Noriko
Mihawk tordait les paumes de Noriko pour les maintenir fermées tandis qu'elle se débattait avec fougue. Il dut resserrer son emprise : bien que blessée et pas assez puissante pour le contrer, elle était dotée d'une force redoutable. La quantité incommensurable de sang qu'elle perdait s'impreignait sur ses vêtements et il savait que seuls les gènes de son père lui permettaient d'être encore consciente.
Elle intensifia ses efforts lorsque le jeune Portgas D. Ace tomba à genoux, rattrapé par Monkey D. Luffy.
Du coin de l'œil, Mihawk aperçut Garp se diriger vers Akainu. Le visage tordu par le chagrin, il brandissait un poing menaçant.
Ce vieux fou...
Sengoku se jeta sur lui, enfonça son crâne dans le sol pour l'immobiliser et lui ordonna de se tenir tranquille. Le Héros de la Marine rétorqua de bien le retenir s'il ne voulait pas qu'il tue Akainu.
La peau des mains de Mihawk s'arracha lorsque Noriko y planta ses ongles. Il serra les dents, entoura ses bras autour des siens et broya presque ses côtes pour la tirer en arrière.
Au bord de la suffocation, elle ne cessait de hurler de la lâcher.
Ace coula un regard vers elle. Noriko se figea une fraction de seconde lorsqu'il remua les lèvres et Mihawk put clairement sentir son pouls pulser dans ses veines.
— NON, ACE ! NON !
La tête du jeune homme retomba sur l'épaule de son frère.
Tout en contenant Noriko, Mihawk déploya son Haki de l'Observation et distingua avec précision ce qui se passait autour de lui.
Les pirates avaient repris le combat, engendrant ainsi l'intervention des Pacifistas toujours actifs.
Jinbe, l'homme-poisson et Grand Corsaire déchu, fut repoussé par Akainu, son bras partiellement brûlé. Au moment où l'Amiral allait l'abattre après s'être débarrassé des pirates qui le gênaient, les commandants Vista la Lame Fleurie et Marco le Phénix intervinrent pour le contrer.
Simultanément, les Amiraux Aokiji et Kizaru luttaient contre Barbe Blanche, profitant de sa confusion pour tenter de l'abattre.
Ace aux Poings Ardents crachait du sang et soufflait son amour à l'oreille du Chapeau de Paille, tandis que celui-ci le rabrouait en cherchant désespérément de l'aide autour de lui.
La puissance du Haki permit d'intercepter ce qui sortait difficilement de sa bouche : il avait vécu pleinement sa vie, regrettait par avance de ne pas le voir réaliser son rêve et demandait de transmettre ses adieux à sa famille. Les mots concernant Noriko firent grincer des dents le Corsaire lorsqu'il comprit que, tôt ou tard, ils lui seraient rapportés et la hanteraient à jamais.
— Luffy, promets-moi qu'elle vivra...
Mihawk évita un coup de tête de Noriko. Elle en profita pour se libérer une main et la tendit devant elle en hurlant.
L'air devint anormalement sec lorsque l'humidité diminua.
Ça ne va quand même pas arriver ici...
Le Corsaire regarda le sol juste avant qu'il ne se mette à trembler. Une fissure brisa les dalles et fusa jusqu'aux pieds de la bâtisse principale du Quartier Général.
Il devait agir. Et vite.
Tout en maudissant le destin, il traîna Noriko dans les débris d'une tourelle partiellement détruite, la laissa toucher terre, puis la fit immédiatement ployer devant lui avant d'écraser son genou entre ses omoplates. De sa main libre, elle s'arrachait déjà les ongles, tentant de ramper sur le sol.
Il écrasa son poignet pour la calmer.
Elle s'immobilisa brièvement lorsque le dos massacré d'Ace fut visible. Un spasme parcourut ensuite l'intégralité de son corps. Elle hurla son prénom une fois de plus.
Contre son gré, le Corsaire entendit parfaitement les dernières paroles du jeune homme, noyées par ses larmes.
— Même si le sang d'un démon coule dans mes veines, vous m'avez aimé... Merci, sanglota-t-il.
Mihawk releva la tête au moment où Ace laissa retomber son bras inerte le long de son corps, avant de s'effondrer aux côtés de Luffy, le sourire aux lèvres.
La scène n'échappa pas à Noriko qui arrêta de respirer. Ses doigts s'arquèrent aussitôt et un bruit sourd gronda sous le sol qui trembla de nouveau.
Loin des regards braqués sur Ace qui gisait sans vie, Mihawk s'allongea immédiatement sur elle, comprima sa nuque de son avant-bras et la couvrit de son long manteau.
— Résiste ! ordonna-t-il froidement.
Secoué de spasmes, le corps de sa nièce ne lui appartenait déjà plus.
— Noriko, résiste ! répéta-t-il.
Des cris de désespoir résonnèrent tandis que tous les pirates présents pleuraient la mort de Portgas D. Ace.
Mihawk leva les yeux vers le Chapeau de Paille qui était toujours agenouillé. Les mains couvertes du sang de son frère, il l'interpella faiblement plusieurs fois, les larmes ruisselant sous ses yeux. Lorsqu'il comprit, il laissa finalement tomber sa tête en arrière, poussa un hurlement qui déchira le ciel et sombra dans une profonde léthargie.
Le Corsaire n'éprouvait aucune sympathie à son égard, mais savait que Noriko ne se remettrait jamais de sa perte – pas après ce qu'elle venait de vivre. Il contracta la mâchoire lorsqu'Akainu fonça vers le jeune pirate et fut presque soulagé lorsque le Phénix le sauva de justesse d'un simple coup de poing.
— Lui, tu l'auras pas, cracha le commandant à travers ses larmes.
Sur les ordres du second et bien que blessé, Jinbe récupéra Luffy qui était inconscient, le jeta sur son épaule et courut vers la baie.
— Aidez-le, s'égosilla Marco au milieu d'un incendie de flammes bleues, il en va de l'honneur des pirates de Barbe Blanche ! La volonté d'Ace doit survivre à travers le Chapeau de Paille et Noriko, on les protégera de toutes nos forces comme il l'aurait fait !
Un terrible vacarme résonna lorsqu'une partie des pirates suivit Jinbe de près pour assurer ses arrières. D'un même mouvement, les Marines qu'ils combattaient jusque-là leur emboîtèrent le pas.
Une détonation résonna au loin. Kizaru et Aokiji venaient de s'écraser derrière les remparts de la ville suite à une onde de choc.
Akainu repoussa férocement Marco et s'élança à la poursuite de Jinbe.
Barbe Blanche apparut brusquement devant lui et lui barra la route. Entre-temps, tous les pirates avaient pu évacuer la moitié de la Grande Place.
