The New Era

Chapitre 46 : Chapitre 46 : Quelques Centimètres

5994 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 23/01/2026 22:27

« La sœur la plus douce, la plus timide a été aperçue se transformer en tigre quand son frère était en difficulté. »

- Clara Ortega


Quelque part entre deux mondes, Jef Mentaru contemplait l'océan.

Le vent faisait claquer son long manteau noir. Ses cheveux blancs dansaient autour de son visage. Il sourit, ce sourire qui glaçait le sang de ceux qui le connaissaient vraiment.

Dans quelques instants, ils comprendraient.

Pendant qu'ils se battraient pour protéger leurs trésors, il prendrait ce qui lui importait vraiment. Pendant que Sohalia affronterait Kyola pour défendre ses précieuses Clés, pendant que l'équipage de Barbe Blanche repousserait vaillamment la Marine...

Il serait libre.

Libre de régler ses comptes.

Son sourire s'élargit. Il pencha la tête, comme s'il écoutait une musique que lui seul pouvait entendre. Puis il murmura, sa voix portée par le vent :

« Hachiro Shizen... Il est temps. »

Il disparut.

Au même instant, à des centaines de kilomètres de distance, deux alarmes retentirent.


Le Royaume, dans les jardins du palais.

Maiya se précipita à nouveau sur Kino, activant son pouvoir pour se donner plus de force. Ses mains tremblaient encore. Chaque coup qu'elle portait manquait de conviction. L'héritier de la lignée des Kasai resta impassible et stoppa la Shizen sans aucune difficulté.

La blonde soupira, faisant sourire le jeune homme qui frissonna quand il se rendit compte de leur proximité. Il se recula et la relâcha à contrecœur.

Kino s'était peut-être confessé, Maiya avait peut-être accepté ses sentiments, mais elle ne lui avait jamais dit clairement ce qu'elle ressentait pour lui. Face à son regard curieux, il lui sourit simplement. Il était un jeune homme dont les hormones étaient complètement chamboulées par l'adolescence. Il ne voulait pas que la jeune fille se fasse une mauvaise opinion de lui.

La Shizen soupira à nouveau et s'assit à même le sol, épuisée. Le Kasai s'agenouilla face à elle et la dévisagea silencieusement, inquiet d'y être allé trop fort. Cela faisait plusieurs heures qu'ils échangeaient des coups. Il était normal que la jeune fille soit fatiguée.

« J'ai l'impression de ne pas faire de progrès », avoua-t-elle en plongeant soudainement ses yeux verts dans ceux rouges de son professeur.

« Pourtant, tu en fais. Tu réagis plus rapidement qu'hier, par exemple. Ne t'inquiète pas. Je suis sûr que tu y arriveras. »

Maiya sourit. Quelque chose changea dans son regard. Plus de tremblement. Une lueur nouvelle, fragile mais réelle.

Kino eut du mal à lui rendre son sourire. Ses pulsions lui ordonnaient de la serrer contre lui. Doucement, il posa une main sur une de ses joues rougies, surprenant l'adolescente. Il se pencha vers elle en gardant ses prunelles dans les siennes. La Shizen ne fit pas un geste pour le repousser. Elle ferma les yeux, lui donnant l'accord silencieux qu'il attendait.

Leurs lèvres se frôlèrent.

Une alarme stridente résonna à travers l'île.


Moby Dick, au large d'Aki Island.

Sohalia vit les navires de guerre briser et s'infiltrer dans leur formation. Les liens reliant les différents navires pirates cédèrent. Les bateaux ennemis étaient placés intelligemment, empêchant les hors-la-loi d'utiliser les attaques de masse – comme les poings ardents du commandant de la seconde division – pour détruire leurs opposants sans qu'une embarcation alliée ne soit touchée.

Le gigantesque Naginata de Barbe Blanche claqua sur le pont du Moby Dick. Ses enfants se retournèrent vers lui, attendant les ordres de leur père.

« Détruisez tous les projectiles qui pourraient nous toucher. Laissez-les nous aborder. »

Les pirates de l'homme le plus fort du monde acquiescèrent à l'aide de grands cris rageurs. La commandante de la quatrième division reporta son regard sur le navire de guerre qui se rapprochait et continuait de les bombarder.

Quelque chose clochait.

Pourquoi Jef enverrait-il la Marine maintenant ? Pourquoi ce timing précis ?

À moins que...

À moins que ce ne soit qu'une diversion.

Mais pour quoi ?


Le Royaume, jardins du palais.

Maiya et Kino s'écartèrent vivement l'un de l'autre et se relevèrent. Paniquée, la jeune fille se rapprocha de son ami. Quelqu'un venait de forcer l'entrée de l'île.

