Le chant des sirènes - Odyssée
Chapitre 1 : Le chant des sirènes - Odyssée
Catégorie: G
Dernière mise à jour 09/11/2016 05:07
Cette demande de review a été adressée à l’équipe des Revieweuses, et à juste titre, il y a quelques temps. Après une délicieuse découverte de ce texte, cela ne demandait pas grand-chose d’en faire une review ! Voici donc une liste de bonnes raisons de se pencher sur ce texte de presque dix ans !
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I. La forme
・Orthographe, grammaire et conjugaison
Ce one-shot se démarque par une écriture excellente et un bon respect des règles du français en dépit de quelques coquilles plus ou moins récurrentes. Je note à la lecture une confusion entre « pêcheur » (qui pêche du poisson) et « pécheur » (qui se livre au péché), quelques subjonctifs imparfaits confondus avec du passé simple… En somme, des homonymes qui sont communs et auraient pu être évités grâce à une relecture à froid et/ou par un tiers.
Mais mis à part ce bémol, nous avons là un texte d’une grande qualité, signe d’un travail méticuleux et soigné, proche de la perfection. Seuls ces points évoqués au-dessus peuvent freiner, mais ça ne gêne la lecture que lorsqu’on cherche la petite bête. Si le lecteur se laisse emporter par le flot des phrases, il pourra inconsciemment faire l’impasse sur les erreurs d’orthographe et de conjugaison.
・Syntaxe et construction des phrases
J’ai noté aussi, et très tôt dans ma lecture, une narration fluide, qui change le sujet du point de vue omniscient sans le moindre accroc. Les huit premiers paragraphes se concentrent sur un Ulysse vieillissant et sa routine matinale, avant que le neuvième ne vienne introduire le personnage de l’enfant de pêcheur et en faire le point de concentration de la narration. Bien qu’Ulysse reste le protagoniste de l’histoire, ce pivot place le lecteur dans une position de spectateur à travers le regard de l’enfant, et l’affranchit en quelque sorte de la narration anonyme et omnisciente utilisée jusqu’alors. Enfin, lorsque vient le monologue d’Ulysse, le passage à la narration à la première personne est tout aussi cohérent que doux.
L’impeccable syntaxe de cette fanfiction souligne une recherche de structures et de constructions de phrases permettant d’éviter une forme de monotonie dans la lecture. À titre d’exemple, le paragraphe décrivant le chemin emprunté par Ulysse en sortant du palais alterne entre phrases courtes et longues, brillant chacune de la brièveté et du lyrisme qui leurs sont propres. Il en va de même pour la description de la plage et la berge illuminées par le lever du soleil. Le lecteur ne fait pas face à une simple description ; Arakasi nous dévoile petit à petit un paysage qui prend forme dans notre esprit au gré de ses mots.
La construction du texte se fait en plusieurs « blocs », souvent scindés par des sauts de lignes qui permettent une pause dans la lecture, comme une respiration dans un chant ou un conte oral. À titre d’exemple, le premier bloc pose une contemplation du quotidien d’Ulysse via, notamment, la répétition de « chaque matin » qui ouvre le paragraphe. Cela amène à une structure plus passive (grâce à l’utilisation du plus-que-parfait) dès lors que deux ruptures viennent casser cette répétition. La première est la phrase « Et soudain, la mer était là. », qui marque autant un tournant par l’absence de « chaque matin » que par l’utilisation du mot « soudain ». L’arrivée de la mer dans la narration via cette première rupture agit comme un retour à la réalité, une pause dans la contemplation, avant que la seconde rupture n’arrive. Il s’agit du début du deuxième « bloc », celui qui introduit l’enfant et le décrit, insérant là l’action quotidienne qui accompagne la contemplation à laquelle nous avons été introduit(e) via l’incipit. Par la suite, le texte se compose d’une structure passive segmentée par les dialogues et les ellipses, avant que le monologue d’Ulysse ne nous offre un autre type de narration, cette fois-ci à la première personne et en point de vue interne, et rédigée avec brio.
Enfin, et c’est un détail que j’apprécie personnellement, la ponctuation rythme avec justesse le texte en plus de l’orner. Cette rythmique n’est pas sans rappeler l’oralité du conte d’Ulysse à l’enfant et celle du mythe dont est inspirée cette fanfiction. Bien entendu, la référence à la chanson de Brassens y ajoute un parfum mélodieux qui donne un avant-goût de ce qui nous attend à la lecture ! Là-dessus, c’est un régal !
