The New Era
Chapitre 5 : Chapitre 05 : Vers Last Camp
7490 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 28/12/2025 16:23
Note de l'auteur :
Avant de démarrer ce chapitre, je vous invite à lire le Hors-Série 1 publié dans "The New Era : Échos du Passé".
Moby Dick. Trois jours après le retour de Saint Poplar.
Le cri la réveilla.
Sohalia se redressa brusquement dans son lit, le cœur battant à tout rompre, cherchant la source du danger. Ses mains agrippèrent les draps trempés de sueur, ses poumons luttant pour aspirer de l'air.
Le marine. Encore le marine.
Ses yeux suppliants. La lame sectionnant sa gorge. Le sang jaillissant en un arc écarlate.
« Hé, Lia. »
La voix grave de Dom la tira de sa spirale de panique. Il se tenait près de son lit, penché vers elle, son visage immense exprimant une inquiétude sincère.
« C'était juste un cauchemar. Tu es en sécurité. »
Sohalia hocha faiblement la tête, incapable de former des mots. Sa gorge était serrée, douloureuse. Avait-elle crié dans son sommeil ? Combien d'hommes avait-elle réveillés cette fois ?
Dom lui tendit une gourde d'eau. Elle la saisit d'une main tremblante et but avidement, l'eau fraîche apaisant légèrement la brûlure dans sa poitrine.
« Merci, » murmura-t-elle finalement.
« C'est la troisième nuit d'affilée. » Ce n'était pas un reproche, juste une constatation. « Tu devrais peut-être en parler à Marco. »
« Je vais bien. »
Dom arqua un sourcil massif – expression qui aurait été comique en d'autres circonstances.
« Ouais. Tu en as tout l'air. »
Sohalia ne répondit pas. Que pouvait-elle dire ? Que les cauchemars ne s'arrêteraient jamais ? Que chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle revoyait le marine se trancher la gorge, encore et encore, dans une boucle infernale ?
Autour d'elle, le dortoir de la cinquième division demeurait plongé dans le silence. Quelques ronflements légers. Des respirations paisibles. Comment pouvaient-ils tous dormir si tranquillement alors que le monde s'effondrait ?
« Rendors-toi, » dit doucement Dom en regagnant son propre lit. « Demain sera une longue journée. »
Demain.
Sohalia se rallongea lentement, fixant le plafond invisible dans l'obscurité. Demain, ils partiraient pour Las Camp. Demain, elle se rapprocherait de Jef Mentaru.
Demain, tout changerait.
Elle ferma les yeux, mais le sommeil ne revint pas.
L'aube se leva sur un Moby Dick en pleine effervescence.
Sohalia émergea du dortoir pour découvrir le pont grouillant d'activité. Les commandants aboyaient des ordres, les hommes couraient dans tous les sens, des provisions s'empilaient près des chaloupes.
« Lia ! »
Vista se dirigeait vers elle, son éternel haut-de-forme légèrement incliné. Il portait ses deux épées en travers du dos – signe qu'ils s'attendaient à des problèmes.
« Le Paternel veut nous voir. Briefing dans dix minutes. »
« Tous les commandants ? »
« Tous ceux qui partent. » Vista marqua une pause. « Toi incluse. »
Sohalia hocha la tête et le suivit vers la salle de réunion située sous le pont principal.
La pièce était déjà bondée lorsqu'ils arrivèrent. Marco se tenait près d'une carte étalée sur la grande table centrale, discutant à voix basse avec Jozu. Ace était appuyé contre le mur, les bras croisés, son chapeau de cowboy tiré bas sur ses yeux. Plusieurs autres commandants s'installaient sur les bancs disposés en demi-cercle.
Et au fond de la salle, imposant même assis, Barbe Blanche observait ses fils avec cette expression indéchiffrable qu'il arborait avant chaque opération importante.
« Ma fille, » l'appela-t-il lorsqu'il la vit. « Viens t'asseoir. »
Sohalia obéit, prenant place sur un banc près de Vista. Ace lui lança un regard – pas hostile, mais intense, évaluateur. Elle lui répondit par un hochement de tête discret.
Depuis la bataille de Saint Poplar, quelque chose avait changé entre eux. Pas de l'amitié, pas encore. Mais une compréhension mutuelle. Une alliance forgée dans la douleur et la promesse de vengeance.
« Bien, » commença Barbe Blanche de sa voix de tonnerre. « Vous savez tous pourquoi nous sommes ici. »
Il se pencha en avant, son regard balayant l'assemblée.
« Las Camp. Une île dans West Blue où, selon nos informations, se trouve Jef Mentaru. Il aurait été aperçu à plusieurs reprises sans pour autant qu'il n'y ait d'attaque de marine sur l'île. »
Le nom fit frémir Sohalia. Elle sentit les regards de plusieurs commandants se poser sur elle.
« Les informations proviennent d'une source fiable, » poursuivit le capitaine. « Jef serait caché dans les montagnes au nord de l'île. »
« Quelle garantie avons-nous que cette information soit exacte ? » demanda Jozu de sa voix grave.
« Aucune. » Barbe Blanche sourit sans joie. « Mais c'est notre meilleure piste. Et nous ne pouvons nous permettre de l'ignorer. »
Marco prit la parole, pointant différents endroits sur la carte.
« Las Camp est une île relativement petite. Pas de base Marine, donc théoriquement sûre. Mais Jef le sait probablement aussi. Il faut s'attendre à ce qu'il ait envoyé des hommes surveiller l'endroit. »
« Combien de navires ? » demanda Vista.
« Deux. Le Moby Dick reste ici, avec Pops et la moitié de l'équipage. Trop risqué de l'exposer en territoire potentiellement hostile. » Marco traça une ligne sur la carte. « Nous prendrons deux des répliques. Première, deuxième, et cinquième. »
« La quatrième ? » La question venait d'Ace.
Un silence pesant s'installa.
La quatrième division. Celle de Thatch. Celle qui n'avait plus de commandant.
« Elle reste ici, » répondit finalement Barbe Blanche. « Pour protéger le Moby Dick. »
Sohalia vit les mâchoires de plusieurs hommes se crisper. La blessure était encore trop fraîche.
