The New Era
Sohalia flottait quelque part entre la vie et la mort, suspendue dans un espace sans forme ni substance où le temps lui-même semblait avoir perdu tout sens. Parfois, elle était sûre que des secondes s'écoulaient avec une lenteur insupportable, chaque instant s'étirant comme du miel épais coulant d'une cuillère, tandis que d'autres fois elle aurait juré que des années entières passaient dans le néant qui l'enveloppait comme un linceul, l'isolant du monde des vivants avec une douceur terrifiante.
Il n'y avait pas de lumière dans cet endroit qui n'en était pas vraiment un, pas de son qui pourrait l'ancrer à la réalité, pas de sensation qui pourrait lui rappeler qu'elle avait encore un corps quelque part, qui luttait pour respirer. Juste le vide absolu, et au milieu de ce néant, les flashs commencèrent à venir.
Le feu d'abord, partout du feu qui consumait tout sur son passage.
Une douleur lancinante se manifesta quelque part dans ce corps qu'elle ne sentait plus vraiment, impossible à localiser précisément tant elle semblait provenir de partout à la fois, comme si chaque cellule hurlait silencieusement son agonie.
Des ruines s'effondraient dans un fracas assourdissant, des pierres tombaient comme une pluie mortelle, et un cri déchirait l'air — le sien ? Celui de quelqu'un d'autre ?
Le froid arriva ensuite, remplaçant la chaleur du brasier par une morsure glaciale qui se répandait dans ses veines comme du venin, comme si son sang se transformait progressivement en glace.
Jef apparut alors dans les ténèbres, son visage tordu par un mélange complexe de rage, de douleur et de quelque chose qui ressemblait étrangement à du regret.
Sa voix résonna comme un écho lointain :
« Je t'aimais... »
Les mots flottèrent un instant dans le vide avant de se dissoudre dans le noir absolu.
Un son régulier émergea du néant.
Bip. Bip. Bip.
Comme venu d'un autre monde, d'une autre dimension où le temps existait encore et où les machines surveillaient patiemment les battements d'un cœur qui refusait obstinément de s'arrêter.
Des mains douces se posèrent dans ses cheveux avec une tendresse infinie, et une voix de femme se mit à fredonner quelque chose de familier, une mélodie qui remontait des profondeurs de sa mémoire.
La berceuse flottait dans l'air comme de la soie :
« Dors, mon trésor... dors... »
Sohalia essaya désespérément de s'accrocher à cette voix, à cette présence maternelle qui lui semblait si réelle qu'elle pouvait presque la sentir, mais c'était comme essayer de retenir de l'eau entre ses doigts — la voix se dissolvait progressivement, s'éloignant dans les ténèbres malgré tous ses efforts désespérés.
Un jardin se matérialisa soudainement devant ses yeux clos, éclatant de couleurs vives et impossibles. Des roses partout — rouges comme le sang, blanches comme la neige, roses comme l'aube.
Le parfum était si fort, si entêtant qu'elle pouvait presque le sentir malgré l'obscurité qui l'entourait de toutes parts.
Un rire d'enfant retentit alors, cristallin et joyeux, porteur d'une innocence que le monde n'avait pas encore eu le temps de corrompre.
« Attrape-moi si tu peux ! »
Une chaleur soudaine se répandit dans sa poitrine comme du miel chaud, presque brûlante dans son intensité, et elle reconnut immédiatement cette sensation familière.
Marco. Ses flammes bleues, protectrices et apaisantes.
Sa voix brisée par l'émotion résonna dans le vide :
« Ne meurs pas... »
Les images se bousculaient maintenant avec une urgence croissante, se mélangeant et se superposant dans un tourbillon chaotique où le passé et le présent fusionnaient en un kaléidoscope de souvenirs fragmentés.
Un homme apparut — grand, fort, le sourire aux lèvres.
Il la soulevait dans les airs en riant, et elle se sentait voler, légère comme une plume dans le vent.
« Ma petite lumière ! »
Cette voix grave et chaleureuse, elle la connaissait. Son père. C'était son père, Kazuo.
Puis une femme se matérialisa à côté de lui, blonde et magnifique, avec des yeux verts identiques aux siens, belle à couper le souffle.
Elle souriait avec une tendresse qui faisait mal tant elle était pure.
« Je t'aime, ma chérie. »
Eri. Maman. Le mot résonna dans son esprit comme un gong qui vibrait dans l'éternité.
Le vide qui l'emprisonnait se fissura légèrement sous l'assaut de ces souvenirs si anciens qu'elle les avait crus perdus à jamais, effacés par le traumatisme et les années qui avaient passé. Comme si ces images créaient des brèches fragiles dans l'obscurité, des portes vers un passé qu'elle avait oublié mais qui n'avait jamais vraiment disparu. À travers ces fissures tremblantes, d'autres souvenirs commencèrent à filtrer, plus clairs et plus détaillés, porteurs d'une vérité qu'elle n'était pas certaine de vouloir affronter.
Elle avait trois ans dans ce souvenir, peut-être quatre tout au plus, assise dans l'herbe tendre d'un jardin luxuriant qui s'étendait à perte de vue, un véritable paradis végétal où poussaient non seulement des roses aux mille parfums, mais aussi des pivoines délicates, des lys majestueux et des orchidées sauvages aux couleurs impossibles qui semblaient briller de leur propre lumière.
Sa mère était agenouillée à côté d'elle, ses mains fines enfoncées dans la terre riche et sombre qui sentait bon la vie et la croissance.
Sohalia la regardait avec cette fascination totale et absolue que seuls les enfants possèdent, cette capacité à se perdre complètement dans l'instant présent sans penser à hier ou à demain, vivant dans un éternel maintenant.
« Tu vois, ma chérie, » disait Eri de sa voix douce et mélodieuse qui avait le don d'apaiser n'importe quelle peur, « les plantes sont vivantes, exactement comme toi et moi. Elles ressentent le monde qui les entoure, perçoivent la lumière du soleil sur leurs feuilles, l'eau qui nourrit leurs racines. Elles respirent, grandissent, nous parlent si on sait vraiment écouter. »
Elle tendit une graine minuscule à Sohalia, la déposant délicatement dans sa petite paume ouverte avec la solennité d'un rituel sacré.
« Tiens-la dans ta main, ferme les yeux et pense très fort à quelque chose de beau, quelque chose qui te rend vraiment heureuse. »
La petite Sohalia obéit sans hésiter, serrant la graine dans son poing potelé tout en fronçant les sourcils dans un effort de concentration intense qui aurait été comique dans d'autres circonstances. Quelque chose de beau... Comme quoi exactement ? Maman qui souriait avec tant d'amour dans les yeux. Papa qui la faisait tourner dans les airs en riant. Le jardin qui sentait si bon au printemps. Les roses dont le parfum enivrant la suivait partout comme une bénédiction.
Une chaleur douce se répandit progressivement dans sa paume, comme si la graine répondait à ses pensées et à ses émotions. Un picotement familier suivit, ce frémissement magique qui accompagnait toujours l'éveil de son pouvoir naissant.
« Ouvre les yeux maintenant, mon trésor. »
Sohalia regarda sa main avec des yeux écarquillés de surprise et d'émerveillement pur. La graine avait germé entre ses doigts, donnant naissance à une petite pousse verte qui émergeait délicatement, parfaite dans sa simplicité fragile comme un miracle miniature.
Eri souriait, et ses yeux brillaient de cette fierté maternelle mêlée d'un amour si profond qu'il en devenait presque tangible, comme une présence physique entre elles.
« Tu vois ? Tu as le don, toi aussi, exactement comme moi. Tu es une Shizen, Sohalia, et ce nom porte en lui une responsabilité mais aussi une promesse. Un jour, tu feras des choses merveilleuses avec ce pouvoir que tu portes en toi. Des choses qui changeront peut-être même le monde. »
« Comme toi, maman ? » La petite voix pleine d'espoir et d'admiration résonna dans le jardin paisible.
