Les mystères de Toronto

Chapitre 3 : Le Rempart du Vieux Lion

894 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 24/01/2026 10:40

Le deuil n'eut pas le temps de s'installer. Quelques jours après les funérailles de Margaret, Toronto était plongée dans une paranoïa étouffante. La ville semblait retenir son souffle, comme si l'air lui-même était devenu toxique sous l'influence de forces invisibles.


Après l'enlèvement de John, Thomas Brackenreid ne rentrait plus chez lui; l'odeur du vide et le souvenir de Margaret étaient des tortures qu'il ne pouvait plus supporter. Chaque pas dans le couloir de sa demeure résonnait comme un reproche. Il ne se rendait plus au Poste n°4, de peur que Murdoch, avec sa logique implacable et son empathie étouffante, n'essaie de le raisonner. Pour Thomas, le temps de la raison était mort dans les eaux glacées du lac Ontario, en même temps que la femme de sa vie.

Il passa trois jours à hanter les bas-fonds de Toronto. Il ne portait plus son uniforme impeccable, symbole d'une loi en laquelle il ne croyait plus, mais un vieux manteau de pluie sombre, le chapeau enfoncé sur les yeux pour masquer la fureur qui brûlait dans son regard. Il interrogea chaque indicateur, chaque receleur, chaque gamin des rues avec une brutalité froide qui effrayait même les criminels les plus endurcis. Il ne cherchait plus à arrêter qui que ce soit ; il cherchait une trace, un souffle, une direction.


Un vieux mendiant, posté près de la demeure dévastée des Brackenreid, finit par céder sous la menace d'une main serrée sur sa gorge. Il désigna du doigt la direction qu'avait prise une voiture de luxe, d'un noir trop brillant pour la misère du quartier. L'homme mima un choc : la portière arrière avait frotté contre une borne d'incendie lors d'une manœuvre brusque, laissant une éraflure singulière en forme de croissant argenté. Ce détail devint l'unique boussole de l'Inspecteur.


Brackenreid commença par fouiller les garages privés et les résidences huppées en dehors de la ville. Au petit matin, il repéra enfin une piste dans un garage clandestin près de la route de l'Ouest. Le propriétaire essaya de lui barrer la route, mais Brackenreid ne posa aucune question ; il lui brisa le nez d'un coup de tête foudroyant et le laissa s'effondrer au sol. Dans le bureau crasseux de l'étage, il récupéra l'adresse de livraison de la fameuse voiture : une maison isolée en pierre de taille, cachée dans les bois, bien au-delà des limites de la ville.


Il n'appela pas le poste. Il vérifia une dernière fois le barillet de son arme. Il savait que s'il demandait de l'aide, le Maire serait prévenu avant même que les chevaux ne soient harnachés. Il monta en voiture et s'enfonça dans la forêt. Lorsqu'il vit enfin la bâtisse de pierre dissimulée derrière les conifères, il ne demanda pas de renforts. Il sortit de sa poche gauche l'épingle à chapeau de Margaret, la serrant comme un talisman contre sa paume, la pointe s'enfonçant légèrement dans sa peau pour lui rappeler pourquoi il était là.


Dans une pièce à l'étage, il trouva enfin John, ligoté et terrifié. D'un geste sec, il trancha les cordes et, sans un mot, poussa son fils vers la sortie, lui indiquant la forêt d'un signe de tête. Dès que John eut franchi le seuil de la maison, Brackenreid se posta au milieu du salon, face à l'escalier d'où descendaient les derniers mercenaires. Il ne lui restait qu'une seule balle ; il fit feu et le dernier tireur s'écroula dans les marches.

À court de munitions, Brackenreid reçut une balle dans la jambe qui lui arracha un grognement de douleur. L'impact l'empêcha de s'éloigner davantage. Refusant de s'avouer vaincu, il rampa sur le sol ensanglanté jusqu'à la porte d'entrée. Il s'adossa contre le bois massif, faisant rempart de son corps pour s'assurer que son fils était loin et que personne ne pourrait le poursuivre. Il rendit son dernier souffle alors qu'une ultime balle lui transperçait le cœur, le visage tourné vers le chemin de la liberté qu'il avait offert à son fils.


John arriva tout essoufflé une heure plus tard au Poste n°4. Il entraîna Murdoch et George dans le repaire sylvestre. À leur arrivée, ils découvrirent le carnage. Murdoch s'arrêta devant le corps du mercenaire abattu dans l'escalier. Il ramassa un briquet en or tombé au sol. En voyant les armoiries de la mairie gravées sur l'objet de luxe, le regard de l'enquêteur changea radicalement. Ce n'était plus une affaire de droit commun, mais un assassinat politique commandité depuis les plus hautes sphères.


Thomas Brackenreid gisait là, le corps criblé de balles, le visage tourné vers la sortie, comme pour surveiller une dernière fois le sentier. Son arme vide était restée dans sa main droite, et l'épingle d'argent de Margaret était si fermement serrée dans sa main gauche qu'elle semblait faire partie de lui. Il emportait avec lui l'honneur du Poste n°4.

Murdoch ôta son propre chapeau dans un silence de mort. Il n'y avait plus rien à dire. Le Poste n°4 venait de perdre son âme, et le combat ne faisait que commencer.


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