Les fantômes du passé

Chapitre 14 : Cauchemar

5701 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 06/11/2026 17:22

À la sortie du stade, la nuit, nous enveloppe dans son écrin noir avec comme source de lumière, un quart de lune caché derrière des nuages épais et des lampadaires, dont certaines ampoules clignotent pour nous prévenir qu’il serait tant de les changer. Nous suivons le mouvement en direction du parking. La plupart échangent leurs impressions sur le concert avec plus ou moins de véhémence. De mon côté, j’adule leur énergie de pouvoir débattre s’il était à la hauteur des précédents ou pas. J’ai déjà du mal à marcher en ligne droite sans être soutenue par Parker, alors tenir un discours en même temps, c’est mission impossible. La main de Parker sur mon épaule me rappelle notre proximité. Afin de rester saine d’esprit, j’associe ce geste dans la catégorie accolade entre amis. Il ne fait que m’aider à ne pas m’écrouler sur le bitume, c’est tout. De toute façon, mon cerveau n’a plus la moindre énergie pour réfléchir à quoique ce soit.

Les voix commencent à se disperser, emportées par les nombreux véhicules qui partent ramener les occupants dans un endroit plus chaleureux. Le silence fait plaisir à mes oreilles qui souffrent d’avoir été agressées pendant plus de deux heures par des enceintes au volume tourné au maximum. Nous arrivons à la voiture et avant de monter à bord, Parker semble avoir quelque chose à dire. Mais il est interrompu par un énorme grognement venu d’entre les morts. Mon ventre réclame de la nourriture et il le montre d’une manière peu élégante. Je rougis devant le bruit dont l’écho s’entend sûrement jusqu’à Los Angeles.

- J’allais vous demander si vous aviez faim, mais j’ai déjà ma réponse, sourit Parker avant de monter dans le véhicule.

Je le suis en silence toujours les joues en feu. Tout en attachant la ceinture, je réfléchis à la dernière fois que j’ai absorbé des nutriments. Je ne trouve rien avant le matin.

Pas étonnant qu’il réclame.

- Vous avez une préférence ? Me demande Parker en cherchant sur son mobile les restaurant aux alentours.

- Pas vraiment. Tant que c’est rapide, je bâille pour évacuer la fatigue.

- Il y a un indien sur la route du retour. Ça vous va ?

- Parfait.

La conduite tout en douceur de Parker m’entraîne dans les bras de Morphée. Je n’ai aucun souvenir de quand il s’arrête pour commander à manger, ni s’il a essayé de me réveiller. Tout ce dont je me souviens, c’est que je suis sur un nuage comme blottis dans des bras doux et chaleureux lorsque Parker me secoue l’épaule.

- Syna, réveillez-vous. On est arrivé.

Je marmonne quelque chose d’inaudible sans parvenir à ouvrir les yeux. Mon corps a du mal à sortir de ce cocon de peur de retourner dans celui qui hante mes nuits. La portière s’ouvre introduisant un air froid qui me fait frissonner. Je sens une présence près de moi, mais je suis trop profondément endormie pour m’y attarder. C’est lorsque j’entends un clic et le glissement d’un tissu que mon corps commence à immerger lentement. Puis les mots de Parker parviennent à me réveiller.

- Bon, je vais devoir vous porter jusqu’à la maison, si vous continuez à dormir.

- Je me lève, je hurle en sursautant. Aïe !

Je me cogne les genoux contre le tableau de bord. La douleur est si vive qu’il me faut une seconde pour ouvrir les yeux. Comme je m’y attendais, le visage de Parker est près du mien. Son corps se penchait vraiment pour me porter. Je remercie ma vivacité d’esprit et m’étire avant de sortir de la voiture.

- Je comprends que l’idée d’être dans mes bras vous rebute, mais vous n’êtes pas obligé de vous faire mal, me dit Parker alerte.

- Non, ce n’est pas ça. Il ne faudrait pas que vous vous bloquez le dos, je lui réponds avec sérieux.

- Donc si j’étais plus jeune et musclé, ça ne vous dérangerez pas, poursuit-il cette fois-ci amusé.

- C’est vous qui le dites, pas moi, je me dédouane en levant les mains.