・Stylistique, richesse du vocabulaire & symboliques
Arakasi utilise un vocabulaire recherché qui embellit sa prose et rappelle ce côté onirique de l’Odyssée et, plus généralement, de la cosmogonie grecque. Ce prisme littéraire rédigé fait écho à l’oralité autant de l’histoire d’Ulysse dans cette fanfiction que dans l’œuvre d’origine. Nous retrouvons alors des groupes nominaux mélodieux et lyriques, grâce notamment aux assonances et allitérations, comme « l’orée du réveil », les « chats faméliques », la « bise humide », ou encore via des oppositions, comme dans cette phrase que j’apprécie particulièrement : « Puis son discours avait gagné en assurance, en fluidité, pendant que petit à petit, il égrenait ses souvenirs comme les perles de chapelet. »
Les comparaisons et métaphores parsèment le texte et apportent des descriptions s’entremêlant à la narration permettant non pas de faire une pause et de contempler les environs, mais plutôt de voir le paysage se révéler à nous tandis que nous progressons sur le chemin aux côtés des personnages. Cette imagerie est très parlante, comme les « étincelles [dansant] sur la crête des vagues » sous le soleil, ou les souvenirs mentionnés dans le paragraphe ci-dessus. Cela n’est pas sans rappeler le style homérique défini par ces comparaisons marquantes qui s’étendent parfois sur plusieurs vers.
Mais si ces groupes nominaux et, parfois, verbaux marquent à la lecture, une scène en particulier réunit toute la musicalité de cette fanfiction. Je pense ici à cette description des sirènes et de leur chant que nous découvrons via le lyrisme d’Ulysse (sous la plume d’Arakasi) plutôt que de nos propres oreilles. L’apparence des sirènes est mise en opposition avec leur chant dans une structure oxymorique, opposant la laideur fascinante des créatures à leur chant merveilleux. Si l’on tente de lire la description de leur chant avec un ton ou une forme de mélodie, les phrases s’enchaînent à merveille tel un refrain, notamment grâce à la répétition « Elles chantaient (…) » : « Elles chantaient les rouges remparts de Troie. Elles chantaient le vent dans les oliviers. Elles chantaient les vagues se brisant sur la plage. Elles chantaient les hommes et les dieux. Elles chantaient les milles secrets de la mer, de la terre et du ciel. Tout ce que j’avais toujours désiré savoir, connaître, avoir, elles promirent de me le révéler. »
Par sa mélodie littéraire, Arakasi nous emmène sur une partition faite de mots plutôt que de notes et, tout comme le chef d’orchestre guide les musiciens, Arakasi nous dévoile une nostalgie lyrique évoquant tout d’une histoire chantée pour la partager au public.
Le seul bémol qui pourrait nuire à cette fanfiction serait sa mise en page qui a subi les affres du temps et de l’évolution du site. Inaccessible sans avoir directement son lien, en partie car le compteur de mots est hors service, sa mise en forme ne lui fait plus honneur. La façon la plus confortable de lire cette fanfiction est de télécharger son PDF, d’ici à ce qu’elle puisse à nouveau être lisible correctement sur le site.
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II. Le fond
・Respect de l’œuvre originale
Ce one-shot fait autant office de continuation que de side-story, du fait de son ancrage dans l’Odyssée. Ici, nous retrouvons un Ulysse vieilli, qui raconte l’épisode des sirènes via un récit enchâssé.
Arakasi reprend les codes de l’épopée homérienne originelle en nous proposant un récit de marin et guerrier désormais bien trop vieux relatant ses souvenirs du temps où il naviguait, et plus précisément celui d’une rencontre presque fatidique.
Tout comme dans l’Odyssée, le nom d’Ulysse met du temps à apparaître concrètement, et le lecteur devine son identité grâce aux descriptions et aux références aux événements mythiques de son histoire. Ici, son identité est suggérée à travers des marqueurs de pouvoir ; il est fait mention de son palais, de sa femme décédée (Pénélope), son haut rang (la réaction du père de l’enfant). Ensuite, c’est son identité de voyageur qui est mise en avant, avec entre autres la mention du fabuleux qui sort de l’ordinaire du quotidien des personnages (« Ses récits étaient peuplés de merveilles, de guerres, de monstres et d’invincibles héros. »).
C’est enfin lorsqu’Ulysse prend la parole et narre l’épisode des sirènes que le lien peut être complètement fait entre le personnage et son nom, bien que ce dernier ne soit nommé explicitement que dans les dernières lignes de la fanfiction.
