The New Era
Chapitre 47 : Chapitre 47 : La Danse des Marionnettes
8257 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 24/01/2026 18:41
« Parfois, le choix le plus difficile n'est pas entre le bien et le mal, mais entre deux formes d'amour : celui pour sa famille et celui pour son devoir. »
- Anonyme
Grand Line. Lieu inconnu.
La douleur était devenue familière.
Hachiro ne comptait plus les heures. Peut-être des jours. Les chaînes mordaient sa chair à chaque mouvement, laissant des marques rouges et sanglantes sur ses poignets. Le froid du mur de pierre s'infiltrait dans ses os, mordant à travers le tissu déchiré de son kimono.
Mais ce n'était rien.
Rien comparé à ce qu'il voyait.
Face à lui, Jef Mentaru conversait avec la Sphère. Ses lèvres bougeaient, formant des mots que Hachiro ne pouvait entendre. Un sort de silence. Bien sûr. Il savait que son neveu ne le laisserait jamais connaître ses plans.
Mais il n'avait pas besoin d'entendre pour comprendre.
Il voyait.
Il voyait les grimaces de Jef. Les tics nerveux. Les doigts qui tremblaient. Les cheveux autrefois impeccables maintenant en désordre, collés par la sueur et la saleté.
Il voyait la folie s'installer.
Non.
Pas la folie.
Quelque chose de pire.
Hachiro remua légèrement pour chasser l'engourdissement qui s'installait petit à petit dans son corps. Les chaînes cliquetèrent – un son métallique qui résonnait dans l'espace confiné, se répercutant contre les murs de pierre. L'odeur de moisissure et d'humidité lui collait à la gorge. Le froid remontait du sol, s'infiltrant dans ses jambes engourdies.
Mais le pire...
Le pire, c'était la lumière.
Cette putain de lumière.
La Sphère brillait comme un soleil miniature, dégageant une luminosité si puissante qu'il avait l'impression de fixer l'astre lui-même. Aveuglante. Pulsante. Vivante.
Il ne pouvait pas fermer les yeux. Chaque fois qu'il essayait, le sort les rouvrait de force. Jef voulait qu'il regarde. Qu'il voie. Qu'il témoigne. Ses yeux brûlaient. Des larmes involontaires coulaient sur ses joues crasseuses. Pas de tristesse. Juste de douleur physique. Le goût de sang dans sa bouche lui rappela qu'il s'était mordu la langue. Encore. Pour ne pas crier.
Il ne leur donnerait pas cette satisfaction.
L'âme de l'ancêtre qui reposait dans la sphère devait être assurément puissante pour dégager un tel rayonnement. La lumière pulsait en rythme avec les battements de cœur de Jef. Comme si elle respirait à travers lui. Comme si elle le dévorait de l'intérieur.
Possession.
Hachiro connaissait ce mot. Il avait vu les archives. Les avertissements des anciens. Ceux qui avaient scellé les Sphères savaient. Ils savaient ce que ces choses pouvaient faire.
Et maintenant, il assistait à ça en direct.
Jef ressemblait de plus en plus à un fou qui avait perdu la notion de tout, ne se concentrant que sur ce qui lui importait… Ou ce qui importait au résident de l'orbe.
Le Jef Mentaru qu'il avait connu – le jeune homme brillant qui souriait à Sohalia, qui mangeait à leur table, qui jouait aux échecs avec lui dans les jardins – ce Jef était mort.
À sa place : une marionnette aux fils invisibles.
Du coin de l'œil, Hachiro remarqua Kyola qui se trouvait non loin d'eux. L'homme aux cheveux blond roux avait les sourcils froncés et les lèvres pincées l'une contre l'autre. Lui aussi semblait avoir des doutes. Pouvait-il assister à la conversation à laquelle Hachiro n'était pas convié ? Ce qu'il entendait lui déplaisait peut-être ?
Pour la première fois depuis qu'il servait le Mentaru, un doute traversa Kyola. Un doute qu'il réprima immédiatement.
Mais qui restait là.
Tapi.
Attendant.
Hachiro vit Jef s'approcher de lui, un poignard aux armoiries de la famille des Mentaru dans la main. Il eut un rictus mauvais malgré sa situation désespérée.
Quelle ironie !
Mourir de la main d'un gosse qu'il avait protégé et par un objet qu'il avait souvent admiré enfant ! Combien de fois avait-il contemplé ce poignard dans le bureau du père de Jef, écoutant les histoires de gloire de la famille Mentaru ?
Jef se pencha vers lui. Suffisamment proche pour que Hachiro puisse voir les cernes profonds sous ses yeux, les tremblements de ses mains, la sueur qui perlait sur son front malgré le froid de la pièce.
Le sourire de son neveu lui donna des frissons qui agitèrent tout son corps. Ses entrailles se tordirent en tout sens, soudain inquiet de ce qu'il pouvait infliger à sa nièce et sa fille.
« Changeons de plan… » susurra Jef, sa voix étrangement dédoublée, comme si deux personnes parlaient en même temps. « Quelle est la plus grande faiblesse de Sohalia-chan ? Sa famille. Elle fera tout ce que je vais lui demander pour te sauver. »
Le sourire s'élargit. Sadique. Affamé.
Hachiro ferma les yeux, ignorant la brûlure de la lumière qui les força à se rouvrir.
Sohalia.
Maiya.
Pardonnez-moi.
Moby Dick, port de Foolshout, cabine de Sohalia.
La Shizen s'éveilla, l'esprit engourdi par le sommeil et les événements de la veille. Le tatouage d'Aki. Les larmes sous la douche. Les bras de Marco.
Elle se tourna pour trouver la chaleur réconfortante du phénix, mais fit face au vide marquant l'absence de son amant. Elle frôla de la pulpe de ses doigts les draps : ils étaient encore tièdes. Le second de l'équipage devait être en train de commander l'amarrage du Moby Dick.
Elle se redressa, s'étira, sentant ses muscles protester. Puis elle se figea, balayant rapidement la pièce du regard avant de détailler le lieu où elle se trouvait.
C'est dans un soupir de soulagement qu'elle reconnut sa cabine. Elle fronça des sourcils et avisa Ume, sa dame de compagnie qui lui faisait face, attendant patiemment que la commandante de la quatrième division soit disponible pour discuter.
« Que fais-tu là ?! » souffla-t-elle en se précipitant sur sa porte, inquiète qu'un de ses frères ne décide de la sortir du lit sans frapper.
