The New Era
Sohalia ouvrit les yeux sur un plafond qu'elle ne reconnut pas immédiatement.
Blanc. Trop blanc.
Une douleur sourde pulsait dans sa poitrine, rappel brutal de ce qui s'était passé.
Jef. La ruelle. La cicatrice rouverte.
« Sohalia ! »
La voix d'Emi. Soulagée. Tremblante.
La jeune femme tourna la tête. Elle était dans l'infirmerie du palais. Des bandages frais entouraient son torse. Une odeur d'antiseptique flottait dans l'air.
Sa tante était assise à son chevet, les yeux rougis.
« Combien de temps... » croassa Sohalia.
« Quelques heures. Le médecin a dû recoudre. À nouveau. »
Le ton d'Emi était un mélange de soulagement et de réprimande.
Sohalia grimaça en tentant de se redresser.
« Ne bouge pas », ordonna Emi.
« Je vais bien. »
« Tu t'es effondrée dans mes bras ! Tu as perdu du sang ! Tu ne vas PAS bien ! »
Sohalia soupira. Elle connaissait ce ton. Sa tante était terrifiée.
« Emi... »
« Non. Tu vas te reposer. Point final. »
Un silence s'installa.
Puis Sohalia se redressa lentement, ignorant la douleur.
« Il y a une réunion, n'est-ce pas ? Pour discuter de Jef. »
Emi la fixa, la mâchoire serrée.
« Sohalia...
« Je peux marcher. Je VAIS marcher. »
Elle se leva, vacilla légèrement.
Emi la rattrapa par le bras.
« Tu es impossible.
« Trait de famille. »
Malgré elle, Emi esquissa un sourire.
« Très bien. Mais si tu t'effondres à nouveau, je te fais attacher au lit.
« Marché conclu. »
Elles sortirent de l'infirmerie ensemble, Sohalia s'appuyant discrètement sur sa tante.
Direction : le salon des appartements royaux.
Là où l'attendait une longue, très longue après-midi.
Sohalia refusa, pour ce qui lui semblait être la millième fois, le verre d'eau que lui proposait Ume.
Elle était assise au milieu du grand salon des appartements royaux, le regard dans le vague, cherchant à comprendre ce qui lui échappait. Elle releva la tête avec un soupir las et dévisagea froidement le dirigeant de la Lignée du feu qui criait au scandale. Elle se mordit fortement la lèvre pour ne pas balancer la réplique cinglante qui avait menacé d'atterrir au visage de cet homme.
La Shizen lança un regard désespéré à sa tante qui s'entretenait avec les meilleurs soldats de l'île.
La jeune femme ne savait pas comment elle faisait pour garder un calme absolu tout en ignorant le gros tas de flamme, qui s'agitait encore un peu plus en voyant que la Reine l'ignorait avec la plus grande détermination.
Sohalia lui avait donné son surnom la première fois qu'elle l'avait vu.
À l'époque, elle assistait en cachette aux réunions du conseil – et maintenant, elle faisait tout pour les éviter.
Il s'était tellement énervé que du feu lui était sorti de la bouche. Sous la surprise, il s'était pris les pieds dans sa propre cape et avait roulé jusqu'aux pieds du Roi.
À ce souvenir si épique, elle ne put s'empêcher de sourire comme une idiote, s'attirant ainsi les remontrances de Kyola, fidèle et futur ex-messager de la famille royale, et du chef de la Lignée du feu.
Un tic nerveux agita fébrilement son sourcil droit.
Mon Dieu, ce qu'elle ne donnerait pas pour être dans le monde du Dehors et pouvoir les jeter à la flotte.
Ah... Doux rêve.
À croire que les hommes de cette île s'étaient passés le mot pour lui donner des envies de meurtre sur leur personne.
Pas la peine de vous casser la tête les gars... Fallait demander, si vous aviez des envies suicidaires, pensa-t-elle en toisant Kyola, qui venait de lui asséner sèchement une tape sur l'épaule pour qu'elle se redresse.
C'était comme ça qu'il traitait l'une des princesses ?!