Le Kasai attrapa la main de la princesse et commença à l'entraîner rapidement vers le palais. Il se figea brusquement.

Il était là.

Debout face à eux, Jef Mentaru les dévisageait avec ce sourire terrifiant. Ce rictus qui vous faisait dire que s'il arrivait à mettre la main sur vous, vous étiez mort.

Kino déglutit, tandis que l'intrus s'esclaffa.

Le jeune homme n'avait pas besoin d'être un génie pour comprendre ce que l'ennemi numéro un désirait : Maiya Shizen.


Moby Dick, au large d'Aki Island.

Sohalia recula légèrement pour éviter le souffle de l'explosion causé par la destruction d'un boulet de canon. Joz fit disparaître les diamants qui avaient recouvert son bras pour anéantir le projectile qui aurait pu faire un joli trou dans le pont du navire. La Shizen ne put que l'observer, admirative.

Elle secoua la tête pour se concentrer en entendant le bisento de son père s'approcher. La jeune femme le dévisagea. Le capitaine avait les sourcils froncés, peu ravi par cet obstacle.

« C'est bien Jef qui nous les envoie ou ces Marines ne sont pas possédés ? » questionna le commandant de la troisième division.

« Je dirais Jef, mais je n'ai aucune preuve pour le moment », répondit la blonde.

« Les enfants, reculez ! Ils arrivent ! »

La voix du paternel n'eut aucun mal à couvrir les bruits des explosions. Lia obéit et vit le navire de guerre se rapprocher du Moby Dick. Les Marines lancèrent des grappins qui s'accrochèrent au bastingage du navire de hors-la-loi.

Ace, sous l'ordre de son Père, s'avança tranquillement vers eux et attendit qu'ils soient tous au-dessus de l'océan pour mettre le feu au lien. Les Marines chutèrent. Namur s'empressa d'éteindre les flammes, tandis que Curiel et Izo, aidés des membres de leur division, se placèrent devant la balustrade. Ils les visèrent et les coups de feu résonnèrent fatalement.

Sohalia soupira en voyant que cela n'avait pas refroidi les ardeurs des autres qui commençaient à arriver sur le Moby Dick. Les pirates et les Marines se jetèrent les uns sur les autres. La bataille explosa.

La jeune femme sourit en faisant apparaître quelques plantes carnivores qui se régalèrent de ce festin. Elle esquiva les coups et les rendit sans aucun mal. Ce n'était que du menu-fretin. Elle s'en débarrassa facilement et balança leur cadavre dans la mer.

Son rictus satisfait disparut quand elle aperçut un ennemi en particulier passer par-dessus le bastingage : Kyola.

La Shizen l'observa se diriger discrètement vers les cabines des commandants. Ses mouvements étaient trop précis. Trop assurés. Il savait exactement où aller.

Jef avait envoyé son fidèle chien chercher les Clés et les Fragments qu'ils venaient de récupérer.

Les quatre Clés. Les deux Fragments de la Sphère Eternelle.

Tout était caché dans les quartiers des commandants.

Et Kyola le savait.

« Hogo ! » cria-t-elle. « Je te laisse gérer la quatrième ! »

Son second n'eut pas le temps de répliquer qu'elle courait déjà vers sa proie. Consciente de son état, elle fit apparaître deux épées dont les tiges recouvertes d'épines s'enroulèrent autour de ses bras, se plantant dans sa chair. Les fleurs qui ornaient le pommeau et la fusée se colorèrent de son sang. Sohalia activa le don de Gaia et recouvrit ses lames d'haki de l'armement.

Les papillons dorés commencèrent à voltiger autour d'elle.


Le Royaume, couloirs du palais.

Kino courait à en perdre haleine, tenant toujours fermement la main de Maiya. Il entendait le souffle erratique de la blonde derrière lui et cela l'inquiétait. Il savait qu'elle était fatiguée, mais elle aurait dû avoir encore de l'endurance pour encaisser cette galopade.

Il lui jeta un bref coup d'œil et pâlit.

Les traits si doux et purs de la princesse étaient déformés par la haine. Le Kasai comprit qu'elle luttait pour garder le contrôle de son pouvoir.

L'héritier frissonna et accéléra le rythme. Il devait trouver de l'aide au plus vite. Il ne pouvait se battre contre le Mentaru. Kino n'était pas fou. Il savait pertinemment qu'il n'avait aucune chance contre lui. Avec ou sans l'aide de la sphère, l'ennemi numéro un de l'île était d'une puissance monstrueuse.