J’introduis la clé dans la serrure, puis ouvre la porte qui grince à rendre sourd. Quand je disais que les planques n’étaient pas fameuses, il y a toujours des petits travaux à faire. De nouveau, le bruit aigu de la porte retentit quand Parker ferme la porte à son tour. Ce bruit m’horripile depuis que je suis ici et j’avais vu dans un placard sous l’évier un tube d’huile, mais je repoussais toujours prétextant ne pas avoir le temps. Je laisse mon compagnon s’occuper du repas et pars chercher le précieux objet qui adoucira mes oreilles.

- Vous allez faire ça maintenant, me regarde Parker sidéré en me voyant avec le tube.

- Oui ça prend deux minutes, le temps que vous mettiez la table et ça sera fini.

Avant de mettre le produit, j’utilise un chiffon sec pour nettoyer les gonds. Je choisis la solution la plus simple et rapide. Pour plus d’efficacité, il faudrait dégonder la porte, mais je n’ai clairement pas l’envie de me fouler pour un logement temporaire. Alors que je ne pouvais ouvrir un œil, il n’y a même pas cinq minutes, être en mouvement me maintient éveillé ou plutôt avoir un but m’empêche de sombrer. Je m’applique telle une araignée tissant sa toile pour éviter de mettre de la graisse partout. Pas par amour du travail bien fait, mais plus pour ne pas passer la serpillière après. Le travail terminé, j’ouvre la porte pour savoir si je dois en remettre ou pas.

- Écoutez, j’interpelle Parker, le silence.

Plus de sons fort et horripilant agresse mes tympans. Je contemple l’ouvrage avec fierté quand Parker me jette un doute.

- Merveilleux, on ne risque plus d’entendre quelqu’un entrée en douce, maintenant.

Je me fige sur place et me mets à réfléchir. Est-ce que je viens de faire une boulette ? Est-ce que c’était fait exprès ? Dans les autres planques, il ne me semblait pas que les portes grinçaient ou bien, c’était tellement léger que je n’ai pas fait attention.

- Je plaisante, intervient mon chef en souriant, ce qui m’énerve sans savoir pourquoi. C’est du bon boulot. Allez-vous rincer les mains, le dîner est servi.

Sur la table trône dans des assiettes ou des boites en papier la nourriture. L’odeur alléchante ouvre de nouveau mon appétit et je me dépêche d’aller ranger le tube et de me préparer.

- Qu’est-ce qu’on a au menu ? Je lance depuis la cuisine.

- Des samoussas aux légumes et au poulet, du poulet tandoori avec du riz et un dal de lentilles.

- Hum tout ce que j’aime, j’affirme en m’asseyant face à Parker et en me léchant les lèvres.

- Tant mieux. Comme vous dormiez, je ne savais pas ce que vous voulez alors j’ai pris un peu de tout.

- Et en dessert ? Je le questionne avec intensité tout en prenant des samoussas de chaque sorte. Je ne peux m’en passer, vous savez.

- Je pensais que c’était suffisant, alors j’en ai pas pris.

Il me juge du regard pour savoir s’il n’avait pas fait une bêtise. Je lui en veux un peu de s’être moqué de moi, alors je décide de lui rendre la monnaie de sa pièce.

- Sérieusement ? Pas de dessert ! Et mon petit plaisir sucré de fin de repas, alors ? Je l’asticote en mimant la sidération, telle une drama queen que l’on trouve souvent dans les comédies romantiques.

- Je…, commence-t-il une goutte de sueur perlant sur son front, puis il reprend la conversation après avoir débattu avec lui-même : si vous me promettez d’être sage et que vous ne bougerez pas, je peux aller en chercher en vitesse.

Tout dans sa posture montre qu’il est à deux doigts de sortir de table et de courir dans n’importe quel restaurant encore ouvert juste pour me faire plaisir. Je me mords les joues devant cette gentillesse innée et un poil naïf. Je pourrais le laisser faire, mais je connais aussi mes limites. Avec tous les plats sur la table, mon estomac ne réclamera plus rien jusqu’au petit matin.

- Je plaisantais, je lui signale avant qu’il se lève. C’était pour vous faire marcher, après votre plaisanterie de tout à l’heure. C’est largement suffisant.

