Les souvenir d'un autre temps

Chapitre 2 : Le changement d'Adrien

4157 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 31/05/2026 18:29

Perché au sommet le plus célèbre de Paris, à défaut d'en être le plus haut, le nouveau Chat Noir attend ses compagnons. Il ne les attend pas au dernier étage de la tour Eiffel, comme le voulait leur habitude. Il est plus haut. Accroché à la flèche de la tour.

Il se demande s'ils le verront en arrivant et, si ce n'est pas le cas, combien de temps il lui faudra avant de se manifester. De là où il se tient, il domine Paris comme s'il en était le propriétaire temporaire. La ville s'étend sous ses pieds, vaste réseau incandescent de lumières dorées vibrant dans le crépuscule.

À cet instant, il n'a pas encore pleinement conscience que, à la suite de ses récentes découvertes, son costume a changé. Toujours vêtu de noir, il porte désormais un long manteau sombre aux attaches métalliques et aux lignes fonctionnelles, évoquant autant l'explorateur que le fugitif. Une tenue qui reflète assez fidèlement son état d'esprit du moment.

Il arbore un haut-de-forme massif et usé, orné de fioles ambrées et d'objets mécaniques, comme si chaque accessoire avait une utilité précise... ou dissimulait un secret.

Les lunettes aux verres irisés, posées sur ses yeux, captent et déforment les lumières de Paris, conférant à son regard une dimension presque inhumaine. Son visage est recouvert d'un maquillage noir et blanc aux traits nets et maîtrisés, en rupture totale avec l'espièglerie que l'acolyte de Ladybug affichait encore il y a peu. Désormais, fini les sourires, la légèreté et les plaisanteries inutiles.

Tout allait changer, pensa-t-il, non sans une pointe de nostalgie.

Mais ce changement était nécessaire. Les événements allaient bientôt prendre une tout autre dimension. Sans vouloir diminuer les mérites de l'héroïne de Paris, qui avait accompli un travail remarquable avec des moyens limités, si les choses n'avaient pas dégénéré jusqu'ici malgré les ressources colossales de Gabriel Agreste, c'était avant tout parce que ce dernier élaborait des plans dignes d'un enfant de six ans peu éveillé.

Or, ce n'était plus le cas.

Le nouveau Papillon était d'un tout autre calibre. Tout ce que Chat Noir avait observé le confirmait. D'abord, ce nouveau Papillon ne semblait pas chercher à obtenir les Miraculous du Chat et de la Coccinelle. Il allait même jusqu'à le préciser à ses victimes. Alors que voulait-il ? Pourquoi akumatisait-il les gens ? Était-ce un mystère ? Pas vraiment. Toute personne un minimum attentive aurait compris.

La preuve : l'ancien Chat Noir, malgré l'influence de son amok et sa bêtise émotionnelle, l'avait compris avant même son arrivée.

À plusieurs reprises, il avait été retardé par des caméras qui n'avaient jamais été là auparavant et qui, de toute évidence, n'avaient aucune raison de l'être. Elles l'empêchaient de se transformer. Cela s'était reproduit plusieurs fois, transformant le doute en certitude. Le nouveau Papillon n'en avait que faire de leurs Miraculous. Ce qu'il voulait, c'était connaître leurs véritables identités afin de les neutraliser.

Mais pourquoi ?

Les Miraculeurs étaient certes un obstacle, mais il lui suffisait de quitter la Ville Lumière pour s'en débarrasser. Cette conclusion en amenait une autre : qu'y avait-il à Paris qu'il n'y avait nulle part ailleurs dans le monde, si l'on excluait l'obtention d'un vœu ?

Il avait cherché la réponse. Et pour la sécurité de Paris, il l'avait trouvée.

La réponse était... rien.

Absolument rien ne justifiait que le nouveau Papillon reste à Paris au lieu d'aller sévir ailleurs, dans un endroit du monde dépourvu de super-héros. Aucune raison rationnelle, du moins. Mais qui disait que son choix devait être rationnel ?

S'il avait tout à perdre en restant ici et tout à gagner en partant, alors la seule conclusion logique était que sa décision n'était pas fondée sur la raison, mais sur l'émotion.

Une vengeance ?

C'était l'hypothèse la plus probable.

À peine cette supposition formulée que deux noms lui vinrent à l'esprit : Lila Rossi et Gil Yepes. Ce qui entraîna une autre question. Et si ces deux personnes n'étaient qu'une seule et même entité ?

