Les Tueurs de mes rêves

Chapitre 8 : Qui ne tente rien...

2618 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 09/11/2016 22:37

Springwood, 23 septembre 2013

 

Revoir mon prof de bio, ce matin-là, dans la cour du lycée, m'aurait fait monter les larmes aux yeux. Je n'eus aucune peine à le rejoindre : il boitait, le dos raidi par ce qui était certainement un corset, se traînant péniblement jusqu'au bâtiment où les cours avaient habituellement lieu.

Je frissonnais. L'automne semblait s'être bien installé sur Springwood, soufflant un vent frais qui faisait danser vos cheveux et vous poussait à retrouver le relatif confort des salles de cours et des préaus. Le soleil ne suffisait pas à réchauffer l'atmosphère. Mon lourd sac sur le dos, je courus jusqu'à Yellowspring, espérant dissiper quelque peu le froid qui engourdissait mes muscles.

"Eh, monsieur ! Vous en avez mis, du temps !" lui lançai-je alors qu'il se retournait à mes bruits de course sur l'asphalte, l'air aussi détendu que possible, faisant l'effort de sourire malgré mon anxiété.

Tout lui dévoiler lors de notre dernière rencontre m'avait beaucoup soulagé. Sa réaction, beaucoup moins. Trois choses me poussaient encore à espérer une aide de sa part : l'espoir, la peur, et le fait qu'il ait soudainement réduit la distance qu'il y avait entre nous après ma "petite" révélation. Une barrière était tombée.

Et, à l'expression de son visage, il y en avait eu d'autres pendant son absence.

"Stan ? fit-il, l'air surpris - et plutôt heureux.

- Comment ça va ? m'enquis-je, mon inquiétude s'évanouissant.

- Ecoute, Stanley, me dit-il, je suis vraiment désolé pour l'autre jour. Je n'aurais pas dû te flanquer dehors. Pour une fois qu'on fait attention à moi, mais dans le bon sens du terme...

- Là, souris-je, vous exagérez peut-être un peu."

Ses sourires étaient encore faibles, mais c'était déjà ça. Il étouffa un rire amusé dans sa gorge.

"Vos côtes, ça va bien ?

- Oui oui, fit-il avec désinvolture.

- Est-ce que Freddy est revenu ? lui chuchotai-je.

- Non."

Son visage redevint celui que je connaissais depuis la rentrée.

"Et toi, tu l'as croisé ?

- Non. En ce moment, je passe des nuits tranquilles. Je me promène."

Et plus jamais je ne retournerai à la chaufferie, ajoutai-je à part moi.

"Eh bien, tu n'as pas besoin de moi, tu vois, constata-t-il en se remettant en marche. Freddy ne peut rien te faire et tu peux te tenir à une bonne distance de lui. Je ne vois pas trop en quoi je pourrais t'être utile, pour revenir à la discussion de l'autre jour.

- En tout cas, vous pourriez être utile aux autres, insistai-je en lui emboîtant le pas. C'est ce que je ferais, à votre place : je tuerais Freddy, et les habitants de Springwood passeraient à nouveau des nuits tranquilles.

- Alors ça, tu n'en sais rien. D'ailleurs, tant que j'y suis..."

De nouveau, il s'arrêta, au milieu de la cour bourdonnante du bavardage des élèves.

"Stan, j'ai quelque chose à te dire : merci."

Son sourire exprimait une telle reconnaissance que je me sentis mal à l'aise.

"Vous savez, je... Rendre visite à son prof malade, c'est naturel."

Il secoua la tête.

"Ce n'est pas de ça que je veux parler. Je veux dire : merci de m'avoir réveillé l'autre nuit. Tu peux te vanter d'avoir sauvé une vie, si ça t'intéresse."

Ses paroles me clouèrent sur place. 

"Je t'ai entendu, poursuivit mon professeur en posant un doigt sur sa tempe. Là-dedans. Tu hurlais tellement fort que j'ai cru que ma tête allait exploser.

- Je... je ne vois pas comment vous auriez pu m'entendre, je... Je vous l'ai dit, je ne peux pas intervenir dans les rêves.

- Si ce n'était pas le cas, je ne serais pas là pour en parler. Alors, prêt à sauver le monde ?"