Kino s'arrêta en percevant des sifflements, puis se jeta au sol entraînant la Shizen avec lui. Il ne savait pas ce que c'était, mais dans le doute, il ne voulait pas prendre de risque. Il devait trouver une solution. Maiya était en danger et il n'était pas assez fort pour vaincre leur ennemi.

Essoufflé, il embrassa du regard la blonde qui gardait les yeux fermés. Il aperçut quelques larmes perler sur ses cils. Poussé par son instinct protecteur, il lui frôla la joue la faisant écarquiller les yeux.

« Maiya ? Tout ira bien. Je suis là. »

La jeune fille le détailla, puis acquiesça. Kino sourit, posa légèrement ses lèvres sur son front et l'aida à se relever.

À peine fut-elle sur ses pieds que le Kasai ressentit une vive douleur dans son estomac. Il se plia en deux. Jef se matérialisa devant lui et l'envoya voler dans le mur. Sonné, le jeune homme tenta de se relever, terrifié à l'idée que la blonde soit seule face à ce grand malade.

« Maiya ! Fuis ! »

Son hurlement fut bien plus faible qu'il ne l'imagina et cela sembla plaire à Jef qui s'esclaffa bruyamment.

Le rire du Mentaru cessa et fut remplacé par un son étrange.

Un claquement sec qui résonna dans le couloir vide.

Kino redressa la tête et ouvrit la bouche, hébété.

Maiya venait-elle de gifler Jef Mentaru ?!

La main de la princesse rencontra la joue de Jef dans un impact qui sembla suspendre le temps. Pendant un instant, le monde se figea. Les yeux verts de la princesse, embrasés de haine, plongés dans ceux, surpris, du Mentaru.

Le sourire de Jef vacilla.

La princesse se tenait fermement face à leur adversaire. Ses yeux lançaient des éclairs. Elle semblait décidée à se battre contre l'ancien petit ami de sa cousine.

La colère avait pris possession du corps de la jeune fille. Elle avait lutté pour garder le contrôle, mais cela n'avait pas suffi. Le voir rire de la souffrance de Kino avait été l'élément déclencheur.

Elle s'était imaginé ses sourires moqueurs alors que Sohalia se confiait à lui, alors qu'elle se donnait à lui. Elle l'avait clairement vu rire quand celle qu'elle considérait comme sa sœur l'avait ramené de force au palais. Il prenait plaisir à faire souffrir les autres. Il avait apprécié voir la pirate être mortifiée en se rendant compte qu'il l'avait trahie.

Dans son esprit, elle le vit être satisfait de la mort de Leïko. Cette grand-mère qu'elle n'avait jamais eu la chance de connaître et qu'elle ne pourrait connaître qu'au travers les histoires d'Akihide. Elle ne put que deviner le bonheur qu'il avait ressenti en contrôlant Hachiro alors qu'il poignardait sa femme. Elle ne voulait pas se figurer les derniers instants de sa mère, mais elle savait que Jef avait été heureux de la voir pousser son dernier soupir.

Comment cet homme qu'elle avait considéré comme un grand-frère avait pu leur sourire sans éprouver le moindre remord en planifiant ces terribles desseins ? Comment avait-il pu faire du mal à ceux qui l'avaient accepté chez eux, à leur table ? La famille Shizen l'avait accueilli parmi eux avec joie, et lui, il les avait détruits en y prenant du plaisir !

Plus de tremblement.

Plus de peur.

Juste de la rage.

Puis Jef sourit. Il se fendit d'un rire.

« Tiens donc... Elle a du caractère, la petite. »

Il sourit en croisant les yeux verts de la princesse.

« Voilà. Ainsi, tu ressembles presque à Sohalia. Malheureusement pour toi, tu n'es pas aussi douée et puissante pour me battre. »


Moby Dick, au large d'Aki Island.

Sohalia s'élança et attaqua l'intrus avec toute sa force, visant sa tête. Kyola semblait être sur ses gardes puisqu'il para aisément le coup, protégeant son visage de ses bras. La Shizen aurait pu être ravie s'il n'avait pas recouvert sa peau de haki. Elle siffla de mécontentement, le faisant sourire.

« Votre Majesté », susurra-t-il avec un sourire mauvais. « Ce serait aimable de votre part de me dire où se trouvent les Clés et les Fragments. »

La commandante de la quatrième division l'ignora et continua de l'attaquer. Elle fit apparaître des lianes qui jaillirent du pont. Kyola les trancha d'un revers de main.

Bien.

C'était exactement ce qu'elle voulait.

Pendant qu'il était occupé avec les plantes, elle avait glissé sur le côté. Position avantageuse. Soleil dans son dos. Elle attaqua de biais.