« Je vous prie d'excuser mon intrusion, Votre Majesté. Nous avons eu le déplaisir de la visite de Jef Mentaru. »
Sohalia se pétrifia en apprenant l'intrusion de son ancien petit ami sur l'île. Sa main se crispa sur la poignée de la porte.
Non.
Pas Maiya.
Pas sa petite cousine.
« Nous avons vaillamment combattu, mais nous avons échoué à compromettre ses plans. Il s'est emparé de votre oncle et a quitté immédiatement l'île. »
La blonde déglutit et fit signe à sa confidente de s'asseoir tandis qu'elle prenait appui sur la porte, ses jambes soudain moins stables qu'elle ne l'aurait voulu.
Hachiro.
Pas Maiya.
Hachiro.
Pourquoi Hachiro ?! Est-ce qu'il allait bien ?! Était-il encore en vie ?!
Maiya…
Sa cousine. Celle qu'elle avait promis de protéger. Celle qui avait déjà perdu sa mère.
Elle devait être terrifiée.
La Shizen secoua sa tête pour éclaircir son esprit et garder son calme. Jef avait un plan et il fallait le contrecarrer. Maiya n'était pas seule. Akihide et Kino étaient à ses côtés et l'un comme l'autre savait que s'il arrivait malheur à sa cousine, elle transformerait le palais et l'île en enfer.
« Que compte faire le Conseil ? » interrogea-t-elle, forçant sa voix à rester ferme.
« Kino Kasai et Nostradamus Senrigan ont convoqué tous les deux une assemblée exceptionnelle. Tous les dirigeants des lignées de l'île y ont été invités. »
« Voilà qui est rare… Mais je ne vois pas le but de la manœuvre, » confessa-t-elle, perplexe.
« Le jeune Kasai veut, semble-t-il, prendre part à la prochaine et, espérons-le, dernière bataille contre Jef. Quant au sage Senrigan, j'avoue ne pas connaître son but, » raconta Ume en restant debout, agaçant prodigieusement Lia qui détestait regarder les gens d'en bas.
Sohalia se mit à déambuler dans sa cabine, pieds nus sur le plancher froid, plongée dans de profondes réflexions sous le regard attentif d'Ume.
Un Kasai combattre avec des pirates du Dehors et dans le monde extérieur…
Voilà une idée bien curieuse qui avait le don de lui tirer un sourire anxieux et amusé. Néanmoins, le concept était à creuser. Si Kino désirait cette réunion extraordinaire, c'était qu'il avait sûrement l'intention d'acquérir l'aide des autres lignées, espérant, en vain pensa-t-elle, qu'ils l'aideraient et se joindraient à lui.
Mais cette action serait infructueuse…
À moins que...
À moins qu'ils arrivent à les manipuler habilement… À les faire changer d'opinion en leur faisant croire que cela serait la meilleure option qu'ils avaient, sauf s'ils aspiraient à mourir.
Ume pouvait voir les rouages de l'esprit de sa reine s'activer à toute vitesse, presque entendre les engrenages tourner. Soudainement, la blonde se statufia et un sourire étira ses lèvres. Elle pivota brusquement et plongea ses yeux dans les siens, posant ses mains sur ses épaules.
« J'ai un plan. Il ne fonctionnera que si Kino arrive à convaincre les lignées de s'allier avec lui. S'il échoue, on est foutu. »
La dame de compagnie la dévisagea, s'interrogeant sur ce concept. Était-ce réellement une bonne idée de mettre tout leur espoir dans ce seul et unique plan ? Les conséquences seraient lourdes et fatales si cela ne se passait pas comme prévu.
Pourtant, la lueur qui brillait dans les prunelles vertes de la commandante de la quatrième division la chamboula. Elle avait l'air convaincue que l'héritier des Kasai y arriverait, que ce plan fonctionnerait et qu'ils s'en sortiraient…
Certes, il y aurait des morts, mais ils seraient beaucoup moins nombreux que dans le pire des scénarios envisageables.
La servante misa, elle aussi, sur ce pari risqué et écouta méticuleusement la blonde. Son cœur battait lourdement dans sa poitrine. Elle avait l'impression que, quoi qu'il arrive, cet enjeu changerait tout sur l'île.
S'ils perdaient, Jef prendrait le pouvoir et la lignée des Shizen et tous leurs alliés seraient anéantis, et, assurément, de la manière la plus cruelle qui soit.
S'ils gagnaient, la famille Shizen affermirait et augmenterait leur pouvoir sur l'île.
Il n'y avait pas de demi-mesure.
Plus maintenant.
Le Royaume, couloir menant à la salle de bal.
Kino attendait, nerveux, faisant les cent pas dans le couloir désert. Ses pas résonnaient contre le marbre poli. Où était Maiya ? L'assemblée allait commencer. Ils devaient y entrer ensemble. Faire front uni.
Des pas résonnèrent au bout du couloir.
Il se retourna.
Et faillit ne pas la reconnaître.
Ce n'était pas la jeune fille timide qui s'entraînait dans les jardins, celle qui baissait les yeux quand un étranger lui adressait la parole, celle qui se cachait derrière lui lors des cérémonies officielles.
C'était...
Une reine.
Elle marchait droit. Tête haute. Le kimono qu'elle portait – celui de sa mère, il le reconnut aux motifs de glycines brodées – flottait derrière elle comme une cape de guerre. Ses cheveux étaient tirés en arrière, révélant un visage qu'il ne lui connaissait pas. Dur. Déterminé. Ses yeux verts, normalement doux comme l'herbe fraîche, brillaient d'une détermination froide comme le jade.
Akihide et Ume l'encadraient, mais c'était elle qui menait. C'était évident dans la façon dont ils se plaçaient légèrement en retrait, dans la façon dont ils attendaient ses ordres silencieux.
« Maiya... » murmura-t-il, incapable de détacher ses yeux d'elle.
Elle s'arrêta devant lui. Le dévisagea de ces yeux nouveaux, évaluateurs, calculateurs.
Puis, pour la première fois depuis l'enlèvement de son père, elle sourit.
Un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
Un sourire de guerrière.
Un sourire de quelqu'un qui avait décidé que pleurer ne servirait à rien.
« Ils ont pris mon père, » dit-elle simplement, sa voix étonnamment stable. « Ils vont regretter. »
Kino déglutit. Quelque chose avait changé. Quelque chose s'était brisé en elle lors de cette nuit où Jef avait disparu avec Hachiro.
Ou peut-être... s'était éveillé.
La tigresse.
Elle était là.
