Gyōkan

Chapitre 2 : Sannin no Genin

3953 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/08/2026 07:32

Chapitre 2 - Sannin no Genin

(Trois genin)




Je découvris très vite que Kakashi n'était pas fait pour enseigner. Ou plutôt, qu'il possédait une conception particulièrement personnelle de la pédagogie.

La preuve en vint dès le lendemain matin. La chaleur de l'été pesait déjà sur Konoha quand je le découvris, assis à l'ombre d'un grand chêne sur un banc de bois patiné. Son éternel livre orange entre ses doigts gantés, il semblait absorbé par sa lecture, totalement coupé du monde.

Je m'arrêtai juste devant lui, lui coupant la lumière du soleil. Il ne sursauta pas, il ne sursautait jamais. Il se contenta d'abaisser doucement le livre et leva son unique œil visible vers moi, paresseux et serein.

« Bonjour. »

Je levai les yeux vers le soleil qui trônait déjà haut au-dessus des toits du village, balayant les derniers voiles de brume matinale. Mon regard glissa ensuite vers lui, avant de remonter vers le ciel.

« Il est presque dix heures. »

« Oui », répondit-il avec une neutralité déconcertante.

« Tu n'avais pas rendez-vous avec tes élèves ce matin ? »

Sans se presser, il fit glisser le papier sec entre son pouce et son index, tournant la page dans un léger crissement.

« Si. »

J'attendis. Le vent fit tinter légèrement un carillon au loin. Aucun mouvement de sa part.

« Kakashi. »

« Hm ? »

« À quelle heure ? »

Une seconde de silence passa, étirée par le chant d'une cigale.

« Huit heures. »

Je le fixai, estomaquée par tant de mauvaise foi. Il continua sa lecture, l'air de rien.

« Tu as deux heures de retard. »

« Pas encore. »

Je fronçai les sourcils, croisant les bras sur ma poitrine.

« Comment ça, pas encore ? »

« Je leur ai demandé de m'attendre à huit heures », expliqua-t-il d'un ton docte en rajustant son bandeau protecteur d'un coup de pouce. « Je n'ai jamais précisé à quelle heure j'arriverais. »

Un silence médusé m'envahit. Il tourna une nouvelle page. Vaincue par tant d'aplomb, je finis par m'asseoir à côté de lui sur le banc en bois chaud.

« Tu es une personne horrible. »

« On me l'a déjà dit. »

« Ces pauvres enfants sont probablement en train de bouillir au soleil depuis deux heures. »

« C'est possible. »

« Naruto doit être devenu fou. »

Son œil visible se plissa légèrement, trahissant un début d'amusement.

« C'est également très possible. »

Je secouai la tête, lassée mais pas vraiment surprise. J'aurais presque pu compatir avec eux. Presque.

La veille, Kakashi m'avait annoncé la composition de son équipe. Haruno Sakura. Uchiha Sasuke. Uzumaki Naruto. Trois noms jetés sur du papier, trois histoires radicalement différentes qui n'avaient, en apparence, rien à faire ensemble. Pour l'instant.

Sasuke, évidemment, était impossible à ignorer. Teint pâle, regard sombre en permanence tourné vers le sol ou le vide, le dernier survivant du massacre Uchiha portait sur ses épaules le fantôme de tout son quartier abandonné. Il était connu de tous à Konoha, même de ceux qui avaient suffisamment de décence pour ne pas murmurer son tragique passé chaque fois que ses pas résonnaient dans une ruelle.

Naruto, lui, était connu pour des raisons bien plus bruyantes. Un concentré de colère, de cheveux blonds hirsutes et de bêtises monumentales, traînant avec lui une solitude si lourde qu'elle en devenait palpable.

Et Sakura… Je ne savais pratiquement rien d'elle. Une élève brillante de l'Académie, issue d'une famille sans histoires. Ce qui, étrangement, me rassurait un peu. Au moins l'un des trois avait peut-être eu une enfance à l'abri du sang et du chakra.

« Qu'est-ce que tu vas leur faire ? » demandai-je en calant mon dos contre le dossier du banc.

Kakashi ne leva pas les yeux de son livre.

« Leur parler. »

« Terrifiant. »

« Puis leur faire passer un test. »

« Les clochettes. »

Il referma lentement son livre avec un clac sec.