L’épisode des sirènes tel que raconté ici, bien que brièvement, reprend les événements de l’Odyssée en y ajoutant des ressentis et pensées intérieures propres à cette fanfiction. Nous retrouvons la mise en garde de Circé, la cire coulée dans les oreilles des marins, Ulysse serré au mât du bateau, et le chant des sirènes. J’ai senti à la lecture une volonté de s’approprier le texte d’origine et d’y ajouter des fioritures personnelles qui s’y mêlent à la perfection.
Toutefois, Arakasi prend ici l’Odyssée à contre-pied, dans un sens, car si l’œuvre d’origine est un récit de retour après une longue errance, nous avons ici pour conclusion un départ pour ne jamais revenir. C’est une façon aussi intéressant que poétique de trouver une fin à l’histoire au légendaire roi d’Ithaque.
・Cohérence & vraisemblance de l’histoire
Cette fanfiction s’inscrit amplement au sein de l’Odyssée et des autres textes mythologiques de la Grèce antique, en reprenant notamment les éléments de merveilleux qui font autant rêver qu’ils n’ancrent ces histoires dans le réel.
Le chapitre des sirènes est entièrement repris avec brio, autant en reprenant les informations et événements d’origine qu’en y ajoutant les émotions et ressentis purement humains d’Ulysse face à l’indescriptible merveilleux de leur chant.
Nous avons à degrés équivalents un même respect de la cohérence et de la vraisemblance du texte ; à aucun moment me suis-je dit en le lisant que certains passages étaient étranges ou peu en rapport avec le reste, bien au contraire ! Les événements s’enchaînent sans rupture, autant dans la narration que dans la suspension consentie d’incrédulité du lecteur, et l’histoire en tant que tout est parfaitement solide.
Sa conclusion est justement d’autant plus belle car nous avons une véritable rébellion des personnages face à leur environnement, notamment Ulysse. Ce dernier, en écoutant la fougue de l’enfant et en retrouvant celle de ses belles années, se libère de ses entraves et obligations pour retrouver le frisson du voyage et de la fascination vis-à-vis des sirènes ; la scène finale nous replonge davantage encore dans ce merveilleux où le réel et l’imaginaire s’entremêlent sans que le lecteur ne puisse distinguer le vrai de l’« illusion », tout comme les personnages qui constatent la disparition d’Ulysse.
・Originalité du scénario & messages du texte
L’intrigue de ce one-shot se résume simplement, et pourtant elle est très marquante. Si le lecteur s’étonne de voir un Ulysse aussi faible et vieux, à l’opposé de la figure que l’on connaît de l’Illiade et l’Odyssée, il reconnaîtra malgré cela toute la prestance du personnage mythique. Le contraste entre le vieillard las de ses histoires et l’enfant curieux de les entendre est saisissant, et permet de poser les prémices de l’histoire. C’est justement cette curiosité qui amène à la narration de l’épisode des sirènes.
Ici, ce n’est pas une réécriture du chapitre de l’Odyssée sur les sirènes, mais plutôt un épilogue né des regrets d’Ulysse de ne plus pouvoir entendre leurs promesses de connaissances et de beautés (sincères ou purement pour l’envoûter ? On se le demande !). Malgré une vie d’aventures et de voyages, il ne peut se satisfaire de ce qu’il a pu vivre et découvrir ; c’est un thème présent dans la littérature, et on comprend pourquoi ! L’idée de l’associer à un héros, un demi-dieu grec, n’est pourtant pas aussi commune ! C’est un véritable plaisir de découvrir une version d’Ulysse plus humaine, peut-être plus humble, ici davantage dans le sentiment que dans la ruse. C’est assez loin de ces héros tragiques ou de ces divinités capricieuses, et ce n’est pas pour déplaire !
・Traitement des personnages
Si le personnage principal de l’histoire est Ulysse, nous ne pouvons oublier l’importance de la présence de ce fils de pêcheur aussi curieux que bavard ! Il incarne à merveille l’innocence de l’enfance et la curiosité qui fait poser mille et une questions. L’enfant est une parfaite incarnation de l’enfance, celle où on demande des histoires, où on interroge, où on a toujours envie d’entendre un peu plus que la fois précédente. Sa présence est essentielle pour déclencher et développer l’intrigue et, même s’il n’est que peu caractérisé (nous ne connaissons pas son nom et n’avons que très peu de descriptions qui le concernent), il permet une opposition idéale entre l’individu qui a la vie devant lui et celui qui est au crépuscule de la sienne.