Impossible ? Non. Hautement improbable, certes. Mais pas plus improbable que le fait qu'Adrien Agreste ait été Élisabeth Rainer.

Cela expliquerait pourquoi Lila était si obsessionnellement focalisée sur Adrien. Non pas pour sa parentèle, sa notoriété ou son argent, mais pour ce qu'il était avant d'être l'insipide mannequin façonné par Gabriel et Émilie Agreste à travers leur amok.

Plus il y pensait, plus cela lui semblait cohérent. L'obsession maladive et la soif de reconnaissance de Lila faisaient parfaitement écho à la personnalité torturée de Gil, ainsi qu'à son désir aveugle de vengeance et de domination.

La découverte que Nathalie et Guthrie Cole étaient père et fille ajoutait encore une couche de complexité. Était-il toujours soumis, comme lors de sa vie précédente ? Il le croyait... mais espérait que non.

Le naïf Adrien aimait et admirait l'homme qu'il prétendait être. Même sa nouvelle incarnation le respectait encore. Le nouveau Chat Noir, lui, ne croyait pas en une quelconque force supérieure. Mieux que cela, il savait.

Mais si cela avait été possible, il aurait voulu que l'image du père et du mari aimant ne soit pas une mascarade cynique. Ni pour Adrien, ni pour les deux Chats Noirs.

Lorsqu'il avait insinué qu'il pourrait faire du mal à Nathalie, sa réaction avait convaincu Adrien. L'autre, plus mitigé, se contentait d'espérer. Espérer qu'il soit à la hauteur de l'homme qu'il prétendait être.

Car il détesterait avoir à le tuer une seconde fois.


**


Ce soir-là, Ladybug avait réuni tous les héros à la tour Eiffel.

L'idée, à son grand étonnement, ne venait pas d'elle, mais de Chat Noir. C'était lui qui avait suggéré cette rencontre, au motif qu'avec la nomination de nouveaux porteurs permanents, il devenait nécessaire de les organiser, de les former, et de leur transmettre ce qu'ils avaient appris, elle et lui, au fil de leurs combats pour protéger Paris.

En soi, la proposition était excellente. Ce qui troublait Ladybug, en revanche, c'était qu'elle vînt précisément de lui.

De son Chaton espiègle, impulsif, trop prompt à foncer avant de réfléchir.

Depuis quelque temps, quelque chose avait changé. Ce n'était pas spectaculaire. Pas au point d'être immédiatement nommable. Mais elle le sentait. Dans sa manière de parler. Dans sa retenue nouvelle. Dans ce calme plus dense, plus attentif, presque inquiétant parfois.

Avait-il toujours été ainsi, sans qu'elle le voie ?

Ou quelque chose s'était-il réellement produit ?

Ses pensées dérivèrent vers Argos.

Elle remarqua aussitôt les regards lourds, méfiants, parfois franchement hostiles, qui accueillirent le porteur du Miraculous du Paon lorsqu'il se joignit au groupe. Personne ne disait rien, par égard pour elle, mais le malaise était palpable. Tous savaient qu'il avait volé le Miraculous du Paon. Aucun, en revanche, ne connaissait réellement ses motivations. À leurs yeux, il restait un ancien ennemi qu'elle avait décidé, seule, de tolérer parmi eux.

Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce qu'ils peinent à comprendre pourquoi on lui permettait encore de garder sa broche.

Argos semblait s'en apercevoir aussi. Il s'était tenu légèrement à l'écart, ni assez loin pour paraître fuir, ni assez près pour donner l'impression d'imposer sa présence. Comme s'il cherchait déjà le bon équilibre entre dignité et prudence.

Ladybug soupira intérieurement. La collaboration s'annonçait compliquée.

Et comme si cela ne suffisait pas, Argos répugnait visiblement à utiliser son pouvoir. Comment le lui reprocher ? Créer des êtres vivants conçus pour servir un but avant de disparaître... pour quelqu'un comme lui, ce pouvoir avait tout d'une ironie cruelle.

Ses réflexions furent interrompues par l'arrivée de Chat Noir.

Il se posa souplement sur la plateforme, et plusieurs héros eurent un mouvement de surprise. Son costume avait changé. Toujours noir, toujours félin, mais désormais prolongé d'un long manteau bleu nuit qui accentuait encore la finesse de sa silhouette et lui donnait un air plus grave, presque aristocratique.