La sœur la plus douce, la plus timide, qui se transformait en tigre quand sa famille était en danger.
Il lui offrit son bras. Elle le prit avec une grâce qu'il ne lui connaissait pas. Ensemble, flanqués d'Akihide et Ume, ils pénétrèrent dans la salle de bal.
Le Royaume, salle de bal.
Kino et Nostradamus échangèrent un coup d'œil en prenant place au bout de l'immense table réaménagée pour l'occasion. Si les deux hommes ne laissaient rien paraître, ils étaient tout de même impressionnés par cette réunion plus qu'extraordinaire.
Depuis le grand massacre qui avait réduit la moitié de leur peuple à la mort, ils n'avaient revu pareil rassemblement.
La salle de bal avait été aménagée en un temps record pour accueillir tous les dirigeants des lignées encore vivantes à ce jour. Si le nombre de personnes était important, le décibel l'était tout autant. Un véritable capharnaüm y régnait, des voix s'élevant de partout, certaines en colère, d'autres inquiètes, d'autres encore simplement curieuses.
Nostradamus grimaça à ce vacarme qui lui donnait mal au crâne.
« Bien ! Commençons ! » claqua la voix du sage, suffisamment forte pour dominer le brouhaha.
Le spectacle débutait à cet instant. À partir de maintenant, ils n'avaient qu'un but : réussir la mission que leur reine leur avait confiée.
Kino inspira discrètement, profondément, sentant le poids de tous ces regards sur lui, tandis que les voix autour de lui s'amenuisaient pour finalement disparaître dans un silence tendu.
« Je vous ferai remarquer que la princesse Maiya et que le roi consort ne sont pas encore présents… » intervint-il, le visage fermé.
Puis les portes s'ouvrirent à la volée.
Kino l'embrassa du regard et il n'eut pas besoin de feindre l'étonnement. Maiya pénétra dans la salle de bal, flanquée de part et d'autre par Akihide et Ume. Le mari de Sohalia marchait la tête haute, défiant quiconque de le regarder de travers. Tous ceux qui osaient toiser le pirate du Dehors recevaient une œillade mortelle de la part de la cadette.
Un tressaillement assaillit l'échine de Kino alors qu'elle s'avançait majestueusement vers eux, faisant claquer ses talons qui résonnaient dans le silence surpris comme des coups de tambour de guerre.
Puis, le brouhaha revint – plus fort, plus inquiet, plus accusateur – alors que la princesse prenait place à ses côtés, frôlant discrètement sa main de la sienne sous la table, cherchant un faible réconfort et un peu de courage dans cette subtile caresse.
Il serra ses doigts brièvement. Un message silencieux : je suis là.
Maiya redressa les épaules et se leva. Le silence retomba progressivement.
« Écoutez ! Écoutez-moi ! » s'exclama-t-elle pour se faire entendre par-dessus les derniers murmures. « Notre île est plongée dans la tourmente depuis bien trop longtemps ! Nous sommes en grand danger ! Il nous est impossible de rester plus longuement les bras croisés et laisser d'autres personnes se battre à notre place ! »
Elle inspira profondément, plantant son regard dans celui de chaque dirigeant qu'elle pouvait atteindre.
« Sa Majesté Sohalia a récupéré les quatre Clés. Elle prépare actuellement l'offensive afin d'abattre une fois pour toutes Jef Mentaru ! »
L'héritier de la lignée du feu devait avouer qu'il était étonné. Il ne pensait pas qu'elle serait aussi convaincante. Elle se trouvait debout face à des personnes qui ne la connaissaient pas, puisqu'elle avait vécu recluse, surprotégée par ses parents, et qui la dévisageaient se demandant sûrement de quel droit elle se permettait de leur faire la morale.
À aucun moment sa voix n'avait tremblé. Elle avait planté ses yeux déterminés dans ceux qui osaient encore rencontrer son regard vert qu'elle avait hérité de son père.
« Qui l'a fait entrer ?! Qui est ou sont les traîtres ?! Et où sont-ils ?! » s'écria un vieil homme tremblant qu'il n'identifia pas, levant des exclamations de soutien.
C'était à prévoir. Beaucoup voulaient la tête de ceux qui s'étaient alliés à Jef. Personne ne leur pardonnerait pour avoir mis en péril leur tranquillité.
Mais depuis quand vivaient-ils en paix ?
Pour Kino, ils survivaient dans une cage aux barreaux dorés qui leur donnait l'illusion d'être libres. Mais ce n'était que cela : un habile tour de magicien pour leur faire croire à ce mirage.
« Certainement pas parmi nous ! » clama Nostradamus, faisant taire les derniers qui aboyaient pour avoir la tête des traîtres. « Comment il vient et sort de l'île, je m'en fiche ! La question est : qu'allons-nous faire maintenant ? »
« Notre reine va se battre ! C'est notre devoir d'être à ses côtés et de la soutenir ! » répondit aussitôt Maiya, sa voix claire comme du cristal.
Plusieurs têtes convergèrent immédiatement vers elle, hébétés par cette proposition. Se battre aux côtés de Sohalia signifiait sortir de l'île, prendre le risque d'être découvert et de mourir parce qu'un gamin avait pété les plombs.
Kino eut envie de rire. Un éclat bref et rageur. Pour eux, il était hors de question qu'ils se mettent en si grand danger.
Mira, l'ancienne de la lignée des prêtresses, intervint doucement de sa voix de grand-mère bienveillante :
« Voyons… Notre île est une forteresse qui est très bien défendue. Il n'y a pas de raison de se battre s'il ne peut pas nous atteindre. La seule chose que nous devons faire est de renforcer la sécurité et être beaucoup plus stricte. »
Kino sentit les murmures appréciateurs monter en force dans l'assemblée. Planquer la tête dans le sable… Quelle bonne idée ! Et après ? Jef continuerait ses massacres ! Le Kasai carra les épaules.
C'était à son tour de jouer le rôle qui lui incombait.
Pendant qu'il se levait, il observait les visages autour de la table.
La sage Mira pinçait les lèvres. Désapprobatrice. Mais ses yeux trahissaient... de la curiosité ?
Le jeune Takeshi des Himitsu – à peine plus âgé que lui – hochait déjà la tête vigoureusement. Celui-là était acquis.
La vieille Hanae des Kage restait impassible. Impossible de savoir ce qu'elle pensait. Dangereuse.
Et puis il y avait Riku des Senshi. Les bras croisés. Regard noir. Hostile. Très hostile.