« Tu sais que tu es agaçante ? »

« Oui. »

« Je voulais garder un peu de mystère. »

« Nous avons connu le même homme, Kakashi. Minato utilisait déjà cette épreuve avec notre équipe. »

À la mention de ce nom, quelque chose passa dans son regard. Un ombre fugace. Un froid soudain. Rapide, presque invisible, mais je le vis.

Minato. Obito. Rin.

Une vague de culpabilité me tordit le ventre. Je regrettai presque immédiatement d'avoir parlé. Presque.

Kakashi glissa son livre dans sa pochette arrière avec un geste fluide, trop machinal.

« Le principe reste efficace », dit-il d'une voix de nouveau neutre.

« Tu comptes leur dire que seuls deux d'entre eux pourront réussir ? »

« Évidemment. »

Je soupirai, observant une feuille morte tomber à nos pieds.

« Sadique. »

« Pédagogique. »

« Sadique avec une justification pédagogique. »

« C'est mieux », concéda-t-il.

Un demi-sourire m'échappa. Je me tournai un peu plus vers lui pour le regarder réellement. Il semblait parfaitement détendu. Les épaules relâchées, les mains enfouies au fond des poches de son pantalon de shinobi, le regard bordé de cette paresse légendaire. La même apparence que toujours. N'importe quel ninja croisant son chemin aurait pensé qu'il se fichait complètement de cette nouvelle affectation, qu'il voyait cela comme une corvée administrative.

Je n'étais pas n'importe qui.

Je remarquai les légères ombres sombres marquant le bas de son œil, la peau un peu plus blême qu'à l'accoutumée.

« Tu n'as pas dormi. »

Il tourna la tête vers moi, impassible.

« Si. »

« Combien ? »

« Suffisamment. »

Je haussai un sourcil. Il soupira, usé.

« Tu utilises mes propres réponses contre moi maintenant ? »

« Elles sont très pratiques. »

« Je vais devoir en trouver de nouvelles. »

Je continuai de le fixer, refusant de laisser tomber. Une légère tension persistait dans le creux de sa mâchoire, un tic presque imperceptible sous le tissu noir de son masque. Ses doigts, cachés dans ses poches, devaient être contractés. Je connaissais ces détails par cœur.

« Tu y penses depuis hier », affirmai-je doucement.

« À quoi ? »

« À eux. »

Il posa son regard sur les falaises au loin, où les visages des Hokage surplombaient le village. Je laissai passer quelques secondes, rythmées par le murmure des feuilles.

« C'est juste une équipe de genin », répondit-il finalement, la voix trop plate pour être tout à fait sincère.

« Bien sûr. »

« Rei. »

« Kakashi. »

Il me lança un regard en baissant la tête. Je lui offris mon plus doux sourire innocent. Il savait que je n'y croyais pas. Je savais qu'il savait. C'était souvent ainsi avec nous : une quantité absurde de conversations aurait pu être évitée si nous avions simplement accepté de dire tout haut ce qui nous rongeait. Mais nous n'avions jamais été particulièrement doués pour ça.

« Tu as déjà refusé des équipes », dis-je, assombrissant le ton.

Cette fois, il ne répondit pas immédiatement. Je connaissais les rumeurs qui circulaient chez les Jōnin. Kakashi avait déjà évalué plusieurs groupes de diplômés. Aucun n'avait réussi son test. Il les avait tous recalés sans ménagement et renvoyés faire un tour à l'Académie. Certains le considéraient comme trop exigeant, voire cruel. D'autres comme un professeur tout bonnement impossible à satisfaire.

Moi, je savais simplement ce qu'il cherchait. Quelque chose qu'il avait appris dans la douleur, beaucoup trop jeune.

« Ceux qui abandonnent une mission sont des déchets », murmurai-je, le regard perdu dans le vide.

Son œil revint brutalement vers moi.

« Mais ceux qui abandonnent leurs camarades sont pires que des déchets », continuai-je.

Un silence s'installa entre nous, lourd de souvenirs traînés comme des boulets. Cette phrase n'était pas la mienne. Elle n'était pas non plus celle de Kakashi. Pas à l'origine. Elle appartenait à un fantôme, à un garçon mort depuis de trop nombreuses années.

Kakashi détourna vivement les yeux.