Kyola para mais trop tard – la lame entailla son bras. Première touche.

Elle alternait entre son pouvoir et l'escrime, mais Kyola dominait leur combat. La jeune femme avait déjà recours au don de Gaia. Les papillons dorés voletaient autour d'elle.

Pourquoi Jef enverrait-il son seul et unique allié dans la gueule du loup ? Pourquoi sacrifier son seul complice ? Qu'est-ce que le Mentaru cherchait à accomplir ?

La Shizen avait beau y réfléchir, cela faisait longtemps qu'elle ne comprenait plus rien. Elle n'arrivait plus à démêler le vrai du faux.

Alors, elle abandonna ses raisonnements et se jeta à corps perdu dans cette bataille. Attaquant encore et encore dans l'espoir de percer la défense de l'ancien serviteur de la famille royale. Elle n'attendait qu'un signe de faiblesse pour s'y engouffrer et s'en servir contre lui pour le vaincre.

Sohalia savait qu'elle pourrait le capturer vivant et récolter des informations précieuses, mais sa haine viscérale pour cet homme atteignait des summums inconnus. Elle n'avait jamais pu lui faire confiance. Mais elle n'avait pas pensé un seul instant qu'il serait un allié de Jef, qu'il l'aiderait à assassiner sa tante.

Kyola para une attaque et recula.

La jeune femme en profita pour reprendre son souffle. Elle le dévisagea. Il se redressa, impassible et la détailla à son tour.

Kyola observa la reine, cette fille du Dehors qui prétendait appartenir à la lignée des Shizen. Combien de vraies lignées avaient péri pour que des bâtards comme elle puissent prétendre à un trône ? Sa mâchoire se crispa.

Le Royaume méritait mieux.

Le Royaume méritait la pureté.

Sohalia comprit. Cette haine stupide, nourrie par la propagande et leur passé, était la raison de ses actes. La commandante de la quatrième division venait du Dehors. Elle avait été élevée par des monstres du Dehors, voilà pourquoi il la détestait autant.

Alors qu'elle arrivait enfin à cerner son adversaire, une explosion retentit derrière. Les cris joyeux de ses frères résonnèrent parmi les éclairs des canons et les fracas des sabres. Ils venaient de détruire l'un des navires de guerre qui leur barrait la route.

Sohalia sourit.

La différence était là : elle ne serait jamais seule, quoi qu'il arrive. Alors que Kyola ou Jef finirait par être enlacé par la solitude. Ils ne pouvaient se reposer sur personne, alors qu'elle avait une confiance absolue en ses frères. Si elle ne gagnait pas ce combat et périssait, elle savait que sa famille de sang ou d'adoption se ferait un plaisir de la venger et de terminer son boulot.

« Tu as perdu avant même de commencer », murmura-t-elle. « Parce que moi, je ne suis jamais seule. »

Kyola ne répondit pas. Il attaqua à nouveau.


Le Royaume, couloirs du palais.

Maiya se releva à nouveau, vacillant légèrement. Chaque amorce se révélait être un échec cuisant. Jef voyait les plans qu'elle échafaudait dans son esprit et il n'avait aucun mal à les détruire.

Pourtant, malgré les cris de souffrance, la blonde se relevait à chaque fois.

Ses gestes n'étaient plus hésitants. Elle ne pensait plus.

Elle agissait.

Kino était époustouflé par la détermination dont elle faisait preuve. Il l'admirait véritablement pour cela. Cependant, il ne pouvait plus rester impassible face aux coups qui la blessaient.

Dès qu'il s'en sentit la force, il agrippa la jeune fille et l'entraîna vers les appartements royaux, créant derrière eux un mur de feu afin de leur faire gagner du temps.

Maiya ne dit rien et le suivit en silence. Néanmoins, il perçut sa petite main serrer la sienne avec plus de force, comme pour le remercier. Venait-elle de comprendre que si elle avait continué, elle aurait fini par mourir ?

Peu importait.

Ils sprintèrent vers l'aile du palais appartenant aux Shizen.

Ils y pénétrèrent en grande pompe et s'empressèrent de refermer les portes derrière. Kino fit fondre la serrure pour la bloquer tandis que Maiya faisait apparaître des plantes assez imposantes pour que les battants résistent.

« Maiya ! »

La blonde se retourna vers son père. Ce dernier eut un hoquet d'horreur en voyant l'état de sa fille. Ses vêtements étaient déchirés par endroit et du sang les tâchait. Ume se précipita sur elle et commença à la soigner tandis que Kino expliquait ce qu'il s'était passé au veuf. Le Mentaru fronça des sourcils et dévisagea Akihide qui donnait un coup de main à la dame de compagnie de Sohalia.

