Paris n'oublie jamais
Marinette faisait les cent pas dans la salle où une secrétaire particulièrement sympathique l’avait accompagnée. Elle avait rendez-vous avec Nathalie afin de régler les derniers détails du défilé et, surtout, de découvrir enfin la liste des personnes avec lesquelles elle allait devoir collaborer.
— Tout va bien se passer, Marinette ! C’est Nathalie. Elle a déjà préparé des centaines de défilés et tu as obtenu un très bon contrat.
Marinette hocha la tête, tentant surtout de s’en convaincre elle-même.
— Oui, et je ne suis pas novice non plus ! J’en ai déjà fait, des défilés !
— Oui ! Tu vas y arriver, Marinette !
— Merci, Tikki. Tu es toujours là quand j’ai besoin de me calmer.
Elle allait ajouter quelque chose lorsqu’elle entendit des pas derrière la porte. Tikki rejoignit précipitamment son sac, tandis que Marinette se rassit et adopta une posture beaucoup plus tranquille, comme si elle attendait depuis plusieurs minutes avec une patience et une sérénité parfaites.
Elle se leva lorsque Nathalie entra. Celle-ci remonta ses lunettes sur son nez et portait deux épais classeurs dans ses bras. Mais elle n’était pas seule. Adrien entra derrière elle.
Le sourire de Marinette s’effaça.
Il n’avait pas vraiment changé. Enfin si, évidemment, mais elle l’aurait reconnu entre mille. Il avait conservé la même coupe de cheveux, bien que ceux-ci se soient légèrement assombris avec les années. Ses yeux verts étaient toujours aussi flamboyants. Il avait grandi également et dépassait désormais Nathalie de plus d’une tête.
Son cœur se serra doucement. Elle aurait aimé le voir grandir à ses côtés.
Marinette secoua légèrement la tête et reprit ses esprits.
— Je pensais que nous ne serions que toutes les deux.
— Oui, je n’ai pas eu le temps de vous prévenir, mais Adrien est le PDG de la société.
— PDG honorifique, précisa-t-il.
— Cela n’existe pas, un PDG honorifique, répliqua Nathalie avec un soupir.
Elle se tourna de nouveau vers Marinette.
— Il a demandé à assister à l’entretien. Mais si cela vous met mal à l’aise…
Marinette inspira profondément.
— Non, c’est bon. Je vais devoir apparaître à ses côtés lors de certains événements publics, alors autant m’y habituer dès maintenant.
Le sourire d’Adrien disparut.
Marinette se rassit après avoir serré la main de Nathalie, puis très brièvement celle d’Adrien. Nathalie l’imita avant d’ouvrir l’un des deux classeurs.
— Bien. Nous avons choisi plusieurs assistants pour vous aider à préparer le défilé, ainsi que des couturières et…
Marinette ne l’écoutait déjà plus vraiment. Elle parcourait les listes de noms qui défilaient sous ses yeux et reconnaissait plusieurs personnes avec lesquelles elle avait déjà travaillé lors de précédents événements. Le monde de la mode était finalement assez petit.
Elle hocha distraitement la tête, ce qui n’échappa pas à Nathalie.
— Marinette, c’est important. Je pensais que vous mettiez un point d’honneur à choisir vos collaborateurs.
Marinette releva les yeux.
— Oui, mais je connais déjà la plupart de ces profils. Comme je vous l’ai expliqué, j’ai participé à de nombreux défilés et la majorité d’entre eux y travaillaient également. Et puis, je ne suis pas certaine d’avoir besoin d’autant de monde. J’ai l’habitude de faire beaucoup de choses moi-même…
— Marinette, vous n’êtes plus Red, la jeune styliste qui travaille dans l’ombre. Vous allez diriger un défilé complet pour présenter la nouvelle collection Agreste. Cette fois, vous serez au premier plan. Vous devez prendre conscience de l’ampleur de votre rôle et vous ne pourrez pas vous permettre de travailler avec moins de personnel que ce que nous vous proposons.
Marinette resta silencieuse pendant quelques secondes. Nathalie referma doucement le classeur.
— Vous êtes passée à la catégorie supérieure.