« Tu deviens sentimentale avec l'âge », lâcha-t-il pour briser la lourdeur de l'air.

Je lui donnai un coup d'épaule affectueux.

« Va voir tes élèves. »

« J'allais le faire. »

« Bien sûr. »

Il se leva d'un mouvement fluide. Je restai assise sur le banc. Il fit quelques pas sur le chemin de terre, soulevant une fine poussière. Puis il s'arrêta brusquement.

« Tu veux venir ? »

Je clignai des yeux, prise au dépourvu.

« Où ? »

« À l'Académie. »

« Pour quoi faire ? »

« Observer mon talent naturel pour l'enseignement », répondit-il sans se démonter.

Je laissai échapper un rire sonore.

« Ça, je ne veux pas le manquer. »

Nous arrivâmes devant le bâtiment de l'Académie beaucoup trop tard, même selon les standards déjà déplorables de Kakashi. L'école était vide, les cours terminés depuis longtemps. Seul le silence habitait les couloirs sombres bordés de portes en bois.

Je me stoppai à quelques pas de la salle attribuée à l'Équipe 7 et vins m'adosser contre le mur à l'odeur de peinture fraîche.

« Je vais rester là. »

Il me regarda en inclinant la tête.

« Tu as peur ? »

« De trois genin ? »

« Naruto mord peut-être. »

« Je prends le risque », répliquai-je avec un clin d'œil.

Je m'adossai un peu plus confortablement.

« C'est ton équipe, Kakashi. Pas la mienne. »

Il hocha légèrement la tête. C'était important. Je pouvais me moquer, observer de loin, éventuellement donner mon avis plus tard autour d'un bol de ramen s'il me le demandait. Mais ces enfants étaient les siens. Cette première rencontre, ce premier contact visuel, lui appartenait.

Kakashi posa sa main gantée sur la poignée en métal et fit glisser la porte coulissante.

Splotch.

Un objet tomba à la verticale, pile sur sa chevelure argentée, libérant un nuage de craie blanche qui lui retomba sur les épaules. Un effaceur à tableau.

Je plaquai immédiatement une main sur ma bouche, les yeux écarquillés.

Pendant une seconde, le silence à l'intérieur de la classe fut absolu, presque religieux. Puis, une voix de garçon stridente éclata, brisant l'atmosphère :

« AHAHAHA ! IL EST TOMBÉ DEDANS ! IL EST TOMBÉ DEDANS ! »

Je fermai les yeux, les épaules secouées de tremblements hysteriques. Ne pas rire. Surtout ne pas rire.

« Naruto ! » cria une voix féminine, aiguë et paniquée. « Espèce d'idiot ! Un jōnin ne peut pas tomber dans un piège aussi stupide ! Seigneur Kakashi, je suis désolée, je lui avais dit de ne pas le faire ! »

Par l'entrebâillement de la porte, je jetai un œil. L'effaceur gisait au sol dans une mare de poussière blanche. Puis je regardai Kakashi. Il ne bougeait plus d'un millimètre. Je ne voyais que son dos depuis le couloir, mais je le connaissais suffisamment pour deviner la tête déconfite qu'il faisait sous son masque.

Une troisième voix, beaucoup plus basse, calme et teintée d'un mépris souverain, s'éleva du fond de la classe :

« Pathétique. »

Naruto protesta immédiatement en hurlant. Je me mordis violemment l'intérieur de la joue jusqu'au sang pour ne pas exploser de rire.

Kakashi se pencha finalement, ramassa l'effaceur avec une lenteur calculée, le tourna entre ses doigts, puis releva le visage vers les trois enfants effarés.

« Ma première impression… » fit-il après une pause dramatique.

Il les jaugea un à un.

« Je vous déteste. »

Ce fut la goutte d'eau. Je dus m'éclipser à pas pressés le long du couloir. À peine la porte menant à l'extérieur franchie, je lâchai prise et fus prise d'un fou rire incontrôlable.

Mon ventre me faisait encore mal à force d'avoir ri quand Kakashi me retrouva, dix minutes après, au sommet de l'Académie. Alors que le vent du soir s'élevait doucement pour balayer mes cheveux, je restai appuyée contre la grille de fer, le regard perdu sur l'immensité des toits rouges du village.

Il apparut dans mon dos sans un bruit, comme une ombre.