« Ume, emmenez Maiya et le mari de ma nièce avec vous », ordonna le père de la princesse.

« Je m'appelle Akihide », grogna-t-il.

« Je reste ! » s'écria la blonde.

« Hors de question ! »

« Je sais me battre ! »

« Non, tu es en train d'apprendre. Je ne suis déjà pas d'accord avec cela. Je ne veux pas que tu te retrouves face à lui ! » répliqua sévèrement Hachiro.

Maiya serra les poings. Ses yeux verts brillaient de larmes refoulées et de rage contenue.

« La dernière fois que vous m'avez fait quitter la pièce alors qu'il arrivait, je n'ai pas revu maman ! Je refuse de me cacher ! Je veux lui faire payer ! »

Le Shizen par alliance ouvrit à nouveau la bouche, mais la porte céda, laissant apparaître Jef. Il s'avança vers le petit groupe qui s'était réfugié dans la pièce et les détailla. Son sourire sadique s'agrandit quand ses yeux se posèrent sur Akihide.

« Parfait… » susurra le Mentaru, ravi de pouvoir tuer deux oiseaux avec une seule pierre.

L'intrus pencha la tête sur le côté et sourit. Maiya porta ses mains à sa tête en gémissant et fermant les yeux. Akihide s'écroula immédiatement. Hachiro dévisagea calmement son neveu, bloquant aisément cette illusion. Kino frissonna, mais resta debout. Ume, elle, bloqua grâce au pouvoir de sa lignée. Une vitre transparente se trouva entre elle et Jef, qui sourit, amusé.

« Ume ! Allez-y ! »

La voix d'Hachiro claqua. La dame de compagnie fit disparaître sa protection et se pencha vers Akihide, attendant Maiya pour l'aider. La princesse s'appuya sur le Kasai et fit apparaître une plante qui engloutit le mari de Sohalia et Ume. Elle disparut aussitôt, emportant le duo.

Hachiro toisa sa fille avant de se placer devant elle en grognant contre l'obstination des Shizen. Kino s'avança à son tour.

Maiya fit apparaître des racines du sol. Elles s'enroulèrent autour des chevilles de Jef, le ralentissant. Immédiatement, Kino lança une boule de feu. Jef trancha les racines et esquiva les flammes, mais cela l'avait forcé à bouger.

Exactement là où Hachiro attendait.

Le père de Maiya frappa, son poing nimbé d'une aura verte. Jef para mais grimaça. Il recula d'un pas.

Pour la première fois depuis le début du combat, il n'avait plus l'avantage.

« Pas mal, » admit le Mentaru. « Mais voyons combien de temps vous tiendrez tous les trois. »

Son sourire s'élargit.

« Parce que moi... je n'ai même pas encore commencé. »


Moby Dick, au large d'Aki Island.

Sohalia para une attaque et recula pour remettre une distance de sécurité et lui permettre de reprendre un peu son souffle. Le navire tangua sous les explosions des canons des pirates. La Shizen sourit. La bataille était quasiment gagnée. Elle n'eut pas besoin de regarder, elle le vit aux coups d'œil inquiets de Kyola.

L'ancien serviteur de la famille Shizen lança à nouveau son poing et la jeune femme l'esquiva. Son regard fut attiré par un éclat beige sur le bras de son adversaire. Un rictus victorieux étira ses lèvres. Sa concentration étant perturbée, l'haki de l'armement qui recouvrait ses bras diminuait.

Ravie de cette faiblesse, Sohalia accéléra le rythme de ses attaques, ne lui laissant aucune seconde de répit. Elle puisait de plus en plus dans le don de Gaia. Les esprits, représentés en papillons dorés, augmentaient autour d'elle. La jeune femme savait qu'elle atteignait ses limites, que bientôt même ce don ne l'aiderait pas, que son corps céderait.

Elle entailla le cou de Kyola, le déstabilisant. Il protégea rapidement cette zone, mais abandonna ses jambes.

Sohalia sourit et lança un puissant coup de pied dans le genou.

Un craquement sordide résonna.

L'ancien messager s'effondra dans un cri.

Une fleur apparut et engloutit la commandante de la quatrième division. La jeune femme réapparut dans les airs et brandit ses lames. Elles s'apprêtaient à trancher sa nuque quand Kyola disparut.


Le Royaume, appartements royaux.

Au même instant, sur l'île, quelque chose se brisa. Maiya vit tout au ralenti. La main de Jef se levant. Ses doigts effleurant l'épaule d'Hachiro. Le sourire. Ce putain de sourire.

« PÈRE ! »

Elle se jeta en avant. Ses jambes ne répondaient plus assez vite. Son corps était trop lent. Trop lourd.