« Shanks nous accompagne, » reprit Marco, chassant le malaise. « Avec son équipage. Ça nous fait environ cent hommes. Suffisant pour une reconnaissance, pas assez pour attirer trop l'attention. »
« Sept jours de navigation, » ajouta Jozu. « Si les vents sont favorables. »
« Nous partons dans une heure, » conclut Barbe Blanche. « Préparez vos divisions. Provisions pour deux semaines. Armes et munitions. Et que personne ne parte seul. »
Son regard se posa sur Sohalia.
« Ma fille. Reste un moment. »
Les commandants se levèrent et sortirent progressivement. Ace s'attarda près de la porte, mais Marco lui fit signe de sortir. Lorsque la pièce fut vide, Barbe Blanche se leva – ou plutôt se déploya, tant sa stature était imposante même dans cet espace confiné.
Il s'approcha de Sohalia et posa une main massive sur son épaule.
« Tu es prête ? »
« Je... » Elle hésita. « Je dois l'être. »
« Ce n'est pas ce que j'ai demandé. »
Sohalia leva les yeux vers lui, croisant ce regard qui semblait capable de lire jusqu'au fond de son âme.
« J'ai peur, » admit-elle finalement. « Chaque nuit, je le revois. Jef. Ce qu'il a fait au marine. Ce qu'il m'a fait. » Sa voix se brisa légèrement. « Et j'ai peur que lorsque je le reverrai pour de vrai, je... je perds à nouveau le contrôle. »
« La peur est naturelle. C'est ce que tu en fais qui compte. »
« Et si je mets les autres en danger ? Si Jef prend le contrôle et que je... »
« Tu ne seras pas seule. » Barbe Blanche resserra son étreinte. « Marco veillera sur toi. Ace, Vista et Shanks et ses hommes aussi. Tous mes fils. Et moi, même de loin, je serai avec toi. »
Les larmes montèrent aux yeux de Sohalia, mais elle les retint.
« Merci, Père. »
« Revenez en un seul morceau. » Un sourire passa sur son visage ridé.
Cette fois, Sohalia ne put retenir une larme. Elle s'essuya rapidement les yeux.
« Je ne vous décevrai pas. »
« Tu ne m'as jamais déçu, ma fille. »
Une heure plus tard, Sohalia se tenait sur le pont, son sac chargé sur les épaules, regardant les préparatifs finaux.
Les deux navires répliques du Moby Dick étaient amarrés de chaque côté du navire principal. Plus petits, plus rapides, mais tout aussi impressionnants avec leurs figures de proue en forme de baleine.
« Prête ? »
Marco apparut à ses côtés, portant lui aussi un sac de voyage. Ses cheveux en bataille dansaient dans le vent marin.
« Autant que possible. »
« Tu es dans quelle division déjà ? »
« Cinquième. Avec Vista. »
« Bon choix. » Marco sourit. « Vista prend soin de ses hommes. Et Dom aussi, à sa manière. »
Comme s'il avait entendu son nom, le géant en question apparut, portant ce qui ressemblait à trois sacs de provisions à lui tout seul.
« SOHALIA ! » rugit-il joyeusement. « Tu viens avec nous ! C'est parfait, j'avais besoin de quelqu'un pour me tenir compagnie ! »
« Je ne suis pas sûre d'être à la hauteur, » répondit-elle avec un sourire en coin.
« Ne t'inquiète pas, je parlerai pour deux ! »
Marco rit doucement. « Tu vas t'amuser. »
« Ou devenir sourde. »
« Probablement les deux. »
Le signal de départ retentit – trois coups de corne graves qui résonnèrent sur l'océan.
« C'est l'heure, » dit Marco. « On se retrouve à bord. »
Il s'éloigna vers le navire de la première division. Sohalia se dirigea vers celui de la cinquième, suivant Vista et Dom qui montaient déjà à bord.
Juste avant d'embarquer, elle se retourna une dernière fois vers le Moby Dick.
Barbe Blanche se tenait à la proue, immense silhouette découpée contre le ciel. Il leva une main en un geste d'adieu.
Sohalia leva la sienne en réponse. Puis elle monta à bord, et les navires levèrent l'ancre.
Le premier jour en mer fut relativement calme.
Le temps était clément, le vent favorable. Les deux navires voguaient côte à côte, assez proches pour permettre les communications mais assez éloignés pour éviter tout risque de collision.
Sohalia passa la matinée à s'installer dans sa nouvelle cabine temporaire – un espace minuscule qu'elle partageait avec trois autres membres de la cinquième division. Après avoir rangé ses affaires, elle monta sur le pont.
L'air marin lui fouettait le visage, frais et vivifiant. Elle s'appuya contre le bastingage, observant l'océan qui s'étendait à perte de vue.
« Belle journée, n'est-ce pas ? »
Vista la rejoignit, ses deux épées cliquetant légèrement dans leur fourreau.
« Oui. »
« Tu t'es bien installée ? »
« Aussi bien que possible dans un placard. »
Vista rit et marqua une pause. « Comment te sens-tu ? »
« Pourquoi tout le monde me demande ça ? »
« Parce qu'on se soucie de toi. »
Sohalia soupira. « Je vais bien. Vraiment. »
« Les cauchemars ? »
Maudit soit Dom et sa grande bouche.
« Ils finiront par passer. »
« Peut-être. Peut-être pas. » Vista se tourna vers elle, son expression sérieuse. « Mais tu n'as pas à les affronter seule. D'accord ? »
Elle hocha la tête, la gorge soudain serrée.
« D'accord. »
Vista sourit et lui ébouriffa affectueusement les cheveux avant de s'éloigner pour superviser quelque chose avec Dom.
Sohalia resta seule au bastingage, perdue dans ses pensées.
Sept jours. Sept jours avant Las Camp. Sept jours avant de se rapprocher de Jef.
Elle ferma les yeux et respira profondément.
Je suis prête. Je suis prête. Je suis prête.
Mais elle savait que ce n'était pas vrai.
Les trois jours suivants s'écoulèrent dans une routine monotone mais rassurante.
Sohalia se levait tôt, s'entraînait sur le pont avec quelques membres de la cinquième division, mangeait, lisait, dormait. Les cauchemars revenaient chaque nuit, mais elle apprenait à les gérer. À se réveiller en silence, à contrôler sa respiration, à se rendormir.
Le quatrième jour, elle décida d'explorer le navire de la première division.
