The New Era
Le temps n'existait plus.
Marco avait perdu le compte des heures écoulées depuis qu'ils avaient déposé Sohalia sur le lit de l'infirmerie. Le soleil s'était levé et couché plusieurs fois à travers la petite fenêtre, mais il n'avait pas bougé de sa chaise. Il ne pouvait pas. Pas tant qu'elle restait dans cet état.
Son souffle était si faible, si ténu, qu'il devait se pencher pour le percevoir.
La fièvre avait empiré durant la nuit. Sohalia délirait maintenant presque constamment, murmurant des mots incompréhensibles dans cette langue qu'aucun d'eux ne comprenait. Son corps tremblait malgré les couvertures épaisses, et la sueur trempait ses draps toutes les quelques heures.
Le Fragment dans sa poitrine — car oui, il était toujours là, brillant faiblement sous sa peau translucide — pulsait de manière erratique. Tantôt rapide, tantôt ralenti, comme un cœur malade cherchant désespérément un rythme stable.
Il la tuait.
Lentement. Inexorablement.
Et Marco ne pouvait rien faire d'autre que regarder.
« Tu devrais dormir. »
La voix de Yori le fit sursauter. Le médecin se tenait dans l'embrasure de la porte, ses yeux fatigués mais toujours alertes.
« Je ne peux pas, » répondit Marco d'une voix rauque. « Pas maintenant. »
Yori s'approcha, posa sa sacoche médicale sur la table, et commença son examen. Température. Pouls. Tension. Respiration.
Les chiffres empiraient. Encore.
« Elle n'a plus beaucoup de temps, » dit finalement Yori, et même sa voix habituellement impassible tremblait légèrement. « Si le Fragment continue à drainer son énergie vitale à ce rythme... »
« Je sais. »
« Alors tu sais aussi qu'on doit agir. Maintenant. »
Marco releva brusquement la tête.
« Quoi ? »
Yori posa une main sur le Fragment visible, fronçant les sourcils.
« Je crois qu'on peut l'extraire. Chirurgicalement. » Il se tourna vers Marco. « Mais ce sera risqué. Extrêmement risqué. »
« Explique. »
« Le Fragment est fusionné avec son système circulatoire. Ses veines. Son cœur. Extraire quelque chose d'aussi intégré... » Yori secoua la tête. « Elle pourrait mourir sur la table d'opération. Ou saigner à mort. Ou... »
« Ou elle pourrait survivre. »
« Oui. » Yori le fixa intensément. « Mais seulement si on utilise ton pouvoir. Tes flammes de régénération. Pour refermer les tissus au fur et à mesure que je coupe. Pour maintenir son cœur en marche pendant que je retire le Fragment. »
Marco regarda Sohalia — si pâle maintenant qu'elle ressemblait presque à un fantôme.
Une image lui revint soudainement.
Un souvenir.
Sept ans plus tôt.
Elle avait quinze ans.
Petite pour son âge, avec ces grands yeux curieux qui semblaient toujours chercher quelque chose au-delà de l'horizon. Ses cheveux blonds étaient plus courts alors, coupés de manière inégale comme si elle l'avait fait elle-même.
Marco se souvenait de ce jour avec une clarté douloureuse.
C'était après un combat. Rien de sérieux — juste quelques pirates idiots qui avaient essayé de s'en prendre au Moby Dick. Ils avaient été repoussés facilement, comme toujours.
Mais Sohalia avait voulu aider.
Elle s'était précipitée sur le pont avec une détermination féroce, brandissant une arme trop grande pour elle, prête à se battre aux côtés de ses frères et sœurs.
Marco l'avait arrêtée d'un geste.
« Retourne à l'intérieur. »
« Mais je peux aider ! »
« Non. Tu es trop jeune. Trop... » Il avait cherché le mot juste. « Si quelque chose t'arrivait... »
« Il ne m'arrivera rien ! Je suis forte ! »
Elle ne l'était pas. Pas vraiment. Pas encore.
Mais Marco avait vu cette étincelle dans ses yeux — cette volonté brûlante de prouver sa valeur, de montrer qu'elle méritait sa place parmi eux.
Il avait souri malgré lui.
« Je sais que tu es forte. Mais ce n'est pas une question de force. C'est une question de... » Il avait posé une main sur sa tête, ébouriffant ses cheveux. « Protection. On te protège parce qu'on tient à toi. Pas parce qu'on pense que tu es faible. »
Sohalia avait baissé les yeux, frustrée mais acceptant.
« Un jour, je serai assez forte pour vous protéger aussi. »
« Je n'en doute pas. »
Et puis, quelques semaines plus tard...
Elle avait disparu.
Sans un mot. Sans une trace.
Juste... partie.
Marco avait cherché. Pendant des jours. Des semaines. Des mois.
Mais la mer était vaste. Et les indices inexistants.
Finalement, après un an de recherches infructueuses, il avait dû accepter l'inacceptable.
Elle était ée. Tuée. Perdue. Morte.
Et c'était sa faute.
Il aurait dû la surveiller mieux. La protéger mieux. Être là quand elle avait eu besoin de lui.
Mais il avait échoué.
Ce sentiment de culpabilité l'avait rongé pendant sept ans. Un poids constant sur sa conscience. Une douleur sourde qu'il avait appris à porter en silence.
Et maintenant...
Maintenant elle était là.
Vivante. Adulte. Transformée.
Cette petite fille de quinze ans avec des rêves trop grands était devenue une jeune femme de vingt et deux ans avec des cicatrices qu'il ne comprenait pas encore.
Sept années perdues. Sept années où il aurait pu être là. Aurait pu l'aider. Aurait pu la protéger. Mais il n'y était pas. Et maintenant elle mourait.
Encore une fois, il était impuissant.
Le commandant en lui — rationnel, stratégique, froid quand nécessaire — lui disait de garder ses distances. De ne pas s'attacher trop. De se concentrer sur la mission.
Mais le grand frère en lui — celui qui se souvenait de cette petite fille déterminée — hurlait de faire quelque chose. N'importe quoi.
« Marco ? »
La voix de Yori le ramena au présent.
« Je suis là. »
« Alors ? » Yori le fixait intensément. « On tente l'opération ? »
Marco regarda Sohalia une dernière fois.
Elle ne ressemblait plus du tout à cette enfant de quinze ans.
Mais quelque part, sous les changements et les années perdues, c'était toujours elle.
