Les mystères de Toronto

Chapitre 2 : Les Eaux Noires de l'Ontario

831 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 24/01/2026 10:38

La nuit n'avait été qu'une suite d'heures creuses et de battements de cœur trop rapides, un tunnel d'obscurité où chaque ombre semblait ricaner au passage de l'Inspecteur. Au petit matin, un brouillard épais et poisseux, chargé de l'odeur de sel et de charbon, collait aux docks de Toronto. Cette brume étouffait les bruits de la ville naissante, transformant le port en un labyrinthe spectral où les sons des cornes de brume lointaines résonnaient comme des râles d'agonie. Thomas Brackenreid n'était pas rentré chez lui. Il n'avait plus de foyer, seulement une destination dictée par une intuition glaciale. Il avait arpenté les rues pavées jusqu'à l'épuisement, mais c'est vers les eaux sombres du lac que ses pas l'avaient finalement mené, poussé par un pressentiment noir qui lui serrait la gorge plus sûrement qu'un nœud coulant.


John, son fils aîné, l'avait suivi en silence, une silhouette frêle luttant contre le froid mordant de l'aube. Le jeune homme, le visage blême et les yeux rougis par le manque de sommeil, refusait de laisser son père seul face à cette absence dévorante. Ils marchaient sur les planches poisseuses du quai n°17, là où le bois pourri gémit sous chaque pas, quand John s'arrêta net. Son souffle se figea dans l'air hivernal. Son regard se fixa sur une masse sombre coincée entre deux piliers de soutien, flottant lourdement au milieu des détritus, des plaques de glace fine et de l'écume huileuse que le lac rejetait.


Brackenreid s'approcha lentement, chaque seconde lui semblant durer une éternité. Le faisceau de sa lampe de poche balaya la surface de l'eau, perçant le brouillard pour éclairer une étoffe familière : le manteau de laine bleue que Margaret portait pour aller au marché, celui dont elle aimait ajuster le col devant le miroir de l'entrée. Avant qu'il ne puisse faire un geste ou prononcer un avertissement, John se jeta à plat ventre sur le bois glissant. Le jeune homme plongea ses bras nus dans l'eau glacée, poussant un grognement de douleur face au froid qui lui brûlait la peau, cherchant désespérément à saisir le vêtement. Brackenreid l'agrippa violemment par la ceinture pour ne pas qu'il bascule dans les profondeurs, et ensemble, dans un effort qui fit craquer leurs muscles, ils ramenèrent la forme livide sur le bois rugueux du quai.


Le corps de Margaret apparut enfin à la lumière crue de la lampe, marbré par le froid des profondeurs et la pâleur de la mort. Ses cheveux, autrefois si soigneusement coiffés, s'étalaient maintenant comme des algues mortes, collés par la vase et le sel sur les planches sombres. John poussa un cri déchirant, un son animal et pur, une plainte qui hanterait Thomas jusqu'à son dernier souffle. Le jeune homme s'effondra contre le cadavre de sa mère, saisissant ses mains gelées pour essayer de les réchauffer, les frottant contre son propre visage dans un geste d'un désespoir insoutenable.


Brackenreid, lui, restait debout, pétrifié par une humiliation qui le transperçait plus profondément que le deuil. Sa femme, la femme de l'Inspecteur en chef, avait été jetée à l'eau comme un déchet dont on se débarrasse. Il ne sentait plus le vent, ni le froid. Il sortit mécaniquement de sa poche l'objet qu'il avait reçu au poste dans le colis anonyme : l'épingle à chapeau en argent. Il regarda le visage figé de Margaret, puis l'épingle tordue dans sa main. Le message était là, sous ses yeux, une mise en scène macabre dont il était le seul public. Sur le revers du manteau de Margaret, une petite incision nette avait été pratiquée dans le tissu, précisément au-dessus de l'endroit où son cœur avait cessé de battre.

D'une main tremblante, il y glissa ses doigts et en sortit une note protégée de l'humidité par un petit sachet de cuir scellé à la cire. Il déplia le papier. Les mots étaient écrits d'une main ferme, sans émotion :

"Vous avez été trop lent, Inspecteur. Murdoch respire encore. Voici le prix de votre hésitation." 



Pas de nom. Pas de signature. Juste cette haine froide, anonyme et absolue. Le monde autour de Brackenreid s'effaça totalement. Il n'entendait plus les sanglots convulsifs de son fils, ni le clapotis de l'eau contre les piliers. La douleur se transmuta, se durcit, devenant une haine pure, une substance noire et visqueuse qui remplaça le sang dans ses veines. Sa vision se troubla un instant avant de devenir d'une clarté de prédateur. Thomas ne pleura pas ; il n'avait plus de larmes pour ce monde. Il ramassa John d'un bras puissant, l'arrachant à sa torpeur, et souleva le corps de sa femme de l'autre, la serrant contre sa poitrine pour l'éloigner une dernière fois de la saleté de ce port.


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