Deux ombres

Chapitre 13 : Le départ

3846 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 02/03/2021 17:49

Chapitre XIII — Le départ


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Depuis cette soirée qu’ils avaient passée tous les deux, Dylis n’avait plus quitté Uthyr, bien qu’ils vécussent leur petite histoire dans le plus grand des secrets.

Le jour, ils vaquaient chacun à leurs occupations, elle dans l’aile médicale, à soigner les malheureux blessés, et lui en exploration dans le givre éternel, à traquer les monstres désignés par la Guilde de chasseurs et la Commission de recherche, pour se retrouver en toute discrétion dans les quartiers du chasseur la nuit. Le seul élément extérieur à leur relation qui sût ce qui se tramait réellement fut Fechín. Cela ne semblait guère le déranger ; bien au contraire, il raffolait de la présence de Dylis, et profitait de cela pour en apprendre toujours plus sur la broderie, lorsqu’il ne lui montrait pas ses propres créations.

Chaque nuit, ils disparaissaient, hors du temps et hors des regards, pour s’isoler dans un monde qu’eux seuls connaissaient. Ils n’en sortaient qu’au petit matin, lorsque le soleil venait illuminer la grande chambre, rappelés par leurs obligations du quotidien. Ils allaient alors se prélasser dans la source thermale privée du chasseur, s’adonnant parfois à quelques amusements intimes lorsque l’envie était présente. Leur amour, longtemps tu par des apparences maintenues à tort, s’épanouissait comme les edelweiss qui décoraient les alentours du ponton.

La question d’officialiser leur relation s’était longuement posée. Dylis se sentait toujours mal à l’aise en présence d’Efa, qui restait, grâce à tous leurs efforts de discrétion, dans l’ignorance la plus totale. Et Uthyr n’aidait pas vraiment tant il n’osait s’opposer à son assistante. Il n’avait que très peu envie de subir son courroux. Satisfaits de leur situation actuelle, ils remettaient constamment cela à plus tard, préférant profiter de l’instant présent, de la chaleur des bras dans lesquels ils s’endormaient chaque soir, et du parfum dans lequel ils baignaient aux aurores.

Ils avaient créé au fil des semaines et des mois leur petit monde, et s’y installaient un peu plus encore, jour après jour, pour leur plus grand plaisir.

 

Le chant d’une mésange bleue venue grignoter çà et là quelques graines placées dans une mangeoire en hauteur près du ponton vint réveiller Uthyr. Roulée en boule et blottie contre lui, Dylis dormait à poings fermés. Quelques mèches blondes emmêlées venaient cacher son visage ; il les balaya doucement en les ramenant derrière son oreille, profitant de ce geste pour caresser sa peau au passage.

Sa main effleura doucement sa joue, longeant le nez fin, glissant jusqu’à la courbure du menton rond et celle de la mâchoire carrée, avant de descendre sur son cou dénudé. Les lèvres de la jeune femme s’entrouvrirent, appelant lascivement à un baiser qu’il se retint de lui offrir par crainte de la réveiller. Au lieu de se perdre sur cette bouche délicieuse qui l’invitait, il poursuivit son voyage le long de son corps, dessinant du bout des doigts sa poitrine nue qui se gonflait à chaque inspiration, et son bas-ventre rebondit qu’il aimait tant embrasser lorsqu’elle le lui permettait.

Elle était si belle à ses yeux. Et cet air apaisé que prenait son visage lorsqu’elle dormait ne faisait qu’intensifier davantage encore les battements de son cœur dans sa poitrine. Il avait fini par découvrir au gré de ses explorations quelques cicatrices lacérant ici et là son corps, bien qu’elle n’eût jamais fait part de leurs origines, probablement dues à de simples accidents dans son enfance ; les enfants se blessaient souvent après tout. Mais cela n’avait fait qu’ajouter du charme à ces charmantes courbes qu’il caressait avec toujours le même attachement et la même adoration.

Il vit la mésange se rapprocher de l’intérieur de la pièce, jusqu’à venir y sautiller. La porte-fenêtre vitrée n’avait pas été close, la fraîcheur de la nuit n’avait pas été désagréable, et l’oiseau semblait suffisamment confiant pour venir s’inviter dans cette demeure. Entonnant encore son mélodieux chant, elle virevolta joyeusement dans la pièce, véritable perturbatrice de sommeil et vraisemblablement fière de l’être.