Il parcourut l'assemblée du regard.

— Bien. Tout le monde est là. Nous pouvons commencer.

Ladybug haussa imperceptiblement un sourcil. Même sa voix avait changé. Pas dans le timbre, non. Dans l'intention. Il y avait moins de jeu, moins de chaleur immédiate. Plus de précision.

Chat Noir se tourna vers elle avec une courtoisie qui, venant de lui, avait presque quelque chose d'étrange.

— Puis-je ouvrir le bal, my fair Lady ?

Elle lui lança un regard bref, partagé entre la surprise et une légère inquiétude.

— Vas-y. Après tout, c'est toi qui as demandé cette réunion.

Il inclina légèrement la tête, puis revint à l'ensemble du groupe.

— Si je vous ai réunis ce soir, ce n'est pas seulement pour parler de notre nouvel ennemi. C'est aussi parce que certains d'entre vous sont encore nouveaux dans ce rôle, et qu'il vaut mieux clarifier certaines choses avant qu'une erreur coûte cher.

Il marqua une pause.

— Ladybug vous a fait confiance. Cela mérite d'être dit. Mais cette confiance ne vous rend ni infaillibles, ni compétents par miracle.

Quelques épaules se raidirent.

— Vos Miraculous vous permettent d'accomplir des choses qu'un être humain ordinaire ne pourrait jamais faire. Très bien. Mais cela ne remplace ni le savoir, ni l'expérience, ni le jugement. Si vous tombez sur un blessé grave, par exemple, votre premier réflexe ne doit pas être d'improviser. Vouloir aider ne suffit pas toujours. Dans certains cas, agir sans comprendre revient à aggraver la situation.

Un silence pesant suivit.

Chat Noir poursuivit d'un ton égal :

— Ni nos pouvoirs, ni notre statut ne nous rendent supérieurs aux gens que nous protégeons. Si vous voulez être dignes de ce rôle, apprenez aussi quand il faut vous abstenir. Réfléchissez. Formez-vous. Analysez vos erreurs. La noblesse ne se reçoit pas. Elle se travaille.

Cette fois, personne ne bougea.

Certains héros échangèrent des regards embarrassés. D'autres baissèrent les yeux, visiblement piqués au vif. Quelques-uns, au contraire, semblaient presque soulagés qu'on formule enfin ce qu'ils n'osaient pas penser : qu'avoir un Miraculous ne faisait pas automatiquement de vous un sauveur compétent. Carapace croisa les bras, pensif. Rena Rouge observait Chat Noir avec une curiosité croissante. Quant à Ladybug, elle ne savait plus très bien si elle devait être fière de lui... ou troublée.

Chat Noir balaya leurs réactions d'un seul regard.

— Maintenant que cela est dit...

Son regard glissa vers Argos.

— Peut-être que le petit nouveau pourrait se présenter.

Argos se figea.

Pendant un instant, il eut l'impression très nette que le sol se dérobait sous lui. Tous les regards convergèrent aussitôt vers sa personne. De près, leur silence était pire encore que leur hostilité. Il n'y avait ni cris, ni accusations, ni menaces ouvertes. Seulement cette attente tendue, froide, qui signifiait clairement qu'il n'avait pas sa place ici.

Et puis il y eut ces mots.

Petit Gil.

Personne, à sa connaissance, ne l'appelait ainsi... sauf une seule personne.

Argos releva lentement la tête vers Chat Noir.

Ce sourire-là.

Cette façon trop calme d'en dire juste assez.

Oui. Il savait.

— Allons, petit Gil, dit Chat Noir avec une douceur presque moqueuse. Ils ne vont pas te manger.

Quelques héros froncèrent les sourcils, surpris par le surnom. Argos, lui, sentit son malaise redoubler.

Il finit pourtant par s'avancer d'un pas.

— Argos, dit-il simplement. Je... suis le porteur du Miraculous du Paon.

Carapace ne lui laissa pas le temps d'ajouter quoi que ce soit.

— Et le voleur des Miraculous, accessoirement.

Le ton n'était pas agressif, mais il était ferme. D'autres approuvèrent en silence.

Argos ouvrit la bouche, sans savoir s'il devait répondre, se justifier, ou simplement encaisser. Ce fut Chat Noir qui intervint.

— Il les a volés, oui. Et il a bien fait.

L'effet fut immédiat.

— Pardon ? lâcha Rena Rouge.

