The New Era
Flash.
Une lumière aveuglante, comme si le soleil lui-même s'était déchiré. Puis la sensation de se désagréger, de se disperser en mille éclats avant de se reconstituer dans un souffle douloureux. L'espace autour d'elle se tordit, se plia, se déchira comme un tissu trop tendu. Sohalia sentit son estomac se retourner, ses organes se comprimer, son corps entier se désintégrer et se reformer en une fraction de seconde.
Et puis, la douleur.
Une brûlure aiguë, fulgurante, irradia depuis sa cicatrice, comme si on y avait enfoncé une lame incandescente. Elle étouffa un cri, les doigts crispés sur sa poitrine, là où la marque de Jef pulsait comme un second cœur, maléfique et insistant.
Puis… le calme.
Sohalia s'effondra sur ses genoux, haletante, les paumes posées sur un sol froid et lisse. De la pierre polie. Elle releva lentement la tête, le vertige la submergeant par vagues successives. Ses yeux, encore brouillés par la lumière, mirent un moment à s'adapter. Quand enfin les contours se précisèrent, elle reconnut les jardins du palais royal.
Les jardins du palais.
Autour d'elle, la nature explosait en une symphonie de verdure. Des fleurs qu'elle n'avait pas vues depuis des semaines s'épanouissaient dans des parterres soigneusement entretenus, leurs pétales tremblant sous la brise. Des arbres centenaires étendaient leurs branches comme des bras protecteurs au-dessus des allées, tandis que des fontaines murmuraient des secrets anciens, leurs eaux cristallines reflétant la lumière du soleil.
Tout était d'une beauté à couper le souffle.
Tout était trop beau.
Le palais se dressait devant elle, majestueux, ses tours de marbre blanc s'élevant vers le ciel, couronnées de végétation grimpante, ces vignes ornées de fleurs dorées qui serpentaient le long des colonnes. Des balcons débordaient de plantes luxuriantes, comme si la nature elle-même avait décidé de conquérir la pierre, de la rendre vivante.
Immuable. Permanent. Ancré.
Contrairement au Moby Dick, qui vivait, craquait, respirait au rythme des vagues, qui gémissait sous le vent marin, qui bougeait avec l'océan.
La nostalgie la frappa comme un coup de poing dans le ventre.
Je viens à peine d'arriver et ils me manquent déjà.
« Princesse Sohalia. »
La voix du messager la tira de ses pensées. Elle se redressa difficilement, la main toujours pressée contre sa cicatrice qui brûlait comme un rappel cruel de ce qu'elle avait perdu — et de ce qui l'attendait.
« Veuillez me suivre. La Reine vous attend. »
Sohalia suivit le messager à travers les jardins, chaque pas résonnant trop fort sur la pierre. Trop rigide. Trop solide. Trop… mort. Le bois du Moby Dick vivait, gémissait sous le vent, respirait avec l'océan. Ici, tout était parfait. Figé dans une beauté immobile, comme un tableau sous verre, sans âme.
Ils traversèrent le grand hall d'entrée. Sohalia garda les yeux fixés devant elle, refusant de croiser les regards peints des ancêtres accrochés aux murs. Leurs visages la suivaient, silencieux, juges d'un passé qu'elle ne voulait pas porter, d'une histoire qui n'était pas la sienne.
Le messager s'arrêta devant une double porte ornée de motifs floraux.
« La Reine vous attend dans le salon privé. »
Il frappa doucement.
« Entrez. »
La voix d'Emi.
Les portes s'ouvrirent.
Emi Shizen se tenait près de la fenêtre, baignée de lumière dorée. Dès que ses yeux se posèrent sur Sohalia, son visage s'illumina.
« Sohalia ! »
Elle traversa la pièce en quelques enjambées et enveloppa sa nièce dans une étreinte chaleureuse, presque désespérée.
Sohalia se raidit involontairement, ses muscles tendus comme des cordes prêtes à se rompre.