Et puis elle avait bien le droit de se tenir comme elle voulait, non ?!
C'était elle qui venait de se faire agresser et menacer par Jef, pas lui ! C'était elle qui avait dû expliquer trois fois à sa tante ce qu'il s'était passé avant de le refaire à chaque soldat qui lui avait ensuite posé la question.
Alors pourquoi diable ne pouvait-elle pas s'en aller de cette pièce et aller se défouler ?!
Et pour l'amour d'elle ne savait quel Dieu si quelqu'un lui demandait encore si elle allait bien, elle l'enverrait faire briller les ponts de la flotte royale !
D'un coup, elle espéra que Kyola lui pose la question.
Sadique ? Non... Pas du tout.
Elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas l'encadrer celui-là.
Son instinct féminin ou celui de pirate lui dictait de se méfier.
Et puis, elle se souvenait très bien du bordel qu'il avait semé suite à sa venue sur le Moby Dick, des remontrances diverses et variées qu'elle subissait depuis qu'elle était arrivée sur l'île et du réveil du matin même également.
Rancunière ? Totalement !
Elle se mit à fixer le messager en espérant lui envoyer des ondes télépathiques.
« Sohalia ! Par pitié, prends ce truc avant que je ne le fasse cuire ! » s'écria Hachiro en déboulant comme un fou dans la pièce.
« Mon Roi », saluèrent les hommes et femmes présents dans la pièce.
« Mon oncle n'effraie pas ainsi ce pauvre escargot, lui n'a rien demandé », répondit Sohalia en sautant sur l'occasion de pouvoir s'évader.
« Non, c'est vrai. Je devrais te faire cuire à sa place puisque c'est toi qui le laisses sonner à longueur de journée, ma chère nièce », rétorqua-t-il avec un sourire sadique.
Trait de famille des Mentaru ce charmant sourire..., pensa-t-elle en filant avec l'escargot.
Elle pénétra rapidement dans sa chambre et s'y barricada en espérant que personne ne vienne lui demander de revenir dans le grand salon.
Elle poussa un long soupir de soulagement et sursauta violemment lorsque l'escargophone retentit à nouveau.
Elle le fixa un instant en se disant que son oncle n'avait pas tort. Il y avait de quoi devenir fou avec une telle sonnerie.
« Allo ? » lâcha-t-elle en décrochant.
« Le ferais-tu exprès ? » lança immédiatement Marco.
Elle dévisagea le plafond en se demandant mentalement si c'était le jour de sa fête ou si on avait juste décidé de l'emmerder aujourd'hui.
« Pas du tout. Je n'étais pas dans les appartements privés, mais dans ceux de réception. C'est mon oncle qui m'a apporté l'escargophone », répondit-elle sans entrain n'ayant qu'une envie : dormir.
« Tu avais une soirée, Lia ? » s'enquit Izo avec joie.
« Si tu savais », répondit-elle en riant sans une once d'amusement.
« Un problème ? » demanda Joz.
« Nah », grogna-t-elle en commençant à enlever toutes les épingles qui étaient coincées dans ses cheveux.
MOBY DICK
Marco fixait avec mécontentement l'escargophone.
Elle ne répondait pas quand il était seul, mais dès qu'il y avait du monde, elle décrochait. Soit, elle possédait un talent caché pour le fuir, soit, elle le faisait exprès.
Il soupira et se figea.
Pourquoi l'escargot faisait-il des grimaces ?
Son expression boudeuse devint rapidement dubitative.
Que fabriquait-elle ?
Toutes sortes d'idées plus folles, les unes que les autres traversèrent alors l'esprit du phénix. Il secoua la tête et décida de se concentrer à nouveau sur la conversation.
Il entendit alors distinctement des coups donnés à une porte.
« Oui ? lança avec ennui Sohalia. Ah, c'est toi ! Merci ! J'aurais bien besoin d'un coup de main pour enlever tout ça. »
Le silence se fit dans le réfectoire alors que la plupart des pirates commençaient à trouver la conversation très intéressante.