Ses doigts effleurèrent le kimono de son père.

Quelques centimètres.

Elle n'avait besoin que de quelques centimètres de plus.


Moby Dick, au large d'Aki Island.

Sohalia vit tout au ralenti.

La main de Jef se levant.

Ses doigts effleurant l'épaule de Kyola.

Le sourire. Ce putain de sourire.

Elle s'élança. Ses lames fendaient l'air. Quelques centimètres. Elle n'avait besoin que de quelques centimètres de plus.

« À très vite, Sohalia-chan. »

Ses épées transpercèrent le vide.

Sohalia atterrit à la place de Kyola. Elle grogna et fronça des sourcils alors qu'elle atterrissait à la place que son ancien serviteur occupait quelques secondes plus tôt.

La Shizen se redressa et fit face au Mentaru. Si elle fut surprise, elle le masqua et garda un visage impassible. Jef sourit.

« À très vite, Sohalia-chan. »

La Shizen ne dit rien, ne fit rien. Elle ne laissa rien transparaître. Pourtant, Roger savait à quel point elle bouillonnait de l'intérieur. Elle enchaîna cette envie, presque douloureuse, de laisser ses lames transpercer sa chair et se nourrir de son sang.

Il disparut peu à peu.

Ce ne fut que lorsqu'elle ne ressentit plus sa présence qu'elle se reconnecta à la réalité.

Elle prit conscience des yeux curieux de ses frères sur elle. Elle resta impassible, affrontant leurs regards sans broncher. Que pensaient-ils ? Elle n'aurait pas de réponses à cette question…

Du coin de l'œil, elle aperçut un gigantesque poing enflammé s'écraser sur le dernier vaisseau de guerre, détruisant leur dernier obstacle.


Le Royaume, appartements royaux.

Jef avait disparu.

Emportant Hachiro avec lui.

Maiya tomba à genoux. Un cri étranglé s'échappa de sa gorge. Kino se précipita vers elle et la serra contre lui, mais elle ne semblait même pas le remarquer.

Son père.

Jef avait pris son père.

Kino observa son visage, ses yeux vides, perdus dans le néant. Elle était en état de choc.

« Maiya... Maiya, regarde-moi. »

Rien.

Il posa ses mains sur ses joues, la forçant à croiser son regard.

« On va le retrouver. Tu m'entends ? On va le retrouver. »

Les larmes commencèrent à couler, silencieuses d'abord, puis de plus en plus violentes.


Quelques heures plus tard.

Sohalia s'avança silencieusement dans l'étroit couloir qui menait à la prison du navire. L'humidité lui collait à la peau. L'odeur de renfermé et d'océan lui agressait les narines depuis qu'elle avait atteint ce niveau. Cet endroit n'était pas l'un de ses terrains de jeu favoris enfant.

Aujourd'hui, elle réprimait les frissons qui lui secouaient l'échine.

Ce lieu était sordide.

Aucune luminosité. Des infiltrations d'eau. Des toiles d'araignées qui étaient les souveraines en ce lieu.

La Shizen laissa passer Yori pour qu'il déverrouille la cellule qui les intéressait, la seule qui était occupée. Il était de plus en plus rare qu'elles aient des locataires ce qui expliquait la rouille qui se proliférait sur les barreaux d'acier. La porte grinça – un son strident qui fit grimacer Sohalia – et les deux membres de la quatrième division s'approchèrent de l'inconscient.

La jeune femme grimaça en voyant le regard interrogateur du médecin en chef et lui fit signe de le retourner pour lui montrer sa marque. Le brun acquiesça, le visage fermé. Aki fut placé sur le dos et très vite torse nu. La blonde fut quelque peu soulagée en remarquant que l'emblème de son père était d'une taille raisonnable, pas comme Ace ou Marco.

Cependant, elle ne put s'empêcher de déglutir alors que son complice de son effroyable forfait stérilisait la lame qui lui arracherait la preuve de son appartenance à leur famille. Yori lui tendit l'arme accompagnée d'un sourire pitoyable. Une réplique acerbe lui brûla la gorge. Elle la ravala rapidement en sachant pertinemment qu'il n'y était pour rien. Il voulait la soutenir, mais la jeune femme était bien trop sur la défensive pour apprécier ce geste.

Elle commençait lentement à se renfermer sur elle pour mieux supporter ce qu'elle avait à faire. Doucement, elle attrapa le pommeau du poignard et s'agenouilla auprès du traître. Elle le dévisagea longuement, laissant les souvenirs qu'elle avait de lui l'assaillir. Elle les prit tous et les emprisonna dans un coin de son esprit. Elle laissa en liberté ceux des dernières heures, excepté son sacrifice.