Emi se recula immédiatement, les yeux inquiets.
« Qu'y a-t-il ? Tu es blessée ? »
« Je… » Sohalia hésita, la main toujours pressée contre sa poitrine. « Oui. Mais je vais bien. »
Emi fronça les sourcils. Sans un mot, elle guida Sohalia vers un canapé et commença à examiner sa nièce avec des yeux de mère inquiète, ses doigts effleurant les bandages avec une douceur qui contrastait avec la tension de son visage.
« Montre-moi. »
Sohalia abaissa légèrement sa chemise, révélant les bandages qui entouraient sa poitrine, tachés de rouge là où la cicatrice avait saigné.
Le visage d'Emi devint livide.
« Qu'est-ce que… »
« Jef, » dit simplement Sohalia.
Un silence lourd, étouffant, s'abattit sur la pièce.
Emi inspira profondément, ses mains tremblant légèrement tandis qu'elle examinait les bandages.
« Tu… tu as failli… »
« Mourir ? » Sohalia termina la phrase, sa voix plus ferme qu'elle ne l'aurait cru. « Oui. Mais je ne suis pas morte. »
Emi releva les yeux, des larmes brillant dans ses iris verts. Sohalia sentit sa gorge se serrer, comme si un étau lui compressait la poitrine.
« Je sais, tante Emi. Je sais. »
Elles restèrent silencieuses un moment, le poids des absences — de ceux qui étaient partis, de ceux qui étaient restés — pesant entre elles comme une ombre.
Puis Emi se ressaisit, essuyant rapidement ses yeux du revers de la main.
« Le roi… »
« Je sais, » dit doucement Sohalia. « C'est Jef, n'est-ce pas ? »
Emi hocha la tête, la mâchoire serrée.
« Nous n'avons aucune preuve. Mais oui. Nous pensons que c'est lui. »
« Comment est-il entré ? »
« Nous ne savons pas, » admit Emi, la frustration perçant dans sa voix. « Toutes les alarmes, tous les pièges… rien ne s'est déclenché. C'est comme s'il… »
« Comme s'il apparaissait et disparaissait à volonté, » termina Sohalia, les doigts serrés sur ses genoux.
« Exactement. »
Sohalia fronça les sourcils. Ce pouvoir… elle ne le comprenait pas encore. Mais elle devait le découvrir.
« Le couronnement est demain matin, » continua Emi, comme si elle pouvait chasser ses pensées rien qu'en parlant plus fort. « Tout est prêt. »
« Demain ? » Sohalia cligna des yeux. « Si vite ? »
« Les traditions doivent être respectées, » répondit Emi avec un soupir las. « Le royaume ne peut pas rester sans dirigeant couronné. »
« Je comprends. »
Emi se leva et tendit la main à Sohalia.
« Viens. Je vais te présenter ta dame de compagnie. Elle va t'aider à t'installer. »
Sohalia suivit sa tante dans les couloirs du palais, ses pieds connaissant encore le chemin par cœur. Combien de fois avait-elle couru dans ces halls, adolescente, insouciante, libre ? Maintenant, chaque pas lui semblait lourd, comme si elle marchait dans un rêve — ou un cauchemar.
Elles arrivèrent devant une porte dans l'aile ouest.
« Tes quartiers, » annonça Emi en l'ouvrant.
La chambre était somptueuse. Un grand lit à baldaquin occupait le centre, drapé de soie verte et or, comme une cage de luxe. Des tapisseries anciennes ornaient les murs, représentant des scènes d'un passé qu'elle ne reconnaissait pas. Un balcon donnait sur les jardins et, au-delà, sur l'océan — cette étendue bleue qui lui rappelait eux.
Une jeune femme se tenait près de la fenêtre. Elle se retourna à leur entrée.
De grands yeux verts, presque identiques aux siens. Des cheveux noirs attachés en un chignon élégant. Une beauté fragile, comme une fleur prête à se faner au moindre vent.