Marco jeta un coup d'œil aux alentours en essayant de se convaincre que la jeune femme devait demander de l'aide pour enlever ses chaussures à une jeune femme. Et surtout pas à un homme beau et séduisant à qui elle demandait de l'aide pour sa robe.
« Hum... » soupira d'aise la jeune femme. « Merci, ça fait un bien fou. »
Stop ! Stop ! Stop !
Il était totalement impossible que ce à quoi pensaient tous les pirates présents et qui arboraient maintenant des sourires coquins, amusés ou bien pervers.
« Oh, attends ! Je vais avoir besoin d'aide pour enlever cette fichue robe et ce foutu corset. »
De l'aide ! De l'air !
Il se rattrapa juste à temps pour ne pas tomber lamentablement de sa chaise.
C'était impossible ! Il devait être en plein cauchemar.
Elle ne pouvait pas avoir une liaison avec un homme, n'est-ce pas ?
D'ailleurs qui était cet enfoiré ?
« Bonne nuit, » lâcha-t-elle tendrement.
Mourir, pleurer, se jeter dans l'océan, tuer, que choisir ?
« Pourquoi est-ce que mon escargot bave ? s'exclama-t-elle. Je peux savoir à quoi vous pensiez, bande de pervers ! Non, en fait, je ne veux pas savoir ! C'était ma dame de compagnie, abrutis ! Non, mais je vous jure ! » grogna-t-elle.
Marco soupira et s'affaissa sur sa chaise.
Il remarqua très bien le regard amusé que lui jeta Izo et se maudit de ne pas être resté impassible.
Jozu éleva la voix pour répéter sa question et ainsi calmer la tempête blonde.
« Oh, trois fois rien ! Réveil musclé, couronnement, visite surprise de Jef, attaque et menace de Jef... Le quotidien quoi... »
« Pourquoi tu ne nous as pas prévenus ?! » gronda Marco se positionnant juste devant l'escargophone.
« Je ne suis absolument pas d'humeur à recevoir des sermons de ta part maudit phénix ! » s'exclama-t-elle.
« Et ça veut dire quoi exactement ? » demanda sereinement l'accusé.
« Que moi aussi, je peux m'y mettre ! » répliqua-t-elle sèchement.
Silence.
Marco se tut, surpris par la véhémence dans sa voix.
Il n'avait pas l'habitude qu'elle lui réponde ainsi.
« Sohalia, coupa Barbe Blanche, que s'est-il passé ?
- Jef est venu me faire une proposition, j'ai répondu non, il s'est énervé, moi aussi, légère attaque, pas de nouveau bobo, menaces, voilà ! » résuma-t-elle.
- Emballé, c'est pesé », lança avec amusement Dom.
- De quoi t'a-t-il menacé ? » demanda Vista.
- Rien. »
- Sohalia... » prévint Marco pour lui faire comprendre que ce n'était pas le moment de lui cacher des choses.
- Mais rien, je te dis ! Crois-moi ! Il a juste dit « tu as fait ton choix, prépare-toi à le payer », imita-t-elle ridiculement.
- Quel dispositif ta tante a-t-elle pris ? »
Marco se désintéressa un instant de la conversation.
Rien ne se passait comme il l'espérait.
Si ça ne tenait qu'à lui, il aurait déjà ramené la jeune femme, mais ce n'était pas lui qui décidait. C'était elle. C'était son peuple. C'était sa famille.
Et lui, il devait attendre patiemment tous les jours pour savoir si elle allait bien, se faisant des cheveux blancs sans rien pouvoir faire.
Et maintenant, elle était l'une des premières sur la liste de ce malade mental et il ne pouvait rien faire pour la protéger.
Il allait devenir fou.
Il fallait qu'elle rentre.
D'ailleurs, allaient-ils lui permettre cela ?
Il se mit à fixer désespérément l'escargot.
« Bien sûr que la mission est maintenue. Crois-moi Père, y en a plus d'un qui ont hâte de voir Jef disparaître de la surface de la Terre. D'ailleurs, c'est pour cela que mon séjour ici va être écourté.