Ladybug tourna brusquement la tête vers lui.

Chat Noir, lui, demeura imperturbable.

— Avant qu'Argos n'agisse, nous combattions Monarque sans autre perspective que celle de recommencer le lendemain. Encore. Et encore. Nous subissions le rythme de l'ennemi. Grâce à ce qu'il a découvert, nous avons enfin obtenu des informations exploitables sur l'ancien porteur du Papillon, sur ses méthodes, sur ses angles morts... et sur le fait qu'un détenteur de Miraculous peut être plus vulnérable qu'il n'en a l'air.

Il laissa les mots s'installer.

— Vous n'êtes pas obligés de l'aimer. Mais vous lui devez au moins ceci : reconnaître que sans lui, nous serions encore en train de courir après les mêmes pièges.

Argos détourna brièvement le regard. Ce n'était pas de la gratitude qu'il ressentait. Plutôt un trouble diffus. Comme si cette défense, trop bien construite, trop nette, l'exposait plus encore qu'elle ne le protégeait.

Carapace garda les bras croisés.

— Très bien. Mettons. Mais ça ne répond pas à la vraie question. Pourquoi nous réunir maintenant ?

Chat Noir acquiesça.

— Parce que notre nouvel ennemi est plus intelligent que le précédent.

Il regarda chacun à tour de rôle.

— Monarque voulait le pouvoir. Il s'acharnait sur les Miraculous eux-mêmes. Notre nouvel adversaire, lui, cherche autre chose : nos identités. Ce qui signifie qu'il ne nous attaquera pas seulement comme héros, mais aussi comme personnes.

L'assemblée se fit plus attentive.

— Si nous voulons le retrouver avant qu'il ne nous démantèle un par un, nous devons devenir proactifs. Cesser de simplement réagir. Commencer à enquêter.

— Enquêter comment ? demanda quelqu'un.

— En construisant un réseau, répondit Chat Noir. Des observateurs. Des relais. Des enquêteurs. Des profils capables de recouper des données, de suivre des pistes numériques, de reconnaître des schémas, d'anticiper. En clair : une structure capable de soutenir les héros au lieu de les laisser improviser seuls.

Rena Rouge pencha la tête.

— Tu veux monter une équipe de renseignement ?

— Oui.

Le mot tomba avec une simplicité déconcertante.

— Parce que nous ne gagnerons pas cette guerre en nous contentant d'attendre l'akumatisation suivante.

Cette fois, même les plus réticents n'eurent rien à objecter immédiatement.

Ladybug observa Chat Noir avec une intensité nouvelle. Il parlait avec une assurance troublante, comme si tout cela avait été longuement réfléchi. Préparé. Organisé. Et pourtant, elle devinait qu'il n'avait pas tout dit. Qu'une partie au moins de son raisonnement leur échappait encore.

La réunion s'acheva peu après sur quelques consignes pratiques, plusieurs échanges prudents, et la promesse implicite d'un avenir bien plus complexe que tout ce qu'ils avaient connu jusqu'alors.

Peu à peu, les héros quittèrent la tour Eiffel.

Lorsque le dernier héros disparut enfin dans la nuit, il ne resta plus que Ladybug, Argos... et Chat Noir.

Le silence changea aussitôt de nature.

Cette fois, il n'avait plus rien de collectif, de prudent ou de diplomatique. Il était plus dense, plus intime, presque tranchant.

Ce fut Argos qui le brisa le premier.

— Merci de m'avoir soutenu, dit-il d'une voix basse. Et... désolé que tu aies dû mentir à cause de moi.

Chat Noir tourna vers lui un regard calme.

— Je n'ai pas menti. Nous étions réellement dans une impasse avant que tu ne voles les Miraculous. Tes intentions étaient loin d'être nobles, certes, mais tes actes ont eu pour effet de nous tirer de la stagnation dans laquelle nous étions embourbés. Au final, c'était un mal pour un bien.

Argos pinça les lèvres.

— Tu as tout de même prétendu qu'il y avait un plan. Que je n'avais fait que suivre des ordres.

Un sourire lent, presque inquiétant, étira les lèvres de Chat Noir.

— En es-tu certain, petit Gil ? Qui te dit que chacune de tes actions n'a pas été étudiée, anticipée... voire légèrement orientée, afin de produire exactement ce résultat ?

Un doute passa dans les yeux d'Argos.