« Sohalia, voici Ume. Elle sera ta dame de compagnie. »
Ume s'inclina profondément, ses mains jointes devant elle.
« C'est un honneur, Princesse. »
Sohalia résista à l'envie de grimacer.
« Enchantée, Ume. »
Emi tapota l'épaule de sa nièce, un sourire triste aux lèvres.
« Je te laisse t'installer. Repose-toi. Demain sera une longue journée. » Elle sortit, fermant doucement la porte derrière elle.
Sohalia et Ume se regardèrent.
« Puis-je faire quelque chose pour vous, Princesse ? » demanda poliment Ume, sa voix douce comme un murmure.
« Juste… » Sohalia soupira, les doigts serrés sur le rebord du balcon. « Juste me laisser respirer un moment. »
Ume hocha la tête et se retira discrètement dans un coin de la pièce, comme si elle pouvait se fondre dans les murs.
Sohalia s'approcha du balcon et l'ouvrit en grand.
L'air marin entra, portant avec lui l'odeur de l'océan, le sel, la liberté. Là-bas, quelque part sur ces eaux, le Moby Dick naviguait vers Vieilombre.
Sans elle.
Marco était là-bas. Ace. Vista. Jozu. Barbe Blanche. Tous ses frères.
Et elle était ici. Prisonnière d'une cage dorée appelée palais.
Elle resta sur le balcon longtemps, regardant la mer, jusqu'à ce que le soleil se couche et que l'obscurité l'enveloppe comme un linceul.
Cette nuit-là, allongée dans le lit trop grand, trop silencieux, Sohalia ne trouva pas le sommeil.
Les draps de soie étaient trop doux. Le matelas trop moelleux. Elle avait l'habitude du hamac qui se balançait avec les vagues, du ronflement de Dom dans le lit au-dessus, des bruits du navire la nuit — les pas de l'équipage, le craquement du bois, le murmure de l'océan.
Ici, il n'y avait que le silence.
Un silence étouffant.
Oppressant.
Un doux soleil, les oiseaux gazouillant, la soie caressant sa peau. Ça aurait pu être un réveil parfait pour Sohalia Shizen, si des coups puissants et répétitifs contre sa porte n'avaient pas tout gâché.
« Shizen-sama ! Vous n'êtes pas encore prête ? Le couronnement commence dans une heure ! Vous n'y serez jamais à l'heure, si vous traînez au lit ! Et, sans vouloir vous offenser Shizen-sama, une princesse ne traîne pas au lit ! »
Kyola.
Sohalia ouvrit les yeux et se redressa vivement, toisant la porte comme si elle pouvait la réduire en cendres d'un regard. En grognant, elle enfila son peignoir et ouvrit violemment le battant.
« Kyola ? Que faites-vous là ? » demanda Ume, surprise, en pénétrant dans la chambre à son tour.
« Je suis venu réveiller la princesse, mademoiselle Ume, » répondit Kyola, imperturbable, ses vêtements noirs faisant ressortir ses cheveux blonds-roux comme une tache de sang sur la neige. « Il est tard, et le temps passe vite. »
« Là n'est pas votre travail, » lâcha Ume, doucement mais fermement, un sourire adoucissant ses mots. « Veuillez quitter cette pièce. »
Kyola salua rapidement et sortit, non sans lancer un dernier regard à Sohalia — un regard qui lui donna envie de lui mettre son poing dans la figure.
« Pas la peine, Ume, » s'exclama Sohalia en s'asseyant sur son lit. « Comme Kyola l'a souligné, on n'a pas de temps. Je vais prendre une douche rapide. »
Ume acquiesça, un sourire timide aux lèvres, et se dirigea vers la garde-robe.
Sohalia ferma la porte de la salle de bains et sauta sous la douche après avoir enlevé son peignoir. L'eau gifla son visage, et elle ferma les yeux, savourant le bien-être du liquide sur sa peau.
Puis la douleur vint.