« Tu devrais revenir quand ? » demanda Vista.
« Un ou deux jours maximum », répondit-elle.
« Pourquoi ? » interrogea Ace.
« Ils espèrent encore que Jef soit sur l'île. Ils la fouillent toujours en ce moment, et les recherches vont sûrement durer toute la nuit. »
« C'est plus prudent. Appelle-nous dès que tu connais la date de ton retour », ordonna Barbe Blanche.
« Bien capitaine. Bonne nuit ! »
Elle n'attendit même pas la réponse et raccrocha.
Marco soupira et se passa les mains dans les cheveux.
« Bah alors le phénix... On se fait des cheveux blancs », ricana Izo en attrapant une bouteille de saké.
Le commandant n'attendit aucune réponse de son ami et fila sur le pont en riant.
Marco eut l'envie folle de le balancer à l'eau.
Le lendemain Sohalia se traîna hors de son lit avec une migraine terrible.
Elle avait passé une bonne partie de la nuit à se traiter de tous les noms pour s'en être pris à Marco.
Elle s'en voulait, mais en même temps, elle ne pouvait s'empêcher de s'énerver contre lui lorsqu'il la surprotégeait ainsi.
Elle n'était plus une enfant.
Elle savait se défendre.
Elle n'avait besoin de personne pour lui donner la main !
Quand allait-il cesser de la voir comme une gamine fragile ?
Elle grogna lorsqu'Ume toqua à sa porte.
La dame de compagnie lui donna rapidement quelques soins et la prépara aussi vite que l'éclair.
Pas question de se reposer aujourd'hui.
Il fallait décider de la Lignée remplaçante au Conseil, comprendre comment Jef arrivait à rentrer sur l'île, trouver des suspects potentiels d'espion et bien entendu garder le sourire quoiqu'il arrive.
Voilà pourquoi elle détestait être ici, trop de responsabilités, pas assez d'amusement.
Sohalia avançait en silence vers la salle du Conseil en compagnie de sa famille.
Maiya la suivait tranquillement et ne cessait de jeter des regards curieux partout.
Si jeune et déjà obligée de faire des pirouettes à des hypocrites qui n'attendent que votre mort pour vous piquer votre place.
Emi et elle avaient eu une importante discussion sur la Lignée remplaçante.
Elles en étaient toutes les deux venues aux mêmes conclusions, mais Sohalia n'était pas sûre que la nouvelle fasse sensation...
Il faudrait lutter pour la faire accepter.
La jeune femme soupira alors que les portes s'ouvraient.
Les Lignées du feu, de l'eau et de l'air se penchèrent respectueusement tandis que les Shizen s'avançaient vers leurs trônes respectifs.
« Commençons », lâcha Emi après les avoir salués, « à l'ordre du jour, la nomination de la Lignée remplaçante au Conseil. Nous avons lu vos requêtes avec attention, néanmoins si certains ont encore des choses à rajouter... », laissa-t-elle flotter dans l'air.
« Majesté », s'inclina le dirigeant de la famille des Kasai, « nous n'avons pas changé d'avis. Malgré ce qu'il se passe en ce moment, la Lignée des Mentaru est la plus légitime pour prendre la place vacante », déclara-t-il s'attirant ainsi les grognements des deux autres Lignées.
« Faux », répliqua une petite voix.
Un long silence flotta un moment tandis que tous les regards se dirigeaient sur la jeune Maiya.
Sohalia surprise de l'entendre parler en ce lieu la dévisagea avec curiosité et pencha la tête sur le côté pour l'encourager à poursuivre.
« Eh bien », bredouilla-t-elle en se redressant un peu, « d'après les sources historiques que notre île possède, la Lignée la plus apte à reprendre cette place est celle de ceux qui voient. »
« Effectivement, princesse, mais cette Lignée a été chassée il y a déjà deux décennies », rétorqua la matriarche du feu.