— Impossible. Si tu avais réellement su, tu m'aurais proposé de collaborer. Ou, à tout le moins, tu en aurais informé Ladybug.

— Pour citer un grand économiste du XVIIIe siècle : ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs propres intérêts.

Il laissa passer un instant, puis ajouta avec une désinvolture étudiée :

— Et j'avais peut-être envie de faire goûter à ma Lady l'amertume de sa propre médecine.

Argos le fixa longuement.

— Tu es vraiment un roi tyrannique.

Chat Noir éclata de rire.

Un rire bref, clair, presque trop sincère pour être tout à fait rassurant.

— Tu ne peux pas encore comprendre l'ironie de ce que tu viens de dire, répondit-il. Mais cela viendra. Je me contenterai donc d'ajouter que je suis un enfant de chœur en comparaison du premier héros de l'histoire, qui, lui aussi, était un roi.

Ladybug les observait en silence, troublée.

Elle comprenait les mots. Chacun d'eux, isolément, restait parfaitement intelligible. Pourtant, l'ensemble lui échappait. Il y avait dans cet échange des sous-entendus, des pointes d'ironie, des allusions à demi voilées dont elle ne possédait manifestement pas la clef. Plus troublant encore, Chat Noir semblait parler avec une assurance ancienne, comme s'il avançait sur un terrain familier là où elle-même ne distinguait encore qu'un brouillard opaque.

Ce n'était pas seulement une question d'intelligence.

C'était autre chose.

Une densité nouvelle. Une manière de laisser entendre qu'il savait plus qu'il ne disait... sans jamais franchir la ligne de la révélation.

Elle en éprouva un étrange pincement.

Comme si, tout à coup, la distance entre eux s'était accrue.

— Et si tu nous disais enfin ce que tu voulais nous dire ? demanda-t-elle.

Chat Noir finit par calmer son rire. Non sans mal, d'ailleurs. Puis il inspira lentement.

— Si je veux mener ce projet à bien, je vais devoir renoncer à mon Miraculous.

Ladybug se raidit aussitôt.

— Quoi ?

— Temporairement, précisa-t-il. Peut-être davantage. Je l'ignore encore.

— Tu ne peux pas lâcher ça comme ça ! s'exclama-t-elle. Qu'est-ce que ça veut dire, renoncer à ton Miraculous ?

— Cela veut dire, répondit-il calmement, que je ne peux pas être partout à la fois. Ni continuer à disparaître pendant des heures, parfois des jours, sans explication, sans que cela finisse par avoir des conséquences.

Il détourna un instant le regard vers les lumières de Paris.

— Ma famille a les moyens d'aider. Beaucoup plus que vous ne l'imaginez. Mais pour cela, il faut cesser de me prendre pour un adolescent capricieux en pleine crise. Mon père est vieux. Malade. Si je veux qu'il me laisse agir... il faudra bien, à un moment, lui dire une partie de la vérité.

Argos fronça légèrement les sourcils.

— Tu comptes révéler ton identité ?

— Pas à tout le monde.

— C'est insensé, souffla Ladybug.

— C'est nécessaire.

Le ton était resté doux. Pourtant, il n'appelait pas réellement la contradiction.

— Je ne peux pas bâtir un réseau de cette ampleur en continuant à jongler entre mensonges fragiles, disparitions inexpliquées et improvisation permanente. Si nous voulons passer à l'étape suivante, il faudra que quelqu'un porte le Miraculous du Chat à ma place.

Un silence tomba.

Puis Ladybug demanda, plus bas :

— Et tu as déjà quelqu'un en tête ?

Chat Noir sourit.

Ce n'était pas le sourire léger qu'elle connaissait. Celui-ci était plus discret. Plus ancien, presque.

— Oui.

Il laissa passer une seconde, juste assez pour que l'attente devienne douloureuse.

— Je compte ressusciter un ancien porteur du Miraculous du Chat.

Ladybug pâlit.

— Non.

Le mot était sorti tout seul.

— Non, Chat Noir. Si tu parles d'un vœu, c'est hors de question. Ramener quelqu'un à la vie impliquerait nécessairement un sacrifice.

— Je ne pense pas qu'il ait l'intention de faire un vœu, dit Argos.

Ladybug se tourna brusquement vers lui.

— Et pourquoi en serais-tu si sûr ?

— Parce que s'il comptait réellement utiliser le vœu, il ne m'aurait pas demandé de rester. Il veut se servir du Miraculous du Paon.

