Breakouedo, le bruissement des bois

Chapitre 5 : Premier clap

1352 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/12/2021 21:53

10 août 1992

Il faisait nuit depuis plusieurs heures. Antoine avait déjà fait tourner trois joints, Platypus avait reculé son fauteuil pour s'exclure du groupe sans doute au prise avec les Voix. Cornélius observait Antoine faire son show devant Stella ; il lui rejouaient des scènes d'Alien en mode comique. Le metteur en scène se dressa soudainement, prêt à mettre en œuvre son projet :

-Allez on se casse, Baba a dû rentrer chez lui il y a au moins 10 mn.

Cornélius empoigna le fauteuil de Folla et lui fit faire une pirouette avant de le diriger vers la sortie. Personne ne se fit prier, ils avaient soif d'action. Folla roule en tête, les autres suivaient.

Dans le ciel d'encre la lune gibbeuse trônait.

La petite troupe s’égrainait en file indienne derrière Folla et Antoine qui avait pris le relais quand Cornélius avait abdiqué une fois la route de goudron changée en terre. Les roues peinaient sur les chemins pierreux qu’il fallait emprunter pour sortir du complexe sans se faire remarquer. Antoine transpirait dans son bombers. Ils arrivèrent rapidement à la brèche qu’ils avaient cisaillée dans le grillage des mois auparavant. Platypus qui fermait la procession renoua précautionneusement la partie qu’ils soulevaient pour passer puis rattrapa Antoine à petites foulées :

-Tu te sentirais de porter Folla si on va dans les champignonnières ?

Le taiseux baraqué de la bande resta silencieux le temps de savoir comment dire le oui qu’il se sentait obligé de lâcher sans passer pour le larbin de service.

-Mouais… Ce serait bien que Cornélius puisse me relayer aussi. Il pèse le bestiaux !

Pour l'interpeller, il tapota la tête de Folla :

- Hein, que tu pèses coco ?

Il se retourne pour lui sourire, l'éblouissant avec sa frontale.

Sur la route déserte à cette heure tardive, Antoine s’imaginait au volant d’une voiture de course en poussant Folla. Il rit grisé, ivre de la joie qu’il partage avec son ami. Les autres s’économisaient, silencieux, frigorifiés dans leur veste en jeans ; ils goûtaient moins que prévu leur petite escapade. Mine de rien il allait leur falloir marcher quelques kilomètres encore. Durant leur petite heure de marche, quelques bolides nocturnes fusèrent, frôlant leurs silhouettes fragiles réfugiées en hâte sur le bas-côté.

Le carrefour de la Pomme n’avait rien d’exceptionnel : un croisement en T de deux départementales : D96 et D908. L’autoroute tout proche ronflait par intermittence, monstre jamais tout à fait endormi.

Cornélius lança rapidement le « Ça tourne » pour signaler le début de son enregistrement. Il avait furieusement envie d’une tasse de chocolat chaud aromatisée au rhum. Il ne voulait pas traîner ; tout le monde fut pris au dépourvu : Stella refaisait ses lacets près du panneau stop, Platypus s'était un peu éloigné pour vérifier la présence d’un chemin un peu plus loin, Antoine et Folla occupaient le centre de la scène, en plein milieu du carrefour. Antoine investi, surjouant un sentiment -même lui ne savait pas lequel-, anonna :

-Merde, y a pas une bagnole ! Mais qui va nous prendre en stop dans ce bled perdu ?

Folla sourit. Cornélius faisait de grand gestes à Stella avec son bras gauche pour qu’elle se rapproche et participe mais elle ne le voyait pas. Elle fixait quelque chose derrière lui. Elle se leva, somnambule, sembla marcher vers la caméra mais la dépassa. Cornélius coupa l’enregistrement :

-Qu’est-ce que tu fouts ?

-Vite, filme par-là !

Elle tendait le doigt vers le portail de la propriété qui longeait la D96.