Dylis remua entre les draps, se contorsionnant dans plusieurs positions dont aucune ne sembla suffisamment agréable pour être retenue. Elle finit par ouvrir les yeux et les poser sur son amant, qui la salua avec un large sourire. Ils s’échangèrent un baiser fugitif, qui revint rapidement construire ce pont entre eux et amener avec lui l’envie de partage.

L’oiseau reprit les airs, retrouvant son étendue azurée tant adorée, bien trop embarrassé d’être le perturbateur d’un tel instant.

 

« La Commission a du nouveau pour vous, s’exclama Máel d’une voix claire et puissante, appuyant ses mains sur la grande table ronde qui avait connu de meilleurs traitements. Nous avons retrouvé la piste du nergigante chaos !

— Vraiment ? De ce nergigante ? insista une Efa incrédule.

— Allons, de quel nergigante veux-tu qu’il s’agisse ? railla l’amiral. Celui-là a emporté avec lui le Shara Ishvalda dans les tréfonds du berceau ! Je le reconnaîtrais entre mille ! »

Le souvenir de cet instant de frayeur revint hanter brièvement leurs esprits. Difficile de croire qu’ils avaient trouvé leur salut en ce représentant d’une sous-espèce de nergigante bien plus violente que sa variante commune, et trop tenace pour mourir lui aussi. D’après ce qu’avaient expliqué Uthyr et Efa – bien que ce fût surtout cette dernière qui avait pris la parole à ce moment-là –, ainsi que les autres membres ayant affronté la créature, le groupe de chasseurs s’était d’abord opposé à ce monstre pourvu d’épines aussi épaisses que ne l’étaient les bras de l’amiral dans le berceau oublié. Convaincus de l’avoir défait, ils s’étaient alors opposés au Shara Ishvalda, qui avait emmené avec lui la dépouille du dragon ancien avant de se présenter face aux Hommes.

« Je n’arrive toujours pas à croire que Uthyr ne l’ait pas réellement vaincu. Il semblait bel et bien mort, pourtant, lorsqu’on l’a rejoint, murmura Efa en resserrant ses poings, quelque peu anxieuse.

— Si ce nergigante n’était pas revenu d’entre les morts, nous aurions tous été dévorés par le Shara Ishvalda. C’aurait pu être une belle mort, plaisanta Cornell. Et à partir d’aujourd’hui, nous allons enfin comprendre où il a disparu ! »

Máel étendit sur la table une carte du Nouveau Monde. Les traits de crayon représentaient fidèlement les côtes d’Astera, et des touches de couleurs non négligeables dessinaient chaque falaise ou plage de ce nouveau continent. La forêt ancienne, le désert des termites, le plateau de corail, le val putride, la terre des anciens et même le givre éternel, bien plus au nord-ouest. Avait été rajouté depuis le berceau oublié, à l’ouest, et à présent, l’esquisse d’une terre à l’extrême est de la carte indiquait que les recherches avaient porté leurs fruits.

« L’expédition nous a bel et bien indiqué que le nergigante chaos s’est réfugié là-bas. Nous devons envoyer une escouade pour tâter le terrain, et amasser le plus d’informations qu’il sera possible d’obtenir. Uthyr, Efa, nous comptons sur vous pour en faire partie. »

L’homme acquiesça, un mélange d’excitation et d’impatience se dessinant sur son visage. L’aventure l’appelait, et il n’ignorerait son cri pour rien au monde. Efa, quant à elle, trépignait déjà, animée elle aussi par une grande hâte de découvrir de nouveaux horizons. Pour peu, elle se serait déjà rendue dans ses quartiers pour préparer ses bagages et partir de suite sans attendre le reste du groupe.

Máel poursuivit son discours passionné de commandant, partageant avec ses subordonnés toutes les informations qui avaient été glanées jusqu’à ce jour, et les directives quant à l’équipe qui serait envoyée en expédition là-bas.

Il avait été décidé que tous partiraient d’Astera, aussi bien pour faciliter les déplacements que pour réunir tous les individus et le matériel nécessaires au bon déroulement des opérations. Le voyage se ferait donc en deux temps, et il fallait débuter l’expédition dès que possible. Les chasseurs, leurs palicos et leurs assistants quitteraient Seliana et le givre éternel dès le lendemain, à l’aube.

