Deux ombres
Chapitre 14 : Épilogue —
2820 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 09/03/2021 18:31
Epilogue
_
L’expédition devait durer à peine un mois. Deux jours de navigation jusqu’à Astera, puis deux autres jours pour se rendre sur cette nouvelle terre, et tout autant durant le voyage retour. Le reste du temps, nous devions établir une base d’opérations pour explorer au mieux ce nouvel environnement, le cartographier et retrouver des traces du nergigante dit « chaos ». Nous étions quatre trios de chasseurs, assistants et palicos, accompagnés d’un équipage de huit personnes qui assurait la relève une fois au camp principal.
La météo joua en notre défaveur dès notre départ d’Astera. En raison des vents forts, nous dûmes replier les voiles et naviguer bien prudemment pour éviter le naufrage contre les ilots rocheux que nous rencontrions çà et là. Envers et contre tout, les étoiles nous guidèrent jusqu’à notre destination, et nous atteignîmes notre destination après un périple éprouvant marqué par de fortes pluies et de terribles bourrasques de vent. Ce que nous découvrîmes là-bas ne saurait être parfaitement retranscrit par des mots, et les rapports officiels ont depuis longtemps été rédigés et publiés par la Commission, aussi serai-je bref à ce sujet.
L’endroit était immense, bien plus grand que les territoires que nous avions explorés jusqu’alors, et divisé en plusieurs zones que nous avons baptisées a posteriori « biomes ». Chacun correspondait à une des régions du Nouveau Monde que nous connaissions déjà ; territoire de la forêt, plateau de corail, et même un biome semblable au val putride, chacun communiquant avec les autres sans mélange de flore ou de faune endémique. Les monstres que nous trouvâmes sur ces terres appartenaient pour la plupart aux familles déjà recensées dans le Nouveau Monde, et nous nous confrontâmes à de nouvelles variantes ainsi qu’à de nouvelles espèces. Certains autres monstres que nous connaissions du Vieux Monde avaient, semblait-il, eux aussi fait la traversée. Ou bien étaient-ils autochtones à cette étrange terre ? Aujourd’hui encore, nous l’ignorons.
D’un point de vue scientifique, l’analytique étant le domaine de l’un de nos assistants, c’était une découverte tout à fait remarquable qui allait nous apporter bien des informations nous permettant de mieux appréhender notre univers, le phénomène de la Traversée des Anciens ainsi que l’équilibre quoiqu’un peu précaire de l’écosystème du Nouveau Monde. Le temps nous a prouvé que cet assistant avait raison, mais les recherches n’en étaient encore qu’à leurs prémices, et nous ignorions encore bien des choses à ce sujet.
Nous quittâmes cette nouvelle terre deux semaines après la date initialement prévue pour notre retour. Les eaux très souvent déchaînées avaient dissuadé l’équipage de reprendre la mer plus tôt, même pour prévenir la Commission en se rendant à Astera. Sans moyen de transmettre de message à la Guilde et à nos Commandants, nous nous figurions les scénarios qu’ils devaient s’imaginer. Bravant tant bien que mal les vagues et quelques vents désavantageux, il nous fallut encore deux fois plus de temps pour regagner Seliana que pour la quitter.
En définitive, notre expédition, voyage compris, nous coûta deux mois entiers.
À notre retour tardif, j’appris par Máel que Dylis était partie. Elle restait introuvable, et ses quartiers étaient vides et impersonnels, comme si elle n’avait jamais vécu là. Elle n’avait laissé aucune trace, aucun message, si ce n’était un souvenir dans les mémoires de ses amis restés à la base. Cornell me raconta qu’elle avait eu un accident, et refusait de m’en dire davantage malgré son triste regard qui témoignait de bien des choses qu’il gardait tues. Máel osait à peine me regarder en face les premiers jours dès lors que nous nous retrouvions en petit groupe, comme s’il se reprochait de ne pas avoir su veiller sur elle malgré ce qu’il avait affirmé avant notre départ. Aiden et Sadie étaient eux aussi affectés par cette nouvelle, regrettant de ne pas avoir pu lui faire convenablement leurs aurevoirs.
