Noriko
Lorsque la poussière retomba et que la silhouette de Luffy émergea des décombres de la bâtisse complètement détruite, Noriko sauta de joie.
Son bonheur s’évanouit néanmoins très vite, lorsque, rattrapée par les douleurs cisaillant son corps, elle tituba et tomba de son perchoir.
— C’est pas possible, tu fais exprès ou quoi !? vitupéra Zoro quand elle le réveilla en sursaut en l’écrasant.
Noriko recula dans l’herbe en grimaçant de douleur.
— Désolée, gémit-elle.
Des cris victorieux leur parvinrent aux oreilles, bientôt surpassés par la voix de Luffy qui hurlait avec hargne que Nami était désormais sa navigatrice.
— On dirait qu’il a gagné, sourit Zoro en se redressant.
En proie à un intense soulagement, Noriko se laissa tomber en arrière. Les doigts s’emmêlant dans les brins d’herbe, elle ferma les yeux lorsqu’un rayon de soleil perça les nuages. Elle inspira à pleins poumons et profita de cet instant dérobé.
Luffy avait vaincu un homme-poisson, dix fois plus puissant qu’un homme ordinaire : cela en disant long sur ses capacités.
Son visage fut soudainement baigné dans l’ombre et elle rouvrit les paupières.
Les bras croisés et un sourcil levé, la silhouette de Zoro se découpait au-dessus de sa tête.
— Je te jure que si t’endors, je te jette à l’eau.
Le manieur de sabres et la manieuse d’eau contournèrent les remparts et retrouvèrent leurs amis cernés par les villageois. Leur joie fut cependant de courte durée en remarquant qu’une troupe de soldats de la Marine leur faisait face. La conversation s’envenima tandis qu’ils s’avancèrent et aucune parole ne leur échappa.
Il apparut très vite que le Capitaine de la garnison était corrompu par Arlong durant les dernières années, ce qui expliquait que l’île n’avait jamais reçu d’aide extérieure. Officiellement, l’homme-poisson ne s’était jamais établi ici et les villageois vivaient paisiblement de leurs propres ressources.
Afin de protéger ses arrières et de justifier ses dires, le chef de section accusa donc Luffy d’avoir attaqué l’île et le déclara coupable de piraterie.
Une altercation éclata et les Marines furent forcés de repousser les habitants qui manifestaient leur désaccord. Selon eux, Luffy était leur sauveur et ils feraient tout pour que la vérité soit entendue.
Une main posée sur le manche de son sabre, Zoro se rapprocha de son capitaine, prêt à intervenir.
De son côté, Noriko resta en retrait, le souffle court et complètement tétanisée. La simple vue des Marines suffisait à lui faire perdre ses moyens.
Nami se mêla naturellement à la dispute et le Capitaine en profita pour exiger qu’elle lui remette les gains amassés toutes ces années dans le but de sauver son village. En cas de refus, elle serait condamnée pour vol.
La navigatrice s’était décomposée en comprenant l’horreur de la situation : Arlong n’avait jamais eu l’intention de tenir parole et comptait se servir de l’argent volé pour acheter le silence du chef des soldats.
Jusqu’à la fin, il comptait donc garder Nami sous sa coupe.
C’en fut sans doute trop pour Luffy qui, sans prévenir, asséna un violent coup de poing au Marine.
Noriko sursauta lorsque l’officier vint s’écraser à ses pieds.
Furieux, il ordonna à ses hommes de garder leurs positions auprès des villageois, assurant qu’il comptait gérer le problème lui-même.
Loin d’être impressionné, le Chapeau de Paille l’y encouragea en se craquant les doigts.
Tremblante, Noriko regarda le Capitaine peiner à se relever, alors qu’elle-même était incapable de bouger. Il se frotta la tête et écarquilla les yeux quand leurs regards se croisèrent. Il oublia immédiatement son duel et bondit sur ses pieds.
— Toi !? Mais c’est impossible !