« Ce ne sera qu’une formalité pour toi, taquina Máel en tapotant l’épaule de Uthyr alors qu’il prenait la direction de ses quartiers afin de se préparer. Je prendrai soin d’elle pour toi en attendant ton retour, ajouta-t-il plus bas, accompagnant ses paroles d’un clin d’œil complice. Reviens-nous vivant et en bonne santé, d’accord ? »

Uthyr acquiesça, puis quitta les lieux. Ses quartiers privés lui manqueraient ; jusqu’à ce qu’il revînt à Seliana, il n’aurait plus de chambre pour lui seul, plus de source thermale à disposition, et il n’aurait plus Dylis pour lui tenir compagnie de nuit comme de jour.

Il n’était pas encore parti qu’il avait déjà hâte d’être de retour.

 

« Alors comme ça, c’est vrai ? Vous partez dès demain ? »

Dylis se serra un peu plus contre Uthyr sous les draps, cherchant à profiter de la chaleur de son corps. En dépit de la tunique bien trop ample pour elle qu’elle avait revêtu en guise d’habit de nuit, elle était frigorifiée.

« Tu y vas avec Fechín et Efa, j’imagine ? demanda la jeune femme en se frictionnant les bras ; le duvet de ses avant-bras se hérissait bien qu’un feu brûlât dans la cheminée.

— Sadie et Aiden seront là eux aussi. Grâce à toi, murmura-t-il avant de déposer un baiser sur son front.

— Tant mieux pour eux, souffla-t-elle. J’espère que ça se passera bien… »

Il la serra dans ses bras. Elle tremblait comme une feuille. Et son visage était bien plus pâle que d’ordinaire. Elle semblait, en plus de cela, extrêmement nerveuse.

« Promets-moi de revenir, murmura-t-elle. Je n’aime pas te savoir aussi loin de moi. Je déteste tes expéditions…

— Tout ira pour le mieux, Dylis. Je serai de retour avant même que je ne commence à te manquer.

— Tu me manques déjà alors que tu n’es pas encore parti, tu sais. »

Il caressa son visage. Sa peau, creusée par les longues parties de chasse dans le froid du givre éternel, râpait légèrement la joue de Dylis. Elle leva les yeux vers lui et entrouvrit les lèvres, inspirant doucement l’air boisé de la pièce. La jeune femme chercha quelques instants ses mots, avant de se raviser et de plonger de nouveau dans le creux de son cou, là où son parfum enivrant était le plus prononcé. Son odeur, un mélange de savon aux plantes et de bois, lui fit temporairement oublier le froid qui la faisait trembler et la douleur qui irradiait dans son ventre et sa poitrine. Sur l’oreiller, ses cheveux blonds venaient se mêler à ceux, bruns, d’Uther, qu’il avait détachés pour la nuit.

« À ton retour de cette nouvelle terre… Nous officialiserons tout entre nous. Est-ce que tu le veux bien ?

— J’ai encore plus hâte de revenir, alors, rit doucement Uthyr en caressant sa chevelure. Pour te retrouver, et pour pouvoir dire fièrement, haut et fort, que tu es ma femme. »

Un mince sourire s’esquissa sur ses lèvres. Elle n’aurait plus à se cacher, alors, et elle pourrait vivre avec lui sans prendre garde à ne pas éveiller les soupçons, surtout ceux d’Efa. Ce serait le bonheur…

« Et… Si tu le veux bien, j’aurais à te parler, ce jour-là, à ton retour.

— Est-ce quelque chose d’important ? Tu ne peux pas me le dire maintenant ?

— Il faut bien que je trouve une raison de te faire revenir, plaisanta-t-elle affectueusement en perdant ses doigts dans les mèches brunes de Uthyr. Qui me dit qu’une fois là-bas, vous ne trouverez pas un paradis sur Terre, et déciderez d’y rester jusqu’à la fin de vos jours ? »

Il l’embrassa tendrement, avant de répondre de sa voix douce.