L'Amiral ne put contrer le coup que l'Empereur abattit sur lui avec une violence sans nom. Le cœur brisé et ne risquant plus de blesser ses hommes, il laissa exploser sa fureur.
Jinbe profita de la confusion pour accélérer sa fuite, poursuivi par les Pacifistas et protégé – de manière incompréhensible – par l'impératrice et la Grande Corsaire Boa Hancock.
Marco resta en arrière, prétendant qu'il devait retrouver Noriko au plus vite. Il se pencha sur le corps d'Ace, posa une main sur ses yeux, puis se transforma en Phénix pour prendre son envol.
Mihawk avisa sa nièce qui peinait pour respirer. Les pirates restants n'étaient pas tous en mesure de se battre, et rien ne garantissait qu'ils seraient capables de la protéger. Il contracta la mâchoire. Même s'il comptait se résoudre à l'abandonner, il devait d'abord s'assurer qu'elle ne provoquerait pas une catastrophe d'ici peu.
Ses craintes furent confirmées par un nouveau changement d'humidité. Il claqua sa langue contre son palais, tandis qu'un brouillard s'élevait petit à petit et s'approchait de Noriko.
Akainu cracha du sang lorsque ses côtes furent compressées au moment où Barbe Blanche l'envoya rouler au sol. Il tenta de riposter avec des boules de magma. L'une d'entre elles emporta la moitié du visage de l'Empereur, mais ce dernier attrapa une deuxième à main nue avant de la briser entre ses doigts, ne laissant transparaître aucune douleur causée par les brûlures.
Défiguré, l'os de sa mâchoire visible, il avança en faisant trembler le sol sous ses pas.
Garp jouissait du spectacle, tandis que Sengoku le maintenait toujours fermement en place.
Le reste des Marines était en proie à la panique et tentait de fuir le terrible affrontement qui avait lieu.
Un cri guttural s'échappa de la gorge de Noriko et ses doigts transpercèrent le sol avec une facilité déconcertante.
Mihawk jura intérieurement lorsqu'elle bougea, ses ongles avaient disparu pour laisser place à des griffes noires et acérées.
Tu vas m'obliger à t'assommer si tu continues.
Compte tenu de ses blessures et de la probabilité de lui infliger un traumatisme crânien dont elle ne se remettrait pas, cette idée dangereuse fut écartée. Il passa son avant-bras sur sa gorge et ajusta sa prise, contrôlant sa force pour exercer une pression suffisante qui lui couperait le souffle sans broyer sa trachée ni briser ses cervicales.
Prise de violentes convulsions, elle chercha à se dégager, secoua la tête et ne réussit qu'à se cogner la tempe contre le sol.
Mihawk put alors apercevoir ses canines devenues pointues qu'elle gardait serrées pour pallier le mal qui la rongeait de l'intérieur.
Les murs de la bâtisse principale se fissurèrent, coupant le mot MARINE en deux et attirant l'attention de l'Amiral-en-Chef Sengoku. Surpris, il tenta de comprendre ce qui se passait.
Au même instant, des tuyaux brisèrent les murs des innombrables bâtiments qui cernaient la Grande Place, avant de s'élever dans un terrible grincement et de se tordre en tous sens.
Le chef de la Marine balaya l'assemblée du regard, puis porta un regard accusateur sur Mihawk lorsqu'il le repéra. Il comprit en un instant.
— Me dites pas qu'elle utilise l'eau des canalisations !? s'étrangla-t-il.
Voyant le Grand Corsaire maîtriser sa nièce, il ordonna à ses subordonnés les plus proches d'aller prendre la relève.
Mihawk pesta lorsque les soldats contournèrent les répercussions du duel de Barbe Blanche l'opposant à Akainu. Si Noriko perdait connaissance maintenant, elle serait emmenée et exécutée – ou mise à mort sur le champ. N'ayant plus le temps de la raisonner, il devait la sortir de son état de transe par la force.
Malgré les conséquences de son geste qu'il était prêt à assumer, il la tourna sur le dos pour s'agenouiller sur elle. L'une de ses jambes comprima sa hanche meurtrie, engendrant une vive réaction de sa part. Les paupières serrées, elle grognait et se tordait de douleur, tout en luttant contre elle-même. Il posa une main sur sa gorge et la serra – elle planta aussitôt ses griffes dans son avant-bras protégé par les manches épaisses de son manteau –, tandis que son autre main libérait le petit poignard du fourreau qu'il portait autour du cou. Il pressa ensuite la pointe de la lame au niveau du cœur de Noriko, juste assez pour trancher son vêtement et percer légèrement sa peau.
Elle ouvrit subitement de grands yeux quand il brandit son arme au-dessus de la tête.
Il savait qu'elle ne le voyait pas. Sans surprise, ses globes oculaires oscillaient entre le bleu foncé et le noir, et ses deux iris, habituellement marron, étaient désormais teintés de la couleur de l'or. Mihawk n'hésita pas et abaissa son bras au moment où les Marines les atteignaient presque.
Une force invisible émana du corps de Noriko tandis qu'elle poussait un hurlement venant du fond de ses entrailles. Le Corsaire eut tout juste le temps de sauter en arrière pour éviter l'onde de choc qui balaya les Marines.
Son arme rengainée, Mihawk constata que le brouillard s'était épaissi, tournant autour de sa nièce à une vitesse folle. Les yeux plissés, il hurla son prénom. Une nouvelle onde survint et un vent violent l'obligea à se protéger le visage de son bras.
Noriko était prostrée à terre, luttant pour se mettre debout. Ses mains armées de griffes guidaient une force invisible qui se dirigeait vers le bâtiment principal et brisaient les dalles à son passage.
Un fracas résonna, de l'eau gronda de part et d'autre à travers les tuyaux qui enroulaient la bâtisse.
Sengoku, qui n'avait rien raté du spectacle, affichait une mine rongée par la fureur. Les ordres fusèrent à travers ses cris.
Au même moment, le ciel se fissura au-dessus de la tête d'Akainu, ne lui laissant aucune échappatoire. Le sol se brisa sous ses pieds lorsqu'une puissante onde de choc de Barbe Blanche s'abattit sur lui. Dans un cri d'agonie, il disparut dans les entrailles de Marineford.
La crevasse créée par l'Empereur s'agrandit et forma un gouffre infranchissable, empêchant définitivement ses hommes de le rejoindre.
Le Phénix se téléporta immédiatement auprès de lui, protestant vivement contre ce qu'il était en train de faire.
— MARCO, T'EN MÊLE PAS, TU M'AS COMPRIS !?
Sa voix avait transcendé le ciel.