« Mieux que moi, ma chérie. Beaucoup mieux. Tu seras plus forte, plus sage, plus courageuse. Tu accompliras tout ce que je n'ai pas pu faire, tout ce dont j'ai rêvé sans jamais y parvenir. »
Le souvenir se dissipa comme de la fumée emportée par un vent invisible, les contours devenant flous et indistincts avant de disparaître complètement dans le néant. Mais immédiatement, sans lui laisser le temps de reprendre son souffle ou de traiter ce qu'elle venait de voir, un autre souvenir prit sa place avec la même intensité vivide.
C'était le soir cette fois, et le soleil se couchait lentement à l'horizon, peignant le ciel de teintes roses et dorées qui donnaient au jardin des airs de conte de fées, transformant chaque feuille, chaque pétale en quelque chose de magique et d'irréel. Toute la famille était réunie dans ce paradis végétal — pas seulement Eri et Kazuo, mais aussi d'autres personnes dont les visages restaient flous et indistincts dans la mémoire de Sohalia, comme des silhouettes dans un rêve. Des amis. De la famille étendue. Des gens qui riaient facilement et s'aimaient sans condition.
Une grande table avait été dressée sous la pergola qui croulait sous le poids des glycines mauves dont les grappes parfumées pendaient comme des rideaux de soie. Elle était couverte de plats délicieux dont les odeurs se mêlaient harmonieusement — de la viande grillée qui fumait encore avec des herbes aromatiques, des légumes frais cueillis le jour même dans le jardin, des fruits juteux qui brillaient comme des joyaux sous la lumière dorée du crépuscule.
Sohalia était assise sur les genoux de son père, picorant distraitement dans son assiette tout en écoutant les conversations des adultes qui flottaient autour d'elle comme une mélodie apaisante dont elle ne comprenait pas vraiment les paroles mais qu'elle trouvait réconfortante. Kazuo lui caressait doucement les cheveux de sa main libre tout en discutant et riant avec les autres, son autre bras formant un cercle protecteur et sécurisant autour de sa petite fille.
« Elle grandit si vite, » disait quelqu'un avec cette pointe de mélancolie que les adultes ont toujours quand ils parlent du temps qui passe et de l'enfance qui s'envole.
« Trop vite à mon goût, » répondait Eri en souriant, bien que ses yeux trahissaient une tristesse douce et résignée. « Bientôt elle ne voudra plus de nos câlins, elle sera trop grande pour ça, trop occupée par ses propres aventures. »
« Jamais ! » avait protesté Sohalia avec la véhémence absolue et sans nuance de l'enfance, cette certitude inébranlable que rien ne changerait jamais, faisant éclater de rire toute l'assemblée avec sa conviction touchante.
Kuro, leur gros chien noir au pelage luisant, dormait paisiblement sous la table, ronflant doucement avec contentement, complètement indifférent à l'agitation joyeuse au-dessus de lui.
Tout était parfait dans ce moment suspendu hors du temps comme une bulle de savon irisée. Paisible. Normal. Précieux. Une famille qui dînait ensemble sous les étoiles naissantes qui commençaient à percer le velours du ciel, qui riait de bon cœur, qui s'aimait sans condition ni arrière-pensée, sans savoir que ces moments étaient comptés. Kazuo se pencha pour embrasser tendrement le sommet de la tête de Sohalia, murmurant avec une affection infinie qui faisait vibrer chaque syllabe :
« Ma petite lumière. »
Eri les regardait tous les deux avec des yeux brillants d'un amour si pur qu'il en devenait presque douloureux, et elle murmura à son tour d'une voix chargée d'émotion :
« Mes deux trésors les plus précieux. »
C'était le bonheur simple et ordinaire, celui qu'on ne remarque jamais vraiment sur le moment parce qu'on pense naïvement qu'il durera toujours, qu'il sera toujours là demain et après-demain, qu'il est aussi permanent et indestructible que les montagnes. Le bonheur d'une famille aimante réunie pour un repas d'été sous un ciel de crépuscule. Le bonheur qui, malheureusement, ne durerait pas, qui se briserait bientôt en mille morceaux impossibles à recoller.
Les souvenirs heureux s'estompèrent progressivement, leurs couleurs vives se ternissant et pâlissant avant de disparaître complètement comme une aquarelle sous la pluie.
Puis, très lentement, presque imperceptiblement au début comme une aube qui point à peine, elle commença à percevoir autre chose que les souvenirs et l'obscurité oppressante.
Des sons étouffés et lointains, comme s'ils venaient de très loin, de l'autre côté d'un mur épais qui la séparait encore du monde des vivants et de la réalité tangible.
Des voix. Des gens qui parlaient quelque part dans un lieu qu'elle ne pouvait pas encore identifier.
« ...depuis sept jours... »
« ...ne peux pas la laisser... »
Qui parlait ? Elle ne reconnaissait pas... Non, attendez. Si. Elle connaissait cette voix grave et légèrement rauque. Marco. C'était Marco qui parlait quelque part près d'elle. Marco était là, dans le monde réel.
Ce qui voulait dire... ce qui voulait dire qu'elle était vivante malgré tout. Blessée gravement sans doute. Brisée probablement. Peut-être à moitié morte. Mais vivante quand même, son cœur battait encore quelque part dans ce corps qu'elle ne sentait plus.
Sohalia essaya de toutes ses forces de se concentrer sur les voix avec toute la force de volonté qu'il lui restait dans son état affaibli, essayant désespérément de s'accrocher à elles comme à des ancres de salut qui pourraient la tirer hors de l'obscurité où elle flottait.
C'était si difficile, presque impossible. Comme essayer de nager à contre-courant dans un océan de mélasse épaisse et collante, chaque mouvement demandant un effort surhumain qui l'épuisait davantage.
Mais elle était une Shizen. Les Shizen ne renonçaient jamais, même face à l'impossible, même quand tout semblait perdu. C'était dans leur nature profonde de se battre jusqu'au bout.
Lentement — si lentement que c'était presque imperceptible, un millimètre à la fois, comme une tortue qui traverse un désert — elle commença à remonter vers la surface lointaine. Vers la lumière qui brillait faiblement au-dessus d'elle. Vers la vie qui l'attendait patiemment, avec toutes ses douleurs promises et toutes ses possibilités encore ouvertes.
Les sons arrivèrent en premier, comme ils le font toujours lors d'un réveil progressif depuis les profondeurs de l'inconscience. Étouffés d'abord, flous et indistincts, comme si elle les entendait à travers plusieurs mètres d'eau trouble et épaisse, des voix qui formaient une bouillie incompréhensible de syllabes sans sens qui se chevauchaient et se confondaient. Puis, avec une lenteur qui aurait été frustrante si elle avait eu l'énergie de ressentir de la frustration, ils devinrent progressivement plus clairs et distincts, les mots commençant à se détacher les uns des autres comme des îles émergeant de la brume, formant des phrases qu'elle pouvait presque comprendre si elle se concentrait assez fort.
« Marco. »
Cette voix ferme et légèrement exaspérée, elle la connaissait bien maintenant. Izo. C'était Izo qui parlait, sa voix reconnaissable entre mille par son mélange unique d'affection et d'irritation.
« Mmh. »
La réponse de Marco était à peine un grognement inintelligible et épuisé, le son de quelqu'un qui est si fatigué qu'il ne peut même plus former de mots cohérents, mais qui refuse obstinément d'admettre sa faiblesse.
« Depuis combien de temps exactement es-tu assis là sans bouger d'un seul centimètre ? »
La voix d'Izo portait maintenant une note d'inquiétude sincère sous l'irritation apparente et le ton faussement léger.
Un silence s'installa alors, lourd et pesant, chargé de fatigue accumulée et de désespoir à peine contenu. Puis, après ce qui sembla une éternité :
« Je ne sais pas, yoi. »
Marco semblait trop épuisé même pour s'en soucier ou pour calculer, comme si le temps lui-même avait perdu toute signification dans cette attente interminable.
« Exactement le problème. »
Des pas résonnèrent sur le plancher de bois, le craquement familier et rassurant sous des chaussures soigneusement entretenues.
Sohalia voulut désespérément ouvrir les yeux pour voir ce qui se passait dans cette pièce où elle flottait entre deux mondes, pour leur faire savoir qu'elle était là, qu'elle les entendait, qu'elle essayait de revenir vers eux de toutes ses forces. Mais ses paupières étaient trop lourdes, incroyablement lourdes, comme si quelqu'un avait posé des poids de plomb dessus pendant son sommeil. Chaque tentative de les soulever échouait lamentablement et presque immédiatement, la laissant frustrée et prisonnière impuissante de son propre corps qui refusait de lui obéir.
