Deux ombres
Chapitre 4 : Ce que racontent les autres
5328 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 20/07/2021 21:41
Chapitre IV — Ce que racontent les autres
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Par moments, le manque de beau temps et de chaleur se faisait cruellement ressentir. Si certains raffolaient de la neige qui ne cessait presque jamais de tomber – ce n’était pas sans raison que cette terre avait été nommée givre éternel après tout –, ce n’était pas l’avis de tout le monde. Lorsque Dylis s’occupait de patients – il lui en était venu plusieurs qui s’étaient méchamment éraflé les coudes en glissant sur des plaques de verglas les jours précédents – ces derniers lui parlaient parfois de leur état psychologique, pour certains préoccupant. Elle n’avait pas été formée pour ce genre de médecine, et ne savait généralement guère quoi répondre face à leurs confessions si ce n’était d’acquiescer en silence. Ses visiteurs devaient se contenter de ces hochements de tête et de quelques vagues signes vocaux d’approbation et d’encouragement, bien que chacun sût parfaitement que c’était aussi efficace qu’un pansement sur une fracture ouverte.
Et, en fin de journée, elle s’asseyait au chevet d’Aiden qui se remettait difficilement de ses plaies, et discutait avec lui le plus gaiement possible tout en apportant des soins supplémentaires. Si le chasseur n’était pas d’humeur à faire des blagues, c’était elle qui se chargeait de changer l’ambiance, en rappelant des souvenirs de ses mésaventures diverses à Astera et Seliana, utilisant son surnom qu’il affectionnait particulièrement pour le distraire. Une déformation de son prénom par une voyageuse, à l’origine de passage, dont ils n’avaient plus eu de nouvelles depuis quelques temps, bien qu’il lui arrivât par occasions de leur laisser des messages ou de se présenter à l’improviste, changeant le prénom d’Aiden en Áedán, prononciation à laquelle Dylis s’était rapidement faite, et qu’elle avait presque toujours utilisée face au concerné pour attirer son attention. Les sourires d’Aiden, dans ces moments-là, étaient aussi chaleureux que ceux des enfants à qui l’on promettait des récompenses pour leur bonne attitude. Cela était très certainement dû aux nombreux souvenirs heureux associés à ce surnom ; une époque de découvertes, d’inédits, mais aussi de quelques traumatismes desquels Dylis n’avait pas encore entièrement récupéré, tout comme Aiden lui-même. Mais là, elle avait beau répéter les syllabes de son surnom, le rouquin restait impassible, abattu par sa nouvelle condition d’infirme.
Sadie les rejoignait souvent et, ensemble, ils partageaient le dîner, se satisfaisant de restes des plats d’Aimee, la vieille cuisinière felyne. Dylis appréciait ces soirées à trois, qui changeaient de son rythme habituel de vie, et réapprenait à côtoyer son amie et le partenaire de celle-ci. Lorsqu’ils interagissaient ensemble, elle découvrait une nouvelle personnalité, une nouvelle facette de ces deux-là, qu’elle contemplait en dégustant un bon plat. Pourtant, son cœur se serrait toujours lorsqu’elle voyait le pauvre infirme s’y reprendre à plusieurs reprises pour saisir et maintenir ses couverts avec ses mains écorchées. Souvent, il abandonnait, et c’était Sadie qui l’aidait à manger en portant cuillère et fourchette à ses lèvres. Dans ces moments-là, la guérisseuse quittait la pièce, leur laissant l’intimité dont ils avaient besoin, mais aussi pour s’épargner un tel spectacle pitoyable. Aucun d’eux ne souhaitait que d’autres ne vissent cela.
Elle avait tenté de parlementer avec les forgerons au détour d’un passage près de leur lieu de travail, mais leur réponse était claire : sa requête était pratiquement impossible à mettre en œuvre en l’état. Réaliser un gantelet articulé pour remplacer ses doigts et phalanges manquants demandait beaucoup de temps pour la confection et son lot d’efforts et de matériel, pour au final rester dans l’incertitude que cela pût être efficace. Pire encore, la question de comment relier tout cela aux plaies cicatrisantes afin de permettre l’articulation des doigts du gantelet restait sans réponse ni la moindre piste de réflexion. Ils ne pouvaient se permettre de gaspiller leurs ressources là-dessus alors que bon nombre de chasseurs réclamaient de nouvelles armes et armures pour se préparer aux traques et chasses qui s’annonçaient. Certains évoquaient la piste du nergigante chaos qui avait achevé le Shara Ishvalda ; chacun se convainquait qu’il serait la seule et unique personne à l’achever une fois la bête retrouvée.