« Tu t'es bien amusée ? »

Je tournai la tête vers lui, essuyant une larme au coin de l'œil.

« Énormément. »

« Ravi de pouvoir te divertir. »

« Un effaceur, Kakashi », répétai-je en insistant sur chaque syllabe.

« Rei… »

« Kakashi Hatake. Ancien ANBU. Le Jōnin d'élite. Le Ninja Copieur aux mille techniques. »

« Rei. »

« Vaincu par un effaceur en mousse. »

« Je l'avais vu », grommela-t-il en croisant les bras.

« Évidemment. »

« Je voulais observer leur réaction », tenta-t-il de se justifier.

Je le fixai avec un scepticisme à peine dissimulé.

« Bien sûr. »

Il soupira, dépité.

« Tu es insupportable. »

« C'est pour ça que tu m'apprécies. »

Les mots sortirent naturellement, légers, portés par le vent. Comme ils auraient pu sortir cent fois auparavant au cours de nos années de camaraderie.

Pourtant, au moment même où les mots franchirent mes lèvres, quelque chose changea dans son œil. Une étincelle. Un éclat plus sombre, plus profond. Une seconde. Pas davantage. Puis l'expression disparut, mais l'impact resta.

Un peu troublée, je détournai les yeux vers l'horizon où le soleil teintait le ciel de pourpre.

« Alors ? » demandai-je pour me donner une contenance.

Il vint s'appuyer contre la rambarde juste à côté de moi, son épaule frôlant presque la mienne.

« Alors quoi ? »

« Tes trois victimes. »

« Élèves », corrigea-t-il.

« Tu progresses déjà. »

Il m'ignora royalement et laissa son regard flotter sur le village.

« Sakura est intelligente. Très bonne maîtrise théorique du chakra. »

Je hochai la tête.

« Mais beaucoup trop préoccupée par Sasuke. Son attention est complètement divisée. »

« Ah. Le mal du siècle chez les jeunes filles de l'Académie. »

« Naruto veut surpasser tout le monde, devenir Hokage, se faire remarquer… mais sans savoir réellement pourquoi il fait la moitié de ce qu'il fait. C'est un nid à impulsions. »

Je souris légèrement en repensant au gamin au survêtement orange.

« Ça ressemble tellement à Naruto. Et le troisième ? »

« Sasuke… »

Il s'interrompit. Le ton de sa voix avait changé, glissant vers quelque chose de beaucoup plus sombre. Je tournai la tête. Son regard n'était plus paresseux : il était fixé sur un point invisible au loin, dur et pesant.

« Sasuke quoi ? »

« Il ne cherche pas à devenir plus fort pour protéger quoi que ce soit », dit Kakashi d'une voix basse. « Il veut tuer quelqu'un. »

Mon sourire s'évanouit instantanément. Je connaissais évidemment l'histoire du clan Uchiha. Tout le monde à Konoha connaissait la nuit du massacre. Mais entendre de la bouche de Kakashi qu'un gosse de douze ans à peine venait de poser la vengeance sanglante comme le seul et unique objectif de son existence… cela faisait froid dans le dos.

« Son frère », murmurai-je.

Kakashi ne répondit pas. Il n'en avait pas besoin. Le nom d'Itachi Uchiha pendait au-dessus de nous.

Je croisai les bras, saisie par la fraîcheur du soir.

« Et toi ? »

« Moi quoi ? »

« Qu'est-ce que tu leur as dit sur toi ? »

Son œil glissa vers moi.

« Que je n'avais pas envie de leur parler de moi. »

Je le fixai.

« Kakashi… »

« Quoi ? »

« Tu leur as demandé de se présenter avec leurs rêves et leurs goûts, et tu as refusé de le faire toi-même ? »

« Je leur ai donné mon nom », protesta-t-il.

« Ils le connaissaient déjà ! »

« Probablement. »

Je secouai la tête, mi-affligée, mi-amusée.

« Magnifique professeur. Vraiment inspirant. »

« Merci. »

« Ce n'était absolument pas un compliment. »

« Je l'accepte quand même. »

Il bougea la main et, d'un geste machinal, ressortit son bouquin orange de sa poche. Avant même qu'il n'ait pu l'ouvrir, je tendis le bras et le lui arrachai des mains.