« Regarde-toi, Marco. »
La voix d'Izo était plus douce maintenant, presque tendre dans son exaspération fraternelle.
« Tu ne t'es pas lavé depuis des jours, tu sens la sueur et l'inquiétude. Tu ne manges presque rien — Yori m'a dit que tu refuses systématiquement les trois quarts des plateaux qu'on t'apporte avec obstination. Tu ne dors que quand tu t'évanouis littéralement d'épuisement total sur cette foutue chaise inconfortable qui va te briser le dos si tu continues comme ça. »
« Elle pourrait se réveiller à n'importe quel moment, yoi. »
Les mots de Marco étaient simples et directs mais chargés d'une peur palpable qui transparaissait dans chaque syllabe.
« À n'importe quelle seconde. Et si je ne suis pas là quand ça arrive, si elle ouvre les yeux et que je ne suis pas là pour la voir... »
« Et tu veux qu'elle te voie dans cet état quand elle ouvrira enfin les yeux ? »
La voix d'Izo se fit plus dure maintenant, presque tranchante, utilisant la seule arme qui pourrait faire réagir Marco.
« Tu veux vraiment que la première chose qu'elle voit en revenant à elle soit un homme qui s'est complètement détruit en l'attendant ? Un homme qui a l'air d'avoir été traîné derrière un navire pendant une semaine entière ? Ça va lui faire quoi exactement, à ton avis, de se réveiller et de voir ça ? »
Le silence qui suivit était pesant et inconfortable, chargé de vérités difficiles à accepter mais impossibles à ignorer plus longtemps.
Sohalia sentit quelque chose bouger tout près d'elle, une présence chaude et familière qu'elle reconnaissait instinctivement. Marco probablement, changeant de position sur sa chaise après être resté immobile beaucoup trop longtemps, ses muscles protestants contre l'immobilité prolongée. Elle voulait désespérément lui parler, lui dire qu'elle allait bien, qu'il pouvait partir se reposer sans culpabilité, qu'elle ne lui en voudrait pas. Mais les mots restaient coincés quelque part très loin dans sa gorge, complètement inaccessibles malgré tous ses efforts.
« Izo... »
La voix de Marco était celle d'un homme vaincu et épuisé, trop fatigué pour continuer à se battre contre quelqu'un qui avait raison.
« Non. Écoute-moi pour une fois dans ta vie têtue de phénix obstiné. »
Le bruit caractéristique d'une chaise qu'on tire résonna clairement dans la pièce.
« Je reste ici avec elle, à cette place exacte. Je ne bouge pas d'un centimètre, je te le jure sur mon honneur. S'il y a le moindre changement dans son état — le moindre battement de cil, le moindre frémissement de ses doigts, la moindre modification de son rythme respiratoire — je t'appelle immédiatement avec le den-den mushi que je garderai dans ma main en permanence. Tu pourras être là en trente secondes maximum avec ton pouvoir de phénix stupidement pratique et cette capacité à voler que tu utilises toujours pour nous narguer. »
Un autre silence s'installa, plus long cette fois, chargé d'hésitation et de conflit interne alors que Marco pesait ses options limitées.
Puis Marco céda finalement, d'une voix résignée et si faible qu'elle était à peine audible :
« Une heure. »
Il semblait négocier les termes de sa propre reddition comme un général vaincu.
« Quoi ? »
Izo sembla surpris que Marco accepte aussi facilement, s'attendant probablement à devoir se battre davantage.
« Juste une heure, yoi. Pas une minute de plus. »
Marco posait ses conditions avec fermeté malgré son épuisement évident.
« Prends ton temps, vraiment. »
La voix d'Izo était maintenant pleine de soulagement sincère et d'affection fraternelle.
« Deux heures si tu en as besoin pour te reposer correctement. Trois même, si tu veux vraiment dormir un peu et manger quelque chose de chaud et de substantiel. Elle a besoin que tu sois fort et en bonne santé quand elle va se réveiller, pas que tu t'effondres pathétiquement deux minutes après son réveil parce que tu ne t'es pas occupé de toi-même pendant des jours et des jours. »
Le craquement distinctif de la chaise quand Marco se leva finalement résonna comme une petite victoire durement gagnée. Des pas hésitèrent d'abord, s'arrêtèrent, repartirent lentement, puis s'arrêtèrent à nouveau près de ce qui devait être la porte, comme si Marco luttait encore contre lui-même et son besoin désespéré de rester.
« Si elle... si jamais elle... »
Marco ne pouvait même pas finir sa phrase, la peur étranglant sa voix et rendant les mots impossibles à prononcer.
« Je t'appelle sans hésiter. »
La promesse d'Izo était ferme et absolue, sans aucune ambiguïté possible.
« Tu as ma parole d'honneur la plus sacrée. »
D'autres pas suivirent, qui s'éloignaient avec une lenteur douloureuse, comme si chaque pas loin de Sohalia demandait un effort surhumain et déchirait quelque chose en Marco. Ils s'arrêtèrent une dernière fois près de la porte, et Sohalia pouvait presque sentir Marco lutter avec lui-même, déchiré entre son besoin de rester et la logique implacable des arguments d'Izo.
« Izo... merci, yoi. »
Deux mots simples mais chargés de toute la gratitude profonde que Marco ne savait pas exprimer autrement, n'ayant jamais été doué pour verbaliser ses émotions.
« C'est ça. Maintenant dégage avant que je te traîne personnellement de force sous une douche et que je te force à manger un repas complet en te tenant la tête si nécessaire. »
Mais il y avait de l'affection évidente dans la menace, tempérant les mots durs.
Un rire faible et épuisé mais néanmoins réel. Puis la porte qui s'ouvrait avec son grincement familier et se refermait doucement, presque respectueusement, laissant derrière elle un silence nouveau.
Sohalia essaya de nouveau d'ouvrir les yeux avec toute la détermination qu'elle pouvait rassembler, mettant absolument toute sa volonté dans cet effort simple qui semblait pourtant herculéen et insurmontable. Ses paupières frémirent très légèrement cette fois, un mouvement minuscule et presque imperceptible mais néanmoins un progrès. Quelque chose en elle se réjouissait de cette petite victoire qui prouvait qu'elle n'était pas complètement impuissante.
Puis elle entendit Izo bouger avec des gestes mesurés, le bruit caractéristique de tissu contre tissu quand il s'installa confortablement dans la chaise que Marco venait de quitter et qui devait être encore chaude de sa présence prolongée. Un soupir long et las s'échappa de lui, portant tout le poids de jours d'inquiétude et de veille anxieuse.
Puis sa voix s'éleva dans le silence de l'infirmerie, à peine plus qu'un murmure doux et confidentiel, comme s'il se parlait à lui-même ou parlait à quelqu'un qu'il savait ne pas pouvoir répondre mais à qui il voulait parler quand même :
« Tu sais, Sohalia... »
Il lui parlait donc, vraiment. Il savait parfaitement qu'elle ne pouvait pas répondre, qu'elle était coincée quelque part dans les limbes entre le sommeil et l'éveil, entre la vie et quelque chose qui ressemblait trop à la mort. Mais il lui parlait quand même avec tendresse, comme si le simple fait de prononcer ces mots pouvait la ramener vers eux par la force de sa volonté.
« Marco est complètement fou de toi, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué dans ta brillante perspicacité habituelle. »
Un rire doux et affectueux ponctua la phrase, léger malgré la gravité de la situation.
« Il a refusé catégoriquement de partir pendant huit jours complets et interminables. Huit jours où on a pensé... on ne sait pas si tu vas jamais... »
Sa voix s'étrangla légèrement sur les mots qu'il ne pouvait toujours pas prononcer complètement, même maintenant qu'elle montrait des signes de réveil.