Le cœur de Noriko tambourinait contre sa poitrine. L’image d’un Marine perché à califourchon sur elle et écrasant sa gorge lui revint furtivement en mémoire.
Elle fit un pas en arrière. Le Capitaine était en proie à une intense excitation.
— Noriko, la nièce de Mihawk…
— Il y a erreur sur la personne, l’interpella Sanji en s’allumant une cigarette.
— Elle s’appelle Irina ! précisa Nami.
— Et elle vit ici depuis toujours, ajouta Usopp.
— Et si tu la veux, faudra d’abord me passer sur le corps, intervint Luffy en s’étirant.
Noriko retint son souffle. Ses amis toisaient le Marine d’un air menaçant.
Le Capitaine balaya l’air de sa main et pointa un doigt accusateur vers elle.
— Vous vous fichez de moi ? Son portrait n’est pas à jour parce qu’elle est introuvable depuis des années, mais je suis sûr que c’est elle !
Il reporta son attention sur elle et la dévisagea. Son expression en disait long : il ne voyait pas de danger, mais une prime. Une prime facile qu’il avait juste à portée de main.
— Tu vas venir avec moi, avertit-il, ensuite, nous…
— Eh ?
Le Capitaine eut tout juste le temps de se tourner qu’un formidable coup de tête explosait déjà bruyamment le cartilage de son nez. Il s’effondra, assommé et le visage en sang.
Zoro se redressa en s’essuyant le front du dos de la main.
Muette de stupéfaction, Noriko avait encore la bouche ouverte et les yeux écarquillés lorsqu’il l’attrapa par l’avant-bras pour la forcer à le suivre jusqu’à son équipage.
Au même moment, Luffy laissa échapper un rire sinistre et se tourna vers le reste des Marines.
Dans un discours grandiloquent, il clama haut et fort qu’il était bel et bien pirate et qu’il ne quitterait cette île qu’à condition qu’on le lui oblige. Il fallait pour cela que les soldats aillent chercher des renforts qu’il attendrait de pieds fermes.
Il n’en fallut pas plus pour convaincre ses adversaires de récupérer leur chef de garnison avant de détaler au plus vite.
Lorsque le maire questionna Luffy sur son comportement étrange, le capitaine assura qu’il ne voulait pas que les villageois passent pour ses complices et leur avait ainsi assuré un avenir paisible.
*****
Tard dans la nuit, l’ambiance était festive sur la place principale de Kokoyashi.
Les Chapeaux de Paille avaient décidé de lever l’ancre dès l’aube afin de prendre de l’avance sur la Marine qui reviendrait sans doute les chercher. Nami avait suggéré de partir sur le champ, mais Luffy ayant lourdement insisté pour faire la fête et manger de la viande, l’équipage s’était laissé convaincre de profiter de la soirée.
Armée de trois chopes de bière, évitant les mouvements brusques tout en ignorant l’odeur de transpiration générale, Noriko jouait des coudes pour rejoindre la table où l’attendaient Sanji et Zoro.
Ses pensées fusaient en tous sens.
Après la victoire de Luffy, elle avait été auscultée par le médecin du village qui avait assuré qu’elle s’en sortirait seulement avec deux points de suture et quelques ecchymoses – sans manquer de souligner que cela relevait du miracle compte tenu de ce qu’elle avait traversé – et qu’elle n’avait pas besoin de soins spécifiques.
Elle était ensuite allée retrouver son capitaine pour discuter de son avenir.
Quelqu’un lui écrasa violemment le pied. Elle pinça les lèvres pour ne pas invectiver la personne, puis se mit soudainement à sourire. Ses yeux s’étaient posés sur Luffy, attablé au banquet et occupé à vider toutes les assiettes qu’il voyait.
Elle secoua la tête de droite à gauche et continua son chemin.
Un peu plus loin, Nami rattrapait le temps perdu auprès des villageois et de sa sœur. Pour la première fois, ses traits étaient détendus et elle semblait heureuse.