« Rei. »

« Non. »

« Rends-moi ça. »

« Tu es en train de me parler. »

« Je peux très bien faire les deux », assura-t-il en étendant le bras.

« Moi, je refuse catégoriquement de converser avec quelqu'un qui lit les fantasmes écrits par Jiraiya pendant que je lui parle. »

« Tu devrais essayer de lire en écoutant », répondit-il d'un ton provocateur. « C'est une compétence shinobi très utile. »

Je glissai vivement le livre derrière mon dos, me calant contre la barre en fer.

Il fit un pas vers moi, tendant la main.

« Mon livre. »

« Plus tard. »

« Maintenant, Rei. »

« Tu vas faire quoi ? »

Erreur. Immense erreur.

Je le compris à l'instant précis où son œil se plissa en un arc dangereux. Je tentai de reculer, mais la rambarde me bloquait. Il avança.

« Kakashi… »

« Hm ? »

« N'essaie même pas. »

« Je ne fais rien du tout. »

« Je te connais par cœur. »

« Apparemment pas assez », chuchota-t-il.

Un clignement d'œil, et il disparut de mon champ de vision. Technique de déplacement rapide.

Je pivotai immédiatement sur la gauche par réflexe. Trop tard. Sa main passa à quelques millimètres de ma taille pour choper le livre. Je bondis en arrière, utilisant le rebord pour prendre appui.

« Tricheur ! »

« Jōnin d'élite », se corrigea-t-il avec un faux sérieux.

« C'est pareil avec toi ! »

Je fis passer le livre dans ma main gauche. Il attaqua à nouveau. Pas une vraie attaque, évidemment. Nous connaissions tous les deux la différence entre un combat à mort et cette joute enfantine. Aucun chakra n'était malaxé, aucune intention hostile ne polluait l'air. Juste le jeu de nos vieux réflexes de shinobis entretenus depuis l'enfance.

Il fondit sur moi, je bloquai son poignet droit avec mon avant-bras. En réaction immédiate, il attrapa mon propre poignet. Je pivotai sur mon talon pour me dégager, mais il anticipa le mouvement. Évidemment.

Quelques secondes d'un ballet muet plus tard, le souffle légèrement court, je me retrouvai bloquée, le dos plaqué contre la froideur de la rambarde métallique.

Kakashi était juste devant moi. Très près. Beaucoup trop près pour un stupide litige concernant un roman pornographique.

Sa main gantée serrait toujours fermement mon poignet au-dessus de ma tête, maintenant le livre hors de portée. Ma main libre s'était posée d'elle-même sur son torse, sentant la chaleur de son corps à travers le tissu épais de son gilet tactique et le battement régulier de son cœur.

Nous nous immobilisâmes.

Son unique œil sombre s'ancra dans les miens. L'air entre nous sembla soudain se charger d'une électricité nouvelle, lourde et étouffante. Quelque chose avait changé. Je le sentis au plus profond de mon ventre avant même de pouvoir y mettre des mots.

Mon cœur rata un battement. Puis accéléra brusquement. Une fois. Deux fois.

Prise de court par cette décharge d'émotion imprévue, je retirai précipitamment ma main de son torse.

« Tu triches », dis-je.

Ma voix sonna de manière parfaitement normale, stable et détachée. Un miracle.

Kakashi relâcha doucement mon poignet, gardant son regard posé sur moi une seconde de trop avant de faire un pas en arrière.

« Mauvaise perdante. »

« Toujours », répliquai-je avec un brin de fierté mal placée.

Je lui tendis le livre qu'il avait réussi à récupérer de toute façon. Il le prit. Au moment de l'échange, l'espace d'une fraction de seconde, le cuir de son gant frôla la peau nue de mes doigts. Un frisson minuscule parcourut mon échine.

Rien. Ce n'était rien.

Je tournai immédiatement les yeux vers le village pour masquer le léger afflux de chaleur sur mes joues.

Contrôle. Respirer. Une seconde. Deux secondes. Tout était sous contrôle. Tout était parfaitement normal. Nous étions Rei et Kakashi. C'était tout.

« Demain », déclara-t-il pour rompre le silence.

Je me tournai de nouveau vers lui, ayant retrouvé toute ma contenance.

« Quoi, demain ? »

« Le test. »

Je hochai lentement la tête. Il rangea son livre dans sa pochette. Cette fois, sans chercher à l'ouvrir.