Des cordes tendues entre les deux navires permettaient de passer de l'un à l'autre – exercice périlleux que seuls les plus téméraires osaient tenter. Sohalia observa quelques pirates le faire avec une aisance déconcertante, puis prit son courage à deux mains.
La traversée fut terrifiante.
Le vent la secouait, la corde oscillait dangereusement, et à mi-chemin, elle commit l'erreur de regarder vers le bas.
L'océan bouillonnait entre les deux navires, prêt à l'engloutir si elle lâchait prise.
« NE REGARDE PAS EN BAS ! » cria quelqu'un depuis le navire de la première division.
Trop tard.
Sohalia serra les dents et continua, main après main, jusqu'à ce qu'enfin des bras la saisissent et la hissent à bord.
Elle s'effondra sur le pont, haletante. Elle traversa le pont et descendit vers la bibliothèque – pièce qu'elle connaissait bien pour en avoir passé tant d'heures dans celle du Moby Dick.
La porte était entrouverte.
Elle la poussa doucement et entra.
La bibliothèque était presque identique à celle du navire principal, mais légèrement plus petite. Des étagères du sol au plafond, remplies de livres de toutes sortes. Une grande table au centre. Quelques fauteuils confortables près des fenêtres.
Mais ce n'était pas Marco qu'elle vit en premier.
C'était le journal.
Le journal de bord du Moby Dick, posé ouvert sur la table.
Sohalia s'approcha lentement, comme attirée par une force invisible.
Les pages étaient jaunies par le temps, l'encre légèrement délavée par endroits. Mais les mots demeuraient lisibles.
Elle reconnut immédiatement l'écriture de Marco. Méthodique, précise, presque chirurgicale dans sa régularité. Chaque lettre formée avec soin.
"Jour 47. Navigation tranquille. Aucun incident à signaler. Ace s'est encore endormi pendant le dîner. Thatch a passé la soirée à plaisanter."
Un sourire étira les lèvres de Sohalia.
Elle tourna la page.
L'écriture de Vista, cette fois. Élégante, presque calligraphique, avec des fioritures inutiles mais charmantes.
"Jour 52. Tempête cette nuit. Quelques dégâts mineurs au gréement. Réparations en cours. Note personnelle : ne JAMAIS laisser Jozu aux fourneaux. L'infirmerie est encore pleine."
Elle rit doucement.
Puis une nouvelle écriture apparut.
Brouillonne. Maladroite. Presque illisible.
Ace.
Sohalia dut plisser les yeux pour déchiffrer.
"Jour 58. Rien dintéressan. Fait beau. Mangé beaucoup. Marco dit que jécrit mal mais jm'en fiche."
Elle secoua la tête, amusée. Même par écrit, Ace était... Ace.
Elle continua de tourner les pages, savourant ces fragments de vie qu'elle avait manqués. Sept années résumées en quelques lignes par jour.
Puis elle la vit.
L'écriture qui fit s'arrêter son cœur.
Joyeuse. Expansive. Débordant littéralement de la page comme si les mots eux-mêmes ne pouvaient contenir l'enthousiasme de leur auteur.
Thatch.
Ses doigts tremblèrent en effleurant l'encre séchée.
"Jour 103. PERMISSION À WATER SEVEN avec ces deux idiots que j'appelle mes frères ! Marco voulait acheter des livres (ÉVIDEMMENT), Ace voulait manger (SURPRISE). Moi ? J'ai rencontré la PLUS BELLE SERVEUSE que Grand Line ait jamais portée. Cheveux roux de feu, sourire à faire fondre un iceberg, rire comme des cloches. Elle m'a jeté un verre d'eau à la figure quand j'ai tenté ma chance. JE L'AIME DÉJÀ. Marco dit que je suis pathétique. Ace dit que je suis stupide. ILS ONT PROBABLEMENT RAISON mais je m'en fiche !"
Un sanglot lui échappa – à moitié rire, à moitié pleur.
C'était tellement... Thatch.
Elle pouvait presque l'entendre, sa voix enthousiaste racontant cette anecdote, ses grands gestes, son rire contagieux.
Elle tourna la page, avide de lire plus.
"Jour 104. La serveuse s'appelle Lyra. Elle m'a giflé aujourd'hui quand j'ai insisté pour avoir son numéro d'escargophone. Marco a ri pendant dix minutes. TRAÎTRE."
"Jour 105. VICTOIRE ! Lyra a accepté de dîner avec moi ! Bon, elle a dit 'une seule fois et seulement pour que tu arrêtes de me harceler', mais je compte ça comme une victoire. Ace dit que je suis désespéré. Il n'a pas tort."
Les larmes coulaient maintenant librement sur les joues de Sohalia. Larmes de rire. Larmes de peine. Larmes de nostalgie pour quelque chose qu'elle n'avait jamais vraiment connu mais qu'elle avait perdu quand même.
Elle continua, page après page, dévorant chaque mot que Thatch avait écrit.
Il parlait de ses combats. De ses victoires. De ses échecs. De la famille qu'était devenu l'équipage de Barbe Blanche.
De temps en temps, il mentionnait Sohalia. Le cœur de Sohalia se serra douloureusement.
"Jour 512. J'ai fait un rêve étrange cette nuit. Lia était là, mais elle semblait différente. Plus âgée. Plus triste. Je suis sûrement le seul à encore croire qu'elle soit en vie. Qu'elle reviendra."
"Jour 695. Toujours rien. Sept ans maintenant. Parfois, je me demande si on la reverra un jour. Ace dit qu'il faut garder espoir. Il a raison. Mais c'est dur. Les autres la pensent morte."
Les sanglots la secouèrent maintenant avec violence.
« Je suis désolée, » murmura-t-elle au journal. « Je suis tellement désolée. J'ai essayé. J'ai vraiment essayé de vous contacter. Mais je ne pouvais pas. »
Sa voix se brisa complètement.
Elle tourna une dernière page.
Et s'arrêta net.
C'était la dernière entrée.
"Jour 723. Belle journée. J'ai trouvé un fruit un du démon. Je ne sais pas si je vais le vendre ou le manger. Peut-être que quelqu'un de l'équipage serait intéressé... Je ne sais pas encore quel pouvoir il renferme. Il se fait tard... "
L'écriture s'arrêtait brusquement.