L'eau chaude coula sur sa cicatrice, et Sohalia grimaça, serrant les dents jusqu'à en avoir mal à la mâchoire. Yori avait raison. La téléportation avait aggravé la blessure.
Elle examina rapidement la cicatrice sous l'eau. Pas de sang. Mais la peau était rouge, irritée, tendue comme un tambour prêt à éclater.
Il faudrait refaire les bandages après la douche.
Un soupir d'ennui lui échappa. Une dame de compagnie… Elle n'en avait jamais eu besoin, et surtout pas maintenant. Ume était douce, calme, presque invisible. Mais Sohalia se sentait observée, comme si chaque geste était pesé, mesuré, jugé.
Elle coupa l'eau et sortit de la cabine, enfila son peignoir et retrouva Ume dans sa chambre.
« Ume ? » lança-t-elle en grimaçant lorsque Ume lui tira quelques mèches en coiffant ses cheveux.
« Pardon, Mademoiselle, je vous ai fait mal ! » s'exclama Ume, paniquée, ses grands yeux verts écarquillés.
« Mais non, Ume ! » Sohalia s'exaspéra. « Et je t'ai déjà dit de m'appeler par mon prénom. On a pratiquement le même âge ! »
« Je ne peux pas, Mademoiselle, si quelqu'un l'apprenait… » commença Ume, les yeux baissés.
« Je leur dirai que je te l'ai ordonné ! » coupa Sohalia, souriante. « Alors ne t'en fais pas pour les mauvaises langues, je les ferai taire ! Je te protégerai, Ume. »
Ume ne répondit pas tout de suite. Elle continua de faire une tresse, mais Sohalia vit ses lèvres s'étirer en un sourire timide, comme si le soleil perçait enfin les nuages.
« Que voulez-vous donc, Sohalia ? » demanda Ume en terminant la coiffure.
« C'est toi qui as trouvé le Roi, n'est-ce pas ? »
Ume se figea, ses doigts suspendus dans les cheveux de Sohalia.
« Je suis désolée. »
« Tu dois sûrement le savoir, mais dès que toutes les cérémonies seront terminées, je repartirai, » dit Sohalia en se levant. « J'aurai quelques questions à te poser, si tu veux bien y répondre… »
« Allez-y. »
« Tu as été interrogée par les gardes ? »
« Oui. Si vous leur demandez, ils vous donneront leur rapport. »
« Sais-tu ce qu'ils en pensent ? »
« Ils ne comprennent pas pourquoi les alarmes ne se sont pas déclenchées, » murmura Ume en attachant la robe de cérémonie de Sohalia. « Jef venait du dehors. Il s'est introduit illégalement sur l'île, et rien n'a sonné. Aucun piège ne s'est activé. Ils ont peur qu'il y ait des taupes, que des gens du dehors arrivent à débarquer. »
« Jef est peut-être puissant, mais il ne l'est pas assez pour déjouer les alarmes, » dit Sohalia, les sourcils froncés. « Nous sommes certains qu'il a un, voire plusieurs espions. »
« Avez-vous des suspects ? »
« Seulement des hypothèses. » Sohalia sourit à Ume. « Merci pour ton aide. »
« Je vous en prie. Votre tante vous attend dans le salon. »
Emi replaça une mèche derrière l'oreille de Sohalia et caressa la joue de sa fille Maiya.
Dire que la chef de la Lignée des Shizen était sur les nerfs aurait été un euphémisme. Ses doigts tremblaient légèrement, ses yeux vert émeraude brillaient d'une inquiétude qu'elle tentait désespérément de cacher.
Sohalia la comprenait. Emi avait toujours protégé sa fille des autres Lignées. Ce jour-là était la première fois qu'elle l'exposait ainsi, sous les regards de tous.
Hachiro s'approcha, posant doucement une main sur l'épaule de sa femme.
« Tout ira bien. »
Emi inspira profondément, hocha la tête, puis se tourna vers la porte.
Les deux battants s'ouvrirent dans un grincement.