Je me crispai, ne parvenant à savoir s'il s'agissait d'une plaisanterie amicale ou d'une raillerie particulièrement acide. Son regard s'était légèrement obscurci, me faisant pencher pour la deuxième option, mais il continua, d'une voix calme :

"Stanley, j'ai commis suffisamment d'erreurs avec Krueger pour savoir que l'affronter ne sert à rien. Tiens, tu as entendu parler de Nancy Thompson ? Elle a longtemps tenu tête à Freddy, elle l'a même tué, et surprise ! Il est revenu. A la fin, c'est elle qui y est passée. Alors écoute, ne prends pas de risques inutiles. Préserve-toi. Viens me voir si tu veux en parler, mais n'essaie pas d'en débarrasser Springwood, tu n'y arriveras pas."

Il reprit sa progression jusqu'au haut bâtiment jaune qui se dressait au fond de la cour. Je le suivis d'un pas décidé.

"Je peux me permettre une question ?

- Evidemment, tu viens justement d'en poser une."

Je ne relevai pas sa remarque certes logique, mais quelque peu cinglante.

"Si vous pensez qu'il n'y a aucun espoir pour Springwood, pourquoi restez-vous ici ? Vous n'avez jamais pensé à partir, loin de Freddy ?

- Pour aller où ? me demanda-t-il en me toisant comme si mes paroles étaient absurdes.

- J'en sais rien, n'importe où, du moment que vous êtes en sécurité.

- Eh ben non.

- Pourquoi ?

- Ça, ça me regarde... J'en sais rien. Bordel, comment je vais monter ces foutus escaliers jusqu'au troisième ? J'espère qu'ils ont réparé l'ascenseur.

- C'est fait, l'informai-je, notant sa malhabile tentative de changer de sujet. Moi, je suis sûr que vous êtes resté parce que vous voulez encore vous battre. 

- C'est du passé.

- On ne peut pas perdre ce genre de don ! protestai-je.

- Tu crois ça ?"

Il ouvrit la porte d'entrée de l'édifice et me fit signe de passer devant lui. Le couloir grisâtre empestait les produits d'entretien. Les casiers, alignés contre le mur qui faisait face aux grandes fenêtres, étaient presque tous cassés.

"Je te l'ai dit : Krueger sera toujours là pour tuer. Quoique... il a fait très peu de victimes depuis trois ou quatre ans. Springwood l'a oublié. D'ici quelque temps, plus personne n'entendra parler de tous ces gens assassinés dans leur sommeil. La peur a disparu.

- Vous n'allez pas laisser Freddy vous torturer ! Vous savez qu'il va vous tuer si vous restez sans rien faire ? Vous vous en rendez compte ? m'écriai-je, ne pouvant davantage supporter son attitude fataliste.

- Exact, il va me tuer, et je m'en fous. Je n'attends que ça..."

Il ferma brusquement la bouche, mesurant la portée des paroles qu'il avait prononcées devant moi tout en appelant l'ascenseur, en bas de l'escalier. Il se mordit la lèvre inférieure en plissant les yeux.

"Oublie ça, d'accord ?

- Alors c'est pour ça que vous êtes resté ?

- J'en sais rien ! s'emporta-t-il brusquement. En quoi ça t'intéresse ?

- Ça m'intéresse parce que vous êtes le seul à pouvoir m'aider et que... et que vous ne pouvez pas me laisser tout seul face à ça, l'implorai-je.

- Je te l'ai dit : il. Ne. Peut. Rien. T'arriver.

- On a découvert que je pouvais agir sur les rêves. Enfin, peut-être. L'inverse serait sûrement possible, dans ce cas ! C'est pas vous qui m'avez conseillé de ne rien tenter sous peine de me faire tuer ?

- Exactement, acquiesça-t-il d'un hochement de tête exagéré, ça veut dire que tant que tu te tiens tranquille, Freddy te laisse tranquille ! Alors tu vas gentiment me laisser tranquille avec ça, d'accord ? Parce que tu me gonfles !" finit-il avec un large et faux sourire, le regard menaçant.

Je croisai les bras, dépité. Notre belle entente n'avait pas duré longtemps. Si seulement je pouvais tout lui expliquer sans risque...

"Et vous prétendiez qu'on pouvait discuter...

- Oublie !

- Je ne vous voyais pas comme ça."

Lorsque les portes métalliques s'ouvrirent, il bloqua la fermeture automatique du plat de la main et me regarda, toujours énervé.

"Comme ça... ?

- Vous savez ce qu'on m'a dit à votre sujet ? le questionnai-je. Qu'avant cette année, vous étiez un prof génial. Tous vos élèves adoraient vos cours, et vous aussi, ils vous adoraient. Avec vous, ils avaient toujours quelqu'un à qui se confier. (Je sentis la brûlure de la gêne me monter aux joues.) Et quand je suis allé vous voir à l'hôpital, j'ai presque cru que c'était toujours le cas."