Au milieu d'une phrase.
Inachevée.
Comme sa vie.
Sohalia fixa la page, incapable de détourner les yeux. Combien de fois avait-elle imaginé Thatch écrivant dans ce journal ? Assis à cette table, dans cette bibliothèque, riant tout seul en se remémorant ses aventures ?
Combien de fois s'était-elle promis de lui raconter les siennes à son retour ?
« Je suis désolée, » répéta-t-elle, sa voix à peine audible. « Je suis tellement désolée de ne pas avoir été là. »
« Sohalia ? »
Elle sursauta violemment.
Le journal lui échappa des mains, tombant sur le sol avec un bruit mat.
Marco se tenait dans l'embrasure, son expression oscillant entre inquiétude et compréhension.
Combien de temps était-elle restée là, perdue dans ses souvenirs ?
« Je... » Sa voix se brisa. « Je lisais juste... »
Marco s'approcha lentement, ramassant le journal avec une délicatesse presque révérencieuse.
Ses yeux se posèrent sur la page ouverte – celle de Thatch – et quelque chose passa sur son visage.
Douleur. Nostalgie. Perte.
« Water Seven, » dit-il doucement. « Cette serveuse l'a finalement giflé quand il a insisté pour un troisième rendez-vous. »
Malgré elle, Sohalia laissa échapper un rire étranglé.
« Évidemment. »
« Il n'a jamais su quand s'arrêter. » Marco sourit – un sourire triste, hanté. « C'était... c'est ce qui le rendait si vivant. »
Le silence s'installa entre eux, lourd de tout ce qu'ils ne pouvaient dire.
Puis Marco leva les yeux vers elle et ouvrit ses bras.
Sohalia n'hésita qu'une fraction de seconde avant de s'y précipiter.
Elle s'accrocha à lui comme à une bouée de sauvetage, ses doigts agrippant sa chemise mauve, son visage enfoui contre son épaule. Les sanglots la secouèrent tout entière – violents, désespérés, libérateurs.
Toute la douleur qu'elle avait refoulée, toute la culpabilité, tout le chagrin – tout sortit en un torrent incontrôlable.
Marco la serra simplement, une main dans ses cheveux, l'autre dans son dos, la berçant doucement comme il l'avait fait tant de fois quand elle était enfant.
« Tu m'as manqué, » murmura-t-il contre ses cheveux.
Elle s'accrocha plus fort, incapable de parler, se contentant de hocher la tête contre son torse.
« Toi aussi, » parvint-elle finalement à articuler entre deux sanglots. « Tellement. »
Ils restèrent ainsi longtemps, deux âmes brisées trouvant du réconfort dans la présence de l'autre.
Et dans le silence de la bibliothèque, le journal de Thatch reposait sur la table, ouvert sur sa dernière page.
Témoin silencieux d'une promesse qui ne serait jamais tenue.
D'un rire qui ne résonnerait plus jamais.
D'un frère qui manquerait éternellement.
Cette nuit-là, le cauchemar fut différent.
Le marine était là, comme toujours. Gorge tranchée, yeux accusateurs.
Mais il n'était plus seul.
Thatch se tenait à ses côtés.
Pas le Thatch souriant qu'elle avait connu enfant. Mais un Thatch pâle, une lame plantée dans son dos, son expression figée dans une éternelle surprise.
« Lia, » dit-il de sa voix familière mais étrangement creuse. « Pourquoi n'es-tu pas revenue ? »
« Je... je ne pouvais pas... »
« Nous t'avons cherchée. Pendant sept ans. Où étais-tu ? »
« Je... »
« Des excuses. » Sa voix se fit plus dure. « Toujours des excuses. »
« NON ! Ce n'est pas... »
Jef Mentaru émergea de l'ombre, son rire résonnant comme du verre brisé.
« Pauvre petite Sohalia. Toujours trop lente. Toujours trop faible. »
Ses yeux verts brillèrent.
Et soudain, les mains de Sohalia n'étaient plus les siennes.
Elles se levèrent, tenant un couteau qu'elle ne se souvenait pas avoir saisi.
Se dirigeaient vers Thatch.
« Non... non, non, NON ! »
Elle ne pouvait pas arrêter. Jef la contrôlait.
La lame s'enfonça dans le dos de Thatch.
Une fois.
Deux fois.
« NOOOOON ! »
« SOHALIA ! »
Des mains la secouèrent. Fortes. Insistantes.
« Réveille-toi ! C'est un cauchemar ! »
Sohalia ouvrit brusquement les yeux.
Ace se tenait au-dessus d'elle, ses mains sur ses épaules, son visage exprimant une inquiétude inhabituelle.
Ils n'étaient plus dans le dortoir de la cinquième division.
Ils étaient... sur le pont ?
Comment était-elle arrivée là ?
« Tu... tu marchais dans ton sommeil, » expliqua Ace en lâchant ses épaules. « Tu es montée sur le pont et tu as commencé à crier. »
Sohalia regarda autour d'elle, désorientée.
Plusieurs pirates s'étaient rassemblés, réveillés par ses cris. Vista. Dom. Quelques autres qu'elle ne reconnaissait pas dans l'obscurité.
La honte la submergea.
« Je... je suis désolée... »
« Ne t'excuse pas. » Ace s'assit à côté d'elle sur le pont. « Ce n'était qu'un cauchemar. »
« Non. » Sohalia secoua la tête, des larmes coulant sur ses joues. « C'était plus que ça. J'ai... j'ai tué Thatch. Dans mon rêve. Jef m'a forcée et je... »
Sa voix se brisa complètement.
Ace demeura silencieux un long moment.
Puis, à la surprise de Sohalia, il posa maladroitement une main sur son épaule.
« Ce n'était pas réel. »
« Mais ça aurait pu l'être. Si Jef avait été là. Si j'avais perdu le contrôle. J'aurais pu... »
« Mais tu ne l'as pas fait. » La voix d'Ace était ferme. « Et tu ne le feras pas. Parce qu'on ne te laissera pas seule face à lui. »
Sohalia leva les yeux vers lui, surprise.
« On ? »
« Moi. Marco. Vista. Tous. » Ace serra légèrement son épaule. « On le vengera. Ensemble. Tu te souviens ? »
« Ensemble, » répéta-t-elle dans un murmure.