Kino ajusta mentalement son discours. Pas assez de guerriers séduits. Il devait frapper plus fort.
« Il y a une troisième option, » s'immisça-t-il d'une voix posée, mais forte.
Il commença à déambuler entre les lignées, plantant ses yeux rougeoyants dans ceux qui s'avisaient de les croiser.
« Il y a bien longtemps, nos ancêtres ont réussi l'exploit de devenir immortels et ont placé leur âme dans des sphères. Le Conseil des Lignées qui a suivi a condamné cette pratique et scellé ces orbes. »
Il sentit une tension naître dans l'assemblée. Parfait.
« Nous avons, ici, dans ce palais, sur cette île, une source inépuisable de pouvoirs pouvant nous aider à nous protéger et à détruire nos ennemis, mais nous ne nous en servons pas, car cela est considéré comme tabou ! »
Des protestations commencèrent à s'élever. Il éleva la voix.
« Mais regardons la vérité en face ! Nous sommes affaiblis, laissant la porte ouverte aux Dragons Célestes et leurs chiens de garde formant le Gouvernement Mondial et la Marine ! »
Il s'arrêta devant Riku, le dominant de toute sa hauteur malgré son jeune âge.
« Je regrette ces jours où nous pouvions sortir et voyager librement quand et comme on le voulait. Je déplore que notre liberté soit remise entre les mains de ceux qui nous ont un jour massacrés ! »
Un muscle tressaillit dans la mâchoire de Riku.
« Vous savez tous que j'ai raison ! Mesdames ! Messieurs ! »
Il s'arrêta, laissant le silence s'installer.
Puis :
« Utilisons les pouvoirs de nos ancêtres ! »
À la fin de sa tirade, il appuya ses paumes sur la table et dévisagea chaque dirigeant, laissant ses mots flotter dans l'air. Du coin de l'œil, il aperçut le regard admiratif de Maiya sur lui et, si cela fit gonfler son cœur de fierté, cela n'apaisa en rien les tiraillements de son estomac, tordu par l'inquiétude face à ce long silence.
Riku se leva lentement.
Puis hocha la tête.
Gotcha.
Enfin, les premiers éclats explosèrent, mêlant joie, hargne, acceptation, désaccord, louanges et menaces. Un fin sourire étira un millième de seconde ses lèvres avant de disparaître. Il retourna s'asseoir entre Maiya et Nostradamus.
Soudainement, un homme se retrouva littéralement sur la table, renversant des gobelets et des parchemins, faisant sursauter les trois acteurs principaux.
Ils devaient se disputer, pas se chamailler comme des enfants à la maternelle !
« On perd du temps, » murmura vivement Maiya, ses doigts se crispant sur l'accoudoir de sa chaise.
« C'est de la vieille politique, » répliqua le sage, follement amusé par ces débats.
« Pendant qu'ils se battent, Jef est peut-être en train d'assassiner mon père, » siffla-t-elle, mécontente, ses yeux brillant de larmes refoulées.
Kino lui prit discrètement la main sous la table. Elle ne le regarda pas, mais serra ses doigts à en faire blanchir ses jointures.
Maiya observa l'échange qui continuait avec attention.
Ce n'était pas un débat.
C'était une chorégraphie.
Kino et Nostradamus jouaient leurs rôles à la perfection. L'un, le jeune idéaliste prônant la force. L'autre, le vieux sage cynique qui allait... elle en était sûre... proposer quelque chose d'encore plus radical.
Mais leurs yeux...
Leurs yeux disaient autre chose.
Ils travaillaient ensemble.
Ils manipulaient l'assemblée.
Kino proposerait l'impensable (utiliser les ancêtres), sachant que ce serait rejeté par beaucoup. Nostradamus proposerait l'inacceptable (se terrer), sachant que ce serait refusé par les guerriers.
Pour qu'au final...
Au final, la seule option qui reste soit celle qu'ils voulaient depuis le début.
Se battre. Partir. Vivre libre ou mourir.
Maiya réprima un sourire malgré son angoisse.
Sohalia avait bien choisi ses alliés.
Kino claqua deux doigts et une boule de feu naquit dans sa paume, orange et dansante. Il la fit grossir jusqu'à ce qu'elle soit de la taille d'une tête, puis la lança droit devant lui. Beaucoup durent fuir l'attaque qui s'écrasa contre le mur dans une explosion de flammes.
Le silence revint. Ainsi que le calme.
« Nos ancêtres les ont condamnés, c'est donc à nous de les libérer. Et, pour nous remercier, ils jureront bon d'exaucer nos souhaits puisqu'ils auront une dette envers nous… » reprit-il avec un sourire sournois.
« Des souhaits ? Ce ne sont pas des génies ! Et puis, quels souhaits ? Les vôtres ? Les Kasai ? Conneries hypocrites ! » répliqua immédiatement Nostradamus en le toisant.
« Si vous avez une meilleure solution, je vous en prie, on vous écoute, » railla le jeune homme aux yeux rouges.
Le sage de la lignée des Senrigan resta tranquille quelques secondes avant de sourire, tout content de lui, et de commencer à faire le tour de la table comme Kino quelques instants auparavant.
« Combattants ! » s'écria-t-il, rendant ses spectateurs confus, perdus ou perplexes.
Il s'arrêta dramatiquement, levant un doigt.
« Évitons, chers amis, d'oublier nos chers amis : les combattants ! Sublimes petits poissons colorés ! Mettez-les ensemble sur un même territoire et ils se battront jusqu'à la mort pour le conquérir ! Même les femelles : couic ! »
Il mima le geste de mort sous les regards effarés des chefs de lignées, certains se demandant s'il n'avait pas complètement perdu la raison.
« C'est la nature humaine. Enfin, poissonnière, » pouffa-t-il en se plaçant devant la sage des prêtresses qui le fusillait du regard.
« En effet, nous pourrions nous renfermer, à nouveau, sur nous-mêmes et lutter avec nos vivres et nos pouvoirs contre Jef, mais, c'est dommage, il possède les deux Fragments de la Sphère et cherche activement les quatre Clés. On se ferait donc à moitié décimer en moins d'un mois… Ce qui ne m'enchante guère… »
Il marqua une pause théâtrale.
« Sauf si ma femme y passe avant moi et que je peux assister à ça ! »
Il tapa joyeusement des mains à cette idée, ignorant les regards scandalisés.