Usopp, quant à lui, s’était improvisé maître de cérémonie et chantait à tue-tête, perché sur une immense pile de caisses en bois. En contrebas, des musiciens l’accompagnaient en rythme et ensemble, ils surplombaient l’énorme piste de danse improvisée – construite à l’aide de planches et de tapis.
Johnny et Yosaku, quant à eux, faisaient un concours de celui qui boirait le plus de bières.
La manieuse d’eau soupira de soulagement en se laissant tomber sur sa chaise, heureuse de n’avoir perdu aucun verre en cours de route.
Avec avidité, Zoro attrapa une chope en la remerciant, tandis que Sanji, ayant plus de retenue, la gratifia d’un signe de tête, la main posée sur son cœur.
Ils trinquèrent et Noriko but une bonne rasade de bière avant de lui rendre son sourire. Elle l’avait d’abord pris pour un incorrigible dragueur – et ne s’était pas vraiment trompée –, mais s’était rendue compte qu’il était correct en toutes circonstances. Amoureux de la gente féminine, il considérait que c’était ce qu’il y avait de plus précieux au monde juste avant la cuisine. Animé d’une joie de vivre contagieuse, il ne ratait pour ainsi dire jamais une occasion de servir ou de faire plaisir à une dame.
Si Nami en profitait pour lui demander toute sorte de services, Noriko y voyait surtout un joyeux compagnon qui était digne de confiance.
Une cigarette aux lèvres, Sanji inspira longuement de la fumée qu’il expira par la suite. Avec un sourire en coin, il s’excusa poliment, écrasa son mégot dans le cendrier et se leva avec élégance.
La suite le fut beaucoup moins. Il vida son verre d’une seule gorgée, fit deux tours sur lui-même, leva les bras en criant de joie et se précipita vers un groupe de jeunes femmes qu’il avait vu passer.
Noriko, qui n’en était pas à son premier verre, se mit à rire aux éclats. Elle dut ensuite porter sa chope à sa bouche pour soulager sa gorge sèche.
De son côté, Zoro terminait goulument sa propre boisson. Lorsqu’il la reposa brutalement avec un râle de satisfaction, elle se pencha vers lui pour lui rapporter sa discussion avec Luffy. La musique forte l’obligea presque à crier.
— Il n’a pas posé de questions sur Mihawk.
Il tendit tout juste l’oreille.
— Luffy se moque du passé des autres, t’as bien vu qu’il n’a même pas écouté l’histoire de Nami jusqu’au bout.
Noriko hocha la tête et reprit une gorgée. Portée par l’euphorie de la soirée, elle le vida d’une seule traite.
Lorsqu’elle avait demandé à Luffy si elle pouvait rester avec eux un peu plus longtemps que prévu, il l’avait vivement rabrouée. Pour lui, elle faisait partie de l’équipage et il ne comprenait même pas qu’elle puisse en douter.
Au final, leur conversation n’avait pas mené à grand-chose : Noriko était officiellement l’une des leurs, si elle devait parcourir Grand Line, ils le feraient tous ensemble.
Elle avait trouvé un nouveau foyer après avoir perdu le sien, mais en avait un autre qui l’attendait quelque part dans le monde. Quelque part dans le futur. En attendant, elle resterait avec ses compagnons qu’elle se plaisait inlassablement à appeler amis.
Ils s’étaient tenus debout pour elle, pour Nami, et nul doute qu’ils le feraient pour quiconque ferait partie de leur équipage.
Elle lâcha un soupir de satisfaction intense et cligna plusieurs fois des yeux pour rester concentrée.
Elle aussi le ferait. Pour eux, elle deviendrait plus forte, elle vaincrait sa peur de combattre.
L’alcool aidant, elle ne put s’empêcher de trembler à l’idée de faire face à plus fort qu’elle.