La lumière de la chapelle frappa Sohalia comme un coup de massue. Elle plissa les yeux, éblouie, tandis que Maiya serrait sa main, les yeux écarquillés d'émerveillement.
La chapelle était à l'image de la Lignée des Shizen : la nature y régnait en maître.
Le sol en pavé était recouvert d'herbes et de fleurs. Des tiges s'étaient enroulées autour des bancs, laissant leurs pétales se reposer délicatement sur le bois. Sous la lumière dorée des vitraux, les grains de pollen brillaient comme des paillettes.
Sohalia serra la main de Maiya, le cœur battant. C'était magnifique. C'était étouffant.
Son regard se posa sur les quatre trônes devant eux, chacun entouré de fleurs encore fermées.
Bientôt, elle serait princesse.
Emi s'installa sur le trône le plus grand. Dès qu'elle fut assise, des lys blancs s'ouvrirent autour d'elle, comme un champ de neige épanoui.
Hachiro guida Sohalia vers son siège. Dès qu'elle s'assit, des roses rouges apparurent, épanouies, comme si le trône lui-même l'avait reconnue.
Maiya s'installa à son tour, et des pivoines roses s'épanouirent en un slow motion presque magique.
Hachiro prit place, et des anémones bleues s'éparpillèrent autour de lui, renforçant la blancheur de ses cheveux.
Sohalia ne prêta qu'une oreille distraite à la prêtresse. Ses yeux étaient attirés par les vitraux, ces histoires gravées dans le verre, ces légendes qui parlaient de trahison, de massacre, d'exil.
Puis une voix la ramena au présent.
Calme. Douce. Cristalline.
Comme un chant d'oiseau au lever du jour.
La chanteuse était bien plus âgée qu'elle ne l'avait imaginée. Ses yeux étaient fermés, ses bras tendus vers le ciel. Sa peau, ridée par les années, contrastait avec ses cheveux d'un noir intense, comme si le temps n'avait pas osé les toucher.
La lumière devint plus éblouissante. Les plantes semblèrent s'animer, comme si la chapelle elle-même retenait son souffle.
La femme chanta l'histoire du peuple : sa naissance, sa montée en puissance, la trahison, le massacre, l'exil, la création de l'île.
Quand elle se tut, Sohalia resta envoûtée, les yeux rivés sur ses iris dorés.
La prêtresse déposa une couronne d'or et de lys sur la tête d'Emi.
Puis les hurlements de joie retentirent.
Sohalia sursauta, tirée brutalement de sa transe.
La chapelle était bondée. Toute l'île s'y trouvait, applaudissant la nouvelle Lignée dirigeante.
Hachiro aida sa fille à descendre de son trône. Sohalia les imita, se rapprochant d'Emi.
Les cris redoublèrent.
Sohalia détailla la foule, le cœur battant.
Puis elle se figea.
Ces yeux.
Elle les connaissait par cœur.
Des yeux verts étincelants, avec des éclats argentés.
Jef.
Un homme passa devant lui, et quand il s'écarta, Jef avait disparu.
Son cœur se mit à battre la chamade.
Comment diable fait-il pour entrer et sortir de l'île sans déclencher les alarmes ?
Deux légers coups à sa porte la firent sursauter.
Sohalia était revenue dans sa chambre après la cérémonie, le cœur lourd, l'esprit en ébullition.
Emi entrebâilla la porte et passa la tête.
« Tu as un appel. »
Sohalia cligna des yeux, puis se précipita vers l'escargophone posé sur la table basse.
« Sohalia Shizen ! »
La voix de Marco explosa dans le combiné avant même qu'elle ait le temps de dire un mot.
« Bonjour, Marco ! Comment ça va ? » répondit-elle, jouant l'innocence.
« Oh, ne joue pas à ça avec moi ! » grogna-t-il.
Elle ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel.
« Je suis désolée ! J'ai traîné au lit ce matin, et j'ai failli être en retard pour le couronnement. »
« On fait sa feignasse, Sohalia ? » lança Dom en arrière-plan.