Cette nouvelle désastreuse avait davantage abattu Dylis, et elle rechignait jour après jour à rendre visite à Aiden, à qui Sadie tenait inlassablement compagnie, s’endormant même parfois à son chevet, oubliant jusqu’au simple fait de rentrer chez elle une fois la nuit tombée. L’idée de voir le regard du chasseur empli d’espoir avant qu’il ne demandât si elle avait pu voir les forgerons lui était bien trop désagréable, bien trop insoutenable. Quant à se résoudre à lui annoncer la douloureuse vérité, cela relevait de l’impossible. Elle ne pouvait tolérer l’idée de lui avoir insufflé de faux espoirs et refusait d’admettre au chasseur qu’il ne pourrait plus retourner sur le terrain. C’était le dernier fil auquel il s’accrochait, elle craignait de le voir sombrer dans les tréfonds du désespoir si elle le tranchait sous ses yeux… Alors elle éludait la question, disait qu’elle n’avait pas encore eu le temps de voir les forgerons, que cela attendrait une accalmie, mais elle se doutait qu’Aiden comprenait la vérité derrière ses paroles.
« Oh, mais n’est-ce pas notre chère Dylis ?! »
Une voix puissante, celle de l’amiral Cornell, la tira de ses pensées alors qu’elle se rendait à la station thermale. Elle avait misé sur un bon bain chaud pour se détendre et mettre de côté ses problèmes avant de les retrouver en enfilant de nouveau ses vêtements refroidis par l’air extérieur mais, force était de constater que le vétéran, auquel elle s’était liée d’amitié dans un concours de circonstances original dont l’homme n’était guère fier, avait d’autres plans pour elle. Il agitait son bras gauche pour attirer son attention et, Máel à ses côtés, se rapprocha d’elle tandis qu’elle restait immobile sur le chemin, indécise quant à quoi faire sur l’instant.
« Allez ! tonna le commandant de Seliana, avant de poser sa main sur son épaule. Viens avec nous, ça te redonnera le sourire ! Ça se voit que c’est pas la forme. »
Elle eut à peine le temps de protester qu’ils l’emmenèrent jusqu’à la cantine, où ils commandèrent sans lui demander son avis une quantité astronomique de nourriture. Ces hommes étaient toujours dans la démesure. Mais, cette fois-ci, cela ne la dérangeait pas.
La jeune femme se retrouva coincée entre l’amiral, qui prenait déjà une certaine place à cause de sa carrure impressionnante bâtie grâce à de nombreux bras de fers et autres combats à mains nues face à des monstres en tout genre, et Máel, qui lui aussi se faisait remarquer par son physique robuste. C’était l’une des conditions nécessaires pour être un bon chasseur : être suffisamment vigoureux pour pouvoir s’en prendre à n’importe quelle créature, si bien qu’il était très rare de trouver un chasseur chétif. Même les femmes qui s’engageaient sur cette voie étaient fortement musclées, tout comme les chasseurs et chasseuses se spécialisant dans la traque et la cueillette, qui ne demandaient pourtant pas à affronter aussi souvent les monstres. Était-ce une cause ou une conséquence de leur enrôlement au sein de la Guilde ? Cette question ne saurait jamais trouver de réponse.
« Pourquoi tu fais cette tête ? lança Máel en riant face à la mine agacée de Dylis. Tu n’aimes pas passer du temps avec les meilleurs chasseurs de cette colonie ?
— Vous ne m’avez pas demandé mon avis, soupira-t-elle avant de se servir un verre d’eau. Peut-être que je voulais juste rentrer chez moi. Peut-être que je voulais être tranquille.
— C’est à cause d’Áedán ? fit l’amiral, levant un de ses sourcils blanchis par l’âge, reprenant le surnom du chasseur bien qu’il fût absent de la conversation. C’est si moche que ça ?