« Exactement. »
Vista s'approcha, portant une couverture qu'il drapa sur les épaules de Sohalia.
« Viens. Retournons en bas. Tu as besoin de repos. »
« Je ne peux pas... les cauchemars... »
« Peut-être qu'il serait temps de voir Marco pour qu'il te donne une de ces pilules magiques pour dormir... »
« Non... Je ne veux pas... »
« On sait, » dit Dom en s'asseyant lourdement à côté d'elle, faisant trembler le pont. « Je vais rester avec elle et garder un œil sur elle. »
Sohalia les regarda tous – Vista, Dom, Ace, les autres membres de la cinquième division qui n'avaient même pas hésité à se lever en pleine nuit pour elle.
Sa famille.
« Merci, » murmura-t-elle, la gorge serrée.
« Pas de quoi, » répondit Dom avec un sourire. « Maintenant, viens. Avant que tu ne réveilles l'autre navire aussi. »
Malgré tout, un petit rire lui échappa.
Elle se leva et le suivit vers le dortoir.
Cette nuit-là, entourée par sa famille qui veillait sur elle, Sohalia parvint finalement à se rendormir.
Les cauchemars revinrent.
Mais ils étaient moins terrifiants lorsqu'elle savait qu'elle n'était pas seule.
Le cinquième jour arriva avec un ciel couvert.
Sohalia se réveilla épuisée, les yeux gonflés d'avoir trop pleuré. Mais elle se força à se lever, à s'habiller, à monter sur le pont.
L'air était lourd, chargé d'humidité. Une tempête se préparait.
« On devrait l'atteindre cet après-midi, » l'informa Vista en la voyant. « Rien de grave, mais ça risque de secouer. »
« Génial. »
« Tu as déjà vécu une tempête en mer, mais ça fait longtemps. »
« Oui. »
Vista grimaça. « Alors accroche-toi bien. »
Il ne mentait pas.
La tempête les frappa en milieu d'après-midi – violente, impitoyable.
Les vagues s'élevaient comme des montagnes liquides, projetant le navire dans tous les sens. Le vent hurlait, la pluie tombait en rideaux impénétrables, transformant le pont en patinoire.
« TOUT LE MONDE EN BAS ! » hurla Vista, sa voix à peine audible dans le vacarme. « SAUF L'ÉQUIPE DE MANŒUVRE ! »
Sohalia tenta de rejoindre l'escalier, mais une vague massive frappa le navire de plein fouet.
Elle fut projetée contre le bastingage, le souffle coupé.
Des mains la saisirent – Dom – et la tirèrent vers l'escalier.
« DESCENDS ! »
Elle obéit, dévalant les marches glissantes, manquant plusieurs fois de tomber.
Le dortoir était plongé dans le chaos. Des hommes s'accrochaient à leurs lits tandis que le navire était secoué dans tous les sens. Certains avaient le teint verdâtre – mal de mer.
Sohalia se glissa dans son lit et s'accrocha fermement aux barreaux.
La tempête dura trois heures.
Trois heures d'enfer où le navire fut ballotté comme un jouet, où les craquements de la coque faisaient craindre qu'elle ne se brise, où chaque vague semblait prête à les engloutir.
Puis, aussi soudainement qu'elle était venue, la tempête se calma. Le navire cessa de tanguer si violemment. Les craquements s'espacèrent. Le hurlement du vent diminua.
Sohalia émergea sur le pont pour découvrir un spectacle de désolation. Des cordages arrachés pendaient lamentablement. Deux barils de provisions avaient été emportés par-dessus bord. Une voile était déchirée.
Mais le navire tenait bon.
Et surtout, aucun homme n'avait été perdu.
« Ça aurait pu être pire, » commenta Vista en évaluant les dégâts. « Bien pire. »
« On a eu de la chance, » ajouta Dom.
« Ou la protection de Pops, » dit quelqu'un d'autre.
Sohalia leva les yeux vers le ciel. Les nuages se dispersaient lentement, révélant des éclairs de bleu.
Un arc-en-ciel commençait à se former à l'horizon.
« C'est beau, » murmura-t-elle.
« Oui, » acquiesça Vista. « Après la tempête vient toujours la lumière. »
Elle se demanda si c'était également vrai pour les tempêtes intérieures.
Le sixième jour fut consacré aux réparations.
Les hommes travaillaient avec une efficacité impressionnante, raccommodant la voile déchirée, remplaçant les cordages, consolidant ce qui avait été endommagé.
Sohalia aida du mieux qu'elle put, même si ses compétences en réparations navales étaient limitées. Mais elle pouvait tenir des outils, passer des cordes, soulever des charges plus ou moins lourdes.
« Tu te débrouilles bien, » la complimenta Dom en fin d'après-midi.
« Je fais de mon mieux. »
« C'est tout ce qu'on peut faire. »
En soirée, alors que le soleil déclinait vers l'horizon, Marco traversa sur le navire de la cinquième division. Sohalia l'admira prendre son envol sous sa forme animale, se rendant compte que ce spectacle lui avait manqué.
« Lia, » l'appela-t-il. « Tu as une minute ? »
Elle le suivit vers la proue, à l'écart des autres.
Marco s'appuya contre le bastingage, regardant l'océan qui rougeoyait sous le soleil couchant.
« Comment vas-tu ? »
« Mieux. » Ce n'était pas totalement vrai, mais pas totalement faux non plus. « La tempête m'a aidée à me concentrer sur autre chose. »
« Les cauchemars ? »
« Toujours là. Mais... gérables. »
Marco hocha la tête. « Bien. Parce que demain, nous arrivons à Las Camp. »
Le cœur de Sohalia fit un bond dans sa poitrine.
« Demain ? »
« Si les vents restent favorables. Donc... » Il se tourna vers elle. « Es-tu prête ? »
Cette question. Encore cette question.
« Je... »
« La vérité, Lia. »
Elle détourna le regard, fixant l'horizon embrasé.
« J'ai peur, » admit-elle finalement. « Terrifié, même. Chaque fois que je pense à Jef, je... je me revois l'enfermer. J'aurais dû le tuer, mais je n'ai pas pu... »
Sa voix se brisa.
Marco attendit patiemment qu'elle continue.
