Noriko
Le corps courbaturé de Noriko la faisait souffrir et des souvenirs douloureux avaient fait ressurgir son instinct de survie.
Habituée à fuir face à un danger plus grand qu’elle, elle avait ignoré ce qui l’avait poussée à revenir jusqu’à ce que les corps inanimés de Sanji et Zoro s’invitent dans son esprit. La réponse s’était alors imposée d’elle-même.
— T'es plutôt coriace pour une humaine, railla l’homme-poisson lorsqu’il l’aperçut.
Noriko ne sut quoi répondre. Face à lui se trouvait Nami. Armée d’un bâton, cette dernière écarquilla les yeux d’horreur quand elle la remarqua.
Une main posée sur son épaule, la manieuse d’eau devait faire pâle figure comparée à l’assurance dont elle essayait de faire preuve, mais aussi étrange que cela puisse paraître, le fait d’être passée à travers un mur l’avait simplement secouée. Habituée à endosser des coups durs, il lui en faudrait plus pour la mettre hors d’état de nuire.
Arlong retroussa sa lèvre supérieure et ce simple geste suffit cependant à faire flageoler ses jambes.
Elle tendit une main fébrile devant elle, prête à attaquer, mais ne fut pas assez rapide.
L’homme-poisson fonça sur elle, l’attrapa par le bras et la propulsa vers le portail.
Nami hurla en se précipitant vers Noriko. Constatant qu’elle était consciente, elle invectiva Arlong, rappelant qu’il avait promis de ne plus toucher à ses amis ou aux villageois si elle restait auprès de lui.
La conversation n’échappa pas à la manieuse d’eau, dont le sang ne fit qu’un tour. Oubliant toute douleur et terreur, elle attrapa brutalement le poignet de la navigatrice.
— Ne discute pas avec lui, cracha-t-elle.
Ses côtes la faisaient souffrir, mais ce n’était rien comparé aux coups reçus pendant les entraînements infligés par Mihawk. Son corps avait appris à encaisser, tout comme il avait appris à se protéger comme le jour où elle avait manqué d’être tuée par un Marine.
Du coin de l’œil, elle aperçut Zoro et Sanji qui se relevaient une fois encore. Cela ne fit que décupler sa rage de vaincre.
— On est venus te chercher, Nami, asséna-t-elle. Alors si tu as envie de venir avec nous, prouve-le et ne te laisse plus faire !
Le menton de son amie trembla, tandis que des larmes apparurent aux coins de ses yeux. Elle porta une main à sa bouche et laissa échapper un sanglot.
— Nami ! vociféra Arlong.
Face à lui, Zoro et Sanji étaient de nouveau en position pour combattre.
Noriko se releva et ouvrit ses paumes, prête à défendre ses amis.
— Je te préviens Nami, fulmina l’homme-poisson, si tu leur dis pas de dégager très vite, je les tue tous jusqu’au dernier et l’intégralité de ton village avec !
La jeune rouquine trembla de tout son long.
Noriko lui prit la main et la serra avec force, indiquant silencieusement qu’elle n’était pas seule.
Avec courage, la navigatrice récupéra son bâton et leva le menton.
— C’est terminé, Arlong !
L’homme-requin se crispa tellement que tous ses membres tremblèrent de colère.
Dans un cri de rage, il se précipita vers Nami ; Zoro et Sanji lui emboîtèrent aussitôt le pas et Noriko se plaça devant elle.
Une explosion retentit, forçant les quatre compagnons à se protéger le visage. Lorsqu’ils reportèrent leur attention sur leur ennemi, ils constatèrent qu’un nuage de fumée entourait celui-ci.
— C’ÉTAIT UNE BILLE EXPLOSIVE, ENFOIRÉ !
Noriko suivit la voix reconnaissable entre toutes : Usopp se tenait caché derrière un angle de la bâtisse, un lance-pierre en main. Il avait vraisemblablement mis fin à la course-poursuite dont il avait été victime et était revenu leur prêter main-forte – en sueur, tremblant et pâle comme un linge, mais bel et bien revenu.
La fumée se dissipa, laissant réapparaître Arlong. Les talons plantés dans le sol, il n’avait aucune égratignure et la veine palpitant sur son front indiquait que sa patience avait atteint ses limites.
— Je couvre vos arrières ! hurla le tireur d’élite en levant un pouce.
Immédiatement, il recula de plusieurs mètres.
— Reviens ici, crétin ! s’énerva Zoro.
Une énorme quinte de toux suivie de grands cris de colère s’éleva au-delà de l’immense portail.
— Luffy est revenu à lui ! s’exclama Sanji.
Sans attendre, il se jeta à l’eau, sans doute pour libérer le corps du capitaine qui était toujours prisonnier des gravats.
Simultanément, Zoro profita de l’effet de surprise et attaqua Arlong. Malheureusement, les blessures de son récent duel le trahirent et il fut rapidement maîtrisé.
Nami et Noriko tentèrent d’intervenir, mais furent repoussées par une salve de projectiles aqueux.