« Je le sais bien madame, mais ce n'est pas ce que je voulais soulever ici. En vérité, lors de l'attentat contre le défunt Roi Taiyo, la Lignée du feu et celle des Mentaru se sont alliées pour stopper cette tentative. En remerciement, le Roi a accordé certains privilèges à votre Lignée, mais aussi à celle des Mentaru. Le Roi a alors fait avancer les Mentaru dans la sélection des Lignées. Si mes souvenirs sont bons, l'ordre exact était la Lignée des Senrigan, la Lignée Ryoko et la Lignée des Prêtresses. »
« Je ne comprends pas. Toutes les Lignées tiennent à leur place sur cette sélection, pourquoi les deux dernières ont-elles accepté d'être reculées ? » demanda Sohalia en détaillant sa cousine.
« Je t'avais bien dit que c'était une très bonne idée qu'elle côtoie les prêtresses ! » entendit-elle sa tante dire à son oncle au même moment.
« À vrai dire, elles ne doivent pas le savoir puisque la liste ne peut être consultée que par des Lignées siégeant déjà au Conseil », répondit l'adolescente.
« Tu disais, chérie ? » s'amusa Hachiro.
Emi grogna légèrement et se concentra à nouveau sur le sujet principal.
« Et maintenant, il y a une bonne raison pour que la Lignée des Mentaru reprenne leur ancienne position », lâcha-t-elle. « Merci pour votre intervention. Lignée Mizu ? Un mot ? »
« Nous continuons de soutenir la Lignée du Temps surtout après ce que nous venons d'apprendre, affirma leur chef en se levant. « Ils sont respectueux des anciennes valeurs, ils ont de nombreuses connaissances qui pourraient apporter beaucoup à notre communauté. »
« Plus que celle des Miko ? » demanda Hachiro. « Je crois bien que la Lignée des Kiku les soutient, n'est-ce pas ? »
« C'est exact, mon Roi. Nous avons longuement discuté avec eux. Ils pensent que nous choisirons logiquement celle des Senrigan, mais si nous décidons de les prendre, eux, ils sont prêts à accepter toutes les responsabilités de leur rôle et à nous aider autant qu'ils le peuvent. »
Emi se redressa et jeta un rapide coup d'œil à sa nièce.
Sohalia soupira discrètement et se prépara à lancer la bombe.
Elle allait passer pour une pauvre folle, mais il valait mieux elle que sa tante.
Allez, se dit-elle, ça passe ou ça casse !
« Bien, merci pour vos avis », coupa Emi. « Après ce débat, voici ce qu'il s'en dégage pour moi. Pour la majorité, les Mentaru, étant donné le contexte, sont incapables de prendre cette place. Tout simplement, car ils ne possèdent pas la confiance du peuple, mais également la nôtre. J'aimerais, et je suis désolée, car je m'écarte du sujet initial, revenir aux informations données par la princesse Maiya. Suite à une bonne conduite, la Lignée des Mentaru a pu gagner des places importantes dans la sélection, j'aimerais que nous envisagions de les remettre à leur place de départ. »
« Majesté ! Vous n'y pensez pas ! Jef se vengera ! Sur nous tous ! » paniqua le patriarche de la Lignée Kasai.
« Si, monsieur », affirma-t-elle durement. « Les Mentaru ne sont peut-être pas tous comme Jef, mais les idéaux que possède ce criminel ne lui sont pas venus tout seul. Certains d'entre eux doivent penser comme lui. Autre point qui m'apparaît suspect dans cette affaire : la liste de sélection, comme l'a si bien fait remarquer la princesse Maiya, est quelque chose d'assez protégé et secret. Cette liste remonte au temps où nous vivions encore dans le dehors. Si un objet, si important pour notre peuple existe, sa modification devrait être votée et rendue publique. Or, cela n'a pas été fait et est resté secret jusqu'à aujourd'hui pour bon nombre d'entre nous. J'aimerais donc qu'une enquête soit ouverte. »
Un silence de plomb accueillit la nouvelle de la Reine.
Sohalia dévisagea un à un les membres de la Lignée du feu.
Tout le monde pensait la même chose, mais tout bas.