« Je profite du fait que je n'ai pas de ronfleur la nuit pour me reposer, nuance ! » rétorqua-t-elle en souriant.
« Dit celle qui nous vrille les oreilles la nuit, » rétorqua Dom.
« Je ne ronfle pas, je respire fort, ce n'est pas pareil ! »
« Ouais, ouais, c'est ce qu'on dit, » s'exclama-t-il.
« Retournez au travail, bande de flemmards ! » s'énerva Marco.
Sohalia sourit en imaginant son regard noir.
« Alors, Sohalia ? Cette cérémonie ? » demanda Barbe Blanche, sa voix tonitruante couvrant les rires en arrière-plan.
« Magnifique. Merveilleux, » répondit-elle, sincère. « Même une combinaison de ces deux mots ne suffirait pas. »
« Tant mieux. Bon, je vais vous laisser, j'ai du travail. »
« À plus tard, Père. »
Un silence s'installa.
Sohalia entendit des bruits de fond — des pas, une porte qui se fermait.
Puis la voix de Marco, plus basse, plus intime.
« Que comptes-tu faire aujourd'hui ? »
« Eh bien… » Elle s'écroula sur son lit, les yeux au plafond. « Il va falloir qu'on choisisse une famille pour remplacer celle qui manque au Conseil. »
« Quelques idées ? »
« Oui et non. La Lignée des Mentaru est celle qui est censée succéder, mais avec ce que Jef fait… » Elle serra les dents. « C'est compliqué. »
« Rien de nouveau sur lui ? » Sa voix était tendue. Inquiète.
Sohalia hésita.
« Si. »
« Explique. »
Elle se releva, le cœur battant.
« Il a assisté à la cérémonie. »
Silence.
Puis, d'une voix sourde :
« Pourquoi ne pas l'avoir arrêté ?! C'était une occasion en or ! »
« Il n'est resté que quelques secondes, » murmura-t-elle, un frisson lui parcourant l'échine. « Il est venu me faire peur. Me prouver qu'il peut entrer et sortir de l'île comme il veut. »
« Il serait peut-être plus sage que… »
« Non. » Elle serra le combiné plus fort. « Je ne rentrerai pas. J'ai encore du travail ici. Je ne suis pas seule, et même si je l'étais, je sais me défendre ! »
Nouveau silence.
Puis, plus doucement :
« Bien. »
Sohalia écarquilla les yeux.
Il abandonne ?
C'était bien une première.
« Tu me manques déjà, yoi. »
Son cœur rata un battement.
Elle ouvrit la bouche. La referma.
Qu'était-elle censée répondre à ça ?
« Je… »
Deux petits coups retentirent. Emi passa la tête par l'entrebâillement de la porte.
« Il faut que j'y aille, » lança Sohalia, précipitamment. « On m'attend. »
« Rappelle-nous ce soir ! Et fais attention ! »
« Oui, oui. »
Mais son cœur battait toujours trop vite.
Tu me manques déjà.
Elle raccrocha et posa l'escargophone, les doigts tremblants.
En quoi était-elle arrivée là ?
Sohalia erra dans les rues du village, l'esprit ailleurs. Emi l'avait embarquée dans une après-midi shopping, mais elle ne pouvait se concentrer. Une Lignée à choisir. Des menaces à déjouer. Et Jef, toujours Jef.
Elle abandonna sa tante devant une vitrine et continua son chemin, distraitement.
Un éclat noir attira son attention.
Elle se figea.
Des vêtements sombres. Des cheveux blancs.
Un Mentaru.
Sans réfléchir, elle se mit à le suivre, son instinct de pirate prenant le dessus.
L'homme se faufila dans une ruelle entre deux bâtiments. Sohalia se précipita à sa suite, sa cicatrice la lançant soudainement, une douleur aiguë irradiant dans sa poitrine.