Ses épaules s’abaissent soulagées de ne pas à avoir à courir dans le froid ou parce qu’il ne m’a pas offensé. J’hésite entre les deux options, car elles se valent toutes les deux. Bien sûr, j’aimerai croire que me rendre heureuse soit sa priorité numéro un, comme la mienne, mais je préfère ne pas trop me poser ce genre de questions. Pas après une soirée aussi agréable passée en sa compagnie. Maintenant, que la journée touche à sa fin, que nous nous sommes pas mal chamaillés l’un l’autre, je me demande s’il est toujours, pas en colère, mais vexé que je l’ai sollicité en dernier. Ce n’est pas l’occasion qu’il me manque pour aborder le sujet, pourtant durant tout le repas, je commente chaque plat avec empressement et désireuse que le temps passe vite pour aller me peloter dans mon lit. En tout cas, nous avons le même ressenti, tel que le dal est trop épicé, que le poulet est parfaitement bien cuit et imbibé d’épices et que les samoussas sont croustillants et remplis jusqu’à déborder lorsque l’on mord dedans.

Mon estomac bien tendu, mon corps passe à une autre étape, celle de l’endormissement. Mes paupières lourdes se ferment et ma concentration s’envole au loin impossible de suivre la conversation sur je ne sais plus quel sujet. J’ai perdu le fil au bout d’une dizaine de minutes et je ne fais que sortir des monosyllabes en espérant créer l’illusion d’être investie. Après avoir débarrassé la table seul, Parker m’avait demandé de ne rien faire, nous sommes restés assis au même endroit. Mon chef se délecte d’une bière avec alcool cette fois-ci et moi d’un simple verre d’eau. J’évite le sucré et les boissons énergisantes après vingt heures du soir, sauf exception quand je dois rester éveillée toute la nuit. Je lutte contre le sommeil tout en essayant de garder à l’intérieur de moi les nombreux bâillements qui veulent s’échapper. L’opération n’est pas aussi simple que l’on pourrait croire. C’est comme demandé à son corps de ne pas se nourrir ou de boire, alors qu’il y a un véritable festin devant les yeux. Dormir est essentiel pour notre bien-être, mais je ne veux pas y aller tout de suite. Pas avant d’avoir eu cette conversation et de dire la vérité sur mon invitation, comme me l’a suggéré Jessica. Mais je ne sais pas comment aborder le sujet. Peut-être qu’il a même oublié son humeur avant le concert. Si seulement il me lançait sur le sujet, alors je pourrais dire tout ce que j’ai sur le cœur. Un sourire s’affiche sur le visage de Parker. Pensant qu’il avait dit une blague, je ris avec entrain. Les sourcils de Parker se lèvent surpris de mon rire et je comprends que je viens de me vautrer en beauté. De toute façon, tôt ou tard il risquait de voir que j’étais à moitié endormie.

- Vous tombez de fatigue. Allez dormir, je ne vais pas tarder de mon côté, m’informe Parker.

- Je n’ai pas envie d’aller dormir.

- Ne soyez pas ridicule. Vous tenez à peine debout.

- Est-ce un ordre ? Je le taquine.

- Oui et si vous n’y allez pas, je vous mettrais moi-même au lit.

- On s’est tous les deux qu’il n’en sera rien. Car même à moitié endormie, je serais capable de vous mettre à terre. On pari ? Je le tance avec un grand sourire et les yeux à moitié ouvert.

Ce n’est pas crédible pour un sous mais cela semble faire de l’effet car Parker se met à souffler.

- Vous êtes vraiment bornée, vous ! Énonce-t-il tout haut comme une évidence.

- C’est maintenant que vous vous en souvenez. Je lui décoche mon plus large sourire toute fière de ma répartie, avant de poursuivre plus sérieusement. Écoutez, si je m’allonge maintenant tout le contenu de mon estomac risque de sortir. Et aussi bien vous que moi, nous ne voulons pas que ça arrive.

Pendant deux longues minutes, je vois mon supérieur peser le pour et le contre de me voir en position de faiblesse. Il semble amusé par la situation et peut-être en profite-t-il pour prendre sa revanche sur moi à son tour.

- Bien alors pour passer le temps pour que vous finissez de digérer, on pourrait discuter.

J’acquiesce en pestant intérieurement, car il est en train de prendre son pied et d’avoir un avantage sur moi. Mais au moins, je pourrais peut-être enfin en finir avec mon petit problème.

- Je voudrais vous poser une question et j’aimerais que vous y répondiez avec franchise.

- Posez-la, je suis toute ouïe.

- Voilà, débute-t-il en s’humectant les lèvres.