C'était un membre de sa famille.
Et il ne la laisserait pas mourir. Pas cette fois. Il avait fait une promesse à Thatch. Il avait le devoir de tout tenter pour la sauver.
« On le fait, » dit-il fermement. « Prépare tout. Je serai prêt. »
Yori hocha la tête et commença immédiatement à rassembler ses instruments.
Marco se pencha vers Sohalia, posa une main douce sur son front brûlant.
« Tiens bon, » murmura-t-il. « Juste un peu plus longtemps. »
Elle ne répondit pas.
Mais quelque part, dans les profondeurs de son délire, il aurait juré qu'elle avait serré légèrement sa main.
L'opération commença à l'aube.
Yori avait transformé l'infirmerie en salle d'opération improvisée — instruments stérilisés disposés avec précision, lampes supplémentaires installées pour maximiser la lumière, draps propres pour absorber le sang inévitable.
Marco se tenait d'un côté de la table, ses flammes bleues déjà actives mais contrôlées, attendant.
Benn, Vista et Ace se tenaient près de la porte, silencieux mais vigilants. Au cas où.
« Vous êtes sûrs de ce que vous faites ? » demanda Vista, son visage grave.
« Non, » admit Yori en enfilant ses gants chirurgicaux. « Mais c'est ça ou la regarder mourir. »
« Alors faites-le, » dit Ace d'une voix tendue.
Yori prit une profonde inspiration, saisit son scalpel, et regarda Marco.
« Prêt ? »
Marco hocha la tête, concentrant ses flammes.
« Prêt. »
La première incision fut la plus facile.
Un trait net du creux de la gorge jusqu'au sternum. Le sang jaillit immédiatement, mais les flammes de Marco étaient déjà là, cautérisant les vaisseaux les plus petits, maintenant les plus gros ouverts juste assez longtemps pour permettre à Yori de travailler.
Sohalia tressaillit malgré l'anesthésie — un réflexe involontaire alors que son corps réagissait à la violation.
« Elle ressent quelque chose, » marmonna Yori. « Augmente la dose. »
Mais il n'y avait pas plus de sédatif à donner. Pas sans risquer d'arrêter complètement son cœur.
« Continue, » dit Marco, ses flammes pulsant plus fort. « Je la maintiens stable. »
Yori écarta les tissus, révélant la cage thoracique. Et là, visible maintenant dans toute son étrangeté...
Le Fragment.
Il ne se contentait pas de reposer sur son cœur.
Il était enraciné dedans.
Des veines cristallines — rouges et dorées, pulsant faiblement — s'étendaient du Fragment principal vers le muscle cardiaque, s'enroulant autour comme des lianes parasites.
« Par tous les diables, » souffla Yori.
« Tu peux le faire ? » demanda Marco, sentant une sueur froide couler dans son dos.
« Je... je ne sais pas. » Yori examina les connexions avec une attention presque obsessionnelle. « Si je coupe ça, son cœur pourrait... »
« Essaie. »
Yori prit une pince chirurgicale, saisit délicatement l'une des veines cristallines, et commença à la détacher.
Le Fragment réagit.
Violemment.
Il pulsa soudainement d'une lumière aveuglante, et Sohalia arqua le dos sur la table, un cri déchirant s'échappant de sa gorge malgré l'anesthésie.
« Elle se réveille ! » cria Marco.
« Maintiens-la ! » ordonna Yori sans lever les yeux.
Marco plaça ses mains de chaque côté du visage de Sohalia, ses flammes enveloppant tout son corps dans une lumière bleue apaisante.
« Dors, » murmura-t-il. « S'il te plaît, dors. »
Le cri s'atténua progressivement, se transformant en gémissement, puis en silence.
Mais ses yeux restèrent ouverts.
Et ils étaient... dorés.
Complètement dorés.
Pas ce vert émeraude habituel. Juste... or pur. Brillant. Inhumain.
« Le Fragment, » dit Marco d'une voix rauque. « Il prend le contrôle. »
« Pas si je peux l'en empêcher, » gronda Yori.
Il saisit une lame plus grande, plus tranchante, et commença à couper.
Les veines cristallines résistaient. Chacune d'elles semblait vivante, se tordant loin de la lame, essayant de s'enraciner plus profondément dans le cœur de Sohalia.
Mais Yori était méthodique. Patient. Impitoyable.
Une veine. Puis deux. Puis dix.
Le sang coulait maintenant librement — trop de sang — et Marco devait utiliser toute sa concentration pour régénérer les tissus assez rapidement.
« Elle perd trop de sang, » dit Marco.
« Je sais, » répondit Yori entre ses dents serrées.
« Alors dépêche-toi ! »
« C'EST CE QUE JE FAIS ! »
Finalement, après ce qui sembla une éternité mais ne fut probablement que vingt minutes, Yori coupa la dernière veine.
Le Fragment se détacha du cœur avec un son étrange — presque organique — et tomba dans la paume gantée de Yori.
Il pulsait encore. Faiblement. Comme un cœur secondaire arraché de son hôte.
« C'est fini, » souffla Yori.
Mais ce n'était pas fini.
Sohalia s'arrêta de respirer.
« NON ! » Marco enveloppa tout son torse de flammes, forçant ses poumons à se gonfler, son cœur à battre. « Respire ! RESPIRE ! »
Yori jeta le Fragment dans un bassin de verre et se précipita de l'autre côté, commençant des compressions thoraciques.
« Un. Deux. Trois. Quatre... »
Rien.
« SOHALIA ! »
Rien.
Les flammes de Marco brûlaient si fort maintenant que la pièce entière était baignée de lumière bleue.
« Reviens, » gronda-t-il. « Tu n'as pas le droit de partir. Pas maintenant. Pas après tout ça. »
Il plaça ses deux mains directement sur le cœur exposé de Sohalia, ses flammes s'enfonçant à l'intérieur, cherchant cette étincelle de vie qui devait encore exister quelque part.
Et là...
Là, presque imperceptible...
Un battement.
Faible. Hésitant.
Mais un battement.
« Elle est là, » murmura Marco. « Elle est encore là. »
Il poussa plus de flammes, nourrissant ce battement fragile, le renforçant, l'encourageant.
Un autre battement.
Puis un autre.
Puis...
Sohalia inspira brusquement, profondément, ses yeux — redevenus vert maintenant — s'écarquillant brièvement avant de se refermer.