Quelque chose de louche s'était passé pendant cet attentat.
« Eh bien, ma Reine, votre requête est fondée. Je ne vois aucune raison de la rejeter. Aussi bien pour l'enquête que pour la descente des Mentaru sur la liste. Après tout, il y a vingt ans, nous avions banni toute une Lignée », accepta la chef des Mizu.
« Nous sommes également d'accord », intervint le chef des Kiku.
Les regards se posèrent sur les membres de la famille du feu.
Le chef se leva en soupirant et hocha la tête pour marquer son approbation.
Un petit pas pour l'île, mais un grand pas pour Emi Shizen, pensa Sohalia en souriant face à cette victoire.
« Parfait, je suis ravie ! Continuons. Les Lignées nominées sont donc celles des Ryoko et des Miko. Un choix s'impose à nous. Je vous laisse donc en débattre. »
Sohalia était pratiquement sûre que sa tante se retenait de faire une danse de la victoire en poussant des cris de joie.
Elle venait de montrer à Jef qu'elle aussi pouvait attaquer et blesser.
La jeune Shizen ne s'occupa pas du débat, elle attendit le bon moment et il ne tarda pas à venir.
« Vous plaisantez, j'espère ! Et en temps de guerre, ils vont faire quoi ?! Prier ?! Laissez-moi rire ! » S'esclaffa la matriarche des Kasai.
« Il y a une autre solution », lâcha Sohalia en imitant la nonchalance de Marco.
Son ton n'avait pas eu besoin d'être puissant et ferme, elle avait capté l'intérêt de ses interlocuteurs en quelques secondes.
Il était rare qu'elle s'exprime.
Tous savaient qu'elle ne désirait pas les responsabilités qui pesaient sur ses épaules.
« Une autre Lignée, toute aussi utile et puissante, peut être nommée », ajouta-t-elle en fixant un point au fond de la salle.
« Laquelle, princesse ? » questionna la chef des Mizu après un silence de réflexion.
« La Lignée des Senrigan », déclara-t-elle avec fermeté.
Sohalia se mit à compter : un Ace en costume de chaperon rouge, un Marco en tutu rose, un Izo en porte-jarretelle...
« Vous êtes folle ! » explosa le chef de la famille des Kasai.
« Vous vous adressez à la princesse héritière ! Veuillez surveiller vos paroles ! » gronda Hachiro.
« Ce n'est rien, mon Oncle, dit-elle en balayant son aide d'un signe de la main désinvolte. « Je ne suis pas folle, je vais parfaitement bien, merci de vous en préoccuper. Cette Lignée est la première sur la liste. »
« Mais, Majesté, ils sont bannis depuis l'attentat... » tenta la matriarche des Kiku.
« Je le sais. Mais ce même attentat a eu des finalités plutôt troublantes et secrètes. Qui nous dit que l'attentat lui-même n'a pas été fait pour faire gravir quelques places aux Mentaru ou faire gagner quelques privilèges... »
« Je ne vous permets pas ! » hurla la matriarche.
« Une enquête est ouverte, madame. Il faut donc envisager toutes les possibilités », répliqua Sohalia avec un sourire sadique emprunté à Jef pour l'occasion. « Donc, si les circonstances sont troubles, nous devrions également revenir sur la décision passée du Conseil au sujet du bannissement de la Lignée des Senrigan. Et dans ce cas-là, la question de la place vacante ne se pose plus. »
« Mais si l'enquête nous prouve qu'ils sont véritablement coupables ? » intervint le chef des Kiku.
« Eh bien, nous leur ôterons leurs droits et les bannirons à nouveau », dit-elle comme si c'était une évidence.
« Bien », coupa Emi en souriant discrètement à sa nièce. « La princesse vous a proposé une nouvelle option. Réfléchissons et votons ! »
Les discussions reprirent, plus calmement.
Sohalia se sentait transpercée de regards meurtriers et elle n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui étaient les expéditeurs.
Le débat continua toute la matinée.
De temps à autre, la Reine devait appeler au calme afin d'apaiser les quelques esprits qui commençaient à s'échauffer.