« Je l’ai déjà trouvé, le paradis sur Terre. J’y suis même déjà. »

 

Le lendemain, Seliana toute entière s’affairait. Tous se précipitaient pour s’approcher du cercle formé par l’équipe qui partait en expédition. Au cœur de l’attroupement, Uthyr et Efa saluaient avec de larges sourires et d’intenses poignées de mains leurs nombreux collègues et amis contraints de rester à terre. Les nombreux techniciens étaient venus faire une dernière vérification de leurs équipements. Les cages à navicioles étaient fermées à double tour, leurs gantelets portés sur l’avant-bras gauche était fonctionnels. La fronde, tout comme le grappin, avait eu droit à un mince filet de graisse afin de s’assurer que le mécanisme ne forcerait pas en cas d’utilisation et, de même, les armes et armures étaient en parfait état. Plus rien ne les retenait désormais, si ce n’étaient ces adieux et encouragements qui s’éternisaient tant il était difficile de laisser partir l’expédition.

Dylis était au premier rang, coincée entre Máel et Cornell, et trouvait difficilement le courage de lever elle aussi la main et de la secouer pour leur dire au revoir tant son cœur se serrait. Elle sentit l’amiral la pousser en avant afin qu’elle allât voir ses amis et fut contrainte d’avancer, se détachant de la foule de curieux sous la forte pression qu’avait exercée le géant qui lui servait de compagnon lors des longues soirées de solitude qu’elle avait connues avant la compagnie de Uthyr.

Elle alla dans un premier temps voir Aiden et Sadie. Elle jeta un dernier regard aux mains mutilées de son ancien patient ; les gantelets fabriqués par les forgerons, couplés à la technologie du mécanicien en chef et les conseils de leur amie wyvérienne, étaient remarquables et lui permettaient de se battre avec la même aisance que ses collègues. Les cicatrices étaient propres, plutôt discrètes, signe des bons soins qu’elle lui avait apportés et qu’il avait maintenus après être retourné chez lui. Quelque part, cela la rassurait ; elle qui avait tant redouté l’avenir du chasseur, voilà qu’il se relevait, comme à chaque fois. Sadie l’en remercia chaleureusement à nouveau.

« Sans toi, il ne serait peut-être plus là. Ou alors il serait à la retraite bien avant l’heure. Merci encore, Dylis, » lui souffla-t-elle en lui serrant les mains, un large sourire étirant ses lèvres rose pâle.

La jeune femme acquiesça et se tourna vers Uthyr. Par chance, Efa était bien trop occupée à discuter avec Heulwen un peu plus loin, les laissant presque seuls au cœur de la foule. Elle remit en place le col de l’épais manteau du chasseur sur lequel s’étaient échoués quelques flocons de neige, perdus dans l’épaisse doublure du même blanc immaculé. La tentation de l’embrasser était bien trop forte, mais elle devait se retenir. Pas devant tout ce monde, et encore moins devant Efa. Pas tant que tout serait officialisé, à son retour. L’impatience ne faisait que grandir en elle – s’il n’y avait que ça…

« J’espère que vous ferez des découvertes formidables là-bas, souffla-t-elle en se perdant une nouvelle fois dans ses yeux. Et qu’il ne vous arrivera rien de grave. Je ne serai pas là pour m’occuper de vous… ni de toi. »

Fechín poussa un petit miaulement. Il réclamait lui aussi de l’attention.

« Je te promets que je te trouverai toujours plus de tissus et de fils colorés pour tes broderies. Tu es devenu un véritable miaître dans cet art, Fechín. Il faut que tu l’entretiennes, pour ne jamais perdre la patte ! »

Le ronronnement qu’émit le felyne l’amusa grandement. Mais ce réconfort fut de courte durée alors que sonnait le signal du départ. Le bateau qui les mènerait à Astera était affrété, ne manquait plus que les passagers et l’équipage. La capitale du Nouveau Monde était à mi chemin, à deux jours de traversée par beau temps, et leur permettrait de se ravitailler suffisamment avant d’entreprendre leur long voyage vers cette nouvelle terre, un fief glorieux où ils trouveraient enfin les réponses aux questions qu’ils se posaient tous depuis des mois. L’expédition devrait durer un mois, avec seulement une poignée de jours de navigation pour près de trois semaines d’enquête sur le terrain ; la Commission de recherche garantissait le succès de cette entreprise en plaçant ses meilleurs hommes sur son meilleur navire.

Dylis tentait de se convaincre que tout irait bien. Ça n’était l’affaire que d’un mois, un tout petit mois, et même si ça n’était qu’une très courte durée sur une année ou une vie entière, cela lui semblait une éternité à attendre.

« N’oublie pas ce que nous nous sommes dit, Uthyr.