« Et si je perds le contrôle ? » Les mots sortirent dans un murmure désespéré. « Et si, quand je le vois, Jef reprend le dessus et que je... que je fais du mal à quelqu'un ? »
« Tu ne seras pas seule. »
« Comment peux-tu en être sûr ? »
« Parce que je serai là. » Marco posa une main sur son épaule. « Nous serons là. J'ai fait une promesse à Thatch, je compte bien la tenir. Si Jef essaie quoi que ce soit, nous serons là pour t'arrêter. Pour te protéger. »
« Et si ce n'est pas suffisant ? »
« Alors on trouvera un autre moyen. » Sa voix était ferme, assurée. « Mais tu ne l'affronteras pas seule. Plus jamais. »
Sohalia sentit les larmes monter à ses yeux.
« Merci. »
« Pas de quoi, yoi. » Marco lui ébouriffa affectueusement les cheveux. « C'est ça, la famille. »
Ils restèrent ainsi un moment, regardant le soleil disparaître lentement derrière l'horizon.
« Marco ? »
« Oui ? »
« Merci d'être revenu dans ma vie. »
Il sourit – un vrai sourire, chaleureux et sincère.
« Je n'étais jamais vraiment parti. »
Le septième jour se leva sur un océan d'un bleu éclatant.
Sohalia se réveilla avec un nœud dans l'estomac. Aujourd'hui. Aujourd'hui, ils arriveraient à Las Camp.
Elle se força à manger un petit-déjeuner léger, à s'habiller, à vérifier son équipement. Ses armes. Sa trousse de premiers soins. Ses provisions. Tout était prêt.
Mais l'était-elle ?
« TERRE EN VUE ! » cria la vigie depuis le nid-de-pie.
Le cœur de Sohalia fit un bond.
Elle se précipita sur le pont et scruta l'horizon.
Là, à peine visible dans la brume matinale, une masse sombre se dessinait.
Las Camp.
« Tous aux postes ! » ordonna Vista. « On y est presque ! »
L'agitation s'empara du navire. Les hommes couraient dans tous les sens, préparant l'accostage, vérifiant les armes, rassemblant les provisions.
Sur le navire de la première division, Sohalia aperçut Marco qui donnait des ordres à ses hommes. Plus loin, elle distingua les voiles rouges du navire de Shanks qui les accompagnait.
Trois navires. Environ cent hommes.
Contre Jef Mentaru et ses forces.
Elle pria pour que ce fût suffisant.
L'île se rapprochait progressivement, révélant ses détails. Des falaises escarpées. Une végétation dense. Et au loin, ce qui ressemblait à des montagnes enneigées.
« C'est là-haut, » murmura Sohalia en pointant les montagnes. « C'est là qu'il se cache. »
Parfait pour lui. En hauteur, il avait une vue dégageait.
« Alors c'est là que nous irons, » répondit Vista.
Les navires entrèrent dans une baie naturelle – port désert bordé de quais en bois délabrés.
Aucun signe de vie.
« Trop calme, » marmonna Dom, exprimant ce que tous pensaient.
« Restez sur vos gardes, » ordonna Marco depuis son navire. « On ne sait jamais ce qui nous attend. »
Les navires accostèrent lentement. Des planches furent jetées pour servir de passerelles.
Sohalia fut parmi les premières à débarquer, suivie de Vista et Dom.
Ses pieds touchèrent la terre ferme pour la première fois depuis une semaine, et elle dut s'ajuster à la sensation de stabilité.
Autour d'elle, les pirates débarquaient en silence, formant progressivement des rangs disciplinés.
Marco, Ace et Vista les rejoignirent. Shanks et son équipage également.
« Bien, » dit le Roux en observant l'île. « Trouvons ce village. »
Ils se mirent en marche.
La forêt qui bordait le port était dense, presque impénétrable. Mais un sentier étroit serpentait entre les arbres – signe que l'endroit était habité.
Sohalia marchait au milieu du groupe, encadrée par Vista et Dom. Devant eux, Marco et Ace ouvraient la route. Derrière, Shanks et ses hommes fermaient la marche.
Le silence était oppressant.
Seuls les bruits de leurs pas et le chant lointain des oiseaux troublaient la quiétude inquiétante de la forêt.
« C'est bizarre... » murmura Sohalia. « Comme s'ils savaient qu'on venait ou s'ils se cachaient d'un danger. »
Cette pensée ne la rassura pas.
Ils marchèrent pendant près d'une heure avant que le sentier ne débouche enfin sur une clairière.
Un village.
Petit, constitué d'une vingtaine de maisons en bois, organisées autour d'une place centrale. Une fontaine au milieu. Quelques échoppes fermées, mais pas un seul habitant en vue.
« Où sont-ils tous ? » se demanda Dom à voix haute.
Comme en réponse à sa question, une porte s'ouvrit brusquement.
Un homme apparut – âgé, courbé, appuyé sur une canne. Il les dévisagea avec méfiance.
« Des pirates, » cracha-t-il comme une insulte.
« Nous ne sommes pas ici pour causer des problèmes, » dit calmement Shanks en s'avançant. « Nous cherchons juste des informations. »
« Des informations. » L'homme rit amèrement. « C'est ce qu'ils ont tous dit. Avant de tout détruire. »
« Qui ? » demanda Marco. « Qui a détruit quelque chose ? »
L'homme hésita, puis pointa sa canne vers le nord.
« Le village là-bas. De l'autre côté de la montagne. Complètement rasé il y a deux semaines. Par des marines. »
Le cœur de Sohalia s'accéléra.
« Il y avait quelqu'un avec eux ? » questionna-t-elle en s'avançant. « Quelqu'un de... différent ? »
L'homme la dévisagea longuement.
« Oui. Un homme aux cheveux blancs. Yeux verts. Il souriait pendant que le village brûlait. »
Jef.
« C'est lui, » murmura Sohalia, ses poings se serrant. « Jef Mentaru. »
« Vous le connaissez ? » L'homme sembla surpris.
« Malheureusement. »
Marco posa une main apaisante sur l'épaule de Sohalia avant de s'adresser au vieil homme.
« Savez-vous où ils sont allés après ? »
« Dans la montagne. » Il pointa à nouveau sa canne. « La plus haute. Ils cherchaient quelque chose. »
Sohalia serra les dents. Elle savait ce que Jef cherchait.
« Combien de temps sont-ils restés ? » demanda Shanks.