Elle grimaça, pressa une main contre sa blessure, mais continua d'avancer.
L'homme se tenait au milieu de l'allée, un sourire amusé aux lèvres.
« Magnifique cérémonie, je dois bien l'admettre. »
Sohalia se statufia.
« Je suis ravi de voir que j'arrive toujours à te surprendre, » continua Jef, les yeux brillants. « C'est ça qui permet à un couple de durer : la surprise ! »
« De quoi parles-tu ? » demanda-t-elle, les poings serrés.
« À ton avis ? » rétorqua-t-il, joueur.
« Tu as été banni. Condamné à mort, » gronda-t-elle. « Ne crois pas que tu puisses te promener ici comme bon te semble ! »
« Je ne viens pas me promener, » dit-il en s'approchant. « Disons que seuls mes yeux se baladent en ce moment. » Il lui lança un sourire charmeur. « D'ailleurs, mes mains en sont jalouses. »
« T'as qu'à te crever les yeux, ça les soulagerait ! » Elle avança vers lui, les doigts crispés. « Maintenant, réponds à ma question ! »
La seconde d'après, elle se retrouva plaquée contre le mur, Jef la maintenant fermement, un sourire sadique aux lèvres.
« Ma douce Sohalia-chan… » Il colla son corps contre le sien, sa bouche près de son oreille. « Tu n'as pas changé. Toujours aussi sulfureuse, magnifique, vivante et sauvage. »
Elle sentit la chaleur de son corps, cette attraction qu'elle avait crue éteinte.
Marco.
Elle se raidit, les dents serrées.
« Pourquoi luttes-tu ? » murmura Jef. « Avec ce que tu sais, et ce dont je suis capable, nous pourrions asservir les hommes du dehors. Reprendre possession de ce qui nous est dû. »
« C'est donc une proposition ? » cracha-t-elle. « Partager le trône que tu convoites ? »
« Oui. » Ses doigts se resserrèrent autour de son cou. « Il nous appartient. Je ne fais que reprendre notre bien. »
« Quand tu perds une guerre, il est normal que tu perdes quelque chose, » rétorqua-t-elle, griffant sa main. « Notre peuple a perdu. Il en a subi les conséquences. »
« Nous n'avons rien perdu ! » Il serra plus fort. « Ils ont agi comme des lâches ! Ils nous ont attaqués par-derrière ! »
« Leur attaque n'a pas été faite dans les règles, mais nous ne sommes pas tout blancs non plus ! » Elle se débattit, le souffle court. « Nous les avons traités comme des animaux ! Pire ! Nous traitions mieux nos animaux que les hommes du dehors ! Nous avons imposé nos lois en les effrayant, en massacrant quiconque était contre nous ! »
« Tu les défends ! »
« Non ! » Elle le repoussa violemment. « Je dis que l'histoire est plus complexe ! »
« Pourquoi ?! »
« Parce que je leur dois la vie ! » hurla-t-elle, les larmes aux yeux. « Parce que je suis une foutue bâtarde ! Parce que je suis une pirate ! Parce que je n'ai rien demandé ! Parce que je t'emmerde ! »
Les yeux de Jef brillèrent d'un éclat argenté, presque inhumain.
« Tu as fait ton choix, » siffla-t-il. « Prépare-toi à le payer. »
Sohalia s'élança, en vain.
Jef Mentaru venait de disparaître.
« Sohalia ! Qu'est-ce que… »
Emi s'arrêta net en voyant le visage de sa nièce.
Puis son regard descendit.
« Tu saignes. »
Sohalia baissa les yeux.
Du sang tachait sa robe, s'étendant lentement sur le tissu vert.
Sa cicatrice.
« Je… »
Ses jambes cédèrent.
Emi la rattrapa avant qu'elle ne s'effondre.
« Hachiro ! HACHIRO ! »
Le monde se mit à tourner.
« Reste avec moi, Sohalia. Reste avec moi ! »
Puis tout devint noir.
REECRIT : 01/01/2026