Le capitaine en second resta un bref moment décontenancé. Comprenant qu'il ne raisonnerait pas son capitaine, des larmes inondèrent ses joues. Il baissa la tête et s'envola finalement vers son équipage pour leur ordonner de regagner les navires sans se retourner. Il prit ensuite de l'altitude et avisa le champ de bataille, évitant avec soin les boulets de canon qui fusaient vers lui.
Une secousse fit trembler la Grande Place lorsque Noriko se redressa. Les tuyaux éclatèrent, de nombreuses bâtisses s'écroulèrent dans un terrible fracas et l'énorme quantité d'eau qui s'en échappa s'éleva en une colonne aussi épaisse qu'une dizaine de cuirassés qui assombrit le ciel. Marines et pirates s'immobilisèrent lorsqu'un rugissement tonna dans les airs.
Le nez en l'air, Mihawk entrouvrit la bouche et resta un bref moment immobile.
Fusant en tous sens, jaillissant par endroits avant de s'évaporer pour mieux se régénérer, le torrent d'eau géant prenait l'apparence d'une bête reposant sur deux pattes postérieures. La partie supérieure de son corps retomba lourdement lorsqu'elle écrasa ses membres antérieurs sur les bâtisses. La protubérance qui dominait son corps et faisait office de tête n'arrivait cependant pas à conserver sa forme finale et n'existait que brièvement. Elle se modulait l'espace d'un instant, puis retombait en cascade sous son propre poids avant de se reconstituer et de s'affaisser à nouveau.
Elle ne le contrôle pas.
L'immense créature d'eau surplombait désormais Marineford et était retransmise sur les deux écrans géants qui fonctionnaient encore. À tout moment, le monde entier pouvait assister à une véritable catastrophe.
Ayant encore le temps d'éviter le pire, Mihawk se ressaisit rapidement et se précipita vers elle.
Noriko flottait maintenant à plusieurs mètres du sol, les paumes tournées vers le ciel. Ses cheveux virevoltaient autour de son visage comme si elle était sous l'eau et ses yeux jaunes étaient dirigés vers le monstre qu'elle venait de créer. Les jambes masquées par un courant d'eau tourbillonnant à une vitesse folle, son corps était entouré par le brouillard qui s'était encore épaissi pour prendre la forme d'un bouclier.
Le Corsaire siffla entre ses dents et s'approcha prudemment en hurlant son prénom.
Un sourire mesquin tordit le reste du visage fondu de Barbe Blanche. Loin d'être surpris par la situation, il enfonça ses doigts dans le vide et libéra sa puissance, réduisant en poussière toutes les bâtisses qu'il voyait.
Les deux pouvoirs combinés engendrèrent un véritable carnage.
Les Amiraux Kizaru et Aokiji furent les premiers à réagir et attaquèrent la créature d'eau en même temps, rapidement rejoints par d'innombrables hauts gradés et accompagnés par les tri-canons encore fonctionnels. L'évaporation causée par les lasers qui la brûlaient laissait échapper une vapeur épaisse qui montait dans le ciel, tandis que les blocs de glaces s'effondraient au sol avant d'exploser en morceaux.
L'effroyable bête rugissait sous les coups des Amiraux, mais finissait toujours par se régénérer. Elle voulut ensuite se déplacer, mais s'effondra sous son propre poids avant de se reformer. N'étant pas confectionnée à la perfection, elle ne pouvait pas bouger et se contentait de balayer ce qui se trouvait à sa portée à l'aide de ses pattes antérieures. D'énormes débris de pierre volèrent sur la Grande Place, écrasant des Marines par centaines.
Sengoku donna l'ordre d'abattre Noriko avant de se ruer vers l'Empereur sous sa forme de Bouddha géant. Le fracas de leur rencontre résonna dans les airs et fit trembler l'île.
De son côté, accompagné de Vice-Amiraux et courant de tous les côtés, Garp tentait d'assurer la protection et la fuite des soldats blessés en repoussant les gravats de ses poings.
Ceux aptes à tenir debout s'empressèrent d'obéir aux ordres et vinrent braquer leurs fusils et mortiers vers Noriko. Ils tirèrent tous en même temps. Un grand nombre de balles rebondit sur le brouillard, tandis que le reste passa à travers son corps, formant des trous d'eau qui se refermaient instantanément.
Un souffle émana d'elle et les repoussa tous violemment.
Par le biais de cette défense improvisée, une fissure se propagea jusqu'aux remparts de la ville fortifiée qui s'écroulèrent sur eux-mêmes dans un fracas assourdissant. L'instant d'après, les habitations implosèrent pour certaines et explosèrent pour d'autres, laissant apercevoir les restes des canalisations qui retombaient lourdement au sol.
Des cris de désespoir s'élevèrent parmi les Marines impuissants qui voyaient leurs maisons être réduites en miettes.
Mihawk serra les dents. Si Noriko détruisait l'île, elle ne pourrait pas en réchapper. Son bras protégeant ses yeux, il avançait vers elle, forçant dans ses jambes pour ne pas être rejeté en arrière.
Marco fusa à travers le ciel, tourna au-dessus de Noriko, et fut repoussé quand il tenta de s'approcher. Les cris de ses camarades qui luttaient pour survivre l'obligèrent finalement à repartir vers eux.
Le gouffre scindant la Grande Place s'agrandit, des Marines tombèrent en hurlant avant de disparaître pour toujours.
Son Haki de l'Observation toujours actif, Mihawk percevait la panique générale qui s'était installée.
À l'opposé, les pirates de Barbe Blanche tentaient toujours de fuir, poursuivis par des Marines menés par le Colonel Smoker. D'autres soldats émergèrent rapidement des sous-sols des quais pour les prendre à revers, tandis que les Pacifistas en profitaient pour faire feu sur eux.
Suivant leurs envies et ménageant leurs efforts, les Grands Corsaires n'intervenaient qu'en cas d'extrême nécessité et uniquement pour assurer leur propre protection.
Aidé de pirates, Jinbe repoussait ceux en travers de sa route et continuait de foncer vers la baie. Dans ses bras, le jeune Chapeau de Paille était toujours inconscient. Une fois que l'homme-poisson atteindrait l'eau, il serait hors d'atteinte.
Le rugissement de la bête résonna plus fort lorsque l'une de ses pattes tomba de son corps avant de se reformer. Traversant les airs, l'eau détachée alla exploser au-delà du gouffre pour déferler à travers le reste de la Grande Place en emportant tout sur son passage.
La vague mortelle qui ressemblait davantage à un raz-de-marée fonça vers les quais avant de rejoindre l'océan dans une secousse qui fit trembler l'île. Aussi bien chez les Marines que chez les pirates, seuls les plus puissants purent contrer la terrible attaque.
De nouvelles vagues détruisirent toujours plus d'habitations avant de dévier vers l'océan.