— On a juste perdu un de nos meilleurs chasseurs, voilà tout, lâcha alors la médecin avec irritation et désarroi. Et même si vous savez tout autant que moi qu’il sait s’adapter, il ne sera jamais bon à quoi que ce soit d’autre. Ce serait un miracle si Sadie ne le quittait pas pour devenir l’assistante d’un autre.
— Quel genre d’assistante serait prête à abandonner son compagnon d’aventure ? s’étonna le commandant de Seliana avant d’engloutir une part de tarte au potiron encore fumante. Surtout Sadie, je ne la vois pas comme ça, elle tient à lui.
— Allez savoir. Il doit bien y en avoir, non ? Statistiquement parlant. »
L’odeur alléchante des plats finit par faire craquer Dylis, et elle se servit à contrecœur. La chaleur des sources chaudes se faisait cruellement désirer… Mais pourtant, elle sentit sa mauvaise humeur et son irritation se dissiper dès la première bouchée, ce que remarqua tant bien qu’assez vite Cornell en affichant un sourire en coin.
« À ce propos, tu en es où de ce côté ? susurra-t-il en se penchant lentement vers elle – elle retint presque un cri de surprise en constatant son visage aussi près du sien. Tu as des vues sur l’un de nos valeureux hommes ?
— Arrête avec ça, ce n’est pas drôle, répondit-elle, une moue à demi agacée revenant tirer son visage tandis qu’elle reculait sur sa chaise afin de mettre davantage de distance entre elle et l’amiral. Je suis mariée à mes plantes, je n’ai besoin que d’elles.
— C’est ce que tu dis maintenant. Mais regarde-toi. Les saisons passent, et à défaut d’avoir des enfants à qui apprendre le métier, il te faudra un apprenti !
— Je me passerai bien de tes commentaires, grommela-t-elle avant de croquer dans le morceau de légume qu’elle venait de couper avec son couteau ; la sauce épicée lui piqua la langue tout en réchauffant doucement la gorge. Tu n’es pas le mieux placé pour dire ça, je te signale. »
Máel les avait regardés se chamailler, un petit sourire timidement affiché sur ses lèvres. Ce qui était amusant dans cette colonie était que tous se connaissaient et s’entendaient plutôt bien, même si certains se toléraient mieux que d’autres. Astera, à l’opposé, était une grande ville à force des générations et, après plus de quarante ans de colonisation de cette partie du Nouveau Monde, il fallait se rendre à l’évidence que l’endroit commençait à ressembler à un minuscule pays.
Seliana était le genre d’endroit où il faisait bon vivre. Certes, les températures en refroidissaient plus d’un, d’une manière aussi littérale que figurée, mais les nombreuses fêtes organisées, ainsi que les chasses en groupe étaient suffisantes pour créer de véritables liens entre les résidents. Quant à ceux qui ne chassaient pas les monstres, leur rôle était si important – entre les marchands, les guérisseurs et les cuisiniers qui tenaient la cantine commune – qu’il était difficile d’imaginer une ville ou une vie sans eux.
Enfin, et Máel était plutôt fier de cela, Dylis le savait, la proximité des habitants de Seliana était telle que les barrières hiérarchiques tombaient sitôt les individus se retrouvaient-ils en-dehors du « travail », si l’on pouvait appeler leurs fonctions diverses ainsi. De ce fait, ça n’était guère surprenant de voir des petits groupes comme le leur se former, et de constater que les grands noms de la Commission de Recherche fussent proches de camarades aux rôles moins officiels, telle Dylis. Les seules exceptions en-dehors de Seliana étaient au nombre de deux, à savoir le commandant Gareth, du fait de son lien de parenté avec Máel, et le Miaousse Cuistot, autrefois palico ayant valeureusement combattu aux côtés de Cornell. Ceux-ci, comme tout le reste de l’équipe de choc qu’ils avaient formée autrefois au sein de la Première Flotte, se mêlaient volontiers aux rassemblements, et contribuaient à cette ambiance de bonne entente collective que tous aimaient à Seliana.