Mais elle respirait.
Son cœur battait.
Elle vivait.
Yori s'effondra presque de soulagement, s'appuyant contre la table.
« Par tous les saints et tous les diables... »
Marco maintint ses flammes actives encore quelques minutes, s'assurant que chaque vaisseau sanguin était scellé, chaque tissu endommagé régénéré autant que possible.
Puis il recula lentement, épuisé.
« C'est fini, » dit-il d'une voix à peine audible. « Elle va vivre. »
Yori hocha la tête, commençant déjà à suturer l'incision.
« Oui. Mais... A l'emplacement du fragment, ça ne cicatrise pas. Même avec tes pouvoirs. »
« Elle s'en fichera, » dit Marco avec certitude. « Tant qu'elle respire. »
Yori laissa échapper un rire tremblant de soulagement.
« On a réussi. Par tous les diables, on a vraiment réussi. »
Il regarda le Fragment dans le bassin de verre — plus petit maintenant, de la taille d'une noix, et beaucoup plus sombre.
« Qu'est-ce qu'on fait de ça ? »
« On le scelle, » répondit Marco fermement. « Comme à Saint Urea. En attendant de décider quoi en faire. »
« Et Sohalia ? »
Marco regarda la jeune femme inconsciente, sa poitrine se soulevant régulièrement maintenant, sa respiration stable.
« Elle va avoir besoin de temps. Beaucoup de temps. Mais elle s'en remettra. »
Il se tourna vers la porte.
« Quelqu'un doit aller informer... »
« Barbe Blanche arrive ! » cria soudainement une voix du pont. « TERRE EN VUE ! »
Marco ferma les yeux brièvement.
Parfait timing.
« Allons l'accueillir, » dit-il.
Mais avant de partir, il jeta un dernier regard à Sohalia.
Elle était vivante.
Cette fois, il l'avait sauvée.
Cette fois, il n'avait pas échoué.
L'aube transformait Port-Aurore en un tableau vivant.
Les bâtiments blancs brillaient sous les premiers rayons du soleil, leurs toits rouges étincelant comme des rubis. Le port s'éveillait progressivement — marchands ouvrant leurs étals, pêcheurs préparant leurs filets, enfants courant déjà dans les rues pavées.
Et là, émergeant lentement de la brume marine...
Deux navires.
Le premier était massif, imposant, presque intimidant dans sa taille. Ses voiles portaient le symbole d'une croix stylisée — le jolly roger de Barbe Blanche lui-même.
Le second, légèrement plus petit mais tout aussi impressionnant, arborait le même décor.
Le Moby Dick et l'une de ses répliques.
Barbe Blanche et ses hommes approchaient ensemble.
Marco, Vista, Ace et Benn se tenaient sur le quai, attendant. Derrière eux, le reste de l'équipage du Moby Dick observait en silence.
Le navire où se trouvait Barbe Blanche accosta en premier.
Et alors le titan descendit.
Chaque pas faisait trembler les planches du quai. Sa stature — déjà immense naturellement — semblait amplifiée par l'inquiétude qui émanait de lui comme une aura palpable.
Shanks le suivait, son expression habituelle décontractée remplacée par quelque chose de plus grave.
Et derrière eux... les commandants des divisions restaient avec leur Père. Les retrouvailles commencèrent, mais Barbe Blanche n'avait d'yeux que pour Marco.
« Où est-elle ? »
Marco s'avança.
« À l'infirmerie. Elle... »
« Elle va bien ? » L'urgence dans la voix du titan était rare. Presque inédite.
« Maintenant, oui. Mais ça a été proche. Très proche. »
Barbe Blanche le fixa intensément, cherchant la vérité dans ses yeux.
Puis, semblant satisfait de ce qu'il y trouvait, il hocha lentement.
« Raconte-moi. Tout. »
« Yori et moi avons dû... » Marco hésita. « On a dû extraire le Fragment chirurgicalement. »
Un silence stupéfait tomba sur le groupe.
« On n'avait pas le choix, » expliqua Marco calmement. « Il la tuait. Lentement mais sûrement. Chaque heure qui passait, elle s'affaiblissait. Si on n'avait rien fait... »
« Elle serait morte, » termina Ace.
Barbe Blanche ferma les yeux un instant, respirant profondément.
Quand il les rouvrit, quelque chose avait changé dans son regard.
« Tu as bien fait, » dit-il simplement.
Marco cligna des yeux, surpris.
« Pops ? »
« Tu as pris la décision difficile. » Le titan posa une main immense sur l'épaule de Marco — un geste de reconnaissance rare. « Tu l'as sauvée quand personne d'autre ne le pouvait. »
« Yori a fait la plus grosse partie du travail. »
« Mais c'est toi qui as pris la décision. » Barbe Blanche le fixa avec quelque chose qui ressemblait presque à de la fierté. « Tu es un bon commandant, Marco. Et un bon frère. »
Marco sentit quelque chose se détendre dans sa poitrine — un poids qu'il n'avait même pas réalisé porter.
« Merci, Pops. »
« Maintenant, » Barbe Blanche se tourna vers le navire, « emmène-moi la voir. »
« Elle est inconsciente. Et le sera probablement encore quelques heures. L'opération a été... traumatisante. »
« Peu importe. Je veux la voir. »
Marco hocha la tête et commença à guider le groupe vers l'infirmerie.
Quand ils entrèrent dans l'infirmerie, Yori était en train de vérifier les constantes de Sohalia. Il leva les yeux à leur arrivée, puis s'inclina respectueusement devant Barbe Blanche.
« Elle est stable, » dit-il sans préambule. « Mais la guérison sera longue. Plusieurs semaines au minimum. »
Barbe Blanche s'approcha du lit, regardant la jeune femme inconsciente.
Elle semblait si petite dans ce grand lit. Si fragile.
La cicatrice était encore rouge vif, suturée avec soin mais indéniablement présente.
Une marque permanente.
Le prix de la survie.
Barbe Blanche tendit une main, touchant doucement son front.
Il était encore chaud, mais plus brûlant comme avant.
« Ma fille, » murmura-t-il — si bas que seul Marco, le plus proche, put l'entendre. « Tu as failli nous quitter. »
Sohalia ne répondit pas.
Mais quelque part, dans les profondeurs de son inconscience, elle entendait peut-être.
Sentait peut-être cette présence rassurante.