« Je ne pense pas qu'ils réussiront », lâcha-t-il en observant les nuages qui se teintaient d'ombre.

Voilà. La phrase semblait banale, dite sur le ton de la conversation. Elle ne l'était pas du tout.

Je connaissais Kakashi mieux que personne. Ce n'était pas de l'arrogance de sa part. Ce n'était même pas du pessimisme machiavélique. C'était un bouclier. Une protection psychologique qu'il dressait entre lui et le monde. S'il décidait dès ce soir que ces trois gosses allaient échouer et repartir à l'Académie, alors leur départ ne signifierait rien. Il ne s'attacherait pas. Il ne risquerait pas de les aimer. Il ne serait responsable de la vie de personne.

Je regardai le profil tranché de son visage, éclairé par les dernières lueurs du crepuscule.

« Tu espères qu'ils réussiront », fis-je doucement.

Il resta parfaitement immobile, la tête haute.

« Je n'ai jamais dit ça. »

« Non, » répondis-je avec un doux sourire bienveillant. « Tu n'avais pas besoin de le dire. »

Un instant déstabilisé, son unique œil visible se posa sur moi alors que je me décollais de la rambarde pour rejoindre la sortie du toit.

« Où vas-tu ? » s'enquit-il.

« Manger. »

« Tu as déjà mangé. »

Je m'arrêtai sur le premier barreau de l'escalier, surprise.

« Comment tu sais ça ? »

« Kurenai. »

« Traîtresse », marmonnai-je.

« Elle m'a dit que tu avais englouti au stand de dango suffisamment de nourriture pour nourrir quatre personnes. »

« J'ai enchaîné trois semaines de rations de survie au pays du Feu ! J'ai d'excellentes circonstances atténuantes. »

Je repris ma descente vers la cour de l'école, puis je me retournai une dernière fois. Kakashi était toujours là-haut, silhouette solitaire découpée sur le ciel nocturne, le vent faisant battre son bandeau.

« Ils vont peut-être te surprendre », lui criai-je depuis le bas des marches.

« Qui ? »

« Tes trois genin. »

Il ne répondit pas, se contentant de garder les mains dans les poches. Je lui adressai un dernier sourire.

« Essaie au moins d'arriver à l'heure demain. »

« Je ne promets rien. »

« Évidemment. »

Je franchis les dernières marches dans l'obscurité grandissante de la cage d'escalier. Arrivée à mi-parcours, je marquai une pause. Au-dessus de moi, le silence était absolu : aucun bruit de pas ne venait du toit. Il était resté là-haut, désormais seul face à ses pensées.

Je connaissais Kakashi depuis presque vingt ans. Je l'avais vu entrer en territoire ennemi lors de la Troisième Grande Guerre sans une once d'hésitation. Je l'avais vu affronter des ninjas déserteurs capables de le vider de son sang sans que son pouls ne s'accélère. Je l'avais vu revenir de missions ANBU couvert du sang des autres et du sien, en affirmant d'une voix monotone qu'il allait parfaitement bien.

Pourtant, ce soir, trois enfants de douze ans venait de réussir un exploit : ils l'inquiétaient au plus haut point.

Pas parce qu'ils étaient ingérables. Pas parce qu'ils représentaient un danger.

Mais parce que, s'ils réussissaient son test demain matin, ils deviendraient son équipe. Ses élèves. Des êtres humains vulnérables dont il aurait la charge absolue. Des personnes auxquelles il finirait inexorablement par s'attacher.

Et Kakashi Hatake savait parfaitement comment survivre à une bataille sanglante. Il savait en revanche beaucoup moins bien comment survivre à l'idée d'avoir, une fois de plus, quelqu'un à perdre.

Je repris ma marche vers les rues éclairées de Konoha.

Dès l'aube, Naruto, Sakura et Sasuke se lanceraient dans une mission quasi impossible : dérober deux clochettes d'argent à la ceinture de l'un des ninjas les plus redoutables du village.

J'ignorais encore s'ils en seraient capables. Mais, pour la première fois depuis que Kakashi m'avait révélé son affectation, l'amusement laissa place à un sentiment beaucoup plus sérieux.

J'espérais de tout cœur qu'ils le surprendraient.

Et au fond de lui, derrière toutes ses barrières et son masque, je savais que lui aussi.


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