Vers midi, la Lignée des Kiku se rassit à sa place et se tint silencieuse, annonçant ainsi qu'ils avaient fait leur choix.
Les Mizu ne tardèrent pas à les suivre.
La Lignée du Feu continua de discuter encore quelques minutes avant de finalement reprendre leur place.
« J'aimerais entendre vos votes afin que ma famille et moi-même puissions trancher », déclara Emi en faisant signe aux Mizu de se lever.
« Nous avons analysé longuement les différentes propositions. Nous nous sommes finalement mis d'accord avec la Lignée des Kiku pour la nomination des Senrigan », dévoila-t-elle fermement.
« C'est une blague ? » grogna la matriarche du feu.
« Silence », soupira Emi, qui commençait à se lasser du comportement de la femme. « Mizu, Kiku ? Pouvez-vous expliquer votre choix. »
« Tant que l'enquête n'est pas close, nous ne pouvons juger qui que ce soit coupable. Il est donc normal que la Lignée de ceux qui voient récupère ses droits et sa place au sein de notre communauté. Qui plus est, leur pouvoir pourrait nous être utile dans cette guerre que nous mène Jef Mentaru », argumenta le chef des Kiku pendant que Mizuki soutenait le regard de la matriarche du feu.
« Merci. Lignée Kasai, votre choix ! »
« La Lignée Ryoko. Ils sont tout aussi capables de nous protéger en temps de guerre, mais ils peuvent aussi revenir dans le passé afin que nous puissions empêcher Jef de mettre en pratique ses plans », annonça le patriarche.
« Ceci est contre nos lois », rétorqua Hachiro en fronçant des sourcils.
« Nous sommes en temps de guerre, Majesté, la fin justifie les moyens. »
Hachiro grogna, montrant ainsi ce qu'il pensait de la mentalité de cet homme. Il se tourna vers sa femme et attendit qu'elle se lève pour la suivre dans la salle des délibérations. Sohalia et Maiya suivirent en silence sous le regard lourd des autres membres du conseil.
Dès que la porte fut refermée, Sohalia sourit franchement.
« La Lignée du feu s'attend à ce qu'on les suive », lâcha Maiya.
« Tu es un génie qui s'ignore, ma chère », s'amusa Sohalia.
« Vous avez tout mis au point, n'est-ce pas ? » questionna Hachiro en fixant les trois femmes de sa vie.
« Maiya n'en faisait pas partie, nous avons mis ça au point ce matin », répondit Emi en serrant sa fille dans ses bras.
« Je vois », soupira son mari. « L'idée est bonne cependant. Nous sommes au moins certains que ceux qui voient sont de notre côté. »
« On fait quoi ? » demanda Sohalia.
« Comment ça ? » s'enquit Maiya.
« On fait semblant de délibérer », s'amusa Emi.
« On ne peut pas dormir plutôt ? » s'interposa Sohalia en soupirant d'avance.
« Allez ! Faut au moins donner le change ! » dit la Reine en souriant.
« Toutes mes condoléances, ta mère est folle », déclara solennellement la pirate en posant sa main sur l'épaule de sa cousine.
Après une demi-heure de théâtre, où Emi put les éblouir par ses talents de grande comédienne, ils se rassirent sur leurs trônes.
Emi resta debout et attendit quelques secondes avant d'annoncer leur choix.
« Après une longue réflexion, nous avons décidé de nommer la Lignée des Senrigan à la place vacante du Conseil. Mizuki, levez-vous, je vous prie », continua-t-elle malgré les cris outragés de la matriarche du feu. « A la fin de cette journée votre famille et vous-même serez chargés d'aller les chercher, tous, et de les ramener ici. Vous les guiderez le temps qu'il faudra. Nous annoncerons publiquement cette information dès ce soir. En attendant, vous devez garder le secret absolu de cette nomination afin de les protéger de Jef. Nous aborderons les autres points après une pause d'une heure et demi, les enfants ne sont pas obligés d'y assister. Merci à tous. »
REECRIT : 03/01/2026