Et alors, dans son esprit embrumé...
Les rêves commencèrent.
Chaleur.
C'était la première sensation.
Une chaleur douce, enveloppante, qui sentait le pain fraîchement cuit et les herbes séchant au soleil.
Sohalia ouvrit les yeux — non, pas vraiment, car elle savait quelque part qu'elle dormait encore, que ceci était un rêve — et se retrouva dans une cuisine familière.
Le Royaume.
Un royaume paisible.
« Sohalia ? Tu rêves encore ? »
La voix la fit se retourner.
Tante Emi se tenait devant le fourneau, ses cheveux blonds attachés en un chignon lâche, son tablier taché de farine. Elle souriait — ce sourire doux et patient qu'elle arborait toujours quand Sohalia se perdait dans ses pensées.
« Je... » Sohalia cligna des yeux, désorientée. « Tante Emi ? »
« Qui d'autre ? » La femme rit doucement. « Allez, viens m'aider avec le pain. Ton oncle va bientôt rentrer et tu sais qu'il aime le manger encore chaud. »
Sohalia s'avança automatiquement, ses mains — plus jeunes maintenant, celles d'une adolescente de dix-sept ans — prenant la pâte préparée et commençant à la pétrir.
C'était un geste familier. Réconfortant.
Combien de fois avait-elle fait exactement cela ?
Des centaines. Des milliers peut-être.
« Tu as passé une bonne journée ? » demanda Emi en remuant une marmite qui dégageait une odeur délicieuse de ragoût.
« Oui. » Sohalia se surprit à sourire. « Maiya voulait absolument que je lui apprenne à grimper aux arbres. Hachiro n'était pas content. »
Emi rit — un son musical qui faisait toujours chaud au cœur.
« Ton oncle s'inquiète trop. Maiya est une petite fille robuste. Quelques égratignures ne lui feront pas de mal. »
« C'est ce que je lui ai dit. »
Elles travaillèrent en silence pendant quelques minutes, le rythme familier de la routine domestique enveloppant Sohalia comme une couverture.
C'était... paisible.
Ennuyeux, même.
Mais rempli d'amour.
Rempli de cette sécurité qu'elle avait presque oubliée.
« Sohalia ? »
Elle leva les yeux.
Emi la regardait avec une expression étrange — à moitié triste, à moitié compréhensive.
« Tu sais que ce n'est pas réel, n'est-ce pas ? »
Sohalia sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
« Je... »
« C'est un souvenir. » Emi posa sa cuillère en bois, s'approchant pour prendre les mains fariné de Sohalia dans les siennes. « Un beau souvenir. Mais juste un souvenir. »
« Je sais. » Les mots sortaient difficilement. « Mais... je ne veux pas que ça se termine. »
« Je sais, ma chérie. » Emi serra doucement ses mains. « Mais il le faut. Tu as un chemin devant toi. Un chemin difficile. Et tu ne peux pas le parcourir en restant dans le passé. »
« Et si je ne veux pas de ce chemin ? »
« Alors tu trouveras un autre. » Emi sourit. « Mais tu dois d'abord te réveiller. »
La cuisine commença à se brouiller sur les bords, les couleurs se mélangeant comme de l'aquarelle sous la pluie.
« Tante Emi... »
« Je t'aime, Sohalia. » La voix d'Emi s'estompait. « Ton oncle aussi. Et Maiya. On t'aimera toujours. Peu importe où tu vas. Peu importe ce que tu deviens. »
« Je vous aime aussi. »
Puis la cuisine disparut complètement.
Et Sohalia se retrouva dans l'obscurité.
Mais ce n'était pas une obscurité effrayante.
Juste... un intermède.
Une transition.
Et alors, progressivement, la lumière revint.
Mais différente cette fois.
Plus douce. Plus tamisée.
La lumière des chandelles.
La bibliothèque.
Sohalia la reconnut immédiatement.
Haute de trois étages, avec des étagères qui semblaient grimper jusqu'au ciel, remplies de livres anciens aux couvertures de cuir usées. Des échelles coulissantes permettaient d'atteindre les volumes les plus hauts, et des tables massives en bois sombre étaient disposées entre les rayonnages.
C'était le cœur du palais royal.
Et son endroit préféré au monde.
Elle était assise à l'une de ces tables, un livre ouvert devant elle — quelque chose sur l'histoire ancienne de la navigation, si elle se souvenait bien — mais elle ne lisait pas vraiment.
Elle attendait.
« Désolé du retard. »
La voix la fit lever les yeux, et son cœur — ce cœur de dix-sept ans qui battait dans ce souvenir — fit un bond stupide.
Jef.
Il avait dix-neuf ans dans ce souvenir. Deux ans de plus qu'elle. Grand, avec ces cheveux blancs qui tombaient négligemment sur ses yeux sombres, et ce sourire en coin qui la faisait toujours rougir.
« Tu es toujours en retard, » dit-elle en essayant de paraître agacée mais échouant lamentablement.
« Je sais. » Il s'assit en face d'elle, posant une pile de livres sur la table. « Mais j'ai une bonne excuse cette fois. J'ai trouvé quelque chose qui va t'intéresser. »
« Quoi donc ? »
Il poussa l'un des livres vers elle — un volume ancien avec des symboles étranges gravés sur la couverture.
« Regarde. Des cartes stellaires. Anciennes. D'avant notre isolement. »
Sohalia ouvrit le livre avec précaution, ses yeux s'écarquillant devant les diagrammes complexes.
« C'est incroyable... »
« N'est-ce pas ? » Jef se pencha en avant, son enthousiasme palpable. « Avec ça, on pourrait théoriquement tracer une route vers n'importe quelle île du Grand Line. Même celles que personne n'a visitées depuis des siècles. »
« Pourquoi voudrais-tu faire ça ? »
Jef la regarda, et quelque chose dans ses yeux la fit frissonner — pas de peur, mais d'anticipation.
« Parce que le monde est plus grand que cette île, Sohalia. Tellement plus grand. » Il tendit une main, effleurant presque la sienne sur la table. « Ne veux-tu pas y retourner ? »
« Je... » Elle détourna le regard, sentant ses joues chauffer. « Tu sais très bien que oui, mais le Roi n'hésitera pas une seule seconde à se venger et bannir ma famille, aussi. Ils aiment leur vie ici. Je ne peux pas leur faire ça. »
Le roi disait que c'était dangereux. Que le monde extérieur était cruel. Que le Royaume était le seul endroit sûr pour leur peuple.