Il fallait dire, en plus de cela, que Dylis et l’amiral se connaissaient plutôt bien. Cornell avait été à quelques occasions un patient de Dylis, mais souvent pour des broutilles, et, à force de la taquiner – car il était toujours plus amusant d’embêter les nouveaux arrivants, encore plus lorsqu’ils avaient du caractère comme elle – ils avaient fini par nouer une véritable amitié. Parfois, à les observer, on aurait presque pu se laisser croire qu’ils étaient de la même famille tant leur relation était fusionnelle, pour le plus grand malheur de la jeune femme qui devait supporter ses blagues douteuses et ses remarques parfois déplacées qu’elle prenait toujours avec légèreté. Cornell était un privilégié à ce sujet, qui adoptait une figure presque paternelle auprès d’elle, et la taquinait sans qu’elle ne le rembarrât aussi sèchement que d’autres.
« Oh, regarde qui voilà, lui glissa Cornell en faisant un signe de tête en direction de l’allée principale de Seliana. Ton patient préféré ! »
Dylis roula des yeux. Il fallait bien évidemment qu’il s’en amusât et vînt la taquiner à ce sujet. Le sujet avait été récurrent le peu de fois où ils s’étaient vus ces derniers temps, et Cornell s’était trouvé un terrain de jeu presque infini. Pourtant, ce qui l’irritait le plus à ce moment-là fut davantage l’apparition de Uthyr que la remarque de Cornell. De toutes les personnes qu’elle ne souhaitait croiser, il fallut que ce fût lui qui débarquât alors dans leur champ de vision.
« Amiral ! Commandant ! Comme ça fait plaisir de vous voir ! On peut se joindre à vous ? »
La voix irritante d’Efa perçait les tympans et résonnait dans toute la salle, entre les claquements de couverts et le crépitement des feux au-dessus desquels chauffaient de nombreux plats. Puis deux chaises furent tirées, l’amiral et le commandant se serrèrent un peu plus, se rapprochant un peu trop de Dylis à son goût, et Uthyr et son assistante vinrent s’attabler avec eux. Il régnait une bonne ambiance, simple et détendue, si l’on omettait l’agacement de la guérisseuse tandis que face à elle se dressaient l’assistante et son chasseur qui, lui aussi, semblait impatient de se rendre ailleurs à en observer ses coups d’œil à droite et à gauche et sa mine un peu renfrognée.
« Dis-le si tu veux que j’échange avec toi, ricana Cornell à voix basse en se penchant discrètement vers elle. Je sais que tu raffoles de sa présence.
— On n’a pas élevé les cochons ensemble, grimaça la jeune femme. S’il te plaît, laisse-moi tranquille avec ça, je voulais juste être au calme. »
Efa l’interrogea, lui demandant si quelque chose n’allait pas. Elle voulut lui répondre que sa simple présence suffisait à l’irriter, mais préféra donner une vague excuse, prétextant de la fatigue ou une charge de travail un peu trop lourde ces derniers temps. Tout en se reprochant d’avoir une seule fois évoqué le sujet de Uthyr auprès de Cornell, qui depuis prenait un véritable plaisir dans le simple fait de l’embêter, elle écoutait les réponses insipides de l’assistante qui leva le nez vers le plafond comme si elle tentait de réfléchir à quelque chose.
« C’est vrai que l’hiver est rude, ici, souffla Efa en se servant un verre. Je sais pas comment tu fais pour supporter ça en restant tout le temps à Seliana.
— Je viens des provinces du nord. Il neige trois cents jours par an, et il pleut le reste du temps. Un peu comme ici. »
Elle se retint de lâcher une pique acerbe concernant l’inactivité des assistants lors des chasses, s’abstenant du fait que ce serait tirer une balle perdue sur tous ceux et toutes celles qui n’avaient rien demandé, à commencer par Sadie. Dylis se contenta de boire une gorgée ou deux de sa boisson, avant de reprendre, un sourire factice de bonne apparence dessiné sur son visage.
« Heureusement pour vous qu’il y a les sources d’eau chaude, ça permet de survivre.
— Oh, à ce propos, ça vous dirait d’y faire un tour après ? proposa Máel en tapant soudainement du poing sur la table, manquant de la faire chavirer. Il n’y a rien de mieux pour détendre les muscles et repartir de bon pied ! »
Ses yeux bleu glacé vinrent croiser ceux de Dylis qui, les bras croisés sur sa poitrine, répondit du tac-au-tac, sans ciller.
