Merci pour le désastre
Chapitre 1 : Merci pour le désastre
1619 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 16/01/2026 11:59
Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de janvier - février 2026 « On en a gros ! »
On ne se remet pas facilement d’une fin du monde locale. Jericho s’était réveillée avec cette sensation poisseuse qu’on a après une fête trop longue. Des rues en vrac, des souvenirs flous, et l’impression très nette que quelqu’un avait fait quelque chose d’irréversible dans le salon pendant que tout le monde dormait. Sauf que le salon était une ville entière, et que personne n’avait bu, à part peut-être l’illusion collective que tout irait bien tant qu’on fermait les yeux. Irma Kowalski n’avait pas fermé les yeux. Elle se tenait devant ce qu’il restait de sa boutique de fleurs, bras croisés, regard fixe, mâchoire crispée. La Rose de Jericho avait toujours été modeste, coincée entre un magasin de souvenirs douteux et un café bio trop cher pour les habitants mais parfait pour les touristes. Désormais, la vitrine était fendue de haut en bas, le store arraché pendait lamentablement, et une odeur de brûlé s’incrustait dans chaque pétale survivant.
- C’est donc ça, murmura-t-elle. Être sauvée.
Elle entra prudemment, évitant un pot éclaté. Des traces sombres striaient le mur. Des griffures. Trop larges. Trop profondes. Elle se souvenait encore du bruit, cette nuit-là. Un fracas humide, un cri, puis le silence. Le lendemain matin, les autorités avaient parlé d’« incident exceptionnel ». Jamais de monstre. Jamais de responsabilité. Irma ramassa une rose noircie.
- Exceptionnel, mon cul.
Dans la rue, des barrières métalliques avaient fleuri plus vite que ses plantes. Hank Morales avançait lentement, clipboard en main, l’air d’un homme qui avait cessé de croire aux jours meilleurs depuis au moins deux saisons.
- Madame Kowalski, dit-il sans conviction, je vais devoir prendre quelques photos.
- Prenez tout, répondit-elle. Le désastre, les dégâts, ma dignité. Tant que vous y êtes.
Hank esquissa un sourire fatigué.
- Vous savez comment ça marche. Rapport. Commission. Assurance.
- Et le remboursement ?
- …rapport.
Ils restèrent un instant silencieux, observant la rue éventrée. Un camion municipal tentait de retirer un lampadaire plié comme un trombone.
- Dites-moi, Hank, demanda Irma, combien de fois une ville peut être sauvée avant d’en avoir marre ?
Il hésita.
- Statistiquement ? On n’a pas encore les chiffres.
Un bruit de voix monta depuis la place centrale. Pas une panique. Pas encore. Quelque chose de plus organisé. Plus froid.
- Qu’est-ce que c’est ? demanda Irma.
- Des gens qui ont décidé de parler, répondit Hank. Et je crains qu’ils n’aient beaucoup à dire.
Ils s’approchèrent. Doris Whitcomb se tenait au centre du rassemblement. Elle n’était pas du genre spectaculaire. Toujours propre sur elle. Toujours correcte. Mais quand une femme comme Doris cessait d’être polie, cela voulait dire que la situation avait dépassé le stade du raisonnable depuis longtemps.
- Nous avons été patients, dit-elle dans le mégaphone. Trop patients.
Autour d’elle, des habitants hochaient la tête. Parents. Commerçants. Gens ordinaires. Ceux qu’on interviewait rarement après les catastrophes.
- On nous a parlé de sécurité. De protection. De héros, poursuivit-elle. Mais personne ne nous a demandé si nous étions prêts à payer le prix.
- Ma maison est fissurée !
- Mon fils ne dort plus !
- Mon commerce est mort !
Chaque voix ajoutait une couche à la colère collective, comme on empile des pierres sur un édifice déjà instable. Les mots se chevauchaient, se répondaient, se nourrissaient les uns des autres. Des phrases brèves, hachées, lancées avec cette urgence fébrile propre à ceux qui ont trop attendu. Une plainte en appelait une autre, puis une troisième, jusqu’à former un brouhaha dense, presque étouffant, qui vibrait dans l’air plus sûrement qu’une sirène d’alerte. Irma les entendait toutes. Les commerces ruinés. Les murs fissurés. Les nuits sans sommeil. Les enfants qui sursautaient au moindre bruit. Elle reconnaissait certaines voix, d’autres non, mais peu importait. Elles disaient toutes la même chose, avec des mots différents : on n’en peut plus. Quelque chose céda en elle. Ce n’était pas la colère explosive qu’on imaginait toujours quand on parlait de révolte. Pas une envie de crier ou de casser à son tour. C’était plus lent. Plus insidieux. Une fatigue profonde, installée depuis trop longtemps pour être spectaculaire. Une lassitude lourde, poisseuse, qui s’infiltrait dans les os et faisait ployer les épaules sans qu’on s’en rende compte. Irma se sentit soudain vieille. Pas d’âge, mais d’usure. Usée d’avoir encaissé sans bruit, d’avoir nettoyé derrière les autres, d’avoir reconstruit sans jamais poser la question la plus simple : pourquoi nous ? Cette fatigue-là n’appelait pas la vengeance. Elle appelait l’arrêt. Le refus de continuer comme avant. Le besoin viscéral que quelqu’un, enfin, regarde les dégâts et dise clairement que ce n’était pas acceptable. Elle inspira profondément. L’air avait un goût de poussière et de métal, de choses cassées trop vite réparées. Et pour la première fois depuis longtemps, Irma Kowalski ne pensa pas à sauver sa boutique. Elle pensa à sauver ce qu’il restait de sa patience.