Il enclencha le bouton rouge, commença par un gros plan sur le visage inquiet de Stella puis fit un travelling un peu trop rapide vers la vieille grille rouillée et envahie de végétation qu’elle désignait. Il arrêta la bande après trente secondes de plan fixe :

-T’as vu quoi ? Parce que moi que dalle.

-Il y avait une petite fille qui nous regardait.

Elle courut jusqu’à la grille. Une voiture les klaxonna en passant entre eux à toute vitesse. Antoine les chambra :

-Et ben voilà notre seule chance d’être pris en stop à une heure du mat’ et vous, vous êtes en train de jouer au babysitter de fantômes !

Cornélius s’assit en tailleur à côté du fauteuil de Folla et se repassa ce qu’il vennait de filmer.

Platypus réapparut à ce moment-là :

-C’est parfait, le chemin est à peine à vingt mètres. On peut porter le fauteuil de Folla sur genre dix mètres de pente et après c’est à peu près plat mais je ne suis pas allé très loin… Tu en fais une tête !

Cornélius -, habituellement cynique, moqueur, flegmatique, blasé ou tout autre sentiment sans implication personnelle,- arborait un visage que Platypus ne lui connaissait pas. Il était paniqué, semblait vouloir dire quelque chose sans trouver les mots. Il tendit le caméscope à Stella. Perplexe, elle rembobina avant de visionner. Platypus grignotait ses ongles en attendant qu’elle ait vu le rush. Antoine savait qu’il passerait après Folla alors il traversa la route pour aller voir de plus près cette grille qui foutait la trouille au crâneur de service. Cornélius n’esquissa pas un mouvement pour l’en empêcher mais il marmonna entre ses dents :

-Tu devrais pas t’approcher connard.

Stella resta impassible en visionnant mais laissa échapper un :

-J’avais bien vu quelque chose ! soulagée.

Lorsque Platypus passa derrière l’objectif il était sur des charbons ardents. Lui non plus ne suréagit pas au stimuli qui avait fait bondir Cornélius. Il rationalisa immédiatement :

- J’ai entendu une voiture klaxonner tout à l’heure, c’est pour ça que j’ai rebroussé chemin. Ce sont sûrement ses phares qui ont produit cette drôle de lueur.

Cornélius était vexé. Il rétorqua prêt à en découdre avec qui le contredirait :

- La voiture est passée bien après. Cette silhouette, je ne l’ai même pas vue quand je filmais !

« CLING CLANG CLING BANG BANG ! » Tous sursautèrent. Folla crie pris d'une terreur subite. Antoine raclait et tapait comme un dément sur la grille :

-Hé le fantôme, j’ai pas la pétoche moi vient voir tonton Antoine !

Une lumière s’alluma à l’étage de la maison qu’on ne devinait pas jusqu’à lors. Très rapidement, suivit un bruit de verrous et de porte qu’on ouvre. Antoine fut saisi. Le portail qu’une énorme chaîne entravait failli s’ouvrir sous la poussée brutale d’un molosse. Le dogue allemand aboyant furieusement, dressé sur ses pattes arrières, faisait osciller les vantaux. Antoine qui ne s’était pas assez éloigné fut projeté au sol quand le portail le heurta. La tête du chien avait réussi à se glisser dans l’ouverture, la gueule écumante tentait de se frayer un chemin jusqu’à lui.

Antoine se remit vite sur pied et détala. Stella empoigna le fauteuil et tout le monde suivit. Un coup de carabine fit gicler l’adrénaline dans tout leur corps. Ils coururent comme jamais. Ils coururent et puis éclatèrent de rire au virage suivant s’écroulant hors d’haleine dans le fossé qui jouxtait la route. Antoine avait fait un véritable vol plané ce qui prolongea l’hilarité du petit groupe plusieurs minutes. Folla est encore tremblant, il n’a pas rit :

- Je veux rentrer.

Sa demande dégrisa le groupe. Antoine reprit sa place derrière lui et, silencieux, ils reprirent le chemin de l’IME.

 

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