libres.

Liberté. Le premier mot de la devise française. Le premier mot de la devise de L'Égide.

Un par un, ils traversèrent.

Et disparurent dans la lumière.

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Refuge Égalité, Pacifique Sud — Quelques secondes plus tard

Le Refuge Égalité était tout ce que Zima-7 n'était pas.

Situé sur une île privée du Pacifique Sud — officiellement une réserve naturelle protégée, en réalité l'un des sanctuaires secrets de L'Égide — le complexe avait été conçu pour accueillir ceux qui n'avaient nulle part où aller. Des bâtiments bas, harmonieux, intégrés à la végétation tropicale comme s'ils avaient poussé là naturellement — l'architecture rappelait les villas de Le Corbusier, cette même philosophie d'harmonie entre l'homme et la nature. Des jardins où des fleurs aux couleurs impossibles s'épanouissaient sous un soleil bienveillant. Des fontaines dont le murmure apaisant chassait les cauchemars. De la lumière, partout — pas la lumière agressive des néons, mais une lumière douce, naturelle, guérisseuse.

Quand Anya traversa le portail, la première chose qu'elle sentit fut la chaleur.

Pas la chaleur artificielle des radiateurs de sa cellule — cette chaleur sèche et étouffante qui n'arrivait jamais à chasser le froid de ses os. Non. Une chaleur vivante. Organique. Enveloppante. Comme une étreinte maternelle, comme le soleil de Provence sur les champs de lavande.

Le soleil.

Le soleil.

Elle tomba à genoux dans l'herbe — de l'herbe, verte, douce, réelle, si différente du béton et du métal — et pleura.

Des larmes qu'elle retenait depuis trois ans. Des larmes pour ses parents qu'elle ne reverrait jamais. Des larmes pour l'enfant qu'elle avait été, avant que le feu ne consume tout. Des larmes de soulagement, de terreur, d'espoir — un espoir qu'elle avait cru mort et qui renaissait maintenant, fragile et tremblant comme une flamme dans le vent.

Une main se posa sur son épaule — et la tempête dans sa tête... s'apaisa.

Pas complètement. Mais suffisamment pour qu'elle puisse respirer.

— Bienvenue, dit une voix douce. Bienvenue chez toi.

Anya leva les yeux, les joues mouillées de larmes.

Une femme se tenait devant elle. Quarante-cinq ans peut-être, avec des cheveux noirs striés de mèches blanches et des yeux d'un brun profond — des yeux qui semblaient voir au-delà de la surface, au-delà des masques, au-delà des blessures.

— Je m'appelle Nadia, dit la femme en s'agenouillant à côté d'elle. Et je sais exactement ce que tu ressens en ce moment. Littéralement.

Son don d'empathie pulsait doucement, absorbant la douleur, projetant le calme. Elle avait passé vingt ans à apprendre à maîtriser ce don — vingt ans à transformer ce qui avait d'abord été une malédiction en outil de guérison. Née à Marseille, élevée dans les quartiers nord, elle avait connu la violence et la peur avant de trouver L'Égide. Elle comprenait ces enfants brisés mieux que quiconque.

— Je sens ta peur. Ta douleur. Ta colère contre toi-même. Mais je sens aussi autre chose. Quelque chose que tu as essayé d'étouffer pendant très longtemps.

— Quoi ? murmura Anya.

— L'espoir.

Elle prit doucement les mains d'Anya — ces mains qui avaient tant brûlé, tant détruit — et les tint dans les siennes sans la moindre peur. Sans hésitation. Sans recul.

— Tu n'es pas cassée, Anya. Tu es blessée. Ce n'est pas la même chose.

— Mais je... je suis dangereuse. Je brûle tout ce que je touche.

— Non.

Le mot était doux, mais ferme.

— Tu brûles ce que tu ne contrôles pas. Pas encore. Mais ça viendra. Je te le promets.

Elle sourit — un sourire doux, patient, maternel.

— Les blessures, ça guérit. Ça prend du temps. Ça laisse des cicatrices. Mais ça guérit. Et je serai là à chaque étape du chemin. D'accord ?

Petit à petit, pensa Nadia. Les oiseaux faisaient leur nid lentement, brindille après brindille. Les âmes brisées se reconstruisaient de la même façon.

Anya la regarda — cette femme inconnue qui lui tenait les mains sans trembler, qui lui parlait sans peur, qui lui promettait un avenir qu'elle n'osait pas imaginer.

Et pour la première fois depuis très, très longtemps, Anya osa croire.

— D'accord, murmura-t-elle.

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Sanctuaire de Marianne, Paris — 03h15 heure locale

À des milliers de kilomètres de là, dans les profondeurs du Sanctuaire — sous les rues de cette ville qui avait inventé les Droits de l'Homme — Océane Delacroix regardait les rapports défiler sur son écran.

Opération Snowfall : succès total. Quarante-sept sujets extraits. Zéro perte. Site Zima-7 : neutralisé. Aucune trace. Temps total d'opération : 51 minutes.

Elle ferma les yeux un instant, laissant le soulagement l'envahir. Quarante-sept vies sauvées. Quarante-sept innocents arrachés à l'enfer. Quarante-sept raisons de croire que ce qu'ils faisaient avait un sens.

Un message envoyé au monde — silencieusement, invisiblement.

On vous voit. On vient. Vous n'êtes pas seuls.

— L'Escadron Fantôme est en route pour le retour, annonça CASSIOPÉE. Raphaël souhaite te parler.

— Passe-le-moi.

Un grésillement, puis la voix de Raphaël — fatiguée mais vivante, lourde de quelque chose qui ressemblait à de la paix.

— C'est fait, Océane. Ils sont tous en sécurité.

— Je sais. Bon travail, Fantôme.

— Océane... il y a un gamin. Viktor. Trente-quatre ans, mais... il a les yeux d'un enfant mort. Sept ans là-bas. Sept ans.

Un silence.

— On s'occupera de lui. On s'occupera de tous.

— Je sais. C'est juste...

Il ne termina pas sa phrase. Il n'en avait pas besoin. Océane comprenait. Certaines victoires avaient un goût amer — le goût de tout ce qu'on n'avait pas pu empêcher.

— Rentre à la maison, Raphaël. Tu as fait ce qu'il fallait.

— Oui. Oui, je rentre.

La communication se coupa.

Océane resta immobile un long moment, regardant l'écran où les mots "MISSION ACCOMPLIE" brillaient en lettres bleues.

— Liberté, Vigilance, Humanité, murmura-t-elle dans le silence du Sanctuaire.

Et quelque part dans les profondeurs de la base, là où les serveurs quantiques de CASSIOPÉE veillaient sur le monde, une lumière bleue pulsa doucement en réponse.

Comme un battement de cœur.

Comme une promesse.

La nuit portait conseil, disait le proverbe. Mais pour L'Égide, la nuit portait aussi l'action — car c'était dans l'ombre que se jouait le destin du monde.

─────────────────── FIN DU CHAPITRE III ───────────────────

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE : LE SILENCE DU MONDE

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