« On devait littéralement le forcer à manger, le menacer et parfois presque le supplier. Yori a menacé de l'attacher à un lit d'hôpital s'il ne cessait pas d'être aussi têtu et obstiné. Père est venu trois fois en personne essayer de le raisonner avec sa sagesse et son autorité. Ace ne dort presque plus, il passe ses nuits à errer sur le pont comme un fantôme tourmenté. Haruta pleure en cachette quand il pense que personne ne regarde ou ne fait attention, mais on le sait tous et ça nous brise le cœur. »*
Un bruit de tissu — Izo qui rajustait quelque chose avec soin, probablement les draps qui couvraient Sohalia, les lissant avec une attention presque maternelle.
« Alors... tu pourrais peut-être te réveiller maintenant, d'accord ? »
La question était douce mais chargée d'une supplication à peine voilée qui perçait à travers le ton léger.
« On a tous besoin de toi ici, vraiment tous. Mais surtout... surtout ce crétin de phénix qui t'aime comme un fou furieux. »
Un silence chargé d'émotion brute s'installa alors, lourd de tout ce qu'Izo ne pouvait pas dire à voix haute, de toute l'inquiétude accumulée pendant ces huit jours interminables.
« Réveille-toi, Lia. S'il te plaît. »
Le surnom sortit naturellement de ses lèvres, chargé d'affection profonde et de désespoir contenu.
« On a tous besoin de toi. Le monde a besoin de toi pour ce que tu dois encore accomplir. Mais surtout, lui a besoin de toi plus que tout. »
Quelque chose remua profondément en elle à l'écoute de ce nom prononcé avec tant d'affection, un désir puissant et presque douloureux de répondre, de crier "Je suis là, je vous entends, je reviens, attendez-moi encore un peu."
Elle se concentra de toutes ses forces restantes, rassemblant chaque once de volonté qu'il lui restait dans son état affaibli et vulnérable. Bouger. N'importe quoi. Un doigt. Une main. N'importe quel signe même minuscule qui pourrait leur montrer qu'elle était toujours là, qu'elle se battait pour revenir vers eux avec toute la détermination dont elle était capable.
Son index droit tressaillit faiblement. Un mouvement minime, à peine visible même pour quelqu'un qui regardait attentivement. Mais Izo le vit malgré tout, ses yeux exercés captant ce frémissement presque imperceptible. Elle l'entendit retenir son souffle brusquement, le son aigu et surpris de quelqu'un qui vient d'apercevoir un miracle qu'il n'osait plus espérer.
« Sohalia ? »
Sa voix tremblait maintenant d'espoir et d'incrédulité mêlés, n'osant pas vraiment y croire.
Elle essaya encore, mobilisant toute sa concentration dans cet effort qui lui semblait demander plus d'énergie qu'elle n'en possédait. L'index bougea à nouveau, plus distinctement cette fois, le mouvement plus clair et moins ambigu. Puis le majeur suivit le mouvement avec la même détermination têtue.
« Tu m'entends ? Tu es vraiment là ? »
L'excitation dans la voix d'Izo était maintenant palpable et évidente, vibrant dans chaque mot.
Oui. OUI. Elle voulait hurler avec toute la force de ses poumons, crier, pleurer de frustration et de soulagement. Mais sa gorge ne fonctionnait pas encore, complètement sèche et inutilisable. Rien ne fonctionnait correctement à part ces foutus doigts qui bougeaient avec une lenteur désespérante mais qui bougeaient quand même, prouvant qu'elle était encore là.
Elle essaya d'ouvrir les yeux à nouveau, se concentrant sur cette tâche apparemment simple avec une intensité qu'elle n'avait jamais connue auparavant. Cette fois, ses paupières répondirent enfin à sa volonté pressante, obéissant à son ordre mental avec une lenteur frustrante. Elles se soulevèrent légèrement, juste assez pour qu'un rai de lumière pénètre et explose dans sa rétine sensibilisée.
Trop lumineux. Beaucoup trop lumineux après si longtemps dans l'obscurité totale. Douloureux même, comme des aiguilles enfoncées directement dans ses yeux. Elle cligna instinctivement, ses paupières se refermant automatiquement pour la protéger de cette agression lumineuse.
« Bon sang... »
La voix d'Izo tremblait maintenant franchement, l'émotion brute perçant à travers son habituelle maîtrise de soi.
« Attends. Ne bouge pas trop vite. Enfin, si, bouge, continue à bouger. Mais attends aussi. Merde, je ne sais même plus ce que je dis. »
Des bruits précipités résonnèrent alors. Izo qui se levait dans un mouvement brusque et maladroit, la chaise raclant bruyamment le sol. Qui cherchait quelque chose avec une urgence palpable qui faisait trembler ses gestes habituellement si contrôlés.
Un clic familier et rassurant. Le son caractéristique d'un den-den mushi qu'on active en catastrophe, le petit escargot téléphonique se réveillant de son sommeil.
« Yori ? C'est Izo. Viens à l'infirmerie. TOUT DE SUITE. »
L'urgence dans sa voix était impossible à ignorer, chaque mot chargé d'une émotion qu'il ne cherchait même plus à dissimuler.
Une pause pendant laquelle Sohalia imagina Yori de l'autre côté demandant ce qui se passait, probablement inquiet et confus par le ton alarmé d'Izo.
« Elle bouge. Ses doigts bougent vraiment. Ses yeux aussi. Elle essaie d'ouvrir les yeux. Elle... je pense qu'elle se réveille. Non, j'en suis sûr maintenant. ELLE SE RÉVEILLE VRAIMENT. »
Le den-den mushi qu'on raccroche avec un claquement sec et définitif.
Puis Izo était de retour près d'elle en quelques enjambées rapides, et elle pouvait sentir sa présence anxieuse et protectrice tout près, comme une aura chaleureuse.
« Tu entends ça, Lia ? Yori arrive maintenant, il va être là dans quelques minutes. Le médecin va venir t'examiner et s'assurer que tout va bien. Tu vas aller bien, je te le promets. Tout va bien se passer maintenant. Juste... juste tiens encore un peu, d'accord ? Quelques minutes seulement. Tu peux faire ça pour nous. Je sais que tu peux. »
Sohalia essaya de parler, mobilisant toutes ses forces restantes pour forcer ses lèvres à bouger, à former des mots cohérents. Elles tremblèrent légèrement sous l'effort, s'entrouvrirent avec difficulté. Mais aucun son ne sortit de sa gorge douloureuse. Sa gorge était trop sèche, comme du papier de verre râpeux, chaque tentative de déglutir se soldant par un échec douloureux qui lui donnait l'impression d'avaler des tessons de verre.
Mais elle pouvait ouvrir les yeux maintenant, même si c'était difficile. C'était déjà quelque chose, un progrès tangible. Lentement — si lentement que cela semblait prendre une éternité interminable — elle força ses paupières récalcitrantes à se soulever malgré leur poids impossible, comme si elles étaient faites de plomb.
La lumière explosa à nouveau dans sa vision avec une violence qui lui coupa le souffle. Aveuglante. Presque douloureuse dans son intensité après si longtemps passé dans l'obscurité protectrice du coma. Elle cligna plusieurs fois de suite avec difficulté, attendant patiemment et avec une détermination têtue que sa vision s'ajuste progressivement, que les formes floues deviennent plus nettes et identifiables.
Des formes indistinctes d'abord, juste des taches de couleur sans définition claire qui dansaient devant ses yeux. Puis, petit à petit avec une lenteur frustrante, de plus en plus nettes et reconnaissables. Le plafond blanc familier avec ses poutres en bois sombre qui le traversaient comme des veines. Ces poutres qu'elle avait contemplées tant de fois auparavant lors de précédentes blessures.
L'infirmerie du Moby Dick. Elle reconnaissait immédiatement cet endroit rassurant et familier. Elle était sur le navire, en sécurité avec sa famille choisie.
Sa tête tourna légèrement avec un effort considérable — un mouvement qui lui arracha une grimace de douleur intense que même Izo remarqua immédiatement — et elle vit finalement son sauveur patient.
Izo était penché au-dessus d'elle avec sollicitude, les yeux brillant d'un mélange complexe d'inquiétude résiduelle et de soulagement intense qui transformait son visage habituellement composé. Un immense sourire étirait ses lèvres, transformant complètement son expression habituelle en quelque chose de lumineux et joyeux.
