Les mystères de Toronto
L'administration municipale de Toronto était devenue une forteresse de secrets, une machine opaque où les carrières se brisaient dans le silence des bureaux feutrés. Quelqu'un, tout en haut de la pyramide, avait compris que les carnets de William Murdoch n'étaient plus de simples outils de travail, mais des arrêts de mort potentiels pour l'élite corrompue de la ville. Pour atteindre Murdoch, il fallait d'abord abattre le bouclier : l'Inspecteur Brackenreid.
La traque commença. Pendant des jours, des silhouettes anonymes observèrent Margaret Brackenreid. Ils notèrent tout : ses trajets vers le marché, ses visites amicales. Un mardi après-midi, dans une rue inhabituellement déserte où même les oiseaux semblaient s'être tus, une voiture noire surgit. Deux hommes en descendirent. Margaret n'eut pas le temps de comprendre ; quelqu'un passa une main brutale sur sa bouche, un chiffon imbibé de chloroforme à la main. Les yeux de Margaret se fermèrent, son corps s'affaissa. La portière claqua, emportant avec elle la lumière du foyer des Brackenreid. Aucun témoin ne vit la scène. Seul le vent fit rouler un panier vide sur le pavé.
Au Poste n°4, Thomas Brackenreid ignorait que son monde venait de basculer. Il finit sa journée, rangea ses dossiers avec la satisfaction du travail accompli, et rentra chez lui avec l'idée d'un dîner tranquille. Mais alors qu'il franchissait le seuil, son fils se précipita vers lui, le visage décomposé par l'effroi. Sa mère n'était pas rentrée. Elle n'avait laissé aucun mot, aucune consigne, rien.
L'angoisse vint d'un coup, glaciale. L'Inspecteur saisit son chapeau et repartit aussitôt. Il alla chez les voisins, le pas de plus en plus rapide, le cœur battant contre ses côtes comme un animal en cage. "Margaret ? Est-elle passée ?" Les réponses négatives s'enchaînaient, chacune comme un coup de poignard. Il passa la nuit entière à arpenter les rues sombres de Toronto, criant son nom dans les ruelles humides des docks, interrogeant chaque cocher, chaque ivrogne, le visage ravagé par une détresse que personne ne lui avait jamais connue. Le lion de Toronto n'était plus qu'un homme brisé, un fantôme errant dans une ville devenue étrangère.
Le lendemain matin, Brackenreid franchit le seuil du Poste n°4. Il n'était plus qu'une ombre de lui-même, les vêtements froissés, le regard hanté par l'insomnie et la peur. Ses agents s'écartaient sur son passage, pétrifiés par l'aura de tragédie qui émanait de lui, sur son bureau, un colis l'attendait.
Ses mains tremblaient tellement qu'il mit de longues secondes à déchirer le papier épais. À l'intérieur se trouvait le chapeau préféré de Margaret, ainsi que l'épingle en argent avec une petite perle, maintenant tordue et ternie. À côté, une lettre indiquait l'adresse d'un entrepôt avec un mot griffonné qui fit s'arrêter son cœur :
"Si vous voulez la revoir vivante, mettez un terme à la vie de l'inspecteur Murdoch."
L'ultimatum était d'une perversité absolue. Celui qui détenait Margaret ne demandait pas d'argent. L'ordre était clair : pour récupérer sa femme vivante, l'Inspecteur devait neutraliser son meilleur atout, son ami, son frère d'armes. On ne voulait pas seulement la mort de l'enquêteur, on exigeait que Brackenreid en soit l'exécuteur. On voulait souiller l'âme de la police de Toronto en forçant son chef à commettre l'irréparable.
Brackenreid leva les yeux vers Murdoch à travers la vitre de son bureau. William levait justement la tête, un sourire inquiet aux lèvres, déjà prêt à se lever pour proposer son aide. Thomas serra l'épingle dans sa paume jusqu'à ce que le métal lui perce la peau et que le sang perle.