Quant à moi, l’ignorance de son devenir m’abattit, me laissant assailli par des dizaines et des centaines de questions auxquelles je ne pouvais trouver de réponse. Son accident, tel que l’avait mentionné Cornell, m’avait amèrement rappelé mes propres mésaventures peu avant de la rencontrer. Toutefois, la différence entre nous était qu’elle avait quitté Seliana une fois que son état s’était suffisamment amélioré. Elle était montée à bord de l’Argosy et partie du Nouveau Monde quelques jours à peine avant que nous n’accostâmes au port de Seliana.
Des rumeurs évoquaient un choix de sa part tandis que d’autres affirmaient qu’il s’était agit d’un ordre de la Guilde. Personne, ni même Cornell ou Máel, qui pourtant étaient ses plus proches amis, ne sut m’aider à démêler le vrai du faux. Personne, ni même eux, ne put me faire part des raisons qui avaient poussées Dylis à partir et à rompre sa promesse d’être présente à mon retour. Quelqu’un était-il seulement au courant de ses motivations ? Une fois encore, mes questions se heurtaient à un gouffre infini et s’y étouffaient.
J’ignore ce qu’il est advenu d’elle. Je n’ai jamais reçu de lettre, et personne d’autre n’a eu de ses nouvelles. Elle nous a quittés sans un mot, sans explication, laissant pour seule trace de sa présence parmi nous des souvenirs que nous ressassions de temps à autre afin de nous convaincre les uns les autres qu’elle avait été bien réelle, qu’elle avait bien existé parmi nous. La preuve de son existence à mes côtés réside en cette écaille de legiana blizzard que je ne possède plus et que je n’ai jamais retrouvée où que je me rende.
Je me prends à croire qu’elle n’a aucune séquelle de son accident, et qu’elle nous a quittés pour refaire sa vie loin de nous. Mais pour quelle raison ne nous a-t-elle donc jamais contactés, nous, ses plus proches amis ? Je pense ne jamais trouver de réponse à ce questionnement.
Lorsque, tiraillé par des insomnies, j’observais la neige se mêler à la rivière depuis le ponton de mes quartiers, je m’interrogeais sur ses sentiments à mon égard. Nous nous étions promis bien des choses, et je ne douterai jamais de sa sincérité. Nous nous aimions, c’était indéniable. Mais je ne peux m’empêcher de me demander si sa disparition avait un lien avec moi. Avait-elle cru à un naufrage et à notre décès en raison du retard que nous avions accumulé ? Máel m’affirmait que jamais ce scénario n’avait été envisagé par la Commission de recherche. Dans ce cas, avait-ce un rapport avec cette nuit passée ensemble peu avant mon départ ? Elle semblait si désireuse de me parler, et pourtant, elle a préféré garder le secret.
Je repense encore à la douceur de sa peau sur laquelle ruisselait une larme timide lorsque nous nous saluions sur le quai de Seliana. Ses yeux semblaient vouloir me dire tant de choses, mais ses lèvres restaient terriblement muettes.
Serait-ce de ma faute ? L’idée me travaille aujourd’hui encore…
Uthyr entendit la voix d’Efa l’appeler, depuis l’autre pièce. Il posa sa plume dans une coupelle, veillant à ce que l’encre ne coulât pas le long de celle-ci, et repoussa son journal dans un coin du bureau. Il n’était qu’à la moitié de son récit, mais voilà que le long chapitre sur Dylis et leur histoire venait d’atteindre sa fin.
Ce tome-là de ses mémoires maladroits resterait probablement secret, bien plus que les autres.
Il rejoignit Efa et la trouva empêtrée entre deux bambins et l’épaisse casserole dont le contenu cuisait sur le brasier situé au centre de la salle. Un délicieux fumet de soupe de légumes s’en échappait et emplissait aussi bien la pièce que les narines de l’homme.