— Je ne l’oublierai jamais, Dylis. »

La jeune femme lui adressa un sourire un peu gêné. L’envie de l’étreindre était si forte… Et pourtant, elle devait se retenir, faire profil bas, le temps d’un mois encore.

Elle balaya d’un revers de main les flocons venus recouvrir sa cape, et Uthyr en fit de même en face, époussetant son manteau en frictionnant ses mains gantées de cuir contre la fourrure épaisse. Puis elle lui tendit un pot gardé jusqu’alors dans une poche de son manteau, contenant une belle quantité du baume qu’elle appliquait régulièrement sur ses cicatrices lorsqu’il avait mal.

« Cela devrait te suffire pour le voyage. Fais attention à ne pas le perdre, d’accord ? »

Il le rangea dans sa sacoche, entre divers outils de chasse, avant de fouiller davantage, et d’en extirper une petite étoffe soigneusement refermée sur elle-même. Il la lui tendit.

« Je ne savais pas quand je devrais te l’offrir. Accepte ce cadeau en témoignage de mes sentiments. À mon retour, nous fêterons ça dignement. »

Dylis se saisit du présent inattendu et déballa l’étoffe de ses mains tremblantes. Au creux de sa paume luisait une écaille de monstre, qu’elle reconnut à sa couleur digne de la glace crépitant sur le bord de mer. Si elle n’avait pas porté de gants, elle aurait presque pu sentir la froide morsure du givre sur sa peau. Elle avait été soigneusement travaillée afin d’être préservée, et fixée à une cordelette, devenant un pendentif ou un bracelet semblable à une amulette.

« Tu te souviens du jour où nous nous sommes rencontrés après que j’aie tué ce legiana blizzard ? Je l’ai récupérée en espérant pouvoir te l’offrir un jour. Et ce jour est arrivé… »

Les yeux humides de Dylis ne surent où se poser. Ce sourire de Uthyr, si doux, l’appelait à un baiser qu’elle ne pouvait lui accorder. C’était une véritable torture que de devoir attendre tant de temps avant de pouvoir l’enlacer de nouveau. Il vint essuyer du bout des doigts une larme qui commençait à glisser le long de sa joue.

« Merci, Uthyr, » murmura-t-elle fébrilement avant d’esquisser un sourire qu’il lui rendit.

Elle referma l’étoffe et la garda au creux de sa main. Avant qu’il ne tournât les talons et n’allât rejoindre le reste de l’équipe, elle lui adressa quelques dernières paroles, retenant les larmes qui appelaient à s’échapper en pensant à ce futur radieux qui les attendait.

« Promets-moi de délier pleinement cette langue à votre retour, de ne plus t’enfermer dans ce silence. Nous voudrons tous entendre tes histoires sur tes découvertes !

— Compte sur moi, Dylis, lui répondit-il, fortement amusé par cette promesse quelque peu surprenante, mais qui ne lui semblait pas si impossible qu’elle aurait pu sembler. Et en échange, promets-moi d’être là à mon retour.

— Je te le promets, Uthyr, » souffla-t-elle avant de reprendre sa place au sein de l’attroupement.

Il embarqua sur le navire et, une fois sur le pont avec le reste des membres de l’expédition, fit de grands gestes à la foule, saluant tous ces camarades venus leur souhaiter un bon départ. Máel et Cornell poussaient de grands cris, scandant mille et une louanges, et tout autant de vœux de chance pour l’expédition.

Au milieu de la foule, son poing fermé sur l’écaille et posé sur son cœur, Dylis articula un silencieux mot d’amour en direction d’Uthyr, qui lui répondit par un sourire chaleureux et un clin d’œil complice. Oh, comme elle avait hâte qu’il revînt vers elle, et qu’elle lui annonçât la nouvelle…

Le capitaine du navire ordonna qu’on larguât les amarres, et le vent gonfla les voiles dans une bourrasque presque aussi assourdissante que les cris des hommes restés sur terre.

Jusqu’à ce que le navire et ses voyageurs ne devinssent plus qu’un petit point sombre à l’horizon, les voix résonnèrent à travers les poitrines, vibrantes et chaleureuses. L’idée de la célébration de leur retour enivrait déjà la foule, qui guetterait avec le même engouement leur retour. Dylis restait sur le quai, serrant contre son cœur cette écaille de legiana, preuve de la promesse de mariage de Uthyr, et autre héritage de leur amour.

Ce fut la dernière fois que Uthyr et Dylis se virent.

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