Marinette ne sut pas quoi répondre. Adrien, qui les observait depuis plusieurs minutes, finit par intervenir :
— Excusez-moi de vous interrompre, mais pourquoi est-ce que vous vous vouvoyez ?
Les deux femmes se regardèrent.
— Eh bien, parce que nous sommes dans un cadre professionnel, répondit Nathalie.
— D’accord, mais dans ce cas, pourquoi est-ce que vous vous appelez par vos prénoms ?
Marinette haussa légèrement les épaules.
— Parce que je ne me vois pas appeler Nathalie « Madame Sancœur », et encore moins l’entendre m’appeler « Madame Dupain-Cheng ».
Adrien se mit à rire, et les deux femmes le regardèrent avec surprise.
— C’est vraiment n’importe quoi, vous le savez au moins ?
Marinette sourit.
— Tu devrais pourtant être le plus sérieux de nous trois. Tu es le PDG.
— PDG honorifique, corrigea Adrien.
Nathalie répliqua aussitôt :
— Cela n’existe toujours pas.
Marinette et Nathalie éclatèrent de rire, tandis qu’Adrien poussait un soupir faussement résigné.
— Si. Je viens de l’inventer !
Elles sourirent, puis Nathalie reprit :
— Bien, remettons-nous au travail. Nous avons réglé la question du personnel qui vous accompagnera pour la préparation de la collection. Maintenant, parlons de ceux qui interviendront lors du défilé. Tout d’abord, Adrien a proposé que nous engagions certains de ses amis. Nino Lahiffe s’occupera de la musique. Kim Lê Chiến travaille déjà pour nous au service de sécurité et il sera accompagné de quatre autres agents. Sabrina Raincomprix sera également présente en tant que community manager. Elle travaille avec nous depuis deux ans. Enfin, nous avons l’habitude de collaborer avec le journal Paris Mode, qui souhaite nous envoyer Alya Césaire pour réaliser une interview.
— C’est hors de question, répliqua sèchement Marinette.
Nathalie releva la tête, surprise, et Marinette poursuivit :
— Ne faites pas cette tête. Je pensais avoir le droit de choisir les personnes avec lesquelles je travaillerais.
— Oui, mais je ne pensais pas que vous seriez aussi catégorique, commença Nathalie.
Adrien intervint à son tour :
— Je sais que nos amis n’ont pas pris de tes nouvelles…
Marinette se leva.
— Je n’ai aucune raison de refuser la présence de Nino, de Kim ou même de Sabrina. Mais je refuse de travailler avec Alya.
Elle inspira profondément avant d’ajouter :
— Si vous me l’imposez, je ne travaillerai pas pour la société Agreste.
Nathalie se leva aussitôt.
— Très bien, Marinette. Nous refuserons l’interview de ce journal, même s’il s’agit de celui qui est le plus spécialisé dans la mode…
— Je ne refuse pas l’interview de ce journal. Je refuse qu’Alya soit la journaliste chargée de la réaliser.
— Marinette…, commença Adrien.
Mais Nathalie l’interrompit :
— Très bien. Ce sera fait. Nous demanderons au journal de nous envoyer un autre journaliste.
Marinette hocha la tête et Nathalie sortit ensuite plusieurs photographies de mannequins.
— Voici les mannequins que nous avons présélectionnés pour le défilé de la collection.
Marinette les observa attentivement et s’arrêta sur l’une des photographies.
— C’est Kagami ?
Elle contempla le portrait de la jeune femme. Elle portait désormais les cheveux extrêmement courts, presque en coupe pixie. Ses traits s’étaient affinés avec l’âge et son regard semblait encore plus perçant.
Nathalie hocha la tête.
— Oui. Comme vous le savez, la société Agreste est encore très liée à Tsurugi Industries. Pour relancer notre marque de vêtements, nous avons pensé demander à Kagami de sortir temporairement de sa retraite de mannequin afin de participer au défilé et d’afficher publiquement son soutien.
Adrien la regarda.
— Pourquoi tu ne m’en as rien dit ?
— Parce que rien n’a encore été décidé.
Marinette hocha doucement la tête.
— Je ne veux pas forcer Kagami…
— C’est elle qui en a fait la proposition. Kagami est devenue associée junior l’année dernière et, après la signature de votre contrat, elle nous a proposé elle-même de participer au défilé.