« Viens m’aider s’il te plaît, les petits sont ingérables.
— Allons bon, sourit-il en se penchant – non sans douleur – vers les deux jumeaux qui courraient autour d’elle, venez voir votre grand-père adoré ! »
Les deux enfants se jetèrent presque dans ses bras, et il les souleva du mieux qu’il put. Il n’était plus aussi robuste que lorsqu’il chassait encore les plus vifs des tobi-kadachis en compagnie de ses camarades de la Cinquième. Et pourtant, ce quotidien de vieux chasseur à la retraite lui plaisait, alternant entre réunions d’anciens compagnons et dîners avec des amis. Récemment, ils avaient vu Aiden et Sadie, qui se portaient à merveille, autant que leur fils unique, Randall, qui avait suivi la même voie que son père, lui aussi, ainsi que celle du défunt ami de ce dernier décédé bien trop jeune, et duquel il avait hérité du nom.
Quant à Uthyr, son unique fille avait été envoyée une nouvelle fois dans un village éloigné, à plusieurs semaines de voyage de là où ils coulaient leurs jours paisiblement. Le trajet n’était qu’une formalité tant elle adorait s’y rendre et appréciait les habitants avec qui elle avait noué d’excellentes relations. Ce lieu avait été la destination de sa première mission une fois diplômée par la Guilde, et elle y avait été sollicitée à bien de nombreuses reprises, si bien qu’elle affectionnait particulièrement ce village caché à la culture si différente de la leur.
Accompagnée de Randall, compagnon de chasse et conjoint, elle les avait quittés quelques jours plus tôt à peine. De fait, c’était à eux que revenait cette lourde tâche que de s’occuper de leurs enfants. Rien ne pouvait faire davantage plaisir à Uthyr que de jouer avec eux et de leur raconter ses exploits passés. Leurs yeux brillaient d’admiration et d’adoration, et ils réclamaient toujours plus d’histoires. Il craignait de manquer d’anecdotes de chasse à relater, mais c’était quelque chose qui ne viendrait que dans bien des années, lorsqu’ils se seraient certainement lassés de ces récits.
« Qu’est-ce que tu nous prépares de bon ? demanda-t-il en se penchant vers sa femme pour déposer un rapide baiser sur sa joue.
— Potage de citrouille, répondit-elle en affichant un large sourire qui étirait les rides creusant son visage, ça suffira pour ce soir. Et j’achèterai du saumon demain matin au marché.
— Heureusement que j’ai épousé une excellente cuisinière. Que ferais-je sans toi ? »
Il la regarda pendant un long moment, ses yeux s’arrêtant sur la silhouette abîmée par le passage des années. Ses cheveux argentés, qui avaient remplacé la teinte châtain de sa jeunesse, tombaient sur ses épaules affaissées, et le nœud de son tablier les soulevait dans le bas de sa nuque.
Les cris des enfants attirèrent soudainement son attention, et il repartit dans une longue partie de cache-cache avec les jeunes garçons turbulents que lui avait donnés sa seule et unique fille en attendant le souper.
« Uthyr ? Est-ce que tu dors ?
— Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Il sentit Efa remuer et se rapprocher de lui en glissant sous les épaisses couettes. La cheminée s’était endormie, comme le reste de la maison, et seules quelques braises rougeoyantes subsistaient, éclairant faiblement la chambre à coucher. Peut-être avait-elle été réveillée par un mauvais rêve. Lui ne parvenait, en revanche, à s’endormir.
« Je voulais juste te dire « je t’aime », souffla-t-elle en posant sa tête près de son visage. C’est tout.
— Moi aussi, Efa, » murmura-t-il.
Ses yeux fixaient le plafond. Il ne pouvait trouver le sommeil, contrairement à sa femme qui s’était déjà de nouveau assoupie à ses côtés. Une fois encore, l’insomnie lui tendait les bras, avec une éternelle question qui le harcelait depuis des dizaines d’années. Pourquoi, à ses oreilles, ses déclarations d’amour sonnaient-elles si faux ?