Il est tout tendu, c’est adorable.

- Je voulais savoir si vous aviez passé une bonne soirée, malgré que je sois une roue de secours. Je ne peux pas remplacer votre ex, mais j’espère que ma compagnie vous a été aussi agréable.

Il lance enfin le sujet que je brûlais d’aborder. Mais au lieu d’être heureuse, je me prends deux grosses claques en pleine face. C’est comme ça qu’il s’est vu. Une roue de secours ? Un remplacement de seconde zone ? Ma poitrine me fait mal en entendant ses paroles. Mais je suis surtout en colère contre moi-même et mon manque d’honnêteté, à cause d’un manque de confiance. Une infime partie de moi veut le secouer et lui crier dessus de ne pas savoir lire entre les lignes. À moins d’être aveugle, il y a eu plusieurs facteurs qui ont montré que j’étais bien avec lui. Je ravale ma colère et me lance dans une explication sans mauvaise foi pour lui faire comprendre ce que j’ai ressenti d’être avec lui pendant toute une soirée.

- Bien sûr que vous ne pouvez pas remplacer Matt. Vous êtes totalement différent. Par contre laissez-moi vous contredire, je ne vous ai jamais vu comme une roue de secours. Au contraire même.

Je débute mon récit avec maladresse. Mes mots sortent sans préparation, les énonçant comme ils me venaient à l’esprit. Parker m’écoute avec intention en retenant sa respiration. Sa ride frontale montre son intérêt pour mon discours, ce qui me permet de me détendre et d'être à l’aise avec la suite.

- Je n’ai pas été vraiment honnête avec vous. Quand Matt m’a appelé pour me dire qu’il ne pouvait pas venir, je me suis demandée ce que j’allais faire de cette deuxième place.

Je pause mon récit pour souffler et me donner du courage avant de poursuivre. Ce que je vais dire va peut-être tout changer entre nous ou pas. Après tout, je ne suis pas à sa place et je ne sais pas à ce qu’il pense de nous ou même s’il y a un nous qui se dessine en lui, comme en moi.

- Une personne s’est imposé à moi avant même que je réfléchisse, je continue stressée. C’était vous.

Parker écarquille les yeux ne comprenant pas ce que je venais de dire.

- Je comprends votre stupéfaction. Après tout je vous ai dit que j’avais parlé à tout le monde avant de m’adresser à vous. Mais c’était pour me protéger.

Purée, que c’est difficile d’être honnête.

- Après ce qui s’était passé le soir lors de ma sortie shopping, je ne voulais pas vous induire en erreur sur mes intentions en vous invitant. C’était juste une invitation entre collègues, sans sous-entendu quelconque et je me suis dit que ça serait parfait pour se connaître d’avantage. Vous n’êtes pas de mon avis ? Je lui demande pour connaître son avis.

- Bien sûr, acquiesce-t-il avec prestement, ne s’attendant pas que je le consulte. Nous sommes deux adultes consentants et ce n’est qu’une sortie entre collègues. Rien de plus.

- Je suis ravie de savoir que vous êtes de mon avis. Donc pour répondre à votre question. J’ai passé une excellente soirée et je doute qu’elle aurait été mieux, si j’y avais été avec Matt. Et vous ? Lui retournant la question avant qu’il ne puisse comprendre ce que signifiait ma phrase.

- Pareillement. C’était une agréable soirée. Je vous remercie de m’avoir invité et de votre franchise aussi.

- Bien. Je crois que je vais aller me coucher maintenant. Bonne nuit, Parker.

- Bonne nuit, Syna.

Je pars en direction de la chambre les pieds lourds, pas de fatigue, mais de mécontentement. Bien que j’ai fini par rectifier le tir par rapport à l’invitation, je ne suis pas contente de la direction qu’a prise la conversation. Lorsque j’ai affirmé que c’était qu’une sortie entre collègues, j’ai bien vu qu’il s’était braqué et qu’il y avait une petite déception dans sa voix. J’en viens maintenant à douter de sa réponse ou d’y voir un manque de confiance de sa part en ce que je venais d’avouer. Je retire mes vêtements pour me mettre en pyjama et m’allonge dans le lit, le cerveau toujours en pleine réflexion. Alors que j’étais à la limite de l’évanouissement dix minutes plus tôt, mon corps refuse de dormir. Je tourne sur le côté, téléphone en main et presse sur le lecteur play pour écouter un peu de musique. Il m’arrive d’en écouter quand je n’arrive pas à m’endormir. C’est beaucoup mieux que me lever et faire le ménage devant mon supérieur. La chanson qui passe dans mes oreilles est un mélange de remerciements et d’amour, pourtant, je trouve qu’elle correspond bien aux sentiments que je ressens. J’ouvre l’application de message de mon téléphone et l’envoi à Parker.