Se cacher derrière un mur, barricader ses sentiments. Voilà ce qu'elle s'évertuait à faire alors qu'elle posait un genou entre les omoplates de la jeune recrue de sa division. Il y avait un risque que la douleur ne le réveille et qu'il se débatte. Elle ne voulait pas prendre le risque d'être prise par surprise.

Sohalia perçut, plus qu'elle ne le vit, Yori s'écarter d'elle comme pour lui laisser de l'air, de l'espace. Avait-il saisi les tourments qui la perturbaient ? Elle carra les épaules et raffermit sa prise sur son outil de torture.

La pointe du poignard s'approcha de la chair tatouée.

Sohalia sentit le métal froid contre sa paume moite. L'odeur de fer et de sel emplissait déjà l'air confiné. Elle entendait sa propre respiration, trop rapide, trop forte dans le silence de la cellule.

Planter bêtement l'arme dans son dos serait stupide. Il fallait que la lame glisse sous les couches de peaux marquées.

Pour connaître la marche à suivre, elle avait été voir Joz, l'un des plus anciens membres de l'équipage. Elle aurait pu demander à Marco, mais elle ne voulait pas qu'il sache à quel point ce qu'elle s'apprêtait à faire la troublait. Elle ne voulait pas qu'il intervienne et prenne sa place. Père avait confié cette tâche à elle, et à elle seule.

Elle pressa.

Le son – ce son humide, ce bruit de chair qui cède – lui souleva le cœur.

Elle perça la chair, grimaçant quand le liquide rougeâtre gicla. Un goût métallique envahit sa bouche. Elle s'était mordu la lèvre sans s'en rendre compte. Elle stoppa tout mouvement. Les yeux posés sur Aki, guettant un signe de réveil de sa part.

Rien.

Elle se tourna à nouveau vers son but. La lame trancha la chair dans un son sordide – comme du tissu épais qu'on déchire, mais en pire, en tellement pire. Elle refoula l'acidité qui lui brûlait la gorge.

Pour sûr qu'elle aurait bien du mal à ne pas dégobiller tripes et boyaux suite à cette torture.

Joz lui avait dit de ne pas suivre la forme du tatouage. Le mieux était de faire un cercle englobant l'emblème. Ceux qui verraient la cicatrice pourraient la confondre avec une blessure quelconque et non une marque de traîtrise.

L'homme diamant n'en donnait pas toujours cette impression, mais il était diablement intelligent. Il réfléchissait à tout dans le plus grand des silences, tout en observant ce qu'il se passait autour de lui, enregistrant tout. Sa main au feu et tout ce qui va avec qu'il se doutait déjà de ses origines. Joz ne parlait pas pour ne rien dire. Il ne répondait qu'aux questions qu'on lui posait et ne s'étalait pas sur sa vie. Il était d'un calme olympien.

Elle avait presque fini quand elle remarqua que Yori s'était avancé pour prendre les constantes d'Aki. Elle lui fit signe de lui tenir les épaules, ce qu'il fit dans la seconde qui suivit son ordre, et, d'un habile mouvement de poignet, termina le cercle.

La chair se détacha avec un bruit mouillé qui résonna dans ses oreilles comme un hurlement.

Concentrant le peu d'énergie qu'il lui restait, elle se força à prendre la chair marquée sans montrer un seul signe de tremblement. Le morceau de peau était encore tiède dans sa main. Chaud. Vivant.

Mort.

Elle se redressa et laissa le médecin en chef s'occuper de la plaie ruisselante de sang. Elle lui demanda de venir la chercher quand Aki serait réveillé et sortit de la cellule.

Elle lutta pour que ses genoux ne flanchent pas et remonta les escaliers pour rejoindre le pont supérieur, ainsi que la proue où l'attendait Barbe Blanche.

Sohalia ignora les regards de ses frères quand elle passa entre eux. Elle savait que leurs yeux étaient soit posés sur son visage et ses vêtements tâchés de sang, ou bien, sur la lame rougeâtre qu'elle tenait dans une main et le morceau de peau dans l'autre.

Du sang séché sous ses ongles. Du sang dans ses cheveux. Du sang partout.

Barbe Blanche l'observa s'avancer vers lui. C'était subtil, mais il pouvait voir les spasmes qui agitaient sa main tenant la preuve que sa mission avait été accomplie.

Il prit son emblème en plongeant ses yeux dans ceux vert de sa fille. Celle-ci semblait déterminée à ne pas croiser les prunelles de son second, craignant, sans doute, de se laisser aller et de perdre son masque impassible.