Oui, il avait épousé Efa après tant d’années de travail ensemble. Nulle ne lui avait été aussi fidèle pendant tout ce temps ; il n’y avait eu qu’elle, après tout, depuis… Elle l’avait accompagné dans chacune de ses excursions sans jamais le laisser derrière elle. Et ils avaient vieilli ensemble, auprès de leur adorable fille, puis de leurs petits-enfants.
Mais l’aimait-il vraiment ?
Il n’avait jamais pu oublier Dylis. Le faux sourire qui dissimulait son angoisse le jour de son départ le hantait toujours, et encore plus depuis qu’il avait commencé à relater son histoire à ses côtés. Le vide qu’elle avait laissé dans sa vie ne saurait jamais être comblé, et ses tourments ne pourraient s’apaiser. De même que la douleur de son torse était revenue avec le froid de la soirée, et la tristesse des souvenirs.
Il avait tenu sa promesse, il avait quitté son silence. Il avait raconté toutes ses aventures à son retour, et bien longtemps après. Mais elle, elle n’avait pas respecté la sienne.
Elle n’était plus là pour entendre ses histoires, désormais. Qu’était-elle devenue ? Avait-elle eu des séquelles de son accident ? Avait-elle vécu une longue et heureuse vie, peut-être en compagnie d’un autre ?
Combien de fois s’était-il imaginé pouvoir la recroiser lors de ses promenades en ville à leur retour dans l’Ancien Monde ? Certes, le continent était immense, mais il s’était convaincu que derrière les ombres projetées sur le pavé des ruelles par les lampadaires à bougies se cacherait Dylis, et qu’il finirait par la recroiser un jour où l’autre. À ce moment-là, ils rattraperaient le temps perdu, ils s’expliqueraient, il s’excuserait de son retard et lui pardonnerait ce silence interminable dans lequel elle s’était plongée pour disparaître. Il l’avait espéré chaque jour, dès qu’il voyait le soleil faire son apparition à l’est, priant tous les astres pour que son souhait pût être exaucé.
En vain.
Incapable de pleinement libérer son esprit de la présence de son amante, la seule femme qui eût autant compté pour lui, Uthyr avait demandé à Efa à ce qu’ils nommassent leur propre fille d’après elle, en hommage à leur amie disparue. S’il regrettait de ne pas avoir pu vivre pleinement sa relation avec elle comme il l’aurait souhaité, il espérait toutefois que son amour pour elle pût prendre forme en une nouvelle vie conçue de sa chair. Il aurait bien évidemment préféré fonder une famille avec Dylis mais, sans elle à ses côtés, il avait perdu l’envie de léguer son héritage. Ce sacrifice, cette promesse violée, avait donné naissance à sa fille, dont il était pourtant si fier et qu’il aimait tant, malgré l’amertume qui lui saisissait la gorge lorsqu’il songeait à ce qu’il aurait pu advenir si les choses en avaient été autrement.
Efa s’était-elle doutée de ses sentiments contradictoires au fil de ces années ? Il espérait que non. Il valait mieux qu’elle se berçât de doux mensonges, d’illusions réconfortantes… Ce n’était pas qu’il la détestait et qu’il ne voulût pas son bonheur. Non, Efa semblait tout à fait ravie de la vie qu’elle avait menée et des choix qu’elle avait faits. Lui, en revanche, ne pouvait en dire autant. Il espérait simplement que ce sacrifice ne blesserait personne d’autre que lui-même, et que ces sentiments aussi douloureux qu’indicibles ne disparussent avec lui lorsque viendrait son heure.
Uthyr ferma les yeux, cherchant un sommeil qui ne viendrait probablement pas, une fois encore. La respiration de sa compagne le berçait, inspirations après expirations. Et lui continuait à divaguer, repensant aux événements qui s’étaient produits quelques dizaines d’années auparavant, avec amertume et remords.
Ah…
Uthyr ne pouvait ôter le doux sourire de Dylis de ses pensées.