Syna

Cette chanson vaut tous les discours

Glad you came – The Wanted

Trois minutes plus tard. Pour être précise trois minutes et dix-huit secondes. La durée totale de la chanson, je vois les trois points de suspension me prévenir que Parker était en train d’écrire. Ma fatigue s’envole et je suis toute excitée de découvrir son message. Comme un enfant le jour de noël.

Nous partons dans une longue discussion par message interposé sur les groupes de Boys Band. Dans un esprit mutin, je l’avais charrié sur le fait qu’il connaissait le mot « Boys Band » et il s’était emporté en me citant des groupes fondés avant ma naissance. J’avais rétorqué que je savais à qui m’adresser si j’avais besoin d’en savoir plus sur le sujet.

Syna

Sinon vous avez aimé ?

Parker

Pas mon genre mais les paroles sont sympas

Moi aussi je suis ravi d’être venu ;)

Je ne sais pas quelle tête Parker faisait à chaque fois qu’il m’envoyait un message. De mon côté, j’étais euphorique à tel point que ma lèvre inférieure doit être rouge et gonflée à force de l’avoir mordillée. Je dirais même que si je me trouvais dans mon lit XXL, j’aurais passé la majorité du temps à faire des roulades comme une adolescente en train de parler à son crush. Même si Parker et moi, nous ne sommes que des collègues et rien de plus. Cette simple vérité me gêne et me rassure à la fois. Je ne sais que penser de mes émotions au moment où je me glisse sous la couette duveteuse.

Je redoute souvent ce moment, lorsque je ferme les yeux. De me retrouver seule, dans le noir, isolé de toute habitation ou des personnes que j’aime. Je pensais qu’avec la grosse journée et le concert, ma fatigue serait-elle que je dormirais comme une masse, sans me soucier que mes cauchemars viennent me hanter et me laissent tranquille. Mais c’est trop leur demander. Donc rien d’étonnant à ce que je me retrouve dans un endroit sombre et exigu. Dire que j’avais réussi à m’émanciper de ceux avec la jeune femme, ce n’est pas pour me retrouver avec une version encore plus perverse et sournoise. Ils sont apparus en même temps que mon placement sous protection. L’angoisse du danger, plus l’étroitesse du lieu, a alimenté ma phobie des endroits clos et a donné tout le loisir à mon cerveau malade de m’imaginer suffoquer chaque nuit dans d’atroces souffrances avec un réalisme auquel il me fallait plusieurs minutes avant de réaliser que je respirais toujours.

Voilà une semaine que mes nuits sont ruinée par ces visions cauchemardesques. Sauf une. Celle où j’ai dormi avec Parker. Depuis, je me permets de faire comme-ci il m’accompagnait chaque nuit dans le pays de Morphée. En me rappelant la chaleur de ses bras, la sensation de bien-être qui m’habitait en sentant son corps près de moi et sa respiration calme démontrant le manque de danger. Pourtant, rien n’y fais. Mon cerveau ne tombe pas dans le panneau, comme s’il savait que je me foutais de lui. Le pire ce n’est pas la recrudescence des rêves, mais l’intensité de ceux-ci, allant de plus en plus dans l’horreur. Généralement, mes cauchemars commencent toujours de la même manière et cette nuit ne fait pas exception.