En face, donc, nous retrouvons un Ulysse vieux et assagi, qui n’a pas pour autant perdu ses rêves de voyage. Bercé par les souvenirs de ses dix ans passés en mer pour revenir de Troie, et certainement fatigué par la vieillesse qui l’a rattrapé, il se plonge dans sa mémoire et entraîne l’enfant et le lecteur avec lui. Sa langue se délie tout au long de l’histoire ; s’il est avare en mots lors des premiers dialogues, il ne les compte plus lorsqu’il relate sa rencontre avec les sirènes et, dans l’apothéose du récit comme de son histoire, il va jusqu’à hurler face au monde sa rage de vaincre et de retourner entendre les sirènes. La scène finale d’Ulysse est une conclusion à la hauteur du personnage : héroïque, fier et conquérant, il affronte une dernière fois les flots et les divinités dans l’espoir d’apaiser ces derniers regrets.
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III. Appréciation générale & bilan
・Appréciation personnelle de l’histoire
C’est une fanfiction que j’avais depuis bien longtemps dans ma liste de lecture, sans trouver le temps de me poser et de la savourer. La suggestion de review n’a été que la poussée qui me manquait pour me lancer, et je n’ai pas été déçue ! Fascinée par la mythologie grecque depuis mon enfance, j’ai retrouvé le temps de ce one-shot les figures légendaires dont je lisais les histoires il y a plusieurs années. Voir justement Ulysse vieilli et dans une position davantage de faiblesse, là où la ruse ne pourrait lui venir en aide, a été un véritable coup de cœur !
Parmi les quelques fanfictions de la catégorie « Mythologie » portant sur la Grèce antique et sa mythologie qui ont été publiées sur le site, aucune à part celle-ci ne traite d’Ulysse (à l’heure où est rédigée et publiée cette review). Si d’ordinaire la mythologie grecque évoque davantage les dieux ou leur impact sur les mortels, c’était particulièrement savoureux de retrouver un des héros emblématiques, qui plus est l’un des plus célèbres.
J’ai été particulièrement embarquée par la structure du récit, comme des parenthèses de vie développant petit à petit le lien affectueux qui unit Ulysse à l’enfant. Le fait que ce dernier vive les histoires du héros n’est pas sans rappeler la tradition orale de ces légendes, elles-mêmes racontées de vive voix par un orateur devant un public attentif. C’est comme un clin d’œil à la genèse de l’Odyssée telle que nous la connaissons aujourd’hui, des siècles après ses premiers chants, aujourd’hui complétée comme une histoire intégrale par on ne sait combien de personnes.
Ce one-shot aura été une superbe pause incitant à la rêverie et au voyage le temps d’une lecture !!
・Bilan & pistes d’amélioration
Que dire, si ce n’est que cette fanfiction est (quasi) impeccable ? Mis à part les coquilles soulevées, qui sont tout de même moindres, ce one-shot est parfait ! Le rythme, le lexique, tout s’entremêle pour former un conte oral très plaisant ! Le seul défaut que je trouve dans cette fanfiction, c’est son ancienneté qui a rendu sa mise en forme et son lien caduques, et l’invisibilise malheureusement ! J’espère qu’avec cette review, elle attirera un peu plus l’œil et sera davantage accessible !!
Ici, Arakasi nous propose une histoire riche en émotions qui reste savoureuse à chaque relecture. Véritable conte mythologique éclipsé à la fin de l’Odyssée, cet épilogue à la vie d’Ulysse lui apporte une conclusion digne du personnage qu’il incarne ! Ici, pas de ruse, mais un courage indéniable qui ne faillit pas avec l’âge, sans oublier celui du fils de pêcheur ! Sans sa témérité qui lui permet de braver l’interdit de son père, il continue à demander au vieux roi d’Ithaque de lui raconter ses aventures passées, encore et encore, et lui donne le dernier souffle d’énergie qui lui manquait pour faire de nouveau face à la mer. Sans cela, la conclusion de ce one-shot n’aurait décidément pas la même saveur. Quelle belle fin pour un si beau travail !!
À présent, grâce à Arakasi, nous savons ce qu’il est advenu d’Ulysse lorsque l’âge l’a rattrapé. Bravant à nouveau la colère de Poséidon, Ulysse a traversé la mer du Couchant, longé les territoires d’Eole, contourné l’île de Circé, évité les terres des Cyclopes, et est revenu sur l’îlot aux rochers blancs pour écouter le chant des sirènes… !