« Ou alors, comme ce charmant morveux crétin le suggère stupidement, on pourrait utiliser les pouvoirs de nos ancêtres, en priant pour qu'ils ne nous tuent pas ou ne nous possèdent pas. Cela dit, j'en doute fortement. Pouvons-nous faire comme s'ils étaient d'adorables bambins ayant simplement fait un petit caprice qui a donné lieu à deux massacres de masse ? Impossible ! »
Son sourire s'élargit.
« En gros, on est dans la merde ! »
Malgré la gravité de la situation, quelques rires nerveux éclatèrent.
« Par conséquent, nous n'avons qu'une option. Je suis de l'avis, et je ne suis jamais d'accord avec nos dirigeants par pur esprit de contradiction et parce que j'adore les emmerder, de la princesse Maiya : Nous devons nous battre ! »
Aussitôt, des hurlements d'allégresse retentirent. Beaucoup étaient séduits par cette idée. Se battre.
Kino aurait aimé s'asseoir car il était sur le cul. Si les gens avaient encore des doutes sur la santé mentale de Nostradamus, qu'ils soient rassurés : il était bel et bien fou !
Être considéré comme un taré ne semblait pas le déranger, bien au contraire, cela paraissait l'amuser profondément.
« Vous prenez toujours la fuite face aux combats ! » accusa Kino en se secouant mentalement, jouant son rôle dans cette danse.
« C'est faux ! » s'écria le sage de la lignée des Senrigan.
« C'est vrai ! » insista-t-il en le toisant pour ne pas sourire en voyant les têtes de leurs spectateurs jongler de l'un à l'autre comme lors d'un match de tennis.
« C'est faux et c'est pure calomnie ! » rétorqua le vieux.
« C'est vrai, et vous le savez ! » clama-t-il.
« Je n'ai fait que prendre exemple sur nos ancêtres qui durant le siècle vide ont combattu pour prendre la fuite ! Et c'est ce que nous devons faire : nous battre et nous tirer ! » cria-t-il victorieusement.
Aussitôt, des hurlements d'allégresse retentirent à nouveau, plus forts cette fois. Beaucoup étaient séduits. Combattre, puis fuir. Protéger leur honneur tout en sauvant leur peau.
« Nos lois sont formelles ! Une déclaration de guerre ne peut être faite que par le souverain de notre île, » intervint Kino, calmant immédiatement les ardeurs naissantes.
« Pure invention ! » contredit Nostradamus.
« Invention ? J'en appelle à Nana Senrigan, gardienne de nos lois. »
Le sage de la lignée pâlit en entendant le prénom de sa femme. L'expression de pur choc, d'horreur absolue du vieil homme faillit faire exploser de rire les deux adolescents qui se mordirent l'intérieur des joues pour garder leur sérieux.
Ils se concentrèrent sur la vieille femme qui arrivait tranquillement dans la salle, la tête haute et la mine revêche. Elle se plaça dans le dos de son mari qu'elle toisa méchamment. Apparemment, elle avait entendu la petite pique qu'il lui avait adressée.
« T'es sur mon chemin, vieille bique ! » siffla-t-elle.
Nostradamus se déplaça tel un crabe sur le côté et s'empressa de se diriger à l'opposé d'elle, soudain très intéressé par un détail du plafond.
La Senrigan ouvrit la main et un rouleau y apparut dans un léger scintillement doré. Elle le déplia délicatement sur la table et commença à le parcourir en marmonnant des mots incompréhensibles.
Maiya et Kino lurent par-dessus son épaule et échangèrent un regard victorieux.
C'était écrit.
Noir sur blanc.
« Le Kasai dit vrai, » annonça Nana de sa voix de juge implacable. « Mais il y a une clause supplémentaire : si le souverain est indisponible, un vote collectif peut désigner une personne pour prendre cette décision. »
Des grognements retentirent et des murmures naquirent. Il y avait trois propositions évidentes : celle de Maiya, celle de Kino et celle de Mira.
Nana s'installa confortablement dans un fauteuil vacant, dardant un regard noir sur son mari qui fit mine d'être passionné par une tâche invisible sur le mur.
Le vote allait commencer.
Moby Dick, port de Foolshout, cabine du capitaine.
Quelques heures plus tôt.
Sohalia darda un regard soupçonneux sur l'uniforme rose qui se tenait à la gauche du commandant de la première division. Tachi était-elle obligée d'être si proche ? Et puis, la pirate ne rêvait pas ! Elle était sûre que l'infirmière en chef lançait des œillades bien trop appuyées sur le torse de son amant.
Normalement, cela ne l'aurait pas dérangée. Elle savait que Marco n'était pas intéressé. Elle savait qu'il lui était fidèle.
Mais là...
Là, elle venait d'apprendre que Hachiro avait été kidnappé. Que Jef était en train de tisser sa toile. Et un pressentiment sombre, lourd, insidieux, lui murmurait que bientôt...
Bientôt, elle allait devoir faire un choix.
Un choix qui pourrait la séparer de Marco.
Pour toujours.
Un toussotement attira son attention et elle croisa le regard de Portgas qui paraissait retenir un sourire moqueur. Il valait mieux qu'il le retienne ou elle se ferait un plaisir de balancer à la charmante assistance qui les accompagnait comment il occupait ses nuits dernièrement. Du moins, elle le ferait bien si elle n'avait pas peur que leur père ne s'énerve de ce fait.
Son élan de jalousie soudain ne s'évapora pas et elle ne put s'empêcher de surveiller l'amante de Yori. Ses yeux se posèrent sur le phénix qui la détaillait, un rictus railleur sur les lèvres. La Shizen grommela, croisa les bras sous sa poitrine et gonfla ses joues pour montrer son mécontentement.
Le sourire caustique de Marco se transforma en un taquin. Elle put constater ce changement quand elle aperçut ses yeux sombres et lubriques. Elle décroisa immédiatement les bras et cacha son visage derrière ses cheveux pour masquer ses rougeurs.
La phrase qu'il lui avait lancée alors qu'elle faisait semblant de bouder pendant une de leurs soirées en tête à tête résonnait avec force dans son esprit. Elle s'en souvenait parfaitement. Ils étaient encore échevelés de leur récent ébat. Il était sorti de la couche confortable et était parti prendre la bouteille d'eau qui se trouvait sur son bureau. Il l'avait reposée et c'est là qu'elle s'était plainte de son égoïsme – ce qui était complètement faux – faisant mine de faire la tête. Il s'était alors avancé vers elle, s'était emparé de son visage, avait pincé ses joues pour en faire sortir l'air et avait susurré :
« Arrête de feindre d'avoir la bouche pleine ou je vais faire en sorte que ce ne soit plus un prétexte, mais bel et bien une réalité. »
Un frisson agita son échine alors qu'elle se laissait emporter par ce souvenir.