Durant un bref instant, la tête de la créature sembla enfin se matérialiser avant de retomber en une violente cascade.
Quelle plaie...
La situation échappait dangereusement à Mihawk. Sans même s'en rendre compte, sa nièce allait non seulement tuer tout le monde, mais également trahir ce pourquoi il s'était battu toute sa vie.
Se trouvant désormais juste sous ses pieds, il tenta une nouvelle fois de la raisonner.
— Noriko ! Arrête !
Il activa son Haki de l'Armement et tendit une main, prêt à empoigner sa cheville.
Il lui fallut une fraction de seconde pour réagir et esquiver un énorme torrent d'eau qui explosa les dalles de pierre à l'endroit où il se trouvait tantôt. Il regarda autour de lui. L'attaque ne venait pas d'elle, mais de la bête.
— C'est inutile, ce titan la protège, hurla un soldat à ses subordonnés en les forçant à reculer, on pourra rien contre elle !
Mihawk fut particulièrement soulagé de leur ignorance.
Pauvres idiots, vous n'avez donc rien compris.
Ne souhaitant pas assister à la situation inverse qui ne l'arrangerait pas, il dégaina son sabre noir et se concentra pour trancher le brouillard qui cernait Noriko sans la blesser. Ceci fait, il se propulsa, contra une attaque de l'immense créature, et atteignit enfin sa nièce.
— Reprends-toi ! cria-t-il en la secouant.
Impassible et le regard vide, Noriko demeurait dans un état de transe. Son pouvoir la vidait de son énergie et mettrait bientôt ses jours en danger. Mihawk pesta. N'ayant plus le choix, il avisa son ventre et repéra l'endroit où il pourrait poignarder sa chair en évitant soigneusement ses organes vitaux.
Les poils de son échine se dressèrent. Il fit volte-face et plaça adroitement Noriko devant lui au moment où une lance de glace fusait vers eux.
La pointe acérée du projectile perfora profondément l'épaule de la jeune femme qui hurla de douleur. Simultanément, le rugissement de la créature déchira presque les tympans quand celle-ci se recroquevilla sur elle-même.
Mihawk rattrapa le corps inanimé de Noriko avant qu'elle ne chute. Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il jeta un œil vers Aokiji qui faisait déjà apparaître une nouvelle arme, déterminé à achever la jeune femme. Cependant, l'Amiral fut brusquement balayé par une vague et disparut de son champ de vision.
Le Corsaire secoua imperceptiblement la tête : la créature d'eau s'était déjà relevée. Noriko gisait pourtant dans ses bras, bel et bien évanouie.
Impossible...
Pris au dépourvu, Kizaru redoubla d'effort pour terrasser l'énorme masse d'eau qui s'agitait plus que de raison – mais qui mettait malgré tout plus de temps à se régénérer.
Guidé par son Haki, Mihawk leva les yeux vers l'endroit où se trouvaient les restes de l'échafaud.
Ce fut à ce moment-là que Barbe Noire fit son apparition au sein de Marineford. Surgissant de nulle part, le Grand Corsaire qui ne s'était pas présenté tantôt était accompagné des plus puissants pirates censés être emprisonnés à Impel Down. Il proclama haut et fort qu'il s'agissait de son nouvel équipage et observa ensuite le géant d'eau avec une admiration accompagnée d'un rire sinistre.
L'équivalent du bruit d'un tonnerre explosa dans l'atmosphère. En un battement de cils, Barbe Blanche – après avoir faussé compagnie à Sengoku – faisait face à Barbe Noire, l'accusant de traîtrise et affirmant que tout était de sa faute.
L'Amiral-en-Chef eut l'intelligence de ne pas se mêler de leur querelle et – toujours sous sa forme mythique – fonça prêter main forte à Kizaru.
Mihawk ne perdit pas non plus son temps avec cette affaire qui ne le concernait pas et profita de la confusion pour s'éloigner promptement. Durant sa course, il brisa d'un geste la lance plantée dans l'épaule de Noriko. La pointe du projectile lui causa plus de souci. La laisser en place finirait par nécroser les tissus sains, mais la retirer risquerait de causer une hémorragie. Il retint un soupir agacé.
Il faut toujours que tout soit compliqué avec toi.
Derrière lui, le terrible affrontement entre Barbe Blanche et Barbe Noire terminait de détruire ce qui entourait la bâtisse principale du Quartier Général. Une épaisse fumée noire obscurcit le ciel. L'instant d'après, les ondes de choc cessèrent brusquement.
Mihawk franchit le gouffre qui le séparait de la baie. Il avisa brièvement les écrans géants qui montraient l'énorme créature et le combat de l'Empereur. Affaibli, ce dernier était désormais la cible des attaques de l'équipage de Barbe Noire.
Il ne s'en sortira pas.
Le Corsaire secoua la tête et se recentra sur sa course. Il assura maîtriser la situation à quelques Marines qui tentaient de lui venir en aide quant à l'arrestation de Noriko et s'engouffra à travers le dédale de bâtisses en ruine. L'assemblée concentrée sur les terribles combats, personne ne chercha à le suivre.
Un souffle glacial indiqua qu'Aokiji s'était relevé. Son attaque combinée avec celles de Kizaru et Sengoku explosa l'immense créature d'eau qui rugit sous la violence du choc.
Un silence de mort s'abattit. Les deux écrans diffusaient maintenant Barbe Blanche qui prononçait ses derniers mots. Sur la Grande Place, l'intégralité des Marines et des Pirates avaient cessé tout combat, les yeux braqués sur lui.
Loin de se sentir concerné, Mihawk profita de ce bref moment de répit pour poser un genou à terre et se pencher vers Noriko. Inconsciente et pâle comme un linge, elle transpirait à grosses gouttes et faiblissait à mesure que le temps s'écoulait. Il passa une main sur son front brûlant et siffla entre ses dents. L'organisme de sa nièce luttait péniblement contre toutes les blessures subies et l'énergie consumée par son pouvoir la tuait à petit feu. Il leva le reste de son haut et déglutit en voyant l'état de sa hanche qui saignait. Si elle restait endormie trop longtemps, elle ne se réveillerait plus.
Mihawk se tint prêt à bondir lorsque Doflamingo atterrit près d'eux, les mains dans les poches.
Tremblant d'excitation et affichant un sourire qui s'étirait d'une oreille à l'autre, il admirait le monstre d'eau qui ne se débattait presque plus.
— La voilà donc, sa véritable puissance...
Percevant immédiatement ses attentes, le corps de Mihawk se contracta et son sang pulsa dans ses tempes. À peine effleura-t-il le manche de son sabre noir que le Grand Corsaire disparut aussitôt, son rire sadique résonnant quelques secondes dans les airs.