« Salut, » dit-il d'une voix douce et chargée d'émotion qu'il ne cherchait pas à dissimuler. « Content de te revoir parmi nous, Lia. Tu nous as vraiment manqué pendant ces huit jours interminables. »
Sohalia essaya de sourire en retour, mobilisant les muscles de son visage qui semblaient avoir complètement oublié comment faire après si longtemps d'immobilité. Ses lèvres tremblèrent avec l'effort considérable. Puis elles formèrent finalement quelque chose qui ressemblait vaguement à un sourire, même si c'était plutôt une grimace douloureuse qui témoignait de son état précaire.
Elle voulut parler, dire quelque chose, n'importe quoi qui pourrait exprimer sa gratitude ou son soulagement. Le remercier pour sa présence constante. Demander où était Marco. Demander combien de temps elle avait dormi exactement. Mais tout ce qui sortit de sa gorge douloureuse fut un son rauque et à peine audible, comme du papier froissé ou des feuilles mortes :
« M... »
Izo comprit immédiatement avec sa perspicacité habituelle, lisant sur ses lèvres tremblantes ce qu'elle essayait désespérément de dire.
« Marco ? »
Ses yeux s'adoucirent encore plus, s'il était possible, remplis d'une compréhension et d'une tendresse fraternelle.
« Je l'ai appelé aussi juste avant Yori. Il arrive. Il va être là dans quelques minutes à peine. »
Elle hocha faiblement la tête en signe de compréhension et de soulagement, même si ce petit mouvement apparemment anodin lui donna l'impression atroce que quelqu'un enfonçait un couteau chauffé à blanc dans son crâne déjà douloureux. La douleur explosa derrière ses yeux, mais elle serra les dents et endura stoïquement.
Mais elle était réveillée malgré tout. Consciente contre toute attente. Vivante alors qu'elle aurait dû être morte.
La porte s'ouvrit alors à la volée avec un fracas qui fit légèrement sursauter Sohalia dans son état vulnérable. Yori entra en trombe, visiblement essoufflé d'avoir couru depuis son bureau ou sa cabine, une mallette médicale serrée fermement dans sa main droite, ses vêtements légèrement en désordre comme s'il s'était habillé en catastrophe sans prendre le temps de vérifier son apparence.
Il s'arrêta net en franchissant le seuil de la porte, comme frappé par la foudre ou paralysé par ce qu'il voyait. Ses yeux exercés de médecin se fixèrent immédiatement sur Sohalia. Sur ses yeux ouverts qui clignaient faiblement. Sur sa conscience évidente malgré sa faiblesse visible.
« Par Davy Jones... »
Le murmure sortit de lui comme une prière involontaire, chargé d'un soulagement et d'une incrédulité qu'il ne cherchait pas à cacher.
Il traversa la pièce en trois enjambées rapides et décidées, posa sa mallette sur la table de nuit avec un bruit sec, en sortit immédiatement une petite lampe de poche qu'il garda à portée de main pour l'examen imminent.
« Sohalia. Tu m'entends clairement ? »
Sa voix était devenue immédiatement professionnelle et concentrée, le médecin expérimenté prenant le dessus sur l'homme soulagé, compartimentant ses émotions pour faire son travail.
Elle hocha à nouveau la tête avec difficulté, un mouvement minuscule mais visible et délibéré qui arracha une nouvelle grimace à son visage pâle.
« Bien. Très bien même. »
Il se pencha plus près, étudiant son visage avec une attention méticuleuse de professionnel.
« Ne bouge pas trop pour l'instant, c'est important. Je vais t'examiner rapidement pour évaluer ton état. »
Il alluma la petite lampe de poche, la dirigea vers ses yeux avec précaution et professionnalisme.
« Suis la lumière avec tes yeux seulement. Ne tourne pas la tête, c'est très important pour éviter d'aggraver tes blessures. Juste les yeux, d'accord ? »
Sohalia obéit du mieux qu'elle put malgré la douleur lancinante qui pulsait dans son crâne à chaque mouvement. Gauche avec effort. Droite en grimaçant. Haut douloureusement. Bas péniblement. Chaque mouvement oculaire était un effort qui demandait toute sa concentration, mais elle le fit quand même avec détermination.
« Pupilles réactives et symétriques. Excellent signe de bon fonctionnement neurologique. »
Yori éteignit la lampe avec satisfaction visible, la rangea rapidement dans sa poche.
« Maintenant, essaie de serrer ma main si tu le peux. La droite d'abord, doucement, sans forcer. »
Il tendit sa main ouverte et patiente. Sohalia leva la sienne avec une difficulté visible — son bras lui semblait peser une tonne, comme s'il était fait de plomb liquide — et attrapa les doigts de Yori avec un effort qui lui coûta plus d'énergie qu'elle ne l'aurait cru.
Serra. Faiblement, certes, sa force ayant été considérablement diminuée par les jours d'immobilité. Mais serra quand même, prouvant que les connexions neuromusculaires fonctionnaient encore.
« Bien. Très bien même pour quelqu'un qui sort d'un coma de huit jours. »
Il sourit légèrement, encourageant.
« Force réduite mais présente et cohérente. C'est normal après une immobilité aussi prolongée. Maintenant la gauche si tu peux. Très doucement, sans te presser. »
Sohalia essaya de lever son bras gauche, mobilisant toute sa volonté restante.
Douleur.
Immédiate. Intense. Fulgurante et déchirante. Comme si quelqu'un enfonçait des tessons de verre acéré dans son bras et les tordait sadiquement avec malveillance.
Elle grimaça violemment, laissa immédiatement retomber son bras qui était immobilisé dans une attelle rigide et imposante qu'elle n'avait pas remarquée auparavant dans son état confus.
« Aïe... »
Le mot sortit à peine de sa gorge torturée, rauque et cassé comme du verre brisé qu'on piétine.
« Je sais. Je sais que ça fait mal et je suis désolé. »
La voix de Yori était compatissante et professionnelle à la fois.
« Ton bras est fracturé, une fracture ouverte qui a nécessité une intervention chirurgicale d'urgence. »*
Il vérifia l'attelle avec des gestes experts et méticuleux, s'assurant qu'elle était correctement positionnée.
« On va y aller très doucement avec celui-là pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Pas de mouvements brusques. »
Il continua son examen avec méthode et précision professionnelle, ne laissant rien au hasard. Posant des questions simples mais cruciales pour tester sa mémoire et ses fonctions cognitives supérieures.
« Comment tu t'appelles ? »
« So...halia... »
Chaque mot était un effort monumental qui lui brûlait la gorge, comme si parler demandait plus d'énergie qu'elle n'en possédait.
« Bien. Où es-tu en ce moment ? »
« Mo...by Dick... »
Les mots sortaient lentement, péniblement, comme extraits de force.
« Parfait. Tu te souviens de ce qui s'est passé ? De ce qui t'a amenée ici dans cet état ? »
Un flash immédiat et brutal s'imposa à elle sans prévenir. Jef et son visage tordu par la folie et le regret. Les ruines d'Ohara qui s'effondraient dans un fracas apocalyptique qui résonnait encore dans ses oreilles.
Elle ferma brièvement les yeux, submergée par les images violentes qui déferlaient.
« Jef... les ruines... tombées... »
Les mots sortirent hachés, brisés, chargés de trauma.
« D'accord. C'est bien. Très bien même. Ta mémoire récente semble intacte, ce qui est excellent signe. »
Yori sembla soulagé par cette réponse cohérente.
Il vérifia ensuite le pansement épais sur sa tête avec une attention particulière quasi obsessionnelle, touchant délicatement la zone sensible où il avait dû faire la trépanation d'urgence pour sauver sa vie quand la pression intracrânienne menaçait de la tuer en écrasant son cerveau.
Puis ses côtes bandées, comprimées par des bandes serrées qui limitaient douloureusement sa respiration. Son abdomen où la cicatrice de l'opération d'urgence tirait encore douloureusement sous les points de suture qui maintenaient les chairs ensemble. Son dos et ses jambes couverts de multiples bandages qui cachaient des lacérations profondes qui avaient nécessité des dizaines de points.
À chaque fois qu'il touchait même délicatement une zone blessée, Sohalia grimaçait de douleur mais ne se plaignait pas vocalement, serrant les dents et endurant stoïquement avec cette fierté têtue qui la caractérisait.