Marco avait été si viril, si bestial. Il ne laissait jamais son côté animal ressortir de la sorte, cela avait été la première fois qu'elle le voyait ainsi et elle en était encore chamboulée. Cela l'avait laissée pantoise. Ces simples mots avaient suffi à l'exciter et elle en avait demandé plus. Il était si envoûtant ainsi.
Le souvenir s'évanouit brutalement, remplacé par la voix de Barbe Blanche.
« Bien, vous êtes tous mis à contribution pour faire le ravitaillement qui sera plus important que prévu. Je préfère qu'on ait plus que pas assez au cas où l'île où on combattra Jef serait trop éloignée de ses voisines. Je veux aussi que les dégâts de la tempête et de la bataille soient réparés. Toutes les armes doivent subir une vérification. »
Les ordres du capitaine la firent sursauter. Elle était partie si loin que le retour à la réalité fut assez brutal. Son excitation retomba comme un soufflé et une appréhension déchira ses entrailles.
Marco le remarqua. Bien sûr qu'il remarqua. Il remarquait toujours.
Ce moment avec lui, dans sa cabine, après qu'elle ait retiré le tatouage d'Aki...
Ce pourrait être le dernier.
Le dernier où il la regardait avec cette tendresse.
Le dernier où elle se sentait en sécurité.
Le dernier où elle pouvait être simplement... elle.
Pas une commandante. Pas une princesse. Pas une guerrière.
Juste Sohalia.
La femme qui aimait Marco.
Et qui allait peut-être devoir le perdre pour sauver sa famille.
Elle ferma brièvement les yeux, gravant chaque détail dans sa mémoire.
Au cas où.
Une appréhension déchira ses entrailles, ce que le phénix parut remarquer, confirmant ses craintes.
Elle se questionna. Depuis quand était-elle perdue dans les limbes de ses souvenirs ? Qu'avait-elle loupé ? Est-ce que Marco gardait toujours un œil sur elle ?
Cette dernière était l'interrogation la plus importante à ses yeux. Elle allait avoir besoin d'un certain champ de liberté pour que son plan puisse se passer comme prévu. Projet dont elle n'avait pas l'intention, pour le moment, de partager avec qui que ce soit. Si Marco s'amusait à la surveiller, cela se révèlerait compromettant et soulèverait une foule de questions auxquelles elle n'avait aucune envie de répondre…
Pour l'instant.
« Sohalia. »
La voix de son père la fit sursauter.
« La quatrième et toi, vous restez sur le Moby Dick. Aki ne devrait plus tarder à se réveiller. Je veux que ce problème soit réglé le plus tôt possible. »
Son père la condamnait et l'aidait en même temps. Il venait de lui offrir une corde de secours qui lui assurait un champ d'action libre des yeux perçants du phénix.
Pourtant, elle n'avait aucune envie de faire face à Aki, de lui expliquer et de le jeter dehors.
Elle acquiesça silencieusement, le visage fermé.
Elle n'était plus une enfant. Elle ne serait plus épargnée par la dure réalité du monde. Ses frères ne la protègeraient plus de ça.
Ils ne pourraient pas la protéger de ce qui allait venir.
Moby Dick, cabine de Sohalia.
Sohalia pénétra dans sa cabine, laissant s'émanciper de ses lèvres un lourd soupir, fatiguée à l'avance de ce que les prochains jours lui promettaient.
« Bonjour, Sohalia-chan. »
L'interpelée sursauta vivement et se retint de lancer l'alerte. Si elle faisait ça, elle ferait elle-même capoter son plan. Elle se détourna rapidement de lui et tira violemment les rideaux, les plongeant dans une presque obscurité.
Elle frissonna.
Son instinct lui hurlait de rouvrir les morceaux de tissus, de foutre le camp tout en hurlant comme une perdue.
Elle lutta et lui fit face.
La Shizen mit un certain temps pour s'habituer aux ténèbres. Peu à peu, elle distingua ses cheveux blancs, jurant dans le noir. Ils n'étaient pas soigneusement peignés comme à leur habitude. Elle avait même la nette impression que cela faisait un certain temps qu'ils n'avaient pas flirté avec un peigne ou une brosse.
Ses joues étaient émaciées, ses lèvres blanches, presque bleues. Ses doigts s'agitaient frénétiquement sous la tension qui régnait en lui.
Ses yeux…
Comme elle avait pu aimer ces yeux…
Maintenant, ils l'effrayaient.
Folie, voilà ce qui gouvernait dans ses prunelles.
Non.
Pas la folie.
Quelque chose de pire.
Possession.
La blonde déglutit, apeurée. Que lui était-il arrivé ? Où était Jef ? Le Jef Mentaru dont elle était tombée amoureuse ? Celui qui était devenu son ennemi ?
Là, elle avait l'intuition de se trouver devant une pâle copie décharnée qui luttait désespérément pour sa survie. Celui qui l'avait trahie n'était pas présent. Il n'y avait plus rien de ce jeune homme qui lui souriait en lui assurant qu'elle ne faisait pas tâche dans le paysage, qu'elle arriverait à s'intégrer et qu'il serait là pour elle.
Non.
Jef Mentaru était déjà mort.
Chassant ses sentiments, elle se morigéna et s'escrima à garder son sang-froid. La vie d'Hachiro était en jeu.
« Eh bien, tu es vraiment une des leurs. Une vraie sauvage. Comment fais-tu pour vivre dans une telle misère ? » débuta-t-il les hostilités, sa voix légèrement rauque.
Jef était définitivement parti. Avant, il lui aurait posé mille-et-une questions, il l'aurait regardée avec curiosité et l'aurait taquinée gentiment.
« Rends-nous Hachiro, sain et sauf ! » ordonna-t-elle en se dirigeant vers lui pour le saisir par le col de sa chemise blanche.
Bon, l'agressivité semblait l'avoir surpris autant qu'elle. C'était sûrement mieux que les pleurs.
La Shizen était triste de voir comment finissait la vie de cet homme qui avait eu toutes les cartes en main pour accomplir de grandes choses. Elle était furieuse, car elle avait espéré être celle qui lui offrirait le coup de grâce. Elle l'aurait fait proprement, dignement.
Cette âme qui le possédait ne faisait que le souiller et ça la mettait hors d'elle.