Mais était-ce vrai ?
Ou était-ce juste... pratique ?
« Je ne sais pas, » admit-elle finalement.
Jef sourit — pas de manière moqueuse, mais compréhensive.
« Moi non plus. C'est pour ça que je cherche. » Il tapota la pile de livres. « Toutes les réponses sont ici, quelque part. Dans ces textes anciens. Dans l'histoire de notre peuple. »
« Tu passes trop de temps ici. »
« Peut-être. » Il la fixa intensément maintenant. « Mais au moins je ne suis pas seul. »
Le cœur de Sohalia fit une autre culbute embarrassante.
« Je... je devrais y aller. Il se fait tard. »
« Encore cinq minutes ? » Jef se pencha à nouveau, et cette fois sa main couvrit vraiment la sienne. « J'ai tellement de choses à te montrer encore. »
Sohalia savait qu'elle devrait retirer sa main.
Qu'elle devrait partir.
Que cette... proximité n'était pas appropriée.
Mais elle ne bougea pas.
« Cinq minutes, » murmura-t-elle.
Jef sourit — ce sourire qui illuminait toujours la pièce — et commença à lui parler d'anciennes légendes, de royaumes perdus, de trésors cachés.
Et Sohalia écoutait, captivée.
Non pas par les histoires elles-mêmes, mais par la passion dans sa voix. Par la lumière dans ses yeux. Par cette sensation dans sa poitrine chaque fois qu'il la regardait.
Elle ne le savait pas encore — ou refusait de l'admettre — mais elle tombait amoureuse.
Lentement. Progressivement.
Comme le soleil qui se lève — inévitable mais doux.
Les semaines passèrent dans ce rêve-souvenir.
Jef lui apprenait tant de choses.
Comment se battre — pas le style formel enseigné aux gardes royaux, mais quelque chose de plus pragmatique, plus brutal.
Comment naviguer en utilisant les étoiles.
Comment lire les courants marins.
Comment identifier les plantes médicinales.
Il était patient. Encourageant. Attentif.
Et quelque part entre les leçons de combat et les conversations nocturnes dans la bibliothèque, quelque chose avait changé.
Ils ne se touchaient plus "accidentellement".
Ils se touchaient délibérément.
Sa main sur son épaule quand il corrigeait sa posture d'attaque.
Ses doigts frôlant les siens quand ils tournaient les pages ensemble.
Son bras autour d'elle quand ils regardaient les étoiles depuis le toit du palais.
Rien d'explicite. Rien qu'on puisse condamner.
Mais chargé d'intentions non dites.
« Sohalia ? »
Elle leva les yeux. Ils étaient dans la bibliothèque à nouveau — c'était toujours là qu'ils se retrouvaient.
« Oui ? »
Jef la regardait étrangement. Avec une intensité qu'elle n'avait pas vue avant.
« Si... » Il s'interrompit, sembla chercher ses mots. « Si je te demandais de partir avec moi. Viendrais-tu ? »
Le cœur de Sohalia s'arrêta.
« Quoi ? »
« Le monde extérieur. » Il se pencha en avant, prenant ses deux mains dans les siennes maintenant. « Je veux le voir. Le vivre. L'explorer. Comme tu as eu la chance de le faire avant que le Roi te retrouve. Mais... je ne veux pas y aller seul. »
« Jef... »
« Viens avec moi, Sohalia. » Ses yeux brillaient d'une passion presque fébrile. « On pourrait être libres. Vraiment libres. »
« Je... » Elle voulait dire oui. Chaque fibre de son être voulait dire oui.
Mais...
« Ma famille. Mon oncle, ma tante, Maiya... »
« Ils survivront. » Jef serra ses mains plus fort. « Mais toi ? Survivras-tu en restant ici ? En t'enfermant dans cette cage dorée ? »
« Ce n'est pas une cage. »
« Continue de te le dire. » Il relâcha brusquement ses mains, se levant. « Mais un jour tu te réveilleras et tu réaliseras que tu as gâché ta vie dans cet endroit oublié de tous. »
« Jef... »
Mais il était déjà parti.
Et Sohalia resta là, seule dans la bibliothèque, sentant quelque chose se briser dans sa poitrine.
Les jours suivants furent... tendus.
Jef était distant. Froid même.
Il ne venait plus à la bibliothèque.
Ne cherchait plus à la voir.
Et Sohalia se sentait... perdue.
Puis quelque chose changea à nouveau.
Jef recommença à lui parler. À sourire. À passer du temps avec elle.
Mais c'était différent maintenant.
Il passait aussi plus de temps avec les soldats. Surtout ceux qui semblaient mécontents. Frustrés.
Il parlait de réformes. De changements. D'ouvrir l'île au monde.
Des idées dangereuses.
Des idées qui faisaient peur au roi.
Et puis une nuit...
Une nuit où Sohalia n'aurait jamais dû être réveillée...
Tout bascula.
Des cris.
C'était le premier son qu'elle entendit.
Sohalia se redressa dans son lit, désorientée. Il faisait nuit — l'obscurité profonde qui précède l'aube.
Mais à travers sa fenêtre, elle voyait...
Des flammes.
Le village brûlait.
« Non, » murmura-t-elle, bondissant hors du lit.
Elle s'habilla rapidement, attrapa la première arme qu'elle trouva — un poignard que Jef lui avait donné pour son entraînement — et se précipita dehors.
Le chaos régnait.
Des soldats couraient partout — mais pas pour éteindre les feux.
Ils les allumaient.
« QU'EST-CE QUI SE PASSE ?! » cria Sohalia en attrapant l'un d'eux.
L'homme se retourna, et elle reconnut son visage. L'un des amis de Jef.
« Le coup d'État, » dit-il simplement. « On reprend le Royaume. »
« Quoi ?! »
Mais il était déjà reparti.
Sohalia courut vers le palais, son cœur battant si fort qu'elle pensait qu'il allait exploser.
Non. Non, non, non.
Jef n'aurait pas...
Il ne pouvait pas...
Mais en approchant du palais, elle vit la vérité.
Des corps. Des gardes loyaux au roi. Morts ou mourants.
Et au sommet des marches menant à la salle du trône...
Jef.
Il se tenait là, une épée ensanglantée à la main, entouré de ses partisans.