- Jericho n’est pas un terrain d’expérimentation ! lança Doris. Ni pour les monstres, ni pour ceux qui prétendent les arrêter !
Applaudissements. Cette fois, sans retenue. Un peu à l’écart, Tyler Galpin observait la scène. Il savait qu’il n’aurait pas dû rester. Mais partir aurait été lâche, et il avait déjà porté assez de culpabilité pour remplir une vie entière. Il sentit les regards. Certains lourds. D’autres franchement hostiles.
- C’est lui.
- Le monstre.
- Celui qui a tout cassé.
Une pierre tomba à ses pieds. Pas violente. Symbolique.
- Tu nous dois plus qu’un pardon, dit une voix.
Tyler hocha la tête. Il n’avait rien à répondre. Non loin de là, Mercredi Addams regardait la foule avec un intérêt clinique. Enid se tortillait à côté d’elle.
- Je n’aime pas ça, murmura Enid. Ils ont l’air… sérieux.
- Ils le sont, répondit Mercredi. Les gens deviennent sérieux quand ils réalisent qu’ils ne sont que des figurants dans une histoire qu’ils subissent.
- Tu crois qu’ils nous détestent ?
Mercredi observa les pancartes improvisées, les fissures dans les murs, la peur déguisée en colère.
- Non. Ils nous tiennent pour responsables. C’est plus dangereux.
La tension monta d’un cran quand un commerçant grimpa sur l’estrade.
- On parle toujours des héros ! cria-t-il. Jamais de ceux qui nettoient après !
- Assez ! répondit la foule.
Hank échangea un regard inquiet avec un policier. La situation glissait lentement hors de contrôle. Mercredi soupira, puis s’avança.
- Oh non, murmura Enid. Mercredi, ne...
Trop tard. La reconnaître fut immédiat. Les murmures changèrent de tonalité.
- C’est elle.
- L’Addams.
- Celle qui a “sauvé” la ville.
Mercredi monta sur l’estrade. Elle ne souriait pas.
- Vous avez raison, dit-elle simplement.
Un silence choqué suivit.
- Jericho n’a rien demandé, poursuivit-elle. Vous n’avez pas choisi d’être le décor d’une guerre surnaturelle. Et pourtant, vous en payez le prix.
Doris la fixa, méfiante.
- Tu admets que vous avez détruit notre ville ?
- J’admets que nous avons agi sans mesurer les conséquences, répondit Mercredi. Ce qui, d’un point de vue moral, revient au même.
Un murmure parcourut la foule. Ce n’était pas une excuse. C’était un constat brutal.
- Sauver le monde est une occupation très valorisée, continua-t-elle. Mais elle permet surtout d’ignorer ceux qui se retrouvent à reconstruire derrière.
Elle descendit de l’estrade sans attendre d’applaudissements. Irma sentit un frisson.
- Elle est insupportable, dit-elle. Mais elle a raison.
La foule ne se dispersa pas. Elle changea. La colère brute se mua en organisation. Des listes circulèrent. Des idées. Des exigences. Jericho ne criait plus seulement. Jericho répondait. Mercredi s’éloigna, mains dans les poches, regard sombre.
- Tu crois qu’on a fait ce qu’il fallait ? demanda Enid.
- Non, répondit-elle. Je crois que nous avons fait ce qui était inévitable.
Derrière elles, la ville pansait ses plaies. Les immeubles éventrés s’accrochaient encore à leurs façades fissurées, des nuages de poussière s’élevaient paresseusement dans l’air chaud, et le clapotis des fontaines brisées mêlait sa mélodie triste aux murmures des rues désertées. Des silhouettes erraient, comme des ombres hésitantes, parmi les décombres, ramassant les fragments d’un quotidien qui semblait appartenir à un autre temps. Le monde était sauvé, oui, illuminé par une étrange lueur d’espoir qui flottait sur les toits. Mais Jericho, elle, se souvenait. Elle se souvenait du fracas, des cris, des choix impossibles, de cette nuit où tout avait basculé. Et dans ses yeux, la lumière de la ville retrouvait son éclat, mais l’ombre de la mémoire restait présente, lourde et silencieuse.