Je suis allongée sur une surface plate sans couverture, car le froid mord ma peau et s’infiltre jusque dans mes os en passant par toutes mes veines. J’ouvre les yeux et frictionne mes bras avec mes mains pour me réchauffer. Un noir intense m’entoure, tellement dense que je ne vois pas mes membres inférieurs. Les ténèbres à l’état pur. Ma respiration s’emballe provoquant un spasme et douleur dans ma poitrine. Voyant que je n’avais pas de mal à respirer à pleins poumons, je force mon esprit à se calmer et inspire de petites bouchées d’air. Ma vision s’habitue de plus en plus à l’obscurité, j’arrive à voir mes mains et mes pieds. Soulagée, je pousse un souffle qui détend mes muscles. Jusqu’au moment où je les vois. Cinq parois qui m’encerclent. Une de chaque côté, comme un rectangle et un au-dessus de ma tête. L’angoisse se répand aussi vite qu’un guépard lancé à pleine vitesse. Je bouge des bras et des jambes pour connaître le périmètre. Alors que je pensais avoir la place de faire des mouvements larges, je rencontre les surfaces assez rapidement. Mes coudes se cognent contre la surface en bois, d’après la texture. Mon cerveau additionne la taille de la superficie et le matériel dans lequel il est fait de l’endroit où mon corps repose. Une seule réponse s’impose. Je suis enfermée dans un cercueil. Vivante. Ma peur prend alors possession de moi. Je hurle, tape et griffe sur le couvercle pour que l’on m’entende. Je sens les copeaux de bois arraché par mes ongles, ainsi que la poussière me tomber sur le visage. Les fines particules pénètrent dans mes voies respiratoires se collant à mes parois. Je me force à tousser pour les déloger sans résultat. Tout ce que j’arrive à faire, c’est d’inspirer toute l’oxygène dans mon environnement. Voyant mon erreur, je double mes gestes et mes cris pour me faire entendre le plus loin possible. Je bats des jambes tout en tapant des poings, mais rien ne se passe. Je suis seule et je vais mourir.

- SYNA !!!

J’entends mon prénom, suivi par des bras puissants qui m’entraîne hors du cercueil. Je connais les mains qui enserrent mes épaules. Bien qu’elles ont une poigne de fer, elles me touchent avec délicatesse de peur de me briser. Rassurée, je me lève d’un bond, certaine d’être sauvée quand je me cogne sur une surface dure. Puis un cri rauque suit.

- Argh ! Se plaint la voix. Vous avez la tête dure, ma parole.

J’ouvre les yeux et vois Parker au-dessus de moi se tenant le front. Je ressens moi aussi une douleur à cet endroit. Je saisis la situation. Il a essayé de me réveiller et lorsque je me suis levée, nos têtes se sont cogner.

- C’est plutôt vous qui avez la tête dure, je réplique piqué au vif et en m’asseyant sur le lit.

- Non, c’est vous, maintient Parker.

Nous partons dans une discussion stérile sur qui a la tête dure, lorsque j’y mets un terme.

- Nous avons tous les deux la tête dure, en plus d’être têtu, je conclus notre échange avec un léger sourire.

Le soulagement se voit sur le visage de Parker, après qu’il est vu mon sourire. Maintenant, que je suis bien éveillée, je remarque qu’il a les sourcils proches comme s’il était inquiet. J’aimerais lui dire que tout va bien, mais ça sonnerait comme un mensonge. Il a vu ce que je voulais que personne ne voie. Et j’en ai honte.

- Depuis quand êtes-vous sujette aux cauchemars ? Me demande Parker.

- Dès la première nuit en planque.

- Pourquoi n’avoir rien dit ? Et les médicaments que le médecin vous a donné ?

- Je n’en ai plus. Il ne faut pas en abuser, ce n’est pas bon pour l’organisme. Et puis, je pensais que ça allait s’estomper avec le temps.

Il se passe une main sur le visage exaspéré ou en détresse, je ne saurais le dire. Mon esprit est encore brumeux avec le cauchemar et le sommeil.

- Qu’est ce que je peux faire pour vous aider ?

Dormir avec moi.

Mais je ne peux pas lui répondre ce genre d’aveu, alors je dis la seule chose plausible : rien. Il n’y a rien que vous puissiez faire. La seule solution serait de me ramener chez moi. Et…

- Il en est hors de question. Pas tant que le responsable ne sera pas derrière les barreaux.

- Quand pourrais-je retrouver une vie normale, j’explose de colère. Je ne dors plus. Pas à cause de lui, mais à cause des cauchemars. J’en ai marre de me réveiller en sueur toutes les nuits parce que mon cerveau s’imagine que je vis dans une boîte !

Emportée par ma rage, je laisse filtrer une vérité que j’aurais aimé cacher. Mais il est trop tard pour faire machine arrière. Les mots sortent telles les balles d’un fusil.

- La seule nuit où j’ai bien dormi, c’était quand j’étais dans vos bras.