Et devant lui, à genoux...
Le roi.
Sohalia sentit son sang se glacer.
« JEF ! » cria-t-elle en gravissant les marches quatre à quatre. « QU'EST-CE QUE TU FAIS ?! »
Il se retourna, et l'expression sur son visage la figea sur place.
Ce n'était pas le Jef qu'elle connaissait.
C'était quelqu'un d'autre.
Quelqu'un de froid. De déterminé. De dangereux.
« Sohalia. » Sa voix était calme. Trop calme. « Tu ne devrais pas être ici. »
« Bien sûr que si ! » Elle s'avança, plaçant son corps entre Jef et le roi. « Qu'est-ce que tu fais ? Tu... tu ne peux pas faire ça ! »
« Je fais ce qui aurait dû être fait il y a des années. » Jef désigna le roi d'un geste méprisant. « Cet homme nous a emprisonnés. Nous a mentis. Nous a gardés ignorants du monde extérieur. »
« Pour nous protéger ! »
« POUR NOUS CONTRÔLER ! » La voix de Jef s'éleva pour la première fois, faisant sursauter Sohalia. « Il y a un monde entier là-dehors, Sohalia. Un monde que nous méritons de voir. De vivre. »
« Pas comme ça. » Sohalia secoua la tête violemment. « Pas en le tuant. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce que c'est mal ! »
Jef la fixa un long moment.
Puis il leva son épée.
« Alors arrête-moi. »
Sohalia ne réfléchit pas.
Elle invoqua son pouvoir et créa une barrière de végétation entre Jef et le roi.
L'épée de Jef rebondit sur la barrière, l'envoyant reculer de quelques pas.
Il la regarda avec quelque chose qui ressemblait presque à de la trahison.
« Tu... tu choisis son camp ? »
« Je ne choisis personne ! » Les larmes coulaient sur les joues de Sohalia maintenant. « Mais je ne te laisserai pas devenir un meurtrier ! »
« Je suis déjà un meurtrier. » Jef désigna les corps dans les escaliers. « Ces hommes sont morts par ma main. Une vie de plus ne changera rien. »
« SI ! » Sohalia cria maintenant. « Ça changera TOUT ! »
Ils se fixèrent, immobiles.
Deux personnes qui s'étaient aimées.
Ou qui avaient cru s'aimer.
Maintenant séparées par un gouffre impossible à franchir.
« Très bien, » dit finalement Jef, abaissant son épée. « Tu veux le garder en vie ? Garde-le. »
Il se retourna pour partir.
Mais Sohalia ne pouvait pas le laisser s'échapper.
Pas après tout ça.
Elle étendit sa barrière, l'enveloppant autour de Jef comme une cage.
Il se figea, réalisant ce qu'elle avait fait.
Lentement, il se retourna vers elle.
Et dans ses yeux...
Dans ses yeux, elle ne vit plus rien qui ressemblait à de l'amour.
Juste du mépris.
« Tu me trahis. »
« Non. » La voix de Sohalia tremblait. « Je te sauve. »
« De moi-même ? » Jef rit — un son amer, cassé. « Comme c'est noble de ta part. »
« Jef, s'il te plaît... »
Mais il ne voulait plus l'écouter.
Les gardes arrivèrent — ceux qui étaient restés loyaux au roi — et emmenèrent Jef.
Vers les cachots.
Vers la prison.
Sohalia le regarda partir, sentant son cœur se briser en mille morceaux.
Elle avait fait ce qu'il fallait.
Elle le savait.
Mais alors pourquoi avait-elle l'impression d'avoir tout perdu ?
Le roi posa une main sur son épaule.
« Tu as bien fait, mon enfant. »
Mais Sohalia ne se sentait pas bien.
Elle se sentait... vide.
Et alors, progressivement, la scène commença à se dissoudre.
Les flammes devinrent plus brillantes. Plus chaudes. Plus réelles.
Sohalia entendit des cris — pas de colère cette fois, mais de terreur.
La prison explosa.
Jef s'échappa.
Le Royaume tomba dans le chaos.
Et tout ce que Sohalia avait essayé de protéger...
Brûla.
« SOHALIA ! »
La voix était lointaine. Étouffée.
Mais familière.
« Sohalia, réveille-toi ! »
Elle essaya. Vraiment.
Mais les images continuaient de défiler.
Jef fuyant. Le village en flammes. Sa famille...
« NON ! »
Ses yeux s'ouvrirent brusquement.
La douleur frappa immédiatement.
Aiguë. Brûlante. Centrée dans sa poitrine comme si quelqu'un y avait enfoncé un fer chauffé à blanc.
Elle haleta, tentant de se redresser, mais des mains douces la repoussèrent délicatement vers le matelas.
« Doucement. Ne bouge pas trop. »
Marco.
Sa voix. Son visage.
Ses yeux bleus inquiets fixés sur elle.
« M...Marco ? » Sa propre voix était rauque, à peine reconnaissable.
« Oui. » Il sourit — un sourire soulagé, presque tremblant. « Je suis là. On est tous là. »
Sohalia cligna des yeux, essayant de focaliser sa vision brumeuse.
L'infirmerie. Elle était de retour dans l'infirmerie.
« Qu'est-ce qui... » Elle essaya de se souvenir. « Le Fragment... »
« On l'a retiré. » Marco prit sa main — un geste doux mais ferme. « Tu es sauvée. »
« Retiré ? » Sohalia porta instinctivement sa main libre à sa poitrine.
Et sentit les bandages.
Beaucoup de bandages.
Et sous les bandages...
Une douleur sourde. Constante.
« L'opération a été... compliquée, » continua Marco, choisissant ses mots avec soin. « Yori et moi avons dû travailler dure. Mais on a réussi. Le Fragment est sorti. »
Sohalia ferma les yeux, tentant de traiter l'information.
Le Fragment était parti.
Cette présence étrangère qui avait pulsé dans sa poitrine, drainant sa vie...
Partie.
Elle aurait dû se sentir soulagée.
Mais à la place, elle se sentait... bizarre.
Comme si on avait arraché une partie d'elle.
« Il y aura une cicatrice, » dit Marco doucement. « Une grande cicatrice. Yori a fait de son mieux pour minimiser, mais... »
« Je veux voir. »
« Sohalia... »
« S'il te plaît. »
Marco hésita, puis soupira.
Il se leva, prit un petit miroir posé sur une table, et le lui tendit.