« Si c’était pour avoir une chance de nous voir nues, il y a d’autres manières de faire, tu sais. »
Il y eut un gros silence, qui sembla s’éterniser. Un ange passa. Puis un deuxième. Personne ne semblait avoir compris qu’elle blaguait. Vu leurs airs étonnés, il parut aussi que l’expression sérieuse qu’elle s’échinait à garder en toutes circonstances ne l’avait pas aidée sur ce coup-là. Même Cornell était resté silencieux, ce qui était tout à fait étonnant venant de lui, en toute honnêteté.
Seul Uthyr, qui semblait avoir lu entre les lignes, fit éclater sa grosse voix et ricana à s’en éclater les poumons et s’enrouer la gorge. Les autres le rejoignirent rapidement ; il leur avait fallu du temps pour réaliser le comique de cette répartie. Dylis s’échina à retenir qu’elle devait davantage montrer des signes de son humour plutôt pince-sans-rire, ou alors se contenter de ne jamais faire de blague, ce qui pouvait être plutôt pas mal non plus au vu de son inaptitude à les mettre en scène ou les annoncer.
« J’ignorais que tu blaguais autant, sourit Máel tandis que Cornell se retenait de hurler de rire de plus belle. Ce serait bien si tu arrêtais cette mine grave dès qu’on t’adresse la parole.
— Merci pour ce conseil, je tâcherai de m’en souvenir, » soupira-t-elle, sa fourchette se plantant dans une pièce de viande particulièrement tendre et délicieusement assaisonnée au poivre noir.
Elle garda ensuite le silence, se contentant d’écouter ce qui se disait. L’amiral raillait encore une fois gentiment Uthyr, qui n’en démordait pas et ne prononçait, comme toujours, pas le moindre mot. Efa, à ses côtés, ne cessait de lui jeter des regards fascinés. Il n’était pas dur de comprendre ce qui se tramait par là-bas. Dylis haussa les épaules avec désintérêt, et écouta plutôt les discussions qui tournaient, une fois n’était pas coutume, autour du mutisme de l’Étoile de Saphir. Comme si, vraisemblablement, un vétéran de la chasse, deux chasseurs talentueux et l’assistante de l’un d’eux ne pouvaient pas parler d’autre chose que de cela.
« C’est incroyable ça. Il parle jamais. Des fois je me demande s’il est muet ou quoi, fit Cornell en secouant la tête ; ses cheveux hirsutes grisés par l’âge s’agitaient dans le même mouvement. Il a toujours été comme ça ? demanda-t-il en tournant son visage vers l’assistante du chasseur, qui lui se contentait de répondre par des expressions amusées sans pour autant répondre.
— Toujours ! Il grogne juste quand il est pas content.
— C’est un animal en fait, ricana Máel en cachant misérablement le bas de son visage de sa main droite. Un animal qui ressemble drôlement à un homme !
— Pour l’avoir bien côtoyé, je peux vous assurer que c’est bien un homme, lança Dylis alors qu’elle se penchait en avant au-dessus de la table, visant à attraper un des plats qui fumaient encore pour se resservir une part. Du même genre que vous, messieurs. »
Nouveau silence, bien plus pesant que la fois précédente. Les regards aussi étaient consternés. Même Uthyr, cette fois-ci, la dévisageait avec une drôle d’expression ; il semblait surpris, bien que le mot fût certainement déjà bien trop fort, pour une raison qui échappait à Dylis qui, de toute façon, ne souhaitait pas perdre d’énergie à méditer là-dessus. Le visage d’Efa prit une teinte presque aussi rouge que les bûches du four, et elle détourna les yeux, aussi bien de son compagnon de chasse que de la guérisseuse qui venait de lâcher une réflexion aux sous-entendus bien trop nombreux pour déceler le vrai du faux.
« Arrêtez de vous imaginer n’importe quoi, soupira-t-elle. Je parlais en tant que médecin, pendant cette interminable veillée. Et je blaguais, encore une fois. »
Comme pour tuer un peu plus l’ambiance, elle lâcha un début de rire forcé, qui ressemblait bien évidemment à tout sauf à un rire. Il y avait comme un malaise, et elle était à deux doigts de faire appel à Cornell pour qu’il rattrapât la situation. Par chance, Máel le lui évita, pour son plus grand bonheur, alors qu’elle repliait le bras pour donner un coup de coude discret à son voisin. À choisir, elle aurait préféré quitter honteusement les lieux et se faire discrète pendant des mois plutôt que de demander à être sauvée par l’amiral qui était le roi des malices lorsqu’on lui laissait l’opportunité de pleinement s’exprimer. Et elle était prête à parier qu’il se serait donné à cœur joie si elle lui avait tendu le bâton pour se faire battre.