Jef sourit. Un sourire qui ne ressemblait pas aux siens. Trop large. Trop affamé.
« Bien sûr… »
Il marqua une pause, savourant chaque seconde.
« À condition que tu fasses ce que je te demande… »
Sohalia serra les poings. Elle connaissait ce jeu. Le chantage. La manipulation.
Accepter signifiait se mettre en danger. Peut-être mettre l'équipage en danger. Peut-être même jouer le jeu de Jef.
Refuser signifiait condamner Hachiro à mort.
Son oncle.
Le père de Maiya.
Elle revit le visage de sa cousine. Ses yeux verts suppliants. Sa promesse silencieuse, même non formulée : ramène-le moi.
Barbe Blanche lui avait appris à toujours penser à l'équipage d'abord. À ne jamais se laisser manipuler par l'ennemi. À ne jamais négocier avec les preneurs d'otages.
Mais Barbe Blanche n'avait jamais eu à choisir entre son devoir et sa famille.
Non.
C'était faux.
Il avait choisi sa famille. Encore et encore. Pour ses fils, il affronterait le monde entier.
Et Hachiro était sa famille.
« Qu'est-ce que tu veux ? » demanda-t-elle, sa voix froide comme la glace.
Jef sourit. Il avait gagné. Ils le savaient tous les deux.
« Je te le dirai en temps voulu. Pour l'instant, sache juste ceci : quand je t'appellerai, tu viendras. Seule. Sans poser de questions. Sans prévenir personne. »
« Et si je refuse ? »
« Alors Hachiro mourra. Lentement. Et je m'assurerai que Maiya entende chacun de ses cris. »
Le silence s'étira. Long. Pesant. Mortel.
Jef cligna des yeux. Une fois. Deux fois.
Pendant un instant – un bref instant – Sohalia crut voir quelque chose dans son regard. Quelque chose qui ressemblait à...
De la peur ?
« Sohalia... » Sa voix était différente. Plus basse. Presque suppliante. « Je... »
Puis il se figea. Ses pupilles se dilatèrent. Comme si quelqu'un d'autre regardait à travers ses yeux.
Quand il reprit la parole, sa voix était redevenue celle du Mentaru. Froide. Calculatrice. Cruelle.
« Ne t'avise pas de me trahir. »
Sohalia ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, toute émotion avait disparu de son visage.
« J'accepte. »
Un murmure prometteur de souffrance venait de sceller le chantage qu'il effectuait sur elle pour que son oncle reste en vie.
Il disparut avant qu'elle ne puisse ajouter quoi que ce soit.
Mais Sohalia resta figée, fixant l'endroit où il s'était tenu.
Elle l'avait vu.
Pendant une seconde, elle avait vu le vrai Jef.
Celui qui était piégé.
Celui qui luttait.
Celui qui perdait.
Île de Foolshout, forêt.
La nuit tombait quand Sohalia sortit enfin de sa cabine.
Elle ferma la porte à clé et se concentra. Une fleur s'épanouit sous ses pieds, ses pétales rose pâle s'ouvrant comme une bouche. Elle l'engloutit soudainement.
L'air se raréfia. L'obscurité absolue l'entoura. La terre pressait contre elle de tous côtés. Suffocante. Oppressante.
Elle garda son sang-froid, comptant mentalement les secondes.
Cinq.
Dix.
Quinze.
Ses pieds touchèrent à nouveau le sol. Elle inspira immédiatement une grande goulée d'air, ses poumons brûlant de manque d'oxygène. Elle frissonna, son corps réagissant au changement brutal de température.
Ce sort était très pratique et lui permettait d'avoir une mobilité relative en fonction de la distance. Le seul inconvénient était que la plante voyageait sous terre, créant cette sensation claustrophobe qu'elle n'aimait pas.
Elle rouvrit les yeux et balaya les environs de son haki de l'observation pour vérifier qu'elle était bien seule. Les présences du port de Foolshout brillaient au loin comme des petites étoiles dans sa conscience. Mais ici, dans cette partie de la forêt...
Rien.
Rassurée, elle s'enfonça plus profondément entre les arbres, cherchant le point exact. Là où la canopée était la plus dense. Là où la nuit était la plus noire.
Là.
Elle s'assit en tailleur sur un lit de mousse humide. Ferma les yeux. Respira.
Inspira. Expira. Inspira. Expira.
Le don de Gaia s'éveilla dans ses veines comme de l'eau bouillante, brûlant et apaisant à la fois. Elle rouvrit les yeux.
Des centaines de papillons dorés.
Non.
Des milliers.
Ils tourbillonnaient autour d'elle, illuminant la forêt d'une lumière éthérée, dorée, presque divine. Chacun représentait une âme. Un esprit. Un ancêtre qui avait choisi de rester, de protéger, de guider.
Ils attendaient.
La Shizen doutait qu'elle prendrait un jour l'habitude de voir tous ces esprits voltiger autour d'elle. Elle sourit malgré son épuisement et profita quelques instants de leur présence chaleureuse, de cette sensation d'être entourée d'amour inconditionnel.
Elle avait l'impression que certains d'eux n'appréciaient pas les cachoteries qu'elle était en train de faire. Leur lumière vacillait légèrement, désapprobatrice.
« Aidez-moi… » murmura-t-elle.
Sa voix n'avait été qu'un souffle, à peine audible dans le silence de la forêt.
Mais c'était amplement suffisant pour que les âmes la perçoivent.
Elle les dévisagea longuement, déterminée, plantant sa volonté dans chacun d'eux.
Soudain, ils s'élancèrent vers le ciel en une colonne de lumière éblouissante.
La colonne de lumière dorée perça les ténèbres de la forêt, montant, montant, toujours plus haut. À travers les branches. À travers les nuages.
Vers les étoiles.
Vers quelque chose que seuls eux pouvaient atteindre.
Vers quelqu'un.
Sohalia les regarda partir, formant une ligne lumineuse à travers la nuit. Son cœur battait trop vite. Ses mains tremblaient. Elle eut un sourire ironique en les voyant disparaître un à un dans l'immensité du ciel.
Elle les sentit puiser dans son énergie au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient d'elle. Chaque papillon qui partait emportait un morceau de sa force. Elle déglutit, sentant ses jambes déjà faiblir.
Mais elle ne les rappela pas.
Elle ne pouvait pas.
Pas maintenant.
Pas quand elle venait de lancer la partie la plus dangereuse de son plan.
Un plan que personne – pas même Marco – ne devait connaître.
Parce que si quelqu'un découvrait ce qu'elle faisait...