« Regarde. Mais souviens-toi... tu es vivante. C'est tout ce qui compte. »
Sohalia prit le miroir d'une main tremblante.
La cicatrice ressemblait à une brûlure. L'empreinte exacte du Fragment.
Rouge vif encore. Soignée avec soin. Mais indéniablement là.
Permanente.
Inoubliable
Sohalia toucha la cicatrice du bout des doigts, sentant sa chaire tendre et douloureuse.
« Je suis désolé, » murmura Marco. « On a essayé de minimiser, mais... »
« Non. » Sohalia leva les yeux vers lui, et à la surprise de Marco, elle souriait faiblement. « C'est... c'est la preuve. »
« La preuve ? »
« Que j'ai survécu. » Elle toucha à nouveau la cicatrice, presque avec affection maintenant. « Que vous m'avez sauvée. »
Marco sentit quelque chose se détendre dans sa poitrine.
« Tu n'es pas... déçue ? »
« Déçue ? » Sohalia secoua la tête — un mouvement qui lui donna immédiatement le vertige. « Marco, j'étais mourante. Cette cicatrice... » Elle sourit à nouveau. « C'est juste une marque. Un rappel que je suis toujours là. Grâce à toi. »
« Et à Yori. »
« Et à Yori, » accepta-t-elle.
Marco s'assit au bord du lit, épuisé mais soulagé.
Maintenant qu'il la regardait vraiment — vraiment regardait — il voyait l'épuisement sur son visage. Les cernes sous ses yeux. La pâleur de sa peau.
Mais elle était vivante.
« J'ai cru... » Il s'interrompit, se passa une main dans les cheveux. « J'ai vraiment cru qu'on allait te perdre. »
« Mais vous ne m'avez pas perdue. » Sohalia prit sa main — un geste qui les surprit tous les deux par sa spontanéité. « Je suis là. »
Marco regarda leurs mains jointes, quelque chose d'indéfinissable passant dans ses yeux.
Quelque chose qui ressemblait à du soulagement.
Mais aussi... autre chose.
« Tu es là, » répéta-t-il doucement. « Et je compte bien que ça reste comme ça. »
Un silence s'installa.
Pas inconfortable.
Juste... chargé.
Lourd d'émotions non dites.
De gratitude. De peur rétrospective. De quelque chose de plus profond qui commençait tout juste à émerger dans l'être du phénix.
Sohalia lâcha finalement sa main, détournant le regard avec un léger rougissement qu'elle espérait pouvoir attribuer à la fièvre résiduelle.
« Tu devrais dormir. Tu as l'air mort. »
Marco rit — un son rare, sincère.
« Après toi, je suis presque vivant. »
« Presque ? »
« Disons que je n'ai pas dormi depuis trois jours. »
« Trois jours ?! » Sohalia le fixa avec horreur. « Marco ! »
« Je devais m'assurer que tu allais bien. »
« Et maintenant que tu es sûr ? »
Marco se leva lentement, s'étirant.
« Maintenant, je vais probablement m'effondrer quelque part. »
« Bien. » Sohalia sourit faiblement. « Parce que si tu meurs d'épuisement après m'avoir sauvée, je ne te le pardonnerai jamais. »
« Noté. »
Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta.
« Sohalia ? »
« Oui ? »
« Je suis content que tu sois de retour. »
Elle sourit — un vrai sourire cette fois.
« Moi aussi. »
Marco sortit, et Sohalia se retrouva seule dans l'infirmerie silencieuse.
Elle ferma les yeux, épuisée mais en paix.
Les rêves — non, les souvenirs — étaient encore frais dans son esprit.
Tante Emi. Oncle Hachiro. Maiya.
Jef.
Ce qu'ils avaient été. Ce qu'ils étaient devenus.
L'amour et la trahison.
La lumière et les flammes.
Tout ça semblait si loin maintenant.
Mais en même temps... si proche.
Sohalia toucha à nouveau sa cicatrice, sentant la ligne qui divisait son torse.
Une marque permanente. Une de plus. Même si la plupart était des marques invisibles sur son âme.
Mais elle vivait avec.
Elle vivrait avec.
Et peut-être, un jour, elle pourrait raconter toute cette histoire.
À quelqu'un qui comprendrait.
À quelqu'un qui ne jugerait pas.
Peut-être.
Elle s'endormit à cette pensée, son sommeil cette fois sans rêves.
Juste une obscurité paisible et réparatrice.
Deux jours passèrent.
Sohalia récupérait lentement mais sûrement.
La fièvre était tombée complètement. La douleur dans sa poitrine s'était atténuée à un niveau gérable. Et elle pouvait maintenant s'asseoir sans avoir l'impression que son torse allait se déchirer en deux.
Yori était satisfait de ses progrès, même s'il insistait sur le fait qu'elle devait rester alitée encore au moins une semaine.
« Tu as eu une chirurgie majeure, » lui rappelait-il chaque fois qu'elle essayait de se lever. « Ton corps a besoin de temps pour guérir. »
« Je sais, » marmonnait Sohalia à chaque fois.
Mais rester allongée était... frustrant.
Surtout quand elle pouvait entendre l'activité sur le pont. Les préparatifs. Les conversations.
Quelque chose se passait.
Quelque chose d'important.
Et elle était coincée ici.
Un coup léger à la porte la fit lever les yeux.
« Entrez. »
Ace passa la tête, souriant.
« Tu es réveillée. Bien. »
« Ace ! » Sohalia se redressa tant bien que mal, ravie de cette distraction salutaire. « Entre, entre. »
Il entra, tirant une chaise près du lit.
« Comment tu te sens ? »
« Mieux. » Elle toucha légèrement sa poitrine bandée. « Ça fait encore mal, mais... supportable. »
« Bien. » Ace sembla soulagé. « On était tous inquiets. »
« Désolée de vous avoir fait peur. »
« Ne t'excuse pas. » Il secoua la tête. « Tu as fait ce que tu devais faire. »
Un silence confortable s'installa.
Puis Ace dit :
« Tu sais... mon petit frère aurait aimé te connaître. »
Sohalia cligna des yeux, surprise.
« Ton frère ? »
« Ouais. Luffy. » Un sourire doux apparut sur le visage d'Ace. « Il veut devenir Roi des Pirates. C'est un idiot, mais... il a cette détermination. Cette capacité à ne jamais abandonner. Comme toi. »
Sohalia sourit.