J’écarquille les yeux devant ma boulette, les joues en feu et la gorge sèche de toutes salives. Parker aussi s’est figé, ne s’attendant pas à cette révélation.

- Vous voyez que je peux être utile, dit-il avec calme et sérieux, comme s’il disait quelque chose de censé.

- Non. Je ne vais pas vous demander de me border toutes les nuits, je m’emporte furieuse.

- Pourquoi ? Si ça vous permet de dormir avec sérénité.

- Vous vous entendez parler ? Ou il n’y a que moi qui trouve cette suggestion débile !

Je murmure en fuyant le regard de Parker honteuse de ce que je m’apprêtais à dire : c’est gênant de se réveiller à côté d’un homme qui…

J’arrête ma phrase en plein milieu ne sachant pas comment la finir. Parker n’est plus un inconnu, ni un étranger, donc ces deux mots ne conviennent pas. Et je ne peux pas parler de petit ami ou d'amant devant mon chef. Je décide de rester vague et de croire en l’imagination de l’homme en face de moi.

- Enfin, vous voyez ce que je veux dire, j’appuie mon propos d’un haussement de sourcils.

- Vous avez raison, acquiesce-t-il en reprenant ses esprits. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. Peut-être mon rôle de doudou.

Il sourit. Un sourire entre la gêne et la lassitude de sa propre personne. Ce qui m’emporte aussi.

- Ha ha, je ris en repliant mes genoux vers moi et y dépose mes coudes pour y mettre ma tête. On dirait que vous prenez votre rôle au sérieux, alors qu’à la base c’était juste pour donner une explication à l’inexplicable.

- Que voulez-vous je suis un homme consciencieux, plaisante-t-il à son tour.

- Un peu trop même. Vous n’êtes pas obligé d’en faire autant pour moi. Je suis une grande fille, je peux me débrouiller toute seule.

- Je n’en doute pas. Mais vous entendre crier toute à l’heure, j’ai cru que quelqu’un vous faisiez du mal. Et ça m’est insupportable.

- Je vais bien, je le rassure en prenant sa main et en la serrant bien fort. Je me sens en sécurité avec vous ou un autre agent. Ce ne sont que des cauchemars, ils finiront par disparaître. Tout à l’heure vous m’avez demandé ce que vous pouviez faire. Et bien, trouvez une chambre avec une fenêtre, de préférence en hauteur, pour que je puisse avoir une vue dégagée et moins sentir cette sensation d’enfermement. Et je pense que mon sommeil s’améliorera.

- Dès demain, j’en parlerai au directeur pour vous trouver un autre endroit. Vous ne pouvez pas continuer ainsi. Avec le manque de sommeil, vous risquez de vous faire mal.

- Merci, je souris avant de bâiller. Je me sens mieux après cette discussion. Je pense que je vais bien dormir maintenant.

- Vous voulez que je reste ?

- Pas la peine. Et puis ça ne serait pas convenable.

Pas après cette discussion où beaucoup de choses ont été dites. Des mots qui ont dépassé ma pensée ou qui auraient dû y rester. Je ne sais pas s’il a conscience des propos qu’il a ébruités, mais on aurait pu les traduire par autre chose que de simple mot entre collègues. Si on n’avait pas clarifié les choses entre nous tout à l’heure, lui comme moi, on aurait mal interprété les choses. Il n’y a rien de pire que le manque de clairvoyance dans une relation, surtout quand les personnes passent souvent leur temps ensemble.

- Bien sûr.

Il se lève avec de la douleur dans les jambes et sort en me souhaitant de nouveau une bonne nuit. Je n’avais pas remarqué qu’il était accroupi près du lit pendant toute la conversation. À son âge, (heureusement qu’il ne lit pas dans mes pensées) cette position doit être difficile. Pourtant, il n’a pas une seule fois montré de signe de fatigue ou de gêne sur son visage. Il n’a même pas osé s’asseoir sur le lit, de peur que je me méprenne sur ses intentions. Je peste contre moi-même de ne pas l’avoir vu plus tôt et de ne pas lui avoir donné accès au bord de mon matelas. Si j’ai le temps demain, j’aimerais le remercier en lui préparant une pâtisserie au petit-déjeuner. Je m’endors avec des idées comme des madeleines, un quatre quart ou pourquoi pas des crêpes plein la tête et en me demandant si on avait les ingrédients dans les placards.

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