Il acquiesça, la remerciant silencieusement, et jeta la chair dans la mer, avant de la congédier.


Moby Dick, quelques heures plus tard.

Sohalia venait de passer plus d'une heure sous sa douche. L'eau brûlait. Trop chaude.

Elle frotta. Encore. Toujours. La peau de ses bras était rouge, à vif, mais elle ne pouvait pas s'arrêter. Chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle le voyait. Le sang. Celui d'Aki, mais aussi celui de tous les autres. De sa tante. De Leïko. De tous ceux que Jef avait détruits.

Elle méritait de brûler.

Elle frotta jusqu'à ce que la peau craque. Jusqu'à ce que son propre sang se mêle à l'eau.

Ce n'est qu'alors qu'elle s'effondra contre le carrelage froid et se laissa enfin pleurer.

Quand elle sortit enfin, croyant encore voir le sang de son ancien frère sur sa peau immaculée, elle se figea sur le pas de la porte qui délimitait la salle de bain et sa chambre.

Marco était sur son lit, les bras croisés derrière la tête, la fixant impassible.

L'avait-il entendu pleurer ? Elle en doutait…

Elle lâcha sa serviette qu'elle utilisait pour se sécher les cheveux et le rejoignit.

Marco la regarda, silencieux. Puis, d'une voix si basse qu'elle l'entendit à peine :

« Tu n'avais pas à le faire seule. »

« Si. »

« Non. »

Elle releva la tête et croisa enfin son regard.

« C'était mon devoir. »

« Le devoir... » Il soupira. « Tu sais ce que je pense du devoir ? »

Elle secoua la tête.

« Qu'il ne devrait jamais te demander de te briser. »

Sohalia sentit quelque chose craquer en elle. Une digue trop longtemps retenue.

Dès l'instant où elle posa sa tête sur son torse, il referma ses bras autour d'elle. Immédiatement, une douce chaleur l'envahit. Son corps se détendit au fur et à mesure qu'elle écouta les battements de son cœur résonner dans sa poitrine.

Le silence…

À quoi bon parler ?


Le Royaume, chambre de Maiya.

Sur l'île, un autre cœur battait trop vite.

Les sanglots de la princesse se répercutaient contre le torse de Kino qui ne pouvait que la serrer contre lui, plus fermement encore. Ils n'avaient rien pu faire… Ils avaient eu beau lutter avec acharnement, Jef avait malgré tout encore gagné cette bataille.

Le Kasai se recula légèrement pour la voir entièrement dans son champ de vision. Elle posa sur lui un regard si perdu que cela le dévasta encore plus que ses larmes.

Peu assuré, il posa ses mains sur ses joues et chassa les perles salées qui ravageaient son visage.

« Je te jure que je ferai tout ce que je peux pour le ramener. »

Les mots sortirent avant qu'il ne puisse les retenir.

Stupide. Stupide, stupide, stupide.

Comment pouvait-il promettre quelque chose d'aussi impossible ?

Mais quand il vit la lueur d'espoir s'allumer dans les yeux de Maiya, il sut qu'il n'avait pas le choix.

« Tu me le promets ? » chuchota-t-elle, sa voix brisée.

Kino déglutit. Ses propres mains tremblaient en chassant ses larmes.

« Je te le promets. »

Un mensonge.

Probablement un mensonge.

Mais parfois, les mensonges sont tout ce qu'il nous reste pour continuer à avancer.

Ces mots, aussi futiles soient-ils, semblèrent l'apaiser un peu. Il eut l'étrange impression qu'elle se raccrochait à cette promesse idiote. Il frissonna en se rendant compte de ce qu'il venait de faire. S'ils échouaient, il perdrait tout. Il briserait la confiance qu'elle avait en lui…

Il eut la soudaine impression qu'une épée de Damoclès venait de s'installer au-dessus de sa tête et il fut, un instant, tenté d'y jeter un coup d'œil pour vérifier qu'elle ne s'y trouvait pas en chair et en os.

Kino soupira en se traitant mentalement d'idiot…

Pourquoi, diable, faire une promesse aussi stupide ?! Ils avaient que peu de chances de retrouver Hachiro vivant…

Avec la peur de ne plus jamais en avoir l'occasion, il se pencha vers elle, terrorisé à l'idée que ce soit la dernière fois. Que demain, tout s'écroule. Que sa promesse se brise. Que Maiya le regarde avec haine au lieu d'amour.

Mais ce soir, maintenant, dans cette chambre emplie de larmes et de désespoir, il pouvait au moins lui offrir ça.

Il l'embrassa véritablement pour la première fois.


REECRIT : 23/01/2026

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