Finalement, après ce qui sembla une éternité d'examens minutieux, Yori se redressa lentement avec un soupir long et profond qui semblait venir du plus profond de son être.
« Tu as une chance insolente, Sohalia. Une chance qui défie absolument toute logique médicale que je connais. »
Il rangea méthodiquement ses instruments dans sa mallette avec des gestes précis.
« Le traumatisme crânien massif que tu as subi aurait pu facilement te laisser des séquelles neurologiques permanentes et dévastatrices — paralysie partielle ou complète, perte de mémoire à long terme, déficits cognitifs sévères qui t'auraient changée complètement. Les côtes cassées auraient pu perforer un poumon et te noyer lentement dans ton propre sang sans qu'on puisse rien faire. L'hémorragie interne massive aurait pu te tuer en quelques minutes seulement avant même qu'on ne puisse t'opérer. »
Il s'arrêta, la regarda droit dans les yeux avec une intensité inhabituelle et émouvante.
« Mais tu es vivante malgré tout. Consciente contre toute attente. Et tu vas guérir, même si ça va prendre beaucoup de temps. Beaucoup. Tu vas avoir mal pendant des semaines, peut-être des mois. Beaucoup. Mais tu vas t'en sortir. J'en suis absolument certain maintenant. Tu es trop têtue pour nous quitter. »
Sohalia hocha faiblement la tête, reconnaissante malgré la douleur omniprésente qui pulsait dans chaque partie de son corps brisé.
Puis elle murmura d'une voix à peine audible, utilisant ses dernières forces :
« Mar...co... »
Izo et Yori échangèrent un regard entendu, presque complice, qui en disait long sur ce qu'ils savaient tous les deux.
« Il arrive, » assura Izo d'un ton apaisant et certain. « Je l'ai appelé il y a quelques minutes déjà. Il doit être en train de courir dans les couloirs en ce moment même. »
Mais il n'eut pas le temps de finir complètement sa phrase rassurante.
La porte s'ouvrit à nouveau avec une urgence palpable, presque arrachée de ses gonds.
Marco se tenait là dans l'encadrement, comme une apparition ou un miracle. Cheveux encore humides de la douche qu'Izo l'avait forcé à prendre, gouttant légèrement sur ses épaules larges. Chemise propre enfilée à la hâte et avec précipitation, même pas complètement boutonnée, révélant une partie de son torse musclé. Les manches roulées n'importe comment dans sa hâte.
Il fixa Sohalia avec une intensité qui aurait pu faire fondre de l'acier trempé.
Elle fixa Marco en retour, incapable de détacher son regard de lui malgré son épuisement.
Le monde entier s'arrêta de tourner autour d'eux.
« Lia... »
Le murmure de Marco était à peine audible, presque inexistant, comme s'il avait peur que prononcer son nom trop fort pourrait briser ce moment fragile et faire disparaître cette vision impossible.
Il ne bougea pas pendant ce qui sembla une éternité suspendue, figé dans l'encadrement de la porte. Comme s'il avait peur que le moindre mouvement brusque ferait disparaître Sohalia dans un nuage de fumée, que tout ça n'était qu'un rêve cruel de plus parmi tant d'autres qu'il avait eus pendant ces huit jours d'attente insupportable.
Puis Izo brisa délibérément le silence avec un ton parfaitement désinvolte et léger qui contrastait violemment avec la charge émotionnelle du moment :
« Ah, te voilà enfin. »
Il leva les yeux de ses ongles qu'il examinait avec un intérêt manifestement feint et exagéré.
« Tu vois ? Tu avais juste besoin d'aller prendre une douche pour qu'elle se réveille miraculeusement. J'aurais dû te forcer il y a une semaine entière. Ça nous aurait évité bien des soucis et des nuits blanches inutiles. »
Marco ne l'écoutait même pas, complètement sourd à tout ce qui n'était pas Sohalia. Il traversa la pièce en trois enjambées rapides et puissantes, ses jambes bougeant d'elles-mêmes comme si elles obéissaient à un instinct plus profond que la raison, comme si une force magnétique irrésistible le tirait vers elle sans qu'il puisse y résister.
Il s'agenouilla près du lit avec une précipitation qui ne lui ressemblait pas, tombant presque à genoux. Il prit le visage de Sohalia entre ses mains larges et calleuses avec une douceur tremblante qui contrastait violemment avec la force brute dont il était capable, comme s'il manipulait la chose la plus précieuse et la plus fragile de l'univers.
« Tu es réveillée, yoi. » Sa voix se brisa complètement sur les mots, l'émotion brute la déchirant en lambeaux. « Tu... tu es vraiment réveillée. Je n'arrive pas à y croire. »
« Mar...co... » La voix de Sohalia était rauque et cassée par le manque d'usage, mais c'était SA voix, reconnaissable entre toutes. Vivante. Réelle. Pas un rêve ou une hallucination.
Et il se mit à pleurer sans retenue ni honte.
Sans bruit embarrassant. Sans sanglots bruyants. Juste des larmes qui coulaient librement sur ses joues comme des rivières silencieuses et incontrôlables, qu'il n'essayait même pas de cacher ou d'essuyer comme il l'aurait fait normalement par pudeur. Elles coulaient et coulaient encore, libérant huit jours de terreur et de désespoir accumulés.
Yori posa doucement sa main sur l'épaule d'Izo dans un geste silencieux de compréhension mutuelle.
« On devrait les laisser seuls maintenant. »
Izo hocha la tête en accord complet. Il attrapa sa veste élégante jetée négligemment sur le dossier de la chaise où il avait veillé.
« Je serai juste dehors dans le couloir, » dit-il à voix basse et discrète, presque un murmure. « Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'importe quoi, on sera là. »*
Ni Marco ni Sohalia ne répondirent à cette offre généreuse. Ne remarquèrent même pas leur départ discret, trop absorbés l'un par l'autre.
La porte se referma doucement derrière eux avec un clic presque inaudible.
Et ils furent seuls dans l'intimité de l'infirmerie silencieuse.
Marco ne disait rien pendant de longues secondes. Il ne pouvait pas. Les mots restaient coincés quelque part très loin dans sa gorge, bloqués par l'émotion pure et brute qui menaçait de le submerger complètement et de le faire s'effondrer.
Il posa son front contre celui de Sohalia avec une délicatesse infinie — doucement, si doucement, comme s'il manipulait quelque chose de plus fragile et précieux que du verre soufflé ou du cristal ancien — et ferma les yeux pour savourer ce contact simple qui signifiait tout.
« J'ai cru... » murmura-t-il finalement d'une voix brisée, les mots sortant avec difficulté. « J'ai vraiment cru que je t'avais perdue pour toujours, yoi. Que tu ne reviendrais jamais. Que ces huit jours deviendraient une éternité. »
« Je suis... là maintenant... » Chaque mot de Sohalia était un effort monumental qui lui coûtait une énergie qu'elle ne possédait presque plus. « Je suis... tellement désolée de t'avoir fait attendre... »
« Ne t'excuse pas. » Il s'écarta juste assez pour pouvoir la regarder directement dans les yeux, plongeant son regard dans le sien. « Ne t'excuse JAMAIS d'avoir survécu à l'impossible. Jamais. »
Elle essaya de sourire pour le rassurer, mobilisant les muscles fatigués de son visage. Ses lèvres tremblèrent sous l'effort considérable et formèrent quelque chose qui ressemblait vaguement à un sourire mais qui était surtout de la douleur contenue et du soulagement mêlés.
« Tu as... l'air fatigué... » observa-t-elle avec inquiétude malgré son propre état.
« Toi aussi, yoi. » Un rire cassé et épuisé lui échappa malgré lui. « Mais tu es la plus belle chose que j'ai jamais vue de toute ma vie. La plus belle. »
« Men...teur... »
Un sourire fantomatique passa sur ses lèvres pâles.
« Jamais. Je ne te mentirai jamais sur ça. »
Il l'embrassa alors avec une tendresse qui semblait impossible venant d'un homme aussi puissant.
Sur le front d'abord, ses lèvres s'attardant sur sa peau tiède. Avec une tendresse absolument infinie. Puis sur les joues doucement. Sur les paupières closes avec révérence. Évitant soigneusement et délibérément ses lèvres parce qu'elle était trop fragile, trop blessée, trop proche de la mort encore, et il avait une peur terrible de lui faire mal ou d'aggraver son état précaire.