Ladybug le dévisagea, incrédule.

— Je ne vois pas comment le Miraculous du Paon pourrait ressusciter qui que ce soit.

— En créant un senti-être à l'image d'un ancien héros, répondit Argos après un bref silence.

Chat Noir inclina légèrement la tête.

— Félicitations. Voilà une démonstration de sagacité qui me conforte dans l'idée que tu serais peut-être plus à l'aise dans l'équipe que je suis en train de former.

Il tira alors de sa poche son Kwagatama et le leur montra.

— Cet objet me donne accès à l'empreinte laissée par les anciens porteurs de mon Miraculous. Leurs souvenirs. Leurs schémas mentaux. Leurs réflexes. Et, lorsqu'on dispose d'un objet leur ayant appartenu, il devient possible d'entrer en contact avec une sorte de double mémoriel. Pas un fantôme. Pas une âme. Une reconstruction. Une présence virtuelle, en tout point semblable à ce qu'ils étaient lorsqu'ils étaient en activité.

Ladybug sentit un frisson la traverser.

— Tu veux transférer cette... reconstruction dans un senti-être ?

— Oui, répondit simplement Chat Noir. Dans un corps viable, stable, dépourvu de conscience propre préalable.

Argos détourna légèrement les yeux.

— Je n'aime pas cette idée.

Chat Noir le regarda sans l'interrompre.

— Créer un être dans un but précis, puis s'en débarrasser ensuite... non. Je ne veux pas refaire cela.

— Ce ne sera pas le cas, répondit Adrien d'un ton posé. Rien ne se fera sans l'accord de l'ancien porteur. Et si cela fonctionne, il ne s'agira pas d'un outil jetable. Tout sera mis en place pour qu'il ait une existence réelle en dehors de ses activités héroïques.

Il marqua une pause.

— Des papiers. Un logement. Un métier. Une identité civile. Une vraie place dans ce monde. Pas une laisse plus élégante.

Argos resta silencieux, mais son expression se détendit à peine.

— Non. Il y a une faille.

Chat Noir leva les yeux vers elle.

— Ah ?

— Si tu veux créer un nouveau senti-héros à partir d'un ancien porteur, tu auras besoin d'un objet ou d'un pouvoir capable de transférer cet esprit dans le corps du senti-être. Or Coq Courage n'est plus là. Pourquoi ne pas lui avoir demandé de rester ?

Chat Noir eut un léger sourire.

— Pour ce qui est de l'objet, je sais déjà ou le trouver et pour ce qui est du pouvoir de coq courage, je pense pouvoir m'en passer.

Ladybug fronça les sourcils.

— Comment ça, pas nécessaire ?

— J'ai découvert récemment qu'il n'existait pas qu'une seule manière d'utiliser nos pouvoirs, répondit-il. Pas une seule mécanique figée. Pas une seule application autorisée. Tout devient possible à partir du moment où l'on parvient à concevoir un processus cohérent dont le concept central reste fidèle à la nature du pouvoir utilisé.

Il fit tourner lentement son bâton entre ses doigts.

— En d'autres termes, l'imagination n'élargit pas seulement l'usage d'un Miraculous. Elle peut révéler des fonctions nouvelles.

Ladybug le fixa, surprise.

Chat Noir haussa doucement les épaules.

— Cela n'a pourtant rien de nouveau. Toi-même, tu as appris à employer ton pouvoir de différentes façons. Et la première à avoir, à ma connaissance, véritablement détourné le sien, c'était Mayura. Le jour des Héros. Lorsqu'elle a amokatisé le Papillon pour permettre à Monarque de s'échapper.

Argos releva vivement la tête.

Pour la première fois depuis le début de cette conversation, un véritable éclat passa dans son regard.

— Ce qui veut dire... souffla-t-il, que je pourrais utiliser mon pouvoir sans créer de senti-être.

Chat Noir lui adressa un sourire plus franc.

— Voilà. Nous commençons à nous comprendre.

Le vent se leva autour d'eux, faisant vibrer les poutres de la tour Eiffel.

Au-dessous, Paris étincelait comme si rien n'avait changé.

Et pourtant, Ladybug le sentait avec une netteté douloureuse : quelque chose venait de basculer.

Pas seulement dans leur guerre contre leur ennemi.

Dans l'équilibre même de leurs pouvoirs.

Et peut-être, plus encore, dans la place que Chat Noir occupait désormais parmi eux. 


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