« Trois jours. Puis ils sont repartis. Mais... » L'homme hésita.
« Mais quoi ? »
« Certains sont restés. Pour surveiller. Au cas où quelqu'un viendrait... chercher la même chose qu'eux. »
Un piège.
« Combien ? » La question venait de Jozu.
« Je ne sais pas. Dix ? Vingt ? Peut-être plus. »
Shanks et Marco échangèrent un regard.
« On peut gérer, » dit le Roux.
Ils remercièrent le vieil homme et se regroupèrent légèrement à l'écart.
« Alors ? » demanda Vista. « On y va ? »
« On n'a pas vraiment le choix, » répondit Marco. « C'est notre seule piste. »
« Mais si c'est un piège... »
« Alors on le déjoue. » Shanks sourit – un sourire dangereux. « Ça ne serait pas la première fois. »
Sohalia écoutait l'échange, son cœur battant de plus en plus vite.
Jef avait été là. Il y a seulement deux semaines. Il avait trouvé ce qu'il cherchait, ce qui allait le rendre encore plus dangereux.
Et il avait laissé des hommes derrière.
Des hommes qu'elle devrait peut-être affronter.
Des hommes que Jef pourrait contrôler à distance.
« Lia ? »
Elle sursauta. Marco la regardait avec inquiétude.
« Ça va ? »
« Je... oui. Oui, ça va. »
Mensonge.
Mais elle n'avait pas le choix.
Ils devaient continuer.
Ils passèrent le reste de la journée à traverser la forêt en direction du nord.
Le terrain devenait progressivement plus accidenté, plus difficile. Des pentes raides. Des ravins à contourner. Des racines traîtresses.
Sohalia peinait sous le poids de son sac. Ses jambes brûlaient. Son dos la faisait souffrir. Mais elle serra les dents et continua.
« Tu veux que je prenne ton sac ? » proposa Dom pour la troisième fois.
« Non. Je peux le faire. »
« L'orgueil n'a jamais aidé personne à... »
« Dom. »
« D'accord, d'accord. »
En fin d'après-midi, alors que le soleil commençait à décliner, Sohalia trébucha sur une racine.
Elle bascula en avant avec un cri.
Et percuta violemment le dos de l'homme devant elle.
Le choc la fit tomber à la renverse sous le poids de son sac.
Elle atterrit lourdement sur le dos, le souffle coupé.
Pendant quelques secondes, elle ne put que fixer le ciel, incapable de bouger.
Puis elle entendit des rires étouffés.
Elle tenta de se relever, mais le poids du sac la maintenait plaquée au sol.
Elle gigota. Se débattit. Grogna d'exaspération.
Mais impossible de se remettre debout.
« On dirait une tortue sur le dos, » commenta quelqu'un, déclenchant une vague d'hilarité.
« Très drôle, » marmonna Sohalia.
Dom apparut dans son champ de vision, son visage secoué de rire.
« Besoin d'aide ? »
« Non, je suis très bien comme ça. Évidemment que j'ai besoin d'aide ! »
D'une poigne ferme, Dom la remit sur ses pieds comme si elle ne pesait rien.
« Merci, » grogna-t-elle.
« Avec plaisir. »
Ils reprirent la marche, Sohalia ignorant délibérément les sourires amusés qui l'entouraient.
Finalement, alors que le crépuscule enveloppait la forêt, ils émergèrent dans une vaste plaine et là, se dressant majestueusement contre le ciel rougeoyant, se trouvait la montagne.
Massive. Imposante. Ses pics enneigés perçant les nuages.
« On va devoir grimper ça ? » demanda quelqu'un avec incrédulité.
« Apparemment, » répondit Vista.
« Fantastique. »
« On campera ici cette nuit, » décida Marco. « Demain à l'aube, on commence l'ascension. »
Les hommes se mirent au travail, montant les tentes avec efficacité.
Sohalia aida Dom à installer leur tente, puis rejoignit Vista et quelques autres autour d'un feu de camp.
La nuit tombait rapidement, plongeant la plaine dans l'obscurité, mais les feux brûlaient, projetant des cercles de lumière réconfortante.
« Demain va être difficile, » commenta Vista en contemplant la montagne qui se découpait en ombre chinoise contre le ciel étoilé.
« Oui, » acquiesça Sohalia.
« Prête ? »
Cette fichue question.
« Je dois l'être. »
Vista la regarda longuement.
« Tu sais, il est normal d'avoir peur. »
« Je sais. »
« Mais la peur ne doit pas te paralyser. »
« Je sais ça aussi. »
« Bien. » Vista sourit. « Alors repose-toi. Demain, nous aurons besoin de toi à cent pour cent. »
Sohalia hocha la tête et se leva pour rejoindre sa tente.
Mais avant d'y entrer, elle jeta un dernier regard vers la montagne.
Quelque part là-haut se trouvait la carte.
Et peut-être des hommes de Jef, attendant de leur tendre un piège.
Elle frissonna, mais pas à cause du froid.
Demain, pensa-t-elle. Demain, tout change. Je dois absolument mettre la main sur cette carte.
« Lia. »
La voix douce de Marco la tira de ses pensées.
Elle se retourna et le vit approcher, deux tasses fumantes dans les mains. Il lui en tendit une.
« Thé ? »
« Merci. »
Ils s'éloignèrent du camp, marchant en silence jusqu'à atteindre un endroit d'où ils pouvaient voir à la fois les feux et la montagne.
Marco s'assit sur un rocher, et Sohalia l'imita.
Pendant un long moment, ils ne dirent rien, se contentant de siroter leur thé et d'observer la nuit.
Puis Marco brisa le silence.
« Tu es prête ? »
Sohalia laissa échapper un rire sans joie.
« Tout le monde me pose cette question. »
« Parce que c'est important. »
« Je sais. » Elle but une gorgée de thé. « Mais la vérité ? Non. Je ne suis pas prête. Je ne le serai probablement jamais. »
« Et pourtant, tu y vas quand même. »
« Parce que je n'ai pas le choix. »
« On a toujours le choix. »
Sohalia secoua la tête.
« Non. Pas cette fois. Jef doit être arrêté. Pour tous ceux qu'il a tués ou torturés. » Sa voix se durcit. « Et je suis la seule qui connaisse son pouvoir. La seule qui puisse aider à le vaincre. »
« Tu n'es pas seule dans ce combat. »
« Je sais. »
Marco posa sa tasse et se tourna vers elle.