Elle laissa échapper un petit son involontaire — mi-rire, mi-sanglot — qui résumait parfaitement ce qu'elle ressentait.
« J'ai... mal... partout... » admit-elle finalement avec une honnêteté brutale.
« Je sais. »
Il s'assit alors prudemment sur le bord du lit, faisant extrêmement attention de ne pas la bousculer ou de faire bouger le matelas trop brusquement.
« Yori m'a tout expliqué en détail. Les côtes fracturées. Le bras cassé. La... » Il hésita visiblement sur le mot difficile à prononcer. « La rate qu'ils ont dû t'enlever en urgence. »
« Mmh. » Elle ferma brièvement les yeux, épuisée par ces quelques minutes d'éveil. « Toujours... vivante... quand même... c'est ce qui compte... »
« Toujours vivante. »
Il prit sa main valide avec précaution, entrelaça leurs doigts avec une douceur qu'il réservait uniquement à elle.
« C'est tout ce qui compte maintenant, yoi. Absolument tout le reste, on s'en fout complètement. Tant que tu respires. Tant que ton cœur bat encore. Tant que tu es là avec moi. »
Un silence confortable s'installa entre eux, apaisant et réparateur. Juste le bruit régulier de leurs respirations qui se synchronisaient progressivement et le craquement léger du navire qui bougeait doucement avec les vagues sous eux.
Puis Sohalia murmura d'une voix à peine plus qu'un souffle fragile :
« Combien... de temps... tu es resté sans partir ? »*
« Pas assez longtemps selon moi. »
« Marco... » Un reproche affectueux perçait dans ce nom.
« Je ne pouvais pas partir et te laisser seule, yoi. »
Ses doigts serrèrent les siens un peu plus fort, comme pour ancrer cette vérité.
« Pas tant que tu n'étais pas réveillée et que je ne pouvais pas te voir ouvrir les yeux. Pas tant que je ne savais pas avec certitude si tu allais... »
Il ne put finir, la peur étranglant encore sa voix.
Il n'avait pas besoin de finir cette phrase terrible. Elle comprenait parfaitement ce qu'il ne pouvait pas dire.
Ils restèrent ainsi un long moment qui sembla hors du temps. Marco assis près d'elle sur le bord du lit, tenant sa main comme si c'était la chose la plus précieuse et sacrée du monde entier. Sohalia allongée dans ses bandages, épuisée mais vivante et infiniment reconnaissante, puisant un réconfort profond et essentiel dans sa présence rassurante.
Finalement, Marco remarqua quelque chose de subtil mais indéniable. La façon dont elle le regardait maintenant. Comme si elle essayait de mémoriser intensément chaque détail de son visage. Mais il y avait autre chose aussi, quelque chose de nouveau et d'indéfinissable qui n'était pas là avant.
« Quoi ? » demanda-t-il doucement, intrigué par ce changement.
« Il y a... quelque chose... »
Sa voix était encore faible mais plus stable maintenant qu'au début.
Il fronça légèrement les sourcils, observant attentivement ses yeux verts qui semblaient porter un poids nouveau.
« Différent, oui. » Il caressa doucement sa joue avec son pouce dans une caresse apaisante. « Il y a définitivement quelque chose de différent maintenant. »
« Différent... comment exactement ? »*
« Je ne sais pas vraiment comment l'expliquer, yoi. » Son regard ne quittait pas le sien, cherchant à comprendre. « C'est comme si... comme si tu avais vu quelque chose de profond. »
Sohalia détourna les yeux, incapable de soutenir son regard scrutateur plus longtemps.
Les flashs traumatisants. Les souvenirs retrouvés après tant d'années.
« Je... je te raconterai tout. Plus tard quand j'aurai plus de forces. »
« D'accord. » Il n'insista pas, respectant son besoin d'attendre. « Quand tu seras vraiment prête et que tu te sentiras assez forte. Pas avant. »
Il se pencha et l'embrassa à nouveau sur le front avec une tendresse infinie, laissant ses lèvres chaudes s'attarder quelques secondes de plus cette fois, savourant le contact et la certitude qu'elle était vraiment là.
« Pour l'instant, tu te reposes et tu reprends des forces. »
« Mais... il faut que je... »
« Non. » Ferme mais infiniment doux. « Yori va revenir dans pas longtemps pour un examen médical plus complet et approfondi. Et ensuite tu dors autant que tu en as besoin. Tu as huit jours de sommeil normal à rattraper. »
« Huit... jours complets ? » Ses yeux s'écarquillèrent légèrement de surprise et d'incrédulité. « J'ai vraiment été inconsciente pendant... »
« Huit jours entiers, oui. »
Il passa doucement ses doigts dans ses cheveux emmêlés et sales avec une tendresse qui contrastait avec leur état.
« Les huit jours les plus longs et les plus terribles de ma vie entière, yoi. Chaque seconde était une éternité. »*
« Je suis désolée de t'avoir fait ça... »
« Arrête de t'excuser pour des choses que tu ne contrôlais pas. » Mais il souriait en disant ça, un sourire fatigué mais sincère. « Tu n'as rien fait de mal. Tu as juste survécu à quelque chose qui aurait tué n'importe qui d'autre. C'est déjà un miracle en soi. »
Les heures qui suivirent son réveil se déroulèrent dans un flou étrange et éprouvant, un mélange d'examens médicaux méticuleux, de questions incessantes sur ce qui s'était exactement passé à Ohara, et de beaucoup, beaucoup de repos entrecoupé de moments de douleur aiguë. Son corps brisé réclamait constamment une attention qu'elle ne pouvait pas vraiment lui donner tant qu'elle ne comprenait pas complètement l'étendue de ses blessures et ce qui devait être fait ensuite pour sauver le monde d'un monstre ancien.
Yori revint effectuer un examen médical complet et approfondi qui dura presque une heure entière. Il changea méthodiquement tous les bandages avec des gestes précis et professionnels, vérifiant chaque plaie individuellement avec une attention minutieuse qui ne laissait rien au hasard. La grande incision abdominale où ils avaient dû retirer sa rate en urgence pour arrêter l'hémorragie interne qui la tuait. Les côtes cassées qui guérissaient lentement mais sûrement, créant ce tiraillement douloureux à chaque respiration. Le bras fracturé immobilisé dans son attelle rigide et inconfortable qui limitait terriblement ses mouvements. Les multiples lacérations sur son dos et ses jambes qui commençaient à cicatriser sous leurs pansements propres mais qui tiraillaient désagréablement à chaque petit mouvement.
Izo était revenu avec un plateau contenant de l'eau fraîche dans un pichet de céramique et de la nourriture légère spécialement préparée pour elle. Un bouillon chaud parfumé aux herbes que Sohalia avait bu très lentement avec précaution, ses premières gorgées brûlant désagréablement sa gorge complètement déshydratée mais apportant aussi une chaleur bienvenue et réconfortante dans son estomac vide depuis huit jours. Chaque gorgée était à la fois une bénédiction et une torture, mais elle les savourait quand même, reconnaissante d'être vivante pour les apprécier.
Puis d'autres membres de l'équipage étaient venus lui rendre visite brièvement. Pas tous en même temps bien sûr — Yori avait été absolument inflexible là-dessus pour protéger sa santé fragile. Deux personnes maximum à la fois. Quinze minutes chacun strictement chronométrées. Pas une minute de plus même s'ils le suppliaient.
Jozu et Vista en premier.
Jozu était entré avec sa démarche lourde caractéristique, puis s'était arrêté net en la voyant éveillée et consciente, ses yeux fixant les siens. Son visage habituellement impassible et contrôlé s'était fissuré l'espace d'une seconde révélatrice, laissant transparaître un soulagement si intense et si profond que Sohalia en avait eu immédiatement les larmes aux yeux malgré ses efforts pour rester composée.
« Content de te revoir, petite. »
Sa voix grave résonnait dans la pièce comme toujours, mais il y avait quelque chose de rauque dedans qu'elle ne lui avait jamais entendu auparavant. Quelque chose d'émotionnel qu'il tentait désespérément de dissimuler sous son masque habituel de stoïcisme.