Si quelqu'un comprenait à qui elle envoyait ces esprits...
Ils l'en empêcheraient.
Et tout serait perdu.
Les derniers papillons disparurent dans le ciel nocturne, laissant derrière eux une traînée de poussière d'or qui se dissipa lentement.
Sohalia s'effondra en avant, haletante. Sa vision se troubla. Ses jambes refusaient de bouger. Le monde tournait autour d'elle.
Mais elle sourit.
C'était fait.
Maintenant, il ne lui restait plus qu'à espérer.
Espérer qu'ILS répondraient.
Espérer qu'ils comprendraient.
Espérer qu'ils viendraient.
Elle prit la décision de retourner sur le Moby Dick avant qu'elle n'en ait plus la force. Elle se releva péniblement, s'appuyant contre un arbre. Elle chancela légèrement à plusieurs reprises sur le chemin, ses pieds trébuchant sur les racines qu'elle ne voyait plus clairement.
Il fallait qu'elle reste concentrée, qu'elle lutte. Elle devait y arriver.
Derrière elle, l'endroit où les papillons s'étaient envolés brillait encore faiblement dans l'obscurité.
Comme une promesse.
Ou un avertissement.
Moby Dick, prison.
Sohalia s'écarta des barreaux de la cellule en entendant Aki grogner tandis qu'il se réveillait en même temps que les douleurs infligées par les blessures et le châtiment. Elle s'avança vers lui et s'agenouilla, le laissant se redresser tranquillement, gardant le silence tout en le toisant d'un regard froid et dur.
La jeune recrue mit quelques secondes à remarquer son environnement. Les barreaux rouillés. Le lit de fortune. L'odeur de moisi.
Il pâlit en se souvenant des récents événements.
La trahison. Le combat. L'échec.
Il attendit que la commandante prenne la parole, affrontant avec gêne ses prunelles vertes, essayant d'ignorer la présence du capitaine et du second de l'équipage à l'extérieur de la cellule qui le dévisageaient sévèrement, comme des juges implacables.
« Aki, » commença Sohalia, sa voix dénuée de toute émotion. « Barbe Blanche, notre capitaine, notre père, a décidé que ta trahison n'est pas pardonnable. Il te bannit de son navire, sa famille et ses territoires jusqu'à sa mort. Tu seras débarqué de gré ou de force sur l'île de Foolshout demain. »
À ces mots, Marco pénétra dans la cage. Ses pas résonnèrent sur le sol de pierre. Il lâcha un sac au pied du lit, le visage fermé, ses yeux bleus durs.
Sohalia se releva et quitta les lieux sans un regard pour Aki, ses pas résonnant dans le couloir humide.
« Père a peut-être compris pourquoi tu as préféré celle qui t'avait renié à celle qui te souriait. »
Marco s'arrêta à la porte de la cellule, se retournant à moitié.
« Lia t'a peut-être déjà pardonné. Mais, moi, je ne comprends, ni n'accepte, ni ne pardonne tes actes, Aki. »
Il le fixa une longue minute, laissant ses mots s'enfoncer comme des lames. Puis il sortit en compagnie de l'empereur qui était resté silencieux, le dévisageant impassible de toute sa stature imposante.
Le jeune brun tressaillit comme si Marco l'avait frappé physiquement. Ses doigts agrippèrent le drap de fortune avec tant de force que ses jointures blanchirent. Il se mordit férocement la lèvre inférieure. Fort. Plus fort. Le goût du cuivre envahit sa bouche. Le sang goutta, lent, régulier, tachant le drap blanc de points écarlates qui s'élargissaient comme des fleurs morbides.
Mais il ne sentait pas la douleur physique.
Comment le pourrait-il ?
Quand tout son monde venait de s'effondrer.
Il avait tout perdu. Tout.
Sa famille. Son nom. Son foyer.
Et pour quoi ?
Pour une sœur qui n'avait eu aucune chance de survivre.
Hogo avait raison. Il avait toujours raison.
Aki ferma les yeux. Les larmes qu'il avait retenues depuis si longtemps coulèrent enfin, silencieuses, brûlantes, traçant des sillons sur ses joues sales.
Il ne restait plus rien.
Plus rien du tout.
Moby Dick, pont supérieur.
La nuit était tombée complètement.
Sohalia se tenait à la proue, regardant les étoiles qui scintillaient dans le ciel noir comme des diamants sur du velours.
Quelque part là-haut, ses papillons dorés volaient encore. Portant son message. Sa supplique.
Son pari désespéré.
« Tu vas bien ? »
Marco.
Toujours.
Elle ne se retourna pas, gardant les yeux fixés sur l'horizon invisible.
« Oui. »
Mensonge.
Il s'approcha et se plaça à côté d'elle, ses bras se posant sur la rambarde. Il ne la toucha pas. Il attendit simplement.
Le silence s'étira entre eux. Pas inconfortable. Juste... lourd de non-dits.
« Marco... »
« Ouais ? »
Elle voulait tout lui dire. Le chantage. Le plan. La peur. Les papillons envoyés vers une destination qu'elle ne pouvait révéler.
Mais elle ne pouvait pas.
Alors elle dit simplement :
« Merci. Pour hier soir. »
Il sourit. Elle ne le voyait pas mais elle le sentait dans le changement subtil de sa respiration.
« Toujours, yoi. »
Ils restèrent là, en silence, sous les étoiles.
Deux personnes qui s'aimaient.
Deux personnes qui gardaient des secrets.
Marco observa son profil du coin de l'œil. Les étoiles se reflétaient dans ses yeux vert, mais quelque chose était différent. Une tension dans ses épaules. Une raideur dans sa posture.
Elle lui cachait quelque chose.
Il le savait.
Mais il ne demanda pas.
Parce qu'il la connaissait.
Et il savait que quand elle serait prête...
Elle lui dirait.
Il l'espérait, en tout cas.
Dans une prison obscure éclairée par une lumière trop brillante...
Jef Mentaru souriait.
Ou plutôt, la chose qui habitait Jef Mentaru souriait.
Tout se déroulait exactement comme prévu.
Les pièces étaient en place.
Le piège était tendu.
Bientôt...
Bientôt, tout serait à LUI.
« Bientôt, » murmura-t-il, caressant la surface lisse de la Sphère.
Hachiro, enchaîné dans l'ombre, ferma les yeux.
Et pria pour que quelqu'un – n'importe qui – puisse arrêter ce qui allait arriver.
REECRIT : 24/01/2026