Marinette resta silencieuse, le regard fixé sur la photographie de son amie. Ancienne amie ?
— Je…
— Moi aussi, je veux le faire ! déclara soudain Adrien.
Marinette leva les yeux vers lui.
— Faire quoi ?
— Tu as créé une collection féminine et masculine, non ? Je veux être l’un de tes mannequins !
— Tu n’as même pas vu ma collection.
— Peut-être, mais je connais ton talent, Marinette. Je veux en être.
Elle resta silencieuse pendant quelques secondes avant de hocher doucement la tête.
— D’accord. J’accepte.
Nathalie sourit et le nota sur une feuille, tandis que Marinette prit ensuite le temps de choisir les autres mannequins.
Après presque une heure, elle referma le dossier et attrapa son sac.
— Je crois que ce sera tout pour moi aujourd’hui. Nathalie, je vous fais entièrement confiance pour la suite. Je… je commencerai demain à venir pour tout préparer.
— Plutôt lundi. Nous aurons alors la salle et toute l’équipe sera prête. Nous avons déjà validé les croquis. Et ne vous inquiétez pas, Marinette, je ferai le nécessaire pour que tout se passe bien lors du défilé.
— Merci.
Elle hocha la tête, puis quitta la pièce. Adrien la rattrapa dans les escaliers.
— Marinette !
Elle s’arrêta et soupira avant de se retourner.
— Adrien ?
— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre…
— Tu ne sais pas, et je n’ai pas envie que tu t’en mêles. Adrien, parfois, on ne peut pas réparer ce qui a été brisé.
Adrien baissa la tête.
— Tu parles d’Alya et toi… ou de toi et moi ?
Marinette releva les yeux vers lui.
— Je… je parlais d’Alya et moi. Mais oui, je crois que, pour toi et moi aussi, c’est terminé.
— Je… Même notre amitié ?
Leurs regards se plongèrent l’un dans l’autre.
— Non… Je parlais d’une relation amoureuse. Bien sûr que nous pouvons encore être amis.
Adrien esquissa un léger sourire.
— Même si je suis ton PDG honorifique ?
— Ça n’existe vraiment pas.
Ils rirent tous les deux. Marinette inspira avant de reprendre :
— Adrien, je suis désolée d’être partie sans rien te dire.
— Je sais que c’est toi qui as envoyé la lettre de mon père.
Marinette se figea. Il poursuivit :
— Je pensais que c’était une lettre dans laquelle tu m’expliquais pourquoi tu étais partie et pourquoi tu ne répondais plus. Et finalement, non.
— Comment…
— Elle avait ton parfum. Je suis désolé que tu aies dû supporter ce fardeau toute seule. Ça a dû être difficile pour toi de connaître la vérité.
— Oui… mais je t’ai menti, Adrien.
— Tu voulais me protéger. Et oui, tu m’as menti, mais pas avec de mauvaises intentions. Ça m’a fait mal, mais j’ai eu cinq ans pour y réfléchir. Avec du recul, je comprends. Je ne t’en veux plus pour ça, Marinette. Je ne veux pas que notre relation se résume à celle d’un employeur et de son employée, surtout que, techniquement, je ne suis même pas un véritable employeur.
— Eh bien… d’accord. On peut se voir demain pour prendre un petit-déjeuner.
— D’accord ! Enfin, non ! Demain matin, j’ai cours…
— Tu as cours ?
— Oui, je fais des études de droit. Je veux devenir avocat.
— C’est génial ! Je suis tellement contente pour toi.
Adrien sourit avant de reprendre :
— Mais je termine à quinze heures demain. On peut se voir après !
— Oui… Enfin, non, je ne peux pas. Je dois finir de préparer ma chambre. Mon père va fermer la boulangerie plus tôt pour m’aider. On peut se voir… samedi !
— Oui ! Samedi, c’est génial ! À seize heures, sur les quais, comme avant…
Un silence passa entre eux. Marinette hocha finalement la tête.
— Oui, comme avant.
Ils se saluèrent, puis Marinette partit. Alors qu’elle s’éloignait, elle se demanda si renouer avec Adrien était vraiment une bonne idée.