« Jozu... » Elle avait essayé de sourire malgré la douleur. « Désolée... de vous avoir... inquiétés... tous... »
« Ne t'excuse surtout pas. »
Il avait posé une main énorme mais incroyablement douce et délicate sur son front comme pour vérifier sa température.
« Tu as été courageuse. Plus courageuse que beaucoup d'hommes deux ou trois fois plus âgés que toi et avec bien plus d'expérience. »
Vista, resté debout derrière lui avec son élégance habituelle, avait les yeux brillants de larmes qu'il ne cherchait pas vraiment à cacher complètement.
« Père veut absolument te voir, » avait-il dit d'une voix douce. « Mais Yori a été catégorique : demain au plus tôt. Il veut être absolument sûr que tu es assez forte pour supporter une conversation qui risque d'être longue et épuisante. »
« Je... j'ai besoin de lui parler aussi. » Sohalia avait essayé de se redresser légèrement mais la douleur l'en avait empêchée. « Du scellement de Vieilombre. Des Fragments de la Sphère. De tout ce qui doit être fait rapidement. »
Les deux commandants avaient échangé un regard entendu qui en disait long.
« On sait déjà tout ça, » avait confirmé Vista avec un hochement de tête rassurant. « On est prêts à t'aider. Tous autant qu'on est. Jusqu'au dernier. »
« Merci... vraiment... » avait murmuré Sohalia, submergée par la gratitude et l'émotion.
Ils étaient restés exactement dix minutes comme prescrit, lui racontant brièvement ce qui s'était passé dans le monde extérieur pendant qu'elle dormait dans le coma, inconsciente de tout.
Les marines libérées avaient été autorisées à partir après avoir donné leurs témoignages détaillés sur ce qui s'était passé à Ohara. Vice-Amirale Tsuru était venue personnellement les interroger pendant plusieurs heures, avait pris des notes extrêmement détaillées sur des carnets qu'elle remplissait avec précision, puis était repartie avec une expression indéchiffrable sur son visage ridé qui ne laissait rien transparaître de ses pensées réelles. Personne ne savait vraiment ce qu'elle pensait de toute cette histoire.
Le navire officiel du Royaume était parti rapidement après la bataille. Maiya, Akihide et les autres membres de la délégation avaient récupéré le corps de Jef que Sohalia avait soigneusement arrangé avec respect avant de perdre connaissance, lui offrant une dernière dignité dans la mort. Ils avaient voulu rester plus longtemps pour veiller Sohalia jusqu'à son réveil, mais ils n'avaient pas pu à cause du risque de découverte par les marines qui patrouillaient activement dans la zone depuis l'incident.
Hachiro était mort en héros en protégeant ceux qu'il aimait. Son sacrifice ne serait jamais oublié.
Cette dernière information tragique, Sohalia la connaissait déjà malheureusement, mais l'entendre à nouveau répétée à voix haute, savoir qu'elle n'avait pas pu être là physiquement pour ses funérailles et pour rendre un dernier hommage à celui qui avait été une seconde figure paternelle pour elle...
Les larmes étaient venues alors, silencieuses et douloureuses. Elles coulaient sur ses joues sans qu'elle puisse les arrêter ou les contrôler, chaque larme portant le poids d'une perte irréparable.
Vista lui avait serré doucement la main valide dans un geste de réconfort silencieux et avait simplement attendu patiemment qu'elle se calme sans la presser ni la juger, lui offrant cette présence tranquille dont elle avait besoin.
Puis ils étaient partis discrètement, la laissant se reposer et pleurer tranquillement.
Le soir tombait lentement quand Vista revint. Seul cette fois, sans Jozu.
« J'ai quelque chose d'important pour toi, » annonça-t-il en entrant avec son élégance habituelle.
Sohalia, à moitié endormie contre les oreillers moelleux qu'on lui avait apportés, ouvrit péniblement les yeux avec effort.
Marco, assis fidèlement dans le fauteuil inconfortable à côté du lit — il n'avait pas bougé de là depuis des heures entières — leva immédiatement la tête en alerte.
« Quoi donc, yoi ? »
Vista tendit un journal plié qu'il tenait sous son bras. Pas n'importe lequel. Le dernier numéro fraîchement imprimé du journal mondial qui circulait partout sur Grand Line. Celui qui contenait les avis de recherche actualisés de tous les criminels recherchés.
« Tu devrais vraiment voir ça. »
Marco fronça les sourcils d'inquiétude mais ne dit rien.
Sohalia essaya de se redresser légèrement malgré son épuisement, grimaçant violemment quand la douleur aiguë dans ses côtes cassées protesta avec véhémence contre ce mouvement imprudent.
« Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a exactement ? »
Vista ne répondit pas immédiatement. Il fixait simplement le journal avec intensité comme si les mots allaient magiquement changer si il les regardait assez longtemps et avec assez de concentration.
Finalement, après un long silence pesant, il tourna lentement le journal vers elle pour qu'elle puisse voir ce qui le perturbait tant.
Et Sohalia vit.
Son visage occupait une place d'honneur sur la page. Plus récente que la précédente photo floue et de mauvaise qualité. Une illustration.
Et en dessous, imprimé en lettres grasses et indéniables qui ressortaient comme une condamnation :
SOHALIA SHIZEN
Maîtresse de la Nature
250 000 000 Berrys
MORTE OU VIVE
Shizen.
Son nom complet enfin révélé au monde entier. Pas juste "Sohalia" comme avant quand ils ne savaient pas vraiment qui elle était.
Ils savaient maintenant. Ils savaient tout.
Le Gorosei savait qui elle était vraiment. Connaissait son héritage maudit. Comprenait la menace qu'elle représentait pour leur ordre établi.
« Ils ont augmenté ta prime, » dit Vista doucement en observant attentivement sa réaction. « Et révélé ton nom de famille complet au monde. »
Sohalia fixa l'avis de recherche sans pouvoir détacher son regard, son esprit tournant à toute vitesse malgré l'épuisement qui ralentissait ses pensées.
Deux cent cinquante millions de berrys. C'était... énorme. Beaucoup. Mais ce n'était pas ça le plus inquiétant dans cette situation.
C'était le nom.
Shizen.
Un nom que le Gouvernement Mondial avait essayé désespérément d'effacer complètement de l'histoire officielle. Un nom qui signifiait danger imminent, menace potentielle, peuple maudit qu'il fallait surveiller constamment et éliminer si nécessaire.
« C'est un message codé, » murmura Marco en regardant fixement le journal, ses yeux ne le quittant pas.
« Un message pour qui exactement ? » demanda Vista avec curiosité.
« Pour moi. » La voix de Sohalia était faible mais claire et déterminée. « C'est une menace. »
« Une menace »
« Je suis une cible prioritaire absolue à surveiller discrètement. » Elle ferma brièvement les yeux pour se concentrer. « Ils ne peuvent pas m'attaquer ouvertement maintenant. Pas après Ohara et tout ce qui s'y est passé. Pas avec les témoignages détaillés des deux cents marines que j'ai libérés et qui me dépeignent publiquement comme une héroïne qui a sauvé leurs vies. Mais en révélant mon nom complet publiquement... »
« Ils signalent clairement à tous leurs agents secrets de te surveiller discrètement dans l'ombre, » finit Marco, compréhension et colère mêlées dans sa voix tendue. « De te traquer partout où tu iras. Cipher Pol probablement. Peut-être même le CP0 s'ils te considèrent assez importante. »
« Oui. »
Un silence lourd comme du plomb tomba sur la pièce.
Vista resta quelques minutes de plus en silence, puis partit discrètement quand Yori revint pour une énième vérification nocturne de routine.
Marco ne bougea pas de son poste de garde. Quand Sohalia s'endormit finalement, complètement épuisée par toutes ces révélations et les multiples examens médicaux de la journée, il était toujours là fidèlement. Tenant fermement sa main dans la sienne. Veillant sur elle comme un gardien silencieux.
Comme il l'avait fait sans relâche pendant huit jours interminables.
Et comme il continuerait à le faire aussi longtemps qu'elle aurait besoin de lui, jusqu'à son dernier souffle si nécessaire.
PUBLIE : 29/01/2026