Placée en avant, la manieuse d’eau dévia l’attaque à temps, moyennant un effort qui la força à poser un genou à terre. Respirant avec peine, son cœur bondit de joie lorsque Luffy apparut dans les airs en criant à plein poumons.
Il étira ses bras devant lui, attrapa Zoro par les épaules, le souleva et le dégagea avec force de son chemin en assurant qu’il prenait la relève.
Sans réfléchir, Noriko envoya une énorme bulle d’eau à la poursuite du bretteur qui hurlait dans le ciel dans l’espoir de le réceptionner avant qu’il ne s’écrase.
Nami l’incita à aller le chercher, tandis qu’elle s’occuperait de retrouver Sanji.
Sans se soucier d’Arlong qui fulminait face à Luffy, les deux amies s’élancèrent donc chacune de leur côté.
Longeant l’extérieur du mur, Noriko chercha désespérément Zoro. Sa chute ne serait en aucun cas mortelle, mais il avait perdu beaucoup de sang et elle craignait que sa blessure ne finisse par lui être fatale.
Elle lâcha un hoquet de stupeur quand elle l’aperçut et courut s’agenouiller près de lui. D’abord soulagée de le voir trempé, elle s’inquiéta en constatant que son souffle était à peine perceptible.
D’un geste des doigts, elle fit disparaître l’eau qui le recouvrait, posa une main sur son épaule, et s’immobilisa aussitôt.
Furieuse, elle le secoua.
Il sursauta, tout aussi furieux, mais grimaça de douleur avant de prononcer le moindre mot.
— Allez, on se réveille !
Il toussa, renifla, cracha du sang au sol et pour finir, poussa un horrible juron.
— Putain, mais t’en rates pas une, pesta-t-il en se frottant les yeux. Tu vois pas que je récupère ?
— J’ai cru que t’étais mort ! rétorqua-t-elle avec colère.
Il regarda autour de lui, comme s’il cherchait à comprendre ce qu’il faisait là et bailla nonchalamment.
Noriko brandit un poing menaçant en râlant à voix basse. Néanmoins rassurée, elle s’affaissa sur une de ses jambes et s’autorisa à soupirer longuement.
— Merci. De m’avoir rattrapé.
Elle le regarda avec surprise. Prononcer ces mots à son encontre avait sans doute été difficile pour lui.
— Vu ton état, je sais pas si j’ai vraiment sauvé grand ch…
Elle se tut.
Zoro avait arraché les boutons de sa chemise et observait sa plaie dont s’échappait un sang épais.
Ouvrant nettement son torse en deux en partant de l’épaule gauche jusqu’à la hanche droite, la coupure était tellement profonde que l’on pouvait voir l’entière épaisseur de la peau qui recouvrait ses muscles. Boursoufflée et suintante par endroits, la blessure était en train de s’infecter.
Noriko pinça les lèvres. Elle n’y était pour rien, mais se sentait affreusement responsable. Mihawk avait assuré qu’il s’en sortirait, mais avait omis de mentionner les séquelles. Les ongles enfoncés dans la terre, elle l’injuria mentalement.
— Je sais pas comment tu fais pour être encore conscient, souffla-t-elle en détournant son regard.
— Ta tête.
Elle sursauta quand Zoro posa sa main dessus.
— Tu saignes.
Son sang pulsa dans ses veines.
— Non mais tu t’es regardé !? s’emporta-t-elle en se dégageant.
— Ça ira avec du repos. Enfin… si on me laisse dormir.
Elle inspira bruyamment par le nez et se retint de l’étrangler. Se lever étant la meilleure chose à faire pour éviter une dispute, elle marmonna des insultes inaudibles et lui tourna le dos.
— Je vais chercher de l’aide, prévint-elle, t’as besoin de points de suture.
Il la retint par le bras.
— Luffy n’a pas terminé son combat.
— Mais je…
— Nous devons attendre, insista-t-il.
— Alors ? brailla Zoro.
— Mais arrête de me demander toutes les cinq minutes !
Le bretteur marmonna dans sa barbe et Noriko leva les yeux au ciel.
Bougon depuis qu’elle l’avait forcé à l’aider à grimper au sommet du mur pour observer le combat de Luffy, il ruminait sans cesse quant à son idée inutile et prétendait qu’à cause d’elle, il ne pouvait pas se reposer.
Elle avait beau lui faire comprendre qu’elle n’avait pas besoin de lui, il répliquait que sa seule présence l’empêchait d’être serein. Et lorsqu’elle rétorquait qu’elle ne voulait pas le laisser seul à cause de ses blessures, il pestait qu’il n’avait pas besoin de chaperon.
La conversation tournait ainsi en rond et recommençait de plus belle à chaque fois qu’il lui demandait où en était leur capitaine.
Les poings serrés, Noriko ne quittait pas du regard la bâtisse principale qui s’élevait dans le ciel.