Ses yeux parurent sortir de leurs orbites.

"Dis donc, toi, fais attention à ce que tu dis.

- Je ne cherche pas à vous insulter, seulement à... (Je choisis soigneusement mes mots.) A vous faire comprendre que... que vous êtes en train de laisser ce salaud de Krueger gagner sur toute la ligne. Je sais ce qui est arrivé à votre famille, c'était dans les vieux journaux de la bibliothèque. J'ai tout de suite compris.

- On t'a jamais appris à te mêler de tes affaires, hein ?

- J'estime juste que quelqu'un de bien à la base ne devrait pas se laisser pourrir par un salopard dans le genre de Fred Krueger."

Il m'adressa un sourire sadique qui me déplut au plus haut point.

"Trois heures de colle ce soir, White. Rendez-vous en cours dans dix minutes."

Il monta dans la cabine et disparut derrière les portes coulissantes sans plus m'accorder d'attention.

Je fis les cent pas dans le couloir, essayant de me calmer. Il m'avait énervé, lui aussi. L'avantage de ces trois heures de retenue, c'est que cela ferait trois heures de moins à passer chez moi. Mes parents ne me laissaient presque plus sortir, j'ignorais pourquoi et cela ne me plaisait pas.

Ce qui me mettait le plus en rogne, c'est que Yellowspring avait raison.

Tout ce cirque durait depuis les années quatre-vingt. Personne n'avait pu débarrasser la ville de Krueger depuis tout ce temps, je le savais très bien. Je le savais avant même d'avoir entamé cette conversation. Tous ces arguments n'avaient été, je devais bien me l'avouer, que de faibles prétextes visant à convaincre Yellowspring de ne pas me laisser seul face à mes démons. Chose dont je ne pouvais certainement pas lui parler.

Je lui avais menti. J'étais retourné à la chaufferie cinq fois, la semaine passée. L'endroit m'attirait de nouveau dans son étreinte étouffante et nauséabonde. Krueger n'avait tué personne, ces dernières nuits - comme le disait mon prof, Springwood oubliait - mais j'avais eu tout le loisir de l'observer. Il aiguisait ses griffes, tournait en rond, réfléchissait, se distrayait comme il le pouvait. J'épiais, fasciné, chacun de ses mouvements. Jusqu'au moment où, au milieu de la première nuit, il avait lancé à la cantonade, assis sur une table, son chapeau sur les genoux :

"Je sais que tu es là. Dis-moi, depuis combien de temps tu m'espionnes comme ça, sale petit voyeur ?"

J'étais à deux pas de lui lorsqu'il avait quitté le bureau et reposé son feutre sale sur son crâne brûlé, les mains sur les hanches. Je croyais avoir mal entendu, mais il avait répété :

"Je sais que tu es là, Stan. Tu aurais mieux fait de la fermer, tu ne crois pas, petit merdeux ? Si tu n'avais pas tout raconté à Oliver, je n'aurais jamais su qu'un morveux de ton espèce traînait dans le coin depuis des mois. Jeune homme, tu ne sais pas dans quel pétrin tu t'es fourré !"

Un sourire mauvais avait plissé ses brûlures.

"Je sais même à quoi tu ressembles. Tu vas avoir de sérieux problèmes, Stanley White."

Puis, sans plus un mot, il avait disparu dans le labyrinthe de ferraille brûlante, me laissant seul avec ma panique. Je m'étais cruellement maudit pour cette bêtise monumentale. La mémoire était l'essence même des rêves... J'avais été découvert, et j'aurais parfaitement pu éviter ça. Il ne s'était plus intéressé à moi par la suite, vivant tranquillement sa mort, sur son territoire ou nul ne venait jamais s'aventurer sans y laisser sa peau. M'avait-il oublié ? Certainement pas. Freddy Krueger ne laissait personne lui échapper. J'ignorais de quelle façon il allait me faire payer cet affront, mais maintenant, j'avais réellement besoin d'aide.

Un seul homme était en mesure de me l'apporter. Et il ne lèverait probablement pas le petit doigt pour une personne alors qu'il avait en déjà perdu deux autres.

Il est trop lâche pour ça, songeai-je, aussi remonté contre moi-même que contre Yellowspring.

C'est alors qu'une idée complètement folle me vint en tête. Je n'avais peut-être pas pensé à tout...

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