Les mystères de Toronto
Le Poste n°4, autrefois cœur battant de la justice à Toronto, était devenu un lieu de deuil et de méfiance. Les drapeaux étaient en berne, mais l'hommage s'arrêtait là. Dans les couloirs, le silence n'était plus respectueux, il était lourd de non-dits. Dès le lendemain des funérailles de Brackenreid, le mouvement commença : des agents déposaient leur plaque sur le bureau de l'accueil, fuyant une menace qu'ils ne pouvaient pas combattre.
William Murdoch, les traits creusés, passait ses journées sur les lieux du massacre. Il analysait chaque centimètre de la maison de pierre, relevant des empreintes sur le briquet d'or. Ses gestes étaient mécaniques. Il ne parlait plus. Il photographiait, comme si la science pouvait encore colmater la brèche ouverte dans sa vie. C’est dans ce climat de décomposition qu’arriva l’Inspecteur en chef Edwards. Nommé par la mairie, le regard fuyant derrière des lunettes de fer, il ordonna de vider le bureau de Brackenreid. Les trophées et les flasques du "vieux lion" furent jetés dans des cartons sous les yeux de policiers impuissants. Edwards ne cherchait pas la justice, il cherchait l'ordre.
Dans la salle commune, George Crabtree observait ce saccage, immobile. Pour la première fois de sa carrière, il ne tenait pas de carnet. Ses mains restaient à plat sur le bois verni de son pupitre. George fixait le bureau vide de son mentor avec une intensité effrayante. La lumière habituelle dans ses yeux s'était éteinte, remplacée par une ombre froide. Il ne démissionnerait pas. Il n'était plus là pour servir la reine ou la cité, mais pour attendre que la bête se montre à nouveau. Chaque fois qu'Edwards passait près de lui, George ne bronchait pas, mais sa mâchoire se contractait. Il était devenu un soldat en attente d'un signal.
À quelques pas de là, Henry Higgins ne fuyait pas, malgré la terreur qui lui tordait l'estomac. Ruth l'avait rejoint au poste, une présence inhabituelle dans cette ruche de briques. Elle ne portait pas ses bijoux les plus voyants, et son visage, d'ordinaire frivole, était marqué par une gravité nouvelle. Elle serrait la main de Henry, lui apportant une force silencieuse. Henry regardait ses collègues partir un à un, mais il restait ancré à son poste. Il se savait moins brillant que Murdoch, moins acharné que George, mais il ne pouvait pas abandonner William. Ruth, en sentant le tremblement de sa main, murmura quelques mots à son oreille, lui rappelant que l'honneur des Higgins se jouait ici, dans ce poste assiégé. Elle restait là, debout au milieu des bureaux, défiant du regard les agents qui désertaient.
À l'extérieur, dans son cabinet d'avocate, Effie Newsome voyait Toronto changer à travers sa fenêtre. Elle voyait les voitures noires circuler avec une impunité nouvelle. Chaque fois que George rentrait le soir, elle ne trouvait qu'un étranger dévoré par la rage. Elle savait que la loi était désormais impuissante. Elle commença, elle aussi, à dissimuler un petit pistolet de dame dans son secrétaire, consciente que leur proximité avec Murdoch faisait d'eux des cibles mouvantes. Elle n'était plus l'avocate qui plaidait la procédure ; elle était devenue une vigie, scrutant chaque ombre dans la rue Queen.
C’est à la morgue que la tragédie pesait le plus lourd. Julia Ogden venait de terminer l'autopsie de Thomas. En rangeant ses scalpels, ses mains se mirent à trembler violemment. La porte de la morgue grinça. Murdoch entra. Il n'avait plus son chapeau, ses cheveux étaient en désordre. Leurs regards se croisèrent et, sans un mot, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Julia enfouit son visage dans l'épaule de William, ses sanglots étouffés résonnant contre les carreaux froids. Murdoch la serra de toutes ses forces. Ils étaient deux survivants dans une ville qui avait décidé de les broyer.
Le calme revint après la tempête des larmes. Julia se recula, observant le visage de son mari. Elle y vit la fin de l'idéalisme. William regarda les rangées de corps anonymes, puis la porte d'entrée. Il savait que le calme était une illusion. Le nouvel inspecteur Edwards les surveillait depuis son bureau vitré, une marionnette dont les fils remontaient jusqu'à la mairie. Dehors, la voiture noire à l'éraflure argentée n'avait pas disparu. Elle était garée à l'angle de la rue, le moteur tournant silencieusement dans le brouillard, attendant que la lumière de la morgue s'éteigne pour choisir sa prochaine proie.