« Tu es drôlement bavarde aujourd’hui, Dylis, rit doucement le commandant de Seliana en croisant son regard ; ses yeux rieurs ne se détachaient de ceux de la jeune femme. D’habitude, tu restes dans ton coin et ne dis rien.
— C’est parce qu’il y a toujours ton grand-père dans les parages. Il me fait un peu peur. J’ai l’impression qu’au moindre mot que je dirai il sera prêt à m’envoyer sur le terrain sans équipement juste pour la forme, répondit-elle en souriant, mimant de grelotter en se tenant les bras.
— Oh, à part te planter son épée dans la gorge pour avoir dit des choses indécentes au sujet de son chasseur favori, je ne vois pas ce qu’il pourrait te faire ! »
La grosse voix de Cornell, qui éclatait de rire, suffit à faire revenir la bonne humeur autour de la table. Finalement, elle n’avait pas eu besoin de son aide, Máel avait fait le travail à la perfection.
« Mais toi, tu te permets de raconter des choses humiliantes à son sujet ! protesta Dylis. Pourquoi il ne te ferait rien ?
— Tout simplement parce que je suis son petit-fils et qu’il tient à moi tout particulièrement ! Ça a des avantages ! »
Comme pour illustrer ses propos, il se permit de raconter – une fois de plus – le raffut qu’avaient fait Uthyr et Efa à leur arrivée dans le Nouveau Monde. Le Zorah Magdaros avait intercepté leur bateau – Aiden s’était longuement plaint de maux de crâne après cela, sans que Dylis ne pût les apaiser – et, sans réfléchir, ils s’étaient lancés dans une exploration de la surface du corps du monstre de lave… Pour finir quelques instants plus tard dans une forêt, entourés de jagras, sans la moindre arme. Si Máel, à ce moment-là encore chef d’équipe pour les nouvelles recrues, n’était pas intervenu pour distraire le gros anjanath venu rôder autour des remparts de la ville, le monstre n’aurait fait qu’une bouchée du chasseur et de son assistante, et les aventures de Uthyr et Efa auraient rapidement pris fin. Cette histoire, Dylis la connaissait bien, mais à chaque itération elle restait toujours happée par le courage – ou la folie – des deux protagonistes.
« Autant dire que mon père était furieux d’apprendre que ces deux-là avaient risqué leurs vies bêtement ! Si Uthyr n’avait pas fini par devenir l’Étoile de Saphir, je crois qu’il le lui ferait encore payer aujourd’hui ! »
Dylis rejoignit malgré elle les rires de ses camarades. Il fallait avouer que cette anecdote était plutôt drôle, en y repensant. Elle se trouvait alors sur un des derniers bateaux, avec une poignée de chasseurs, et n’avait pas été confrontée au naufrage dû au monstre titanesque, contrairement à ses voisins. Le commandant de Seliana, visiblement échauffé et prêt à poursuivre, raconta ensuite de nombreuses anecdotes au sujet de Uthyr, qui se contentait de sourire gentiment et de rire lorsque l’occasion s’y prêtait. La jeune femme l’observa en silence tout le long du repas, intriguée par cet homme qui ne disait jamais rien sur ce que racontaient les autres à son sujet.
Après ce dîner riche en émotions, ils prirent enfin la direction des sources thermales. Dylis avait tant guetté ce moment, elle n’en pouvait plus d’attendre de pouvoir se glisser dans l’eau chaude et de sentir tous ses muscles de détendre convenablement. Situées un peu à l’écart de la ville – bien que toujours au sein des remparts érigés afin de se protéger des monstres sauvages – l’endroit se présentait comme un grand bâtiment de bois et de pierre dans lequel se trouvaient trois vestiaires : un dédié aux hommes, un pour les femmes, et un troisième, mixte, bien que moins utilisé à l’accoutumée. Cornell plaisanta en proposant de se rendre dans le dernier, mais fut contraint d’accepter le choix de Dylis et d’Efa qui, d’un commun accord silencieux, s’étaient déjà glissées dans la pièce qui leur était dédiée. L’amiral plaisantait, bien évidemment, mais parfois, les limites étaient plus rapidement atteintes qu’à d’autres moments, et Dylis avait déjà dépensé trop d’énergie ce jour-là pour supporter une énième plaisanterie du malicieux colosse.