Et pour la première fois depuis son retour, il la regarda vraiment.
Pas la pirate brisée qui était revenue couverte de sang. Pas la survivante traumatisée qui hurlait dans son sommeil. Pas l'alliée précaire dans leur guerre contre Jef.
Juste... Sohalia.
La femme qu'était devenue la fillette de cinq ans qu'il avait aidée à sortir de sous ce lit, il y a tant d'années.
Ses cheveux blonds, jadis coupés courts et constamment emmêlés, tombaient maintenant librement sur ses épaules en vagues indisciplinées. Quelques mèches échappées encadraient son visage. Ses yeux – toujours ce même vert émeraudes dont il se souvenait – avaient perdu leur éclat enfantin. À la place brillait quelque chose de plus sombre, de plus profond. Une connaissance du monde que personne de son âge n'aurait dû posséder. Des cernes permanents assombrissaient sa peau sous ses yeux. Les cauchemars laissaient leur marque.
Elle avait maigri. Beaucoup trop. Ses vêtements flottaient légèrement sur son corps, mais sous ce corps amaigri, Marco devinait la force. Les muscles forgés par la survie. La résilience qui l'avait maintenue en vie quand tant d'autres auraient abandonné. Une cicatrice courait le long de son avant-bras gauche – fine, blanche. Il y en avait probablement d'autres, cachées sous ses vêtements. Des souvenirs que Jef avait gravés dans sa chair.
Marco sentit la colère monter en lui, brûlante, familière. Sept ans. Sept ans volés. Sept ans où cette enfant qu'il avait protégée, aimée comme une petite sœur, avait souffert sans eux.
Mais ce n'était plus une enfant, réalisa-t-il avec un pincement au cœur.
La fillette qui lui tirait sur les plumes en riant avait disparu. La jeune fille qui s'endormait sur ses livres dans la bibliothèque n'existait plus. À leur place se tenait une femme. Une survivante. Une guerrière. Quelqu'un qui avait regardé la mort en face et avait choisi de vivre quand même. Quelqu'un qui portait le poids de ses trauma comme une armure invisible. Quelqu'un qui souriait encore, même si ces sourires n'atteignaient plus jamais vraiment ses yeux.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda Sohalia, remarquant son regard insistant. « J'ai quelque chose sur le visage ? »
Marco secoua la tête, un sourire triste flottant sur ses lèvres.
« Non. Je... je réalisais juste à quel point tu as changé. »
Elle détourna le regard, mal à l'aise.
« Sept ans, c'est long. »
« Oui. » Il marqua une pause. « Mais tu sais quoi ? »
« Quoi ? »
« Malgré tout ce qui t'est arrivé... » Il posa à nouveau sa main sur son épaule. « Tu es toujours toi. Toujours la petite Lia qui refusait d'abandonner. Qui se battait même quand tout semblait perdu. »
Les yeux de Sohalia se remplirent de larmes.
« Je ne me sens plus comme elle. »
« Peut-être pas. Mais elle est toujours là. » Marco tapota doucement sa poitrine, à l'endroit du cœur. « Ici. Cette force que tu avais enfant – cette détermination têtue qui rendait Thatch fou – » Un rire bref lui échappa. « Elle ne t'a jamais quittée. Elle t'a juste... transformée. »
« En quoi ? »
« En quelqu'un de plus fort. De plus sage. » Il sourit. « Et probablement encore plus têtu qu'avant, si c'est possible. »
Malgré elle, Sohalia laissa échapper un petit rire.
« Thatch dirait que c'est un exploit. »
« Il le dirait, oui. » La tristesse passa à nouveau sur le visage de Marco. « Et il serait fier de toi. Comme je le suis. »
Elle essuya ses larmes d'un geste brusque.
« Je n'ai rien fait pour mériter ta fierté. »
« Tu as survécu. » Sa voix était ferme, définitive. « Tu es revenue. Tu te bats encore. »
Il resserra son étreinte sur son épaule.
« C'est plus que suffisant. »
Sohalia posa sa tête sur son épaule, exactement comme elle le faisait enfant après un cauchemar. Et Marco passa un bras autour d'elle, exactement comme il l'avait toujours fait.
Certaines choses, réalisa-t-il, ne changeaient jamais. Même quand tout le reste s'effondrait.
« Marco ? »
« Hmm ? »
« Promets-moi quelque chose. »
« Tout ce que tu veux. »
Elle leva les yeux vers lui, et dans la lumière de la lune, il vit à quel point elle était terrifiée.
« Si... si Jef prend le contrôle demain. Si je deviens dangereuse. »
Sa voix trembla.
« Arrête-moi. Par n'importe quel moyen nécessaire. »
« Lia... »
« Promets-le moi. »
Ses doigts s'accrochèrent à sa chemise.
« Je ne pourrais pas vivre avec moi-même si je faisais du mal à quelqu'un d'autre. Surtout pas à... »
Elle déglutit difficilement.
« Surtout pas à toi. Ou Vista. Ou Ace. Ou... »
« Je promets. »
Marco coupa court avant qu'elle ne puisse continuer.
« Mais ça n'arrivera pas. »
« Tu ne peux pas le savoir. »
« Non. Mais je te connais. »
Il posa son front contre le sien – geste familier de leur enfance commune.
« Et je sais que tu es plus forte que Jef. Tu l'as toujours été. »
« Je voudrais te croire. »
« Alors crois-moi. »
Il sourit.
« Quand est-ce que je me suis trompé ? »
Malgré tout, elle laissa échapper un petit rire.
« Tu veux vraiment que je réponde à ça ? »
« Non, probablement pas. »
Ils restèrent ainsi encore longtemps, deux silhouettes enlacées sous la lune, trouvant du réconfort dans une présence mutuelle qui avait survécu à sept années de séparation.
Et pendant un instant – juste un instant – Sohalia se sentit en sécurité.
Demain, ils affronteraient la montagne.
Demain, elle devrait trouver cette carte.
Demain, ils se rapprocheraient de Jef.
Mais pour cette nuit, elle avait Marco.
Elle avait sa famille.
Et c'était suffisant.
REECRIT : 28/12/2025