Zoro tourna son regard vers elle. Elle mit aussitôt ses mains sous la table et le regarda comme si elle était passionnée par ce qu’il disait alors qu’il n’avait pas prononcé le moindre mot.
Loin d’être dupe, il était certainement sur le point de faire une remarque lorsque ses yeux tombèrent sur son verre vide. Il haussa les sourcils et battit des paupières.
— Bon, bah je vais reprendre une tournée.
Sans attendre de retour, il lui prit sa chope des mains et disparut dans la foule.
Noriko s’éventait avec sa main pour contrer les effets indésirables de l’alcool quand deux poids lui écrasèrent simultanément les deux épaules.
— Noriko ! hurlèrent les deux hommes en la compressant entre eux.
— On est venus s’excuser, brailla Yosaku avant qu’elle n’ait pu en placer une.
Complètement ivres et une chope en main chacun, ils lui renversèrent de la bière dessus. Trop proches à son goût, elle préféra reculer sa chaise en secouant ses doigts dégoulinants.
Loin d’être vexés, ils la regardèrent sans comprendre. Elle les gratifia d’un sourire poli et fronça les sourcils d’un air entendu pour les inviter à continuer.
— La première fois que Luffy a parlé de toi quand t’étais à l’intérieur du Merry, il a dit que tu faisais partie de son équipage, reprit Johnny.
— Alors on a pris Zoro à part et on lui a demandé la couleur de tes cheveux, enchaîna Yosaku.
L’instinct de la jeune femme dut comprendre de quoi ils parlaient car elle retrouva une lucidité soudaine.
— Tu comprends : Noriko, c’est pas courant comme nom ! Alors si en plus, t’avais eu les cheveux blancs…
— Et c’est le cas, coupa Yosaku.
— Et c’est le cas, répéta son comparse en levant fièrement son verre. Bref, on s’est dit que personne savait pas qui t’étais alors on lui a proposé de te livrer, mais il s’est fâché.
Une boule se forma dans l’estomac de Noriko. Elle avait bien compris qu’ils avaient menti en prétendant ne pas la connaître et elle avait sérieusement suspecté Zoro d’y être mêlé. Cependant, elle ne pensait pas qu’un jour elle aurait le fin mot de l’histoire.
— Il nous a ordonné de te laisser tranquille, continua Johnny. Il a prétexté te laisser une chance de te croire, que t’étais inoffensive et que si on te voulait, il faudrait d’abord lui passer sur le corps.
— On n’était pas censés te le dire…
— Mais on tenait à s’excuser !
— Alors, désolé !
— Voilà ! Désolé d’avoir voulu te capturer pour te vendre !
La manieuse d'eau les regarda un par un, ne sachant que répondre.
— T’inquiète pas, rassura Yosaku en abaissant douloureusement sa main sur son épaule avant de la rapprocher de lui. On est tous copains, maintenant : on te chassera pas.
Il la secoua en riant grassement à sa propre blague.
— Ouais ! confirma Johnny en hurlant dans ses oreilles. On tient à notre vie !
Avec un sourire, il se leva et lui asséna une énorme claque amicale dans le dos qui lui coupa le souffle.
Sans un mot de plus, les deux amis s’éloignèrent en titubant avant de réclamer à boire à qui voulait bien les entendre.
Abasourdie et totalement immobile, Noriko cligna plusieurs fois des yeux, tentant de faire le tri dans ce qui venait de se passer.
Pourquoi ressentait-elle un immense soulagement ?
Sentant son esprit divaguer à cause de la bière, elle arriva finalement à la conclusion que Johnny et Yosaku n’étaient que deux abrutis imbibés d’alcool et secoua les épaules pour chasser un horrible frisson.
Zoro se réinstalla au même moment près d’elle et posa deux chopes sur la table.
— Qu’est-ce qu’ils te voulaient, ces deux crétins ?
Noriko afficha un sourire chaleureux, sous le regard incompris de son ami. Elle leva son verre pour trinquer et se pencha vers lui.
— M’assurer que tu me fais confiance !