Mihawk savait qu'il serait amené à le revoir et cela n'augurerait rien de bon. Il contrôla difficilement la colère qui montait en lui et s'obligea à reporter son attention sur sa nièce.
Le souffle court, elle ouvrit les yeux, puis remua les lèvres avant de poser son regard vitreux sur les restes de la créature. Harassée, elle ne réagit pas et sa tête retomba contre le torse du Corsaire quand elle perdit de nouveau connaissance.
Tiens bon, Noriko.
À contrecœur, il plongea sa main dans la plaie de son épaule ensanglantée et écarta la chair pour trouver le morceau de glace.
Noriko s'agita d'abord faiblement avant de grimacer, puis pleura finalement de douleur. En proie à des spasmes musculaires, elle tenta de repousser son oncle en vain.
Simultanément, Barbe Blanche hurlait ses derniers mots.
Le Corsaire ne releva pas le mouvement de panique causé par l'annonce fracassante de l'Empereur qui s'était déjà éteint.
— Ça va faire mal, prévint-il.
Les doigts poisseux de sang, il dut s'y reprendre à plusieurs fois pour agripper le bloc froid, et retira finalement sa main.
Noriko se réveilla en sursaut et le cri d'agonie qu'elle poussa résonna dans le ciel. Au même moment, la créature d'eau s'élevait de nouveau, puis une violente vague détruisit définitivement la bâtisse principale.
Mihawk écrasa la bouche de sa nièce pour la faire taire et éviter d'attirer l'attention, tandis qu'elle le suppliait du regard de faire cesser ses souffrances en s'étranglant avec ses propres sanglots. Imperturbable, il attendit qu'elle s'épuise toute seule et qu'elle laisse une nouvelle fois son corps s'affaisser sous son propre poids.
Il se redressa, une main comprimant fortement l'épaule de Noriko pour arrêter le saignement, se concentra pour laisser son Haki traverser ce qui restait du champ de bataille et chercha à percevoir l'aura du seul homme qu'il estimait capable de la protéger.
*****
— Marco, avait murmuré Barbe Blanche à voix basse tandis que ses camarades étaient retournés à leurs occupations. Si cette fichue peste dit vrai, je compte sur toi pour la garder en vie.
Peu enchanté à cette idée, le Phénix avait fermé les yeux une seconde de trop et avait longuement inspiré. Même s'il avait encore le temps d'atteindre Banaro, il obéit tout de même aux ordres.
— C'est noté.
Il avait laissé couler un regard dur sur Noriko – toujours prostrée sur le pont et au bord de l'épuisement – puis s'était attardé sur le bracelet en perles rouges qu'elle portait. Si Ace possédait le même, il pouvait également s'agir d'une mauvaise coïncidence.
Son paternel avait pris une nouvelle gorgée de saké et avait laissé échapper un râle de satisfaction.
— Je sais que tu n'approuves pas, mais il faut garder un œil sur elle. Son pouvoir sera soit bénéfique, soit destructeur, et dans les deux cas, elle ne se rendra compte de rien.
Méfiant, le second avait froncé les sourcils.
— Ce que tu as pris pour le Haki des Rois, avait repris son capitaine, c'était le pouvoir de son Fruit du Démon et elle n'en a même pas eu conscience.
— Le Fruit de l'eau... On dit qu'il n'apparaît qu'une fois tous les mille ans.
— Exact. J'ai ressenti sa puissance. Et je sais que toi aussi.
Marco s'humecta les lèvres, repensant à la réaction de Noriko, puis tourna le chapeau d'Ace dans ses mains.
— Tu affirmes qu'elle n'était pas consciente, mais comment peux-tu savoir avec certitude qu'elle ne perdra pas le contrôle et qu'elle ne nous tuera pas tous jusqu'au dernier ?
L'Empereur avait émis un souffle amusé.
— Je peux pas.
Bon sang... Je m'attendais pas à ça.
Marco avait cru pouvoir atteindre Noriko avant qu'elle ne le repousse d'un violent souffle et l'observait désormais depuis le ciel.
Cela s'était déroulé très vite, mais il avait eu le temps de croiser son regard et en avait été, un court instant, déconcerté. L'expression figée de la jeune femme indiquait très clairement qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même et qu'elle n'avait plus aucune conscience de ce qu'elle faisait.
Il jeta un œil à l'énorme colosse d'eau qui luttait toujours contre Kizaru et Aokiji. Imperturbable, la masse difforme se régénérait après chaque coup, tout en rugissant de fureur.
Marco contracta la mâchoire.
Cette chose va tous nous tuer.
Même s'il peinait toujours à croire que c'était l'œuvre de Noriko, il fallait bien admettre que sa présence l'arrangeait pour le moment. Elle occupait bien assez l'attention des Amiraux après avoir détruit une partie de la ville et augmentait ainsi les chances de ses hommes et de ses alliés de s'en sortir indemnes.
Il esquiva habilement les tirs d'un tri-canon et s'éleva un peu plus. Noriko était du mauvais côté du gouffre et ne pourrait plus rejoindre la baie. Il devait à tout prix l'emmener avec lui par la force avant qu'elle ne se fasse abattre par la Marine, mais il était impossible de l'approcher sans qu'elle ne le prenne pour un ennemi.
Non loin de la jeune femme, Dracule Mihawk – Œil de faucon – luttait contre les puissantes ondes qui émanaient d'elle.
Marco l'avisa avec méfiance. Devrait-il se débarrasser de lui ?
Il n'avait aucune certitude quant à ses intentions et rien ne garantissait sa loyauté. S'il avait empêché sa nièce de se faire tuer avant qu'elle ne perde le contrôle, il n'en restait pas moins un Grand Corsaire au service du Gouvernement Mondial.
Le Phénix jura intérieurement. Le chagrin causé par la perte d'Ace et la volonté de son paternel de finir le combat seul l'empêchaient de réfléchir correctement. Il n'avait pourtant pas le droit d'hésiter : Mihawk avait assurément choisi son camp. S'il se mettait sur son chemin, Marco suivrait donc les ordres de son capitaine et protégerait Noriko, quitte à perdre la confiance de cette dernière en tuant son oncle.
Des cris le sortirent de ses pensées. Courant vers la baie, ses camarades tombaient sur les coups des Marines qui les prenaient à revers. Temporairement impuissant concernant le sort de la jeune femme, le commandant changea de direction et fonça à vive allure pour les aider.
Barbe Blanche utilisait ses dernières forces pour sauver son équipage, il était impensable que ses efforts soient vains. La réalité rattrapa brutalement Marco : d'ici peu, il serait le capitaine de l'intégralité de la flotte. Il chassa les larmes de ses yeux et se força à se concentrer. L'heure n'était pas propice aux émotions, il devait d'abord faire tout ce qui était en son pouvoir pour sauver le plus de vies possible.