Ôtant leurs vêtements couche après couche et les disposant sur une étagère dans un petit panier prévu à cet effet, elles se retrouvèrent rapidement toutes deux aussi nues qu’un enfant tout juste né. La pudeur n’avait rien à faire en ce lieu où il était tout à fait banal de se retrouver ainsi dévêtu. Il suffisait de relativiser ; les corps des femmes n’étaient pas si différents les uns des autres, et il n’y avait rien d’étrange à se mettre à nu, littéralement, dans un si grand espace réservé au bain. C’était même l’un des meilleurs endroits où avoir une discussion à cœur ouvert, sans façade.
De l’autre côté de la pièce se trouvait une grande salle emplie de vapeur chaude ; un système de pompe permettait d’apporter l’eau à des robinets, près desquels avaient été installés des sièges et des miroirs de métal poli. Chaque personne pouvait en choisir un et se laver grâce aux pains de savons et à l’eau courante – quoi qu’un peu fraîche par moments, selon l’arrivage et les capacités du vaporium – mis à disposition, avant de prendre la direction des bains d’eau chaude provenant directement des montagnes.
Ses cheveux châtains relevés en un chignon, Efa fut la première à se glisser dans le grand bain extérieur ; l’eau chaude lui arrivait juste au-dessus de la poitrine une fois qu’elle se fut assise au fond du bassin sur les pierres polies. Dylis choisit une place un peu plus loin, sur une marche, et se contenta de garder l’eau à la température horriblement élevée au niveau de ses hanches. La neige qui tombait rafraichissait sa peau lorsqu’elle s’échouait dessus. La différence entre la chaleur du bain et la froideur de l’air était grisante.
« Dis, lança-t-elle finalement après quelques instants de contemplation du ciel, il doit bien y avoir une raison pour laquelle il ne dit jamais rien ton chasseur, non ?
— J’imagine que oui, fit Efa en tapotant la surface de l’eau du bout de ses longs doigts fins qui commençaient à prendre une teinte rougeâtre à cause de la chaleur en plus de se plisser. Mais même moi, je ne l’ai jamais entendu réellement parler. Il est comme ça.
— Et ça ne le dérange pas ? Les gens doivent bien raconter des choses dans son dos, non ? »
Dylis s’était étirée davantage, la tête renversée en arrière, tournée vers le ciel recouvert de nuages. Un flocon vint tomber sur sa paupière, et fondit aussitôt sous la chaleur de son corps et celle des vapeurs d’eau.
« C’est ça, sa force, répondit l’assistante d’un air un peu rêveur. Il se moque de ce que racontent les autres à son sujet. Il préfère en rire. J’aimerais être comme lui, avoir tant confiance en moi que l’avis des autres ne me fait plus rien. »
Ses joues rougissaient encore. Était-ce à cause de la chaleur des bains ou bien plutôt à cause de ses sentiments ? Dylis l’ignorait, et ne voulait rien entendre à ce sujet. La simple présence d’Efa dans le même bain qu’elle suffisait à l’irriter, mais il fallait faire avec et jouer la sympathie. Quelque part, le simple fait de l’apercevoir suffisait à la mettre sur les nerfs, alors que la jeune femme ne lui avait rien fait personnellement.
Non loin d’elles, quelques autres femmes, chasseuses, assistantes et autres membres de la Commission, se prélassaient, savourant la tranquillité du début de la soirée. Le ciel commençait à prendre une teinte sombre ; le crépuscule ne devrait plus tarder, la lune montait paisiblement pour prendre la place qu’occupait le soleil quelques heures auparavant. Et, à travers le ciel aux riches teintes, les flocons de neige glissaient sous le vent, portés par la brise, s’échouant au sol ou se dissipant dans la chaleur de la source thermale.