Luffy et Arlong avaient disparu à l’intérieur, des cris de colère et des bruits de lutte s’en étaient suivis, un bureau ainsi que d’innombrables cartes avaient été jetés par les fenêtres et depuis, plus rien. Elle n’avait aucune idée de qui menait le combat.
Une explosion se fit entendre, accompagnée d’un cri de rage de Luffy.
Il est vivant.
Rassurée, elle jeta un œil vers Zoro.
Allongé au pied du mur, les mains derrière sa tête, il somnolait.
Elle haussa les sourcils, songeant à la confiance aveugle qu’il en avait envers son capitaine pour ne pas avoir la moindre inquiétude à son sujet. Peut-être devrait-elle en faire autant ?
Elle balaya du regard le jardin d’Arlong Park et aperçut Sanji qui retenait Nami par les épaules. Plus loin, Usopp s’était rapproché de la foule et la rassurait aux côtés de Johnny et Yosaku.
— Au fait, pourquoi je suis tout sec ?
Elle ferma ses paupières une seconde de trop et gonfla ses joues.
— J’ai absorbé l’eau qui te recouvrait.
— Hein ?
— C’est différent quand c’est mon eau, j’ai pas eu besoin de t’envelopper dans une autre bulle pour…
Elle soupira en se pinçant l’arête du nez, se demandant pourquoi elle s’acharnait à lui expliquer tout ça. Elle avait passé la moitié de son existence à refouler ses pouvoirs et n’aimait pas s’étendre sur le sujet.
— C’est pratique quand on sort de la douche, railla la voix de Zoro.
Piquée au vif, elle se pencha vers lui.
— C’est pas le moment de plaisanter !
— Tu pourrais assécher les gens ?
Elle fronça les sourcils.
— Mais de quoi tu parles ?
— Bah, un corps est principalement composé d’eau, alors…
— Je me contente juste de récupérer l’eau que j’ai moi-même créée ! coupa-t-elle avec un agacement non dissimulé. Si c’est n’importe quelle autre eau, je dois d’abord l’envelopper de la mienne pour pouvoir la manipuler.
Elle s’emporta toute seule, sans lui laisser le temps de rétorquer.
— C’est quand même pas compliqué, c’est comme quand il pleut !
Le bretteur cligna plusieurs fois des yeux.
— Je pense que t’es loin d’avoir exploité tes capacités.
Le cœur de Noriko se serra. Zoro n’était pas le premier à lui tenir un tel discours qu’elle percevait désormais comme un reproche après toutes ces années.
Elle choisit de rester silencieuse et détourna le regard.
Répondre reviendrait à se justifier et elle n’avait aucune envie de s’étaler sur son passé. Encore moins auprès de lui.
S’il semblait avoir passé l’éponge sur ses origines, il restait tout à chaque fois qu’il lui adressait la parole. Elle s’en moquait. Il ne lui faisait pas confiance et elle pouvait le comprendre.
Cependant, ce qu’elle redoutait davantage était la réaction de Luffy. Elle ne s’était pas retrouvée seule avec lui depuis le Baratie et ignorait ses positions quant à son affiliation avec Mihawk.
Noriko passa une main dans ses cheveux qui resta bloquée à cause d’un nœud. Avec nervosité, elle s’attela à le démêler.
Elle avait eu la prétention d’appartenir à l’équipage des Chapeaux de Paille lorsqu’ils avaient décidé de porter secours à Nami. Néanmoins, c’était sa volonté de sauver une amie qui avait parlé pour elle. Elle avait fait passer les besoins de quelqu’un d’autre avant les siens et n’avait plus pris en compte sa propre situation.
Ses doigts glissèrent jusqu’à ses pointes.
Il fallait qu’elle se ressaisisse. Elle faisait seulement route avec eux. Temporairement, Luffy était son capitaine et elle agissait en conséquence, mais tout s’arrêterait une fois qu’ils seraient sur Grand Line.
Ou avant…
Elle tira sur le col de son haut et effleura le haut de son dos qui ne la tiraillait presque plus.
Brusquement effrayée à l’idée de se retrouver seule, elle frissonna.
Elle souhaitait retrouver son père, mais également une personne chère à son cœur. Dans les deux cas, rejoindre Grand Line ne serait pas suffisant, il faudrait également la parcourir.
L’idée d’être avec des personnes de confiance durant ce voyage s’immisça dans son esprit et la rassura. Elle n’aurait ainsi plus besoin d’être constamment sur ses gardes et naviguerait beaucoup plus vite à bord du Vogue Merry qu’en embarquant clandestinement là où elle le pouvait.
Il lui avait fallu si peu de temps pour s’attacher à ses compagnons et elle les considérait tous comme des amis. Mais qu’en était-il d’eux ? Luffy avait été enchanté de l’accueillir parce qu’il avait été émerveillé par son pouvoir, mais lui faisait-il confiance pour autant ?
Elle se mordit la lèvre et planta son regard dans la bâtisse, jurant intérieurement de le lui demander sitôt son combat terminé.
Seul lui déciderait de son avenir auprès d’eux qui était plus qu’incertain.