De terribles fracas résonnaient derrière lui. En jetant un coup d'œil par-dessus son épaule, il entraperçut Sengoku et Barbe Blanche livrer un combat acharné.
Suite à son affrontement avec Akainu, le paternel était salement blessé, comme en témoignait son torse perforé et son visage partiellement arraché. Pour autant, il ne faiblissait pas et continuait de contrer les attaques de l'Amiral-en-Chef.
Le cœur lourd, Marco se recentra sur ses obligations et plongea.
D'un coup de talon, il terrassa un Pacifista qui s'apprêtait à tirer un laser et aperçut Joz au même moment. Malgré les séquelles causées par sa prison de glace qui faisaient trembler son corps de fatigue, il continuait d'assurer le combat, repoussant toute tentative d'aide.
Les troupes de Marines qui les poursuivaient étaient menées par le Colonel Smoker qui ordonnait à sa subordonnée l'évacuation des soldats blessés.
Une voix héla le Phénix au moment où il brisait les cervicales d'un ennemi.
Vista repoussa la fumée aveuglante devant lui d'un coup de sabre et s'approcha.
— Où est la demoiselle ?
Marco secoua la tête.
— Hors de contrôle.
Tous deux levèrent les yeux vers le colosse qui se débattait en rugissant. Une gigantesque masse d'eau se détacha de lui. L'instant d'après, une vague mortelle déferlait vers la baie, emportant violemment tout ce qui se trouvait sur son passage. Derrière eux, leurs camarades et alliés tentaient toujours de rejoindre les navires. Impuissants, ils allaient tous être noyés et envoyés dans les tréfonds de l'océan.
C'est pas vrai !
D'un seul geste, les deux commandants se déployèrent chacun d'un côté et repoussèrent la vague à l'aide d'ondes de choc provoquées par les lames et les flammes bleues. La puissance de frappe fit gronder le sol. Bien que déviée, l'eau fonça toujours vers la baie de part et d'autre, couvrant les quais et emportant les nombreux gravats qui jonchaient la Grande Place.
— Regarde ! aboya Vista.
Les yeux de Marco s'écarquillèrent. Le torrent avalait plusieurs dizaines de Marines qui criaient de terreur, mais évitait de peu tous les pirates et alliés, les contournant au dernier moment ou se contentant de passer sur eux sans même les faire trembler.
— Elle... Elle nous protège ? murmura-t-il sans vraiment y croire.
Une nouvelle vague inonda la Grande Place avant de terminer sa course par-delà les quais. De nouveau, seuls les ennemis trouvèrent la mort.
Vista secoua vivement Marco par l'épaule pour le ramener à la réalité.
— Rejoins-la, ordonna-t-il, on n'a pas le temps de se poser de questions. Je regroupe nos vaillants camarades et on s'occupe d'évacuer tout le monde.
Il n'attendit pas de réponse et partit retrouver les autres commandants.
Les dents serrées, Marco se transforma pour prendre son envol. S'il avait le sentiment d'abandonner son équipage, il faisait confiance à ceux qui dirigeaient les flottes pour prendre la relève. Ensemble, ils guideraient tous ceux qui en auraient besoin.
Il observa ses compagnons. Dans l'incompréhension la plus totale, ils prenaient d'abord peur lorsque les vagues incessantes fonçaient vers eux, puis très vite, apprirent à les ignorer et à courir toujours plus loin en voyant les Marines se faire emporter. Le Phénix inspira pour conserver son calme. Même si ce n'était que pour un court instant, il pouvait se permettre de détourner le regard.
Ses yeux se posèrent sur Jinbe qui portait toujours Luffy dans ses bras, accompagné de plusieurs camarades qui ouvraient la voie. Il se rapprocha pour s'assurer que l'homme-poisson était en état de continuer et ce dernier balaya l'air de sa main pour l'inciter à ne pas s'occuper de lui. Toujours en état de choc, le Chapeau de Paille demeurait inconscient, le visage marqué par la douleur.
Le frangin est sauf pour le moment.
Lorsque Noriko apparut de nouveau dans le champ de vision de Marco, il eut tout juste le temps de voir Dracule Mihawk se servir d'elle comme bouclier humain face à une attaque d'Aokiji.
Son souffle se coupa l'espace d'un instant.
Une lance de glace plantée dans l'épaule, elle retomba inerte dans les bras de son oncle, tandis que l'Amiral était balayé par une vague envoyée par le colosse d'eau.
Marco plongea vers eux, mais arrêta cependant sa course en plein vol lorsque son attention fut détournée. Déjà hors de lui, il retint juste à temps sa fureur qui manqua d'exploser : sur les vestiges de l'échafaud, Teach – qui se faisait maintenant appeler Barbe Noire – présentait son nouvel équipage.
Avant que le Phénix ne puisse réagir, Barbe Blanche apparut brusquement devant le traître.
Leur duel interrompu, Sengoku ne resta pas sans rien faire et se propulsa vers le colosse pour prêter main forte à Kizaru.
Ce n'est qu'à ce moment-là que Marco constata que quelque chose n'allait pas. Si Noriko était hors d'état de nuire, il aurait dû en être de même pour sa création dévastatrice.
Un bruit fracassa le ciel.
Le cœur du Phénix se brisa lorsqu'il vit Barbe Blanche, grièvement blessé, lutter contre Teach. Il prit sur lui pour obéir à la dernière volonté de son capitaine qui lui interdisait d'intervenir, mais ne put détacher son regard de l'affrontement. Il savait que, même vainqueur, son père rendrait son dernier souffle d'ici peu.
Barbe Blanche laissa parler sa haine, reniant celui qu'il avait autrefois appelé son fils et se déchaîna sur ce dernier. Bien qu'affaibli, il était toujours redoutable et prit rapidement le dessus. Il attrapa Teach par la gorge, le coucha à terre et fit apparaître une onde de choc qui enfonça l'homme dans les tréfonds de la Grande Place.
Couvert de sang, Teach se releva malgré tout et activa le pouvoir de son Fruit des Ténèbres, volé à Thatch après l'avoir assassiné. De la fumée noire émana de son corps, faisant disparaître ce qui se trouvait autour de lui.
Barbe Blanche brisa le ciel sous ses doigts, mais l'onde de choc qu'il tenta de créer fut aspirée à son tour.
— Même le plus puissant des Fruits du Démon ne peut rien contre moi, affirma fièrement Teach.
L'Empereur afficha un sourire dangereux qui déchira un morceau de peau qui pendait lamentablement de l'os de sa mâchoire.
— Ton excès de confiance et ta précipitation causeront ta perte.
Il serra sa poigne sur son bisento et l'abattit sur son ancien subordonné. Il l'immobilisa ensuite en écrasant bruyamment son pied sur son thorax qu'il broya presque et s'apprêta à l'achever.
Un hurlement resta coincé dans la gorge de Marco lorsque l'équipage de Teach intervint pour le sauver. Tous sautèrent déloyalement sur Barbe Blanche et laissèrent parler leur puissance.
Surpris, le Phénix dut atterrir pour reprendre forme humaine.
Son paternel fut fusillé, embroché et son corps meurtri par quantité d'armes en tout genre. Immobile, rattrapé par la maladie qui le rongeait ainsi que les blessures infligées par ses autres combats, il ne résista pas et se laissa faire.
Marco s'effondra à genoux, les larmes inondant ses joues. Sa loyauté l'empêchait d'intervenir : s'il désobéissait maintenant, son père ne lui pardonnerait jamais et emporterait sa déception dans la tombe.
Toujours debout et à l'agonie, Barbe Blanche ne trembla pas lorsque ses ennemis arrêtèrent leur massacre, considérant qu'il en avait eu assez.
Au même moment, le colosse d'eau explosa dans un terrible fracas sous les coups combinés de Sengoku, Kizaru et Aokiji – qui s'était remis de la dernière attaque.
Conscient de la situation de Barbe Blanche, l'Amiral-en-Chef reprit forme humaine et ouvrit grand la bouche en apercevant le spectacle affligeant qui se déroulait sous ses yeux.
La Grande Place devint subitement silencieuse. Tous ceux présents se tournèrent vers les écrans géants qui affichaient l'Empereur.
La respiration rauque, il cracha du sang.
— Ce n'est pas toi... l'homme qui succèdera à Roger.
Teach se redressa, les yeux débordant de haine. S'il était mal en point, il ne montrait pas de signes de faiblesse.
Barbe Blanche parlait faiblement, mais Marco entendait chaque mot.
— Les gens porteront toujours la volonté de Roger... Éteindre... Éteindre sa lignée n'éteindra pas sa flamme. Elle est transmise depuis les temps anciens et sera transmise... aux générations futures. Un jour, quelqu'un défiera le monde entier.
Il toussa bruyamment et s'étrangla avec son propre sang.
— Sengoku... Vous tous, les gens du Gouvernement Mondial. Craignez la bataille qui engloutira le monde, parce qu'elle... finira par arriver. Moi je m'en fiche, mais quelqu'un le trouvera...
L'horreur déforma le visage de l'Amiral-en-Chef qui se rua vers Barbe Blanche, tandis que celui-ci souriait avec une fierté non dissimulée.
Il inspira, gonflant ce qui lui restait de poumons encore intacts, et s'égosilla.
— LE ONE PIECE EXISTE !
Sengoku hurla de colère et une agitation générale secoua l'intégralité de Marineford. Pirates et Marines s'offusquèrent et s'enjouèrent d'une seule voix.
Un terrible cri d'agonie transcenda brusquement le ciel. Simultanément, le colosse d'eau s'agita de nouveau.
Pris au dépourvu, l'Amiral-en-Chef ne put qu'assister à la destruction totale de la bâtisse principale qui fut balayée par une violente vague.
Kizaru et Aokiji réagirent aussitôt et reprirent le combat, aidés des hauts gradés.
Marco souriait nerveusement à travers ses larmes. L'annonce de l'existence du One Piece bouleverserait le monde et déclencherait assurément une nouvelle vague de piraterie.
Imprévisible jusqu'au bout, c'est bien digne de toi, père.
Il perdit son sourire lorsqu'il remarqua que l'Empereur s'était bel et bien éteint pour toujours – planté sur ses deux pieds, il ne s'était pas effondré pour rendre son dernier souffle. Son manteau glissa de ses épaules, dévoilant son emblème tatoué sur son dos parfaitement dénué de la moindre cicatrice : jamais, au cours de sa longue vie, il n'avait tourné le dos à ses ennemis.
Ni même dans la mort.
Marco essuya négligemment ses yeux et se força à se lever. Son cœur empli de haine lui ordonnait d'aller abattre Barbe Noire sur le champ, mais sa raison, plus forte, lui rappela qu'il n'était désormais plus capitaine en second : sa vengeance devait attendre.
Tout en saluant une dernière fois son père, il prit son envol, bien décidé à mettre la main sur Mihawk pour récupérer Noriko de force. Après cela, il fuirait avec son équipage qui était officiellement sous ses ordres et sa responsabilité.
Il atterrit lourdement devant Œil de Faucon, le forçant à faire un bond en arrière pour l'esquiver.
Ses ailes déployées et son corps brûlant de colère sous les flammes bleues, le Phénix était prêt à engager le combat. Il jeta un bref coup d'œil à Noriko qui respirait à peine.
— Donne-la moi, rugit-il, je te laisserai pas l'emporter !
Le Corsaire fronça les sourcils et siffla de mépris.
— Tu me crois capable de faire du mal à ma propre nièce ?
Le sang de Marco ne fit qu'un tour. Il n'eut cependant pas le temps de mentionner l'état déplorable de l'épaule de Noriko : ses flammes s'éteignirent sous la surprise au moment où Mihawk lui jeta presque son corps dans les bras.
— Si je l'emmène avec moi, ils la tueront, se contenta-t-il de dire en guise d'explication. Je sais que tu sauras quoi faire.
Désemparé, le Phénix fronça les sourcils en retroussant sa lèvre supérieure.
— Tu l'aidais depuis le début ?
Sans un regard pour Noriko, le Corsaire dégaina son sabre et fit face au colosse d'eau qui rugissait toujours.
— Partez vite.
Il n'attendit pas et s'élança en abandonnant sa nièce derrière lui.
Marco n'avait pas le temps de comprendre. Les deux hommes n'avaient habituellement aucune raison de se faire confiance, mais ils partageaient désormais le même objectif : la survie de Noriko.
Il vérifia le pouls de cette dernière. Ses dents se serrèrent quand il comprit qu'elle ne tiendrait plus très longtemps.
Merde.
Il fit volte-face et courut le plus vite possible. Ses bras tenant fermement Noriko, il ne pouvait pas déployer ses ailes pour se transformer et devait donc fuir à pied. Grâce à son pouvoir, il fit apparaître une flamme dans la paume qui comprimait l'épaule meurtrie de la jeune femme afin de l'aider à se régénérer.
Une onde verte illumina le ciel. L'endroit où la tête du colosse tentait inlassablement de se former avait été scindé en deux et retombait déjà en cascade, détruisant toujours plus d'habitations. Un rugissement résonna.
L'écran géant qui diffusait toujours Barbe Blanche permit d'apercevoir l'équipage de Teach recouvrir son corps à l'aide d'un drap noir. Tandis que ses hommes montaient la garde pour repousser les plus curieux, le capitaine disparut en-dessous.
Marco se força à se concentrer. Son père était mort. Il ne pouvait plus rien faire pour lui. Il ne pouvait pas se permettre de s'arrêter.
À bout de souffle, il sortit des ruines qui cernaient la Grande Place et se dirigea vers ses hommes. Quelques Marines tentèrent de lui barrer la route. Il les repoussa violemment d'une onde créée par ses flammes bleues et se propulsa au-dessus de leurs têtes d'un puissant coup de pied.
Joz et Vista rejoignirent ses côtés pour repousser les Marines récalcitrants, puis coulèrent un regard inquiet vers Noriko, dont le thorax peinait à se soulever.
— Beaucoup ont réussi à embarquer, rapporta l'épéiste. Les alliés assurent leurs arrières, mais sont tous exténués et ne tiendront pas longtemps. J'ai déployé les commandants afin qu'ils leur viennent en aide.
— Certains gars ont réussi à mettre la main sur un cuirassé, ajouta l'homme fait de diamants, il pourra résister aux canons le temps qu'on prenne le large et...
Il laissa sa phrase en suspens pour repousser le laser d'un Pacifista qui alla exploser loin devant eux, les forçant tout de même à s'arrêter.
Marco se redressa après avoir protégé Noriko de son dos et l'observa.
— Elle faiblit, souffla-t-il, la gorge serrée par l'angoisse. Elle tiendra pas jusque-là, je dois d'abord la soigner pour...
— Soit réaliste, coupa sèchement Joz, tu peux rien faire ici, elle aura plus de chance à bord.
Les yeux du Phénix se posèrent sur la hanche de la jeune femme, retenue par quelques fils qui laissaient le sang s'écouler de la chair brûlée. Elle avait atteint ses limites et le colosse d'eau qui s'agitait toujours derrière eux malgré son inconscience puisait dans le reste de son énergie vitale.
Elle est en train de mourir...
Marco rata une respiration lorsqu'il se souvint que Jinbe avait mentionné Emporio Ivankov, le seul qui pourrait la guérir. Il restait un espoir.
Une énorme secousse faillit leur faire perdre l'équilibre : Teach venait de réapparaître après avoir retiré le drap qui recouvrait Barbe Blanche. Si le corps de l'Empereur n'avait pas bougé, Marco se décomposa lorsque son ancien camarade tendit une main et brisa soudainement le ciel à l'aide de ses doigts.
— Il... Il a volé... son pouvoir ?
— C'est impossible, protesta férocement Vista en balayant l'air d'un coup de sabre, aucun homme ordinaire ne peut supporter le pouvoir de deux Fruits du Démon !
Ils se baissèrent tous au moment où une onde de choc balaya violemment l'intégralité de Marineford avant de la faire tanguer.
Teach brandissait ses deux mains en riant, l'une diffusant de la fumée noire liée à son pouvoir des ténèbres et l'autre brisant le ciel sous ses doigts.
Sous sa forme de Bouddha géant, Sengoku apparut au-dessus de sa tête et, dans un fracas assourdissant, l'écrasa d'un puissant coup de poing qui dévasta la moitié de la Grande Place en emportant une partie de son équipage dans de profondes crevasses.
Les hauts gradés qui luttaient toujours contre le colosse protestèrent vivement.
— Le Quartier Général, on pourra le reconstruire, mais je les laisserai plus toucher l'île !
L'Amiral-en-Chef n'attendit pas que Teach se remette de son attaque et laissa exploser sa rage quand il lui fonça dessus pour l'affronter.
Dépassé par la situation, le Phénix peinait à croire ce à quoi il assistait. Teach était déjà extrêmement dangereux, le pouvoir de Barbe Blanche risquait de le rendre surpuissant.
Il faut l'arrêter avant qu'il ne le maîtrise...
Le commandant secoua la tête pour reprendre ses esprits. S'il envisageait déjà une guerre de représailles pour tuer Barbe Noire et ainsi réclamer justice pour la mort de Barbe Blanche, il devait d'abord sortir vivant de cette guerre-ci.
Haruta et Izou – commandants de la douzième et seizième division – surgirent à leurs côtés, hors d'haleine.
— Faut qu'on bouge, quatre navires alliés viennent de couler, lâcha Izou, on est en train de repêcher les survivants, mais la situation est catastrophique !
— Il nous reste une chance tant que ce truc est encore là, précisa Haruta en pointant son index.
Tous levèrent la tête vers le colosse d'eau qui se régénérait encore – bien que de moins en moins vite – sous les coups des deux Amiraux en poussant des rugissements stridents. Les ondes vertes continuaient également de le trancher, mais aucune d'entre elles ne l'achevait. Les cascades qui en résultaient écrasaient les dernières fondations de la ville avant de se jeter dans l'océan, évitant les pirates, mais emportant toujours plus de Marines sur son passage.
— Je dois retrouver Ivankov, souffla le Phénix. Noriko ne doit pas seulement rester en vie pour Ace, elle... elle est en train de tous nous sauver, on peut pas...
Il déglutit, puis trembla de colère.
Vista posa une main sur son épaule et esquissa un sourire encourageant.
— On la sauvera.
Un nuage de fumée emprisonnant une soixantaine d'hommes les survola. Le Colonel Smoker n'avait pas cessé sa lutte et empêchait quiconque de s'enfuir.
Izou jura à voix haute et se propulsa vers ses camarades pour les secourir. Une terrible explosion résonna. Ne se faisant aucun souci pour chacun de ses commandants qu'il savait puissant, Marco ordonna à ses camarades de continuer.
Un cri d'agonie qui était tout sauf humain leur fit faire volte-face vers l'endroit où se trouvait le colosse d'eau. Du moins, où il aurait dû se trouver. À sa place ne se tenait plus qu'une ultime cascade d'eau qui retombait lourdement.
— Ce... il est mort ? balbutia Haruta.
D'immenses ondes vertes élevèrent le sol afin de former un abri aux côtés du Phénix qui fronça les sourcils d'incompréhension.
Œil de Faucon... ?
Cette fois, l'eau provenant du colosse ne fonça pas directement vers les Marines, n'esquiva pas les pirates qui furent emportés, et suivit simplement la force de la gravité avant de sombrer de moitié dans le gouffre et de continuer son chemin vers l'océan.
Des cris de terreur s'élevèrent.
L'estomac de Marco tomba dans ses talons. La gorge soudainement sèche, il n'eut pas besoin de baisser la tête pour comprendre que le cœur de Noriko venait de s'arrêter.