« Il a l'air incroyable. »
« Il l'est. » Ace rit. « Complètement stupide, mais incroyable. »
« J'aimerais le rencontrer un jour. »
« Un jour. » Ace hocha la tête. « Quand tout sera fini. Quand on aura résolu cette histoire de Fragments et de... »
« Jef. »
« Oui. »
Le nom resta suspendu dans l'air entre eux.
Sohalia baissa les yeux.
« Tu sais... dans mes rêves, pendant que j'étais inconsciente... je l'ai vu. Jef. Tel qu'il était avant. »
« Avant la possession de marine, les meurtres de masse et ses tentatives d'assassinat à ton égard ? »
« Oui. » Elle serra les draps. « Il était... différent. Ou peut-être qu'il a toujours été comme ça et que je ne voulais juste pas le voir. »
« Tu l'aimais. »
Ce n'était pas une question.
Sohalia hocha lentement.
« Je crois. Ou du moins... j'ai cru l'aimer. Mais maintenant je ne sais plus. Comment peut-on aimer quelqu'un et ne pas voir le monstre qu'il deviendra ? »
« Parce que l'amour rend aveugle. » Ace se pencha en arrière. « Ou peut-être que ce n'est pas toi qui étais aveugle. Peut-être que c'est lui qui a changé. »
« Peut-être. »
« Dans tous les cas, » Ace se redressa, souriant à nouveau, « tu n'es plus seule maintenant. Tu as une famille. Une vraie. »
Sohalia sentit quelque chose se réchauffer dans sa poitrine.
« Merci, Ace. »
« De rien. » Il se leva. « Repose-toi bien. On a une longue route devant nous. »
Il sortit, laissant Sohalia seule avec ses pensées.
Une famille.
C'était vrai.
Quel que soit le passé, quel que soit ce qui s'était passé sur son île d'origine...
Elle avait une famille maintenant.
Les pirates de Barbe Blanche.
Marco. Jozu. Izo. Vista. Ace. Tous les autres.
Et elle ne les laisserait pas tomber.
Le lendemain, Sohalia entendit des voix dans la pièce attenante à l'infirmerie.
Fortes. Graves. Importantes.
Une réunion.
Elle tendit l'oreille, frustrée de ne pas pouvoir participer.
Les bribes qu'elle captait parlaient d'une nouvelle île. D'une carte. De dix jours de navigation.
Veilombre.
La troisième île.
Ils allaient continuer sans elle.
Bien sûr qu'ils le feraient.
Elle était blessée. Faible. Un poids.
Sohalia serra les poings sous ses draps.
Non.
Elle ne serait pas un poids.
Elle allait faire ce qu'il fallait pour y aller aussi. Arrêter Jef était sa mission. Elle ne pouvait pas rester en retrait.
La décision prise, elle attendit que la réunion se termine.
Puis, quand le silence retomba, elle appela :
« Yori ? »
Le médecin apparut rapidement.
« Tu as besoin de quelque chose ? »
« Oui. » Sohalia prit une profonde inspiration. « Pourrais-tu demander à Père de venir ? Seul. J'ai besoin de lui parler. »
Yori fronça les sourcils.
« Tu es sûre ? Tu es encore très faible. »
« Justement. » Sohalia sourit tristement.
Yori la fixa un long moment, ne comprenant pas vraiment ce qu'elle disait, puis hocha lentement.
« Je vais le chercher. »
Il sortit, et Sohalia resta seule avec ses pensées tourbillonnantes.
Sept ans de mensonges par omission.
Certes, personne ne lui avait vraiment demandé d'où elle venait, mais elle n'avait jamais offert l'information non plus.
Marco méritait de savoir. Vista méritait de savoir.
Et Pops... Pops méritait surtout de savoir.
Elle lui devait la vérité. Toute la vérité.
Même si elle risquait...
Quoi ?
Qu'il la rejette ?
Qu'il décide qu'elle était trop dangereuse ?
Peut-être.
Probablement, même.
Mais elle devait essayer.
Elle était fatiguée de porter ce poids seule.
La porte s'ouvrit.
Barbe Blanche dut se pencher pour entrer, sa masse imposante faisant paraître la pièce minuscule.
Yori s'éclipsa discrètement, fermant la porte derrière lui.
Le titan tira une chaise — qui grinça dangereusement sous son poids — et s'assit à côté du lit.
« Tu m'as demandé. Je suis là. »
Sohalia déglutit péniblement.
Maintenant qu'il était devant elle, les mots semblaient coincés dans sa gorge.
« Pops, je... » Elle ferma les yeux. « Je dois te dire quelque chose. Sur l'île où j'étais. Sur ce qui s'est vraiment passé. »
Barbe Blanche ne dit rien, attendant patiemment.
« Et quand tu sauras... » Elle rouvrit les yeux, les ancrant dans les siens. « Tu comprendras peut-être pourquoi je n'aurais jamais dû revenir. »
Le titan fronça légèrement les sourcils, mais resta silencieux.
Sohalia prit une profonde inspiration tremblante.
Sept ans de secrets.
Sept ans de mensonges.
Tout allait sortir maintenant.
« Pops... » Les larmes commençaient déjà à couler, mais elle les ignora. « Mes ancêtres, ma famille, Jef, et moi... »
Elle serra les draps jusqu'à ce que ses jointures blanchissent.
« Nous venons tous de Laugh Tale. »
Barbe Blanche se figea complètement.
L'air dans la pièce sembla se solidifier.
« Quoi ? » Sa voix était à peine un murmure.
« L'île où se trouve le One Piece. L'île où sont cachées toutes les vérités du monde. »
Le titan ne bougeait pas, ne respirait presque pas.
Ses yeux — habituellement si expressifs — étaient devenus complètement indéchiffrables.
Barbe Blanche ferma lentement les yeux et quand il les rouvrit, son regard était...
Sohalia ne savait pas comment le décrire.
Choc ? Tristesse ?
Tout à la fois peut-être.
« Raconte-moi tout, » dit-il d'une voix qui fit trembler les murs. « Du tout début. Et ne me cache rien. »
Sohalia hocha la tête, essuyant à nouveau ses larmes.
« Ça commence il y a mille ans... »
Elle commença à parler.
Et pour la première fois en sept ans...
Elle dit